Voyage aux Pyrénées, p
i06 LA VIE ET LES LIVRES
Voyez cet eflfet de nuit dans les Landes :
La nuit est venue sans lune. Les étoiles pacifiques luisent comme des pointes de llammes, tout l'air est rempli d'une lumière bleuâtre et tendre, qui a Tair de dormir dans le réseau de vapeur où elle s'est posée. Le regard y plonge sans rien saisir. De loin en loin, dans ce crépuscule, un bois marque confusément sa tache comme un roc au fond d'un lac; partout alentour sont des profondeurs vagues, des formes flottantes et voilées, des êtres indistincts et fantastiques qui se continuent dans leurs voisins, des prés qui ressemblent à une mer onduleuse, des bouquets d'arbres qu'on prendrait pour des nuages d'été, tout le gracieux chaos des apparitions brouillées et des choses nocturnes. L'esprit y nage comme sur une eau fuyante, et, dans ce rêve, rien ne lui semble réel que les étangs qui réfléchissent les étoiles...
Ici une eau-forte pour rendre un orage d'été à Cauterets, ailleurs une claire aquarelle, un peu crue, pour nous donner une idée de la fraîcheur des eaux dans la vallée de Luz.
L'àme de cet écrivain est une plaque sensible où l'univers se reflète en images dures, quelquefois figées comme un métal en fusion qui s'arrête dans un moule. Cette suite de planches est une fantasmagorie où la nature s'est réverbérée avec une clarté précise et violente. La mer du golfe de Gascogne ronge de larges plages, aboie et beugle dans les roches labourées et décharnées, d'où les hautes vagues luisantes rejaillissent en bouillons et en écumes; sous la bise qui siffle, elle se hérisse de flots violàtres, et la lumière, entre les
gros nuages, fait courir de sinistres lueurs sur l'eau sombre, comme des reflets d'étain sur une houle de plomb; mais que le soleil sourie et que le vent tombe, TOcéan étale sa robe bleue,, frangée d'argent, et déploie une soie lustrée,, chatoyante, avec des caprices voluptueux.
Loin d'ici, la mer du Nord bat des falaises blanchâtres, noie des terres plates, assiège Tembouchure des fleuves, déchaîne le tumulte des vagues indomptées qui s'entre-choquent follement sur la plaine sans limites* : l'assaut des eaux marines lance les vagues rousses et les^ nombreuses lames d'écume sur le marécage de la côte *; l'énorme houle jaunâtre clapote sous les nuages blafards, et enserre à perle de vue, jusqu'à l'horizon mouillé, la mince bordure de boue ^ qui préserve les prairies de l'inondation ; le vent hurle; les mouettes crient; les pauvres petits voiliers s'enfuient à tire-d'aile, penchés, presque renversés, et restent des mois, ballottés par la mer inclémente, n'osant s'aventurer dans le chenal changeant et tortueux de l'Escaut *. Puis, c'est la « magnifique fraîcheur et le paysage humide du printemps anglais ^ »