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Voyage en Italie

Ensuite les grands fleuves qui s'allongent au pied des collines : la Gironde, joyeuse et splendide, hérissée d'écaillés par la brise, frissonnante de remous qui tressaillent, sillonnée de bateaux aux voiles blanches qui, à chaque coup de vent, se penchent, comme des oiseaux paresseux, levant leur longue aile et montrant leur ventre noir; — la Seine, qui se heurte aux arches des ponts, et continue éternellement, parmi des cordons de lumières dans le flamboiement fourmillant de Paris, son chuchotement nocturne * ; — le Rhin •couché dans la brume, entre deux rangées de montagnes dont les cimes s'allongent par étages jusqu'au bout de l'horizon; — puis, sous un ciel blafard, sans cesse rayé d'averses, dans la plaine détrempée des Pays-Bas, parmi les étangs et les marais, la Meuse, l'Escaut, vastes fleuves lents et lourds, s'étirent entre des rives basses, dorment vautrés dans leur lit, comme d'énormes poissons visqueux et plats, et luisent blafards, vaseux, avec des tons d'écaillés ternes où la lumière trouble allume çà et là des reflets vagues ^

1. Voir la Seine, vue du pont de l'Arsenal, De l'Intelligence, t. II, p. 77. — M. Emile Zola a imité, toute sa vie, les procédés descriptifs de Taine.

2. Philosophie de Vart, t. I, p. 39, 278, 291, 309. — Littérature -anglaise, t. I, p. 2«

J.\ VIE ET L£S UVRE?. iO

ilO LA VIE ET LES LIVRES

VOYAGES DE THOMAS GRAINDORGE A TRAVERS LA NATURE ET l'aRT

Ayant regardé les choses , il regarda les hommes. Il vit tout d'abord des Français de Tannée 18SS. Parmi la population mentale qui pullule et fourmille dans ce cerveau, il y a toute une série de croquis et de caricatures, dessinés avec une méthode qui fait songer à l'application consciencieuse des maîtres de l'école flamande, et une fantaisie amère qui fait penser à Gavarni ou à Forain.

Notre philosophe, poursuivant son enquête avec une sérénité imperturbable, voulut tout voir, tout savoir, tout peindre, tout comprendre. Comme ses yeux, longtemps fixés sur les livres, étaient frais et novices, il se divertit de tout son cœur à voir Tétrange silhouette de ses contemporains, et pourtant il rapporta de ses excursions à travers Paris des impressions tristes. Il nous raconte tout cela dans Graindorge, journal de bord de cette traversée. Il flâna, de propos délibéré, le long des rues. Il vit des boutiques^ des étalages, de pauvres diables crottés qui pataugeaient sur des trottoirs luisants do boue, et qui

TAINE m

se hâtaient vers quelque besogne dure, — bêtes de somme qui peinent pour les gens du monde, bêtes de luxe. Il entra dans des jardins publics, où des servantes, des soldats, des petits rentiers s'attroupaient pour voir gesticuler des marionnettes ou grimacer des singes. Il vit de grandes bâtisses administratives et il songea que, dans ces cages, véritables machines d'abrutissement, des hommes, hébétés et ratatinés, vieillissaient derrière des grillages, occupés à tailler leurs crayons et à ronger leurs ongles, talonnés au retour par leurs femmes, obligés, pour doter leurs filles, de rogner sur le beurre, sur la bougie, sur le bois, humbles devant leurs chefs, et l'esprit rempli par la pensée d'une augmentation de cent francs. Il alla dans le monde : des jeunes filles, devant le père, la mère, la tante, la grand'mère, toute l'assemblée des duègnes et des grands-parents, chantaient le Désir du Printemps avec des mines languissantes et des yeux noyés... Des jeunes gens papillonnaient, se démenaient des bras, des jambes, des yeux, de la tête; les basques de leur habit battaient comme des ailes... Quelques femmes assez jolies; mais les maris, beaucoup plus vieux qu'elles, étaient presque tous des nabots, trapus et chauves, qui commençaient à prendre du ventre.

La volonté de bourrer ses carnets donna à l'explorateur toutes les audaces. Il alla dans le demi-monde. Il vit, à Mabille, les bourgeois qui

courent après le plaisir sans Tatteindre, des filles qui le vendent et le filoutent. Il alla plus bas encore, au Casino de la rue Cadet. Quel spectacle! Des étudiants, des commis, des garçons de magasin, des contrôleurs d'omnibus, tout cela réuni dans la puanteur du gaz, l'odeur du tabac, la chaleur et la vapeur des corps entassés et suants, pour voir Mariette la Toulousaine, la Goulue de ce temps-là, lever la jambe. Il descendit jusqu'au dernier cercle de l'enfer parisien, et entra au bal Perron, barrière du Trône. Sept sous d'entrée et on a droit à une consommation.

Une cinquantaine de drôlesses, au teint luisant, plombé, aux cheveux plaqués, au mufle impudent et triste. Avec elles, des gentilshommes des boulevards extérieurs. L'air entreprenant, la tète rejetée en arrière, ils gigotent avec une vélocité incroyable et une fièvre de fourmis enragées. Dès que les municipaux cessent de surveiller, tintamarre, jambes en l'air, jupes retroussées, cancan infernal, chahut...

Passionné pour l'Angleterre, Taine fut sévère pour la France, qu'il crut voir tout entière dans le tohu-bohu de nos rues et dans les récréations de nos mauvais lieux *.

1. Plus tard, pourtant, malgré ses préjugés anglophiles, il a écrit ceci : « Le premier fruit de la société anglaise est l'hypocrisie. Il y mûrit au double souffle de la religion et de la morale. On sait quels sont leur popularité et leur empire

Ce philosophe, déjà trop nourri de Balzac et trop respectueux de Tinsupportable Stendhal, crut que les Français sont des avortons ou des monstres, condamnés d'avance à la laideur ou à rhorreur. Pas de milieu entre Jocrisse et Napoléon. Quand nous naissons à peu près supportables, le métier nous déforme, nous déprime, nous inflige des gibbosités et des tics. Voyez ce marchand retiré des affaires : « Il a pris la physionomie maligne et grossière d'un porc; ses petits yeux luisent derrière ses lunettes ; il est mal rasé, il a de vilaines soies blanchâtres qui font touffes autour de ses oreilles. Il est balourd, mâche et tortille les mots. Il s'est tenu trente ans de suite à la porte de son magasin, courbant Téchine devant les gens qui entraient... » Voyez ce juge : « Il s'est desséché dans une salle trop chaude, sous le bavardage des avocats, parmi les physionomies basses et inquiètes, dans les mauvaises exhalaisons, parmi les odeurs douteuses... »

Regardez un peu cet ambassadeur : « Figure de bois, pas un muscle ne bouge. Il est là passif,

au delà du détroit. Dans un pays où il est scandaleux de rire le dimanche, où le triste puritanisme a gardé quelque chose de son ancienne animosité contre le bonheur, où les critiques qui étudient l'histoire ancienne insèrent des dissertations sur le degré de vertu de Nabuchodonosor, il est naturel que Tapparence de la moralité soit utile. C'est une monnaie qu'il faut avoir; ceux qui n'ont pas la bonne en fabriquent de la fausse, et plus l'opinion publique la déclare précieuse, plus on la contrefait. »

fixe, vide de sensations, comme un factionnaire dans sa guérite. Un demi-sourire terne habite uniformément sur ses lèvres... » Là-bas, près de ce substitut empaillé et de B..., cet académicien arrivé par les dîners, qu'est-ce que ce menton rasé et ces favoris noirs? « Ce courtisan de D..., il est partout. Professeur suppléant à l'Ecole de droit, long, mince, l'échiné courbée, toujours saluant, présenté à tout le monde, faufilé partout, assidu partout, le parfait intrigant... » Quels tristes bonshommes! Au régime qui les opprime, « les traits se tirent, l'expression devient grimace, l'homme a l'air d'avoir à demeure la colique ou la migraine; le teint est terreux comme une eau trouble, les épaules se voûtent; ils ne savent plus marcher, s'asseoir, ils ont contracté des tics, ils sont raides ou tortus. De même pour l'esprit, ils n'ont plus les idées promptes et libres. Ils sont étranglés p^ir la crainte de se compromettre et par l'envie de gagner; ils ne voient plus les choses en elles-mêmes, mais à travers l'intérêt de leur bureau ou de leur boutique. Quand l'habit noir vient envelopper ces tristes échines, on les regarde avec une sorte de malaise... Ce sont des difformités qui marchent... Les figures sont jaunes,, creuses , tirées ou bouffies d'une mauvaise graisse; l'air des bureaux est malsain; celui des salons l'est encore davantage. Ici ils rient, saluent, tâchent d'avoir l'air brillant ou aimable; mais.

Teffet général est celui d'une cohue de singes, de vieux singes habillés, fatigués, flétris, qui ont trop pâti * !... »

La démocratie française avant d'efl*rayer Taine par des incendies et des carnages, lui parut grotesque. Sur la vilenie foncière de Thomme, Taine est d'accord avec Zola, Maupassant, tous les naturalistes, même (il faut le dire parce que . cela est vrai) avec les « cruellistes » bizarres que nous avons connus au Théâtre-Libre. En eflet, le Français moderne, condamné à la laideur, est aussi condamné à la misère. L'âpre concurrence répuise. Il faut qu'il travaille comme une bête de somme, bien plus, qu'il fonctionne comme une machine. Le monde n'est plus un clair décor où

1. Le gavarnisme byronien de Taine est curieux à étudier^ Graindorge ne voit partout que « grigous effarés et vieux »»,. « jeunes pâlots, maladifs et étranges », u employés hébétés et ratatinés », « petites vaches bouffies », et puis des « pianistes plaisants dans leurs habits de cérémonie, avec leurs moustaches et leurs airs de menuisiers endimanchés », des « maris> nabots trapus, passionnés pour les truffes ». Taine a poursuivi la bêtise humaine avec une âpreté triomphante et sèche, qui fait prévoir Bouvard et Pécuchet. — Voir le croquis burlesque et triste où il a dessiné « des gens qui vont voir pendre un canard ». {Voyage aux Pyrénées^ p. 93.) De cette conception de l'homme devait logiquement dériver le mépris du suffrage universel. Thomas Graindorge, devenu historien de la Révolution, a dit en effet : « Dix millions d'ignorants ne font pas un savoir. Un peuple consulté peut, à la rigueur, dire la forme de gouvernement qui lui plait, mais non celle dont il a besoin; il ne le saura qu'à l'usage. » En somme, la philosophie sociale de Taine ne diffère pas sensiblement de cette doctrine chère aux artistes et aux gens de lettres, et qui s'appelle le pammuflisme.

rhomme s'épanouit, comme en Grèce, dans la plénitude de sa santé physique et de sa force morale ; il n'est pas davantage , comme au XVII® siècle, un salon où Ton cause en faisant des grâces. La société contemporaine est un laboratoire où d'acres ambitions s'amalgament, se combinent, se neutralisent en une singulière et terrible chimie. Machines de travail, manœuvres, tel est notre rôle. A ce régime, les uns se résignent, se replient, s'amortissent, les autres se brisent. La vie est un concours : après le travail machinal ou monstrueux, on tombe, comme beaucoup de polytechniciens devenus lieutenants d'artillerie, dans la fatigue profonde, l'alanguissement, la flânerie au café ou à domicile, l'inertie bureaucratique et provinciale. Le noir pessimisme de Leopardi n'est rien auprès de ceci :

La condition naturelle d'un homme, comme d'un animal, c'est d'être assommé ou de mourir de faim. Rappelletoi la promenade que tu as faite l'autre jour avec moi dans la forêt. Nous écrasions les fourmis qui se rencontraient sous nos bottes. Les jolis oiseaux voltigeaient pour avaler des mouches; les gros insectes dévoraient les petits. Nous avons vu, dans une ornière entre deux toulfes d'herbes, un petit levreau, le ventre en l'air; un épervier l'avait saisi à sa première sortie, mangé à moitié, et le ventre était vide; des fourmis, des scarabées, une quantité d'affamés travaillaient dans la peau. De dix nouveaunés, il reste un adulte, et celui-là a vingt chances pour ne pas vieillir; l'hiver, la pluie, les animaux chasseurs, les accidents l'abrègent. Une patte ou une aile cassée font de lui une proie pour le soir. Si, par un miracle, il échappe,

dès la première atteinte de la maladie ou de Tâge, il va s'enfermer dans son trou, et 'la disette l'achève. 11 ne se révolte point, il subit tranquillement la force des choses. Regarde un cheval, un chat, un oiseau malades. Ils se couchent patiemment ; ils ne gémissent point, ils laissent faire la destinée. Les choses se passent dans le monde comme dans cette forêt si magnifique et si parfumée. On y soufifre, et cela est raisonnable; veux-iu demander aux grandes puissances de la nature, de se transformer pour épargner la délicatesse de tes nerfs et de ton cœur? On s'y tue et on s'y mange, et cela n'a rien d'étrange : il n'y a pas assez de pâture pour tant d'estomacs.

Hélas! Il n'y a pas beaucoup de moyens d'échapper à cette mortelle angoisse, que nous inflige une connaissance trop précise de la nature des choses. Nous sommes des fous, des malades, des hallucinés. Comment sortir de nous-mêmes? Comment nous divertir de cette misérable condition? Les poètes, qui, après tout, ne sont peutêtre pas les moins avisés des hommes, ont trouvé un sûr moyen d'être heureux, du moins pendant quelques heures. Le meilleur remède aux vulgarités et aux souffrances de Y action , c'est la contemplation.

Regarde autour de toi... Cette large plaine fume et luit sous le généreux soleil qui l'échauffé ; ces dentelures des bois reposent avec un bien-être délicieux sur l'azur lumineux qui les borde ; ces pins odorants montent comme des encensoirs sur le tapis des bruyères. Tu as passé une heure, et, pendant cette heure, tu n'as pas été une brute ; je t'en félicite, tu peux presque te vanter d'avoir vécu...

Il y a, chez Taine, un peintre et un érudit, un

poète * et un philosophe. Celui-ci a fini par prendre le pas sur celui-là. Mais le poète avait commencé par jouir largement du spectacle des choses; il avait cherché partout , avec une ardeur passionnée, et une sensibilité frémissante, l'éclair de beauté qui traverse parfois la platitude du monde réel et nous console de tous les déboires par une minute d'extase où nous oublions tout ce qui n'est pas lumière, équilibre, joie, harmonie... Dieu! que cette femme est belle, debout contre la cheminée, demi-penchée , les yeux animés et souriants !

Sa taille élancée, souple, est serrée dans une robe de velours noir. L'épaule ronde et divinement blanche sort lumineuse de cette noirceur profonde, et la nuque ondule jusqu'aux tresses tordues sous le peigne d'or. Cette ligne sinueuse de chair nue est délicieuse à voir, au sortir de l'opulente bordure sombre.

Les femmes sont, pour ce grave penseur, des êtres délicats, précieux, fragiles, dont la vue est douce et consolante. Cela est joli à regarder, quand on fait tapisserie dans un bal, et qu'on veut ne plus voir les gommeux imbéciles qui cotillonnent, la bouche en cœur.

Les jolies mines, riantes et futées, les lins petits pieds agiles et bondissants comme des pattes d'oiseaux ! Il y a là des chefs-d'œuvre de grâce, de vivacité pétulante et ner-

1. Nul autre qu'un poète n'a pu parler de Musset comme il a fait. (Hist, de la liiL anqi.^ t. V.)

veuse, de toilette bien portée, de bavardage pétillant... On se rajeunit les yeux en regardant ces fleurs de serre... Cette grâce, cette suavité touchent comme un air de Mozart, qu'on entend tout d'un coup au milieu d'une longue rue vulgaire, comme une belle aubépine fleurie qui apparaît seule dans une haie sèche... Sous les lustres multipliés qui flamboient de toutes leurs girandoles, dans une fournaise de lumière, des femmes parées passent; et Ton voit se déployer le magnifique étalage de la moire lustrée dont les cassures resplendissent, de la soie opulente qui chatoie, des dentelles qui battent comme des ailes de libellule, des diamants qui font un pétillement d'étincelles, des épaules blanches où la vie frémit, des nuques délicates qui se tournent sous une profusion de cheveux bouclés.

Au théâtre, il négligeait volontiers les comédiens pour décrire, avec une dévotion d'artiste, et avec la minutie d'un collectionneur de papillons, les jeunes filles qu'il voyait :

Bien jolie toilette avant-hier soir : un corsage de soie bleue à l'enfant, qui serre et marque la taille et remonte un peu entre les deux seins ; au-dessus, le plus moelleux nid de dentelles. Très chaste et très jeune fille encore, elle n'est que peu décolletée, et coilTée d'une simple rose. Mais cette fine taille si visiblement prise, et cette douceur blanche, virginale pour cacher et indiquer la. poitrine sont d'une invention savante; l'invention n'est pas d'elle, elle suit la mode, c'est la mère qui l'habille; elle est bien trop jeune pour soupçonner l'eftet exact de sa toilette. Ses pensées sont trop vagues et trop neuves ; et pourtant, dans le demijour de ses pensées, elle en soupçonne quelque chose. Elle sait que cela lui va bien, qu'un autre corsage lui siérait moins bien, qu'elle plait, que les yeux s'attachent à sa taille. Elle ne va pas plus loin ; elle entrevoit, dans un brouillard diaphane et doré, comme une aurore des choses.

Une vraie rose endormie. Pendant que les vapeurs du matin s'évanouissent et que des blancheurs lumineuses •s'étalent sur le ciel nacré, elle écoute immobile et comme en songe des battements d'ailes lointaines, le bruissement indistinct du peuple d'insectes qui viendra tout à l'heure bourdonner autour de son cœur.

Mieux encore que la douceur des gracieux visages, la magnificence de la nature est consolante et vivifiante. Comme Rousseau, comme Chateaubriand, Taine a regardé, pour son plaisir, l'éternelle beauté du ciel, de la mer, des montagnes et des fleuves.

Quand il ne trouve plus de consolation dans le surnaturel, Thomme cherche un repos dans la nature. Volontiers, il se fût écrié comme Lamartine :

Mais la nature est là, qui t'invite et qui t'aime : Plouge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours; Quand tout change pour toi, la nature est la même, Et le même soleil se lève sur tes jours.

Né parmi les bûcherons, sur les limites de la Champagne et des Ardennes, à l'entrée de l'Argonne, il avait aimé dans son enfance, les rochers, les mousses, les champignons, les faînes -et aussi la silencieuse terreur de ses forêts natales. Il y devina, « derrière la légende humaine, la majesté des choses naturelles. »

Plus tard quelles heures inoubliables il a passées dans la forêt de Fontainebleau, parmi les

futaies, où s'éveille le rêve, et où « les idées de commerce et d'argent tombent comme un vêtement sale », sous les hêtres dont les feuillages tremblent et luisent, dans un bruissement infini! Que la lune est belle, lorsqu'elle apparaît, dans une brusque gerbe de clarté, sur les hauteurs de Franchart! « Des nuages légers aériens, pareils à des plumes blanches, flottaient entraînés des deux côtés du ciel. Au milieu, l'azur semblait noir, tant la clarté était vive. Au-dessous, le cirque des dunes et des profondeurs apparaissait vaguement, tout noir dans l'ombre. Les sables blancs luisaient. Un bouleau frêle levait, en face de moi, sa tête échevelée et charmante; ses feuilles ne remuaient pas, tant l'air était calme... On écoute pour saisir un bruit, et, dans un mur-r mure imperceptible, à une lieue de là, on devine un cerf qui brame... » Tout est beau dans cette forêt : les genévriers épineux, rabougfis, repliés par le vent; les pins qui s'assemblent en bataillons noirs sur la campagne lumineuse; les grandes lignes cassées des collines, tachées par la blancheur unie des sables; les entassements de rocs gris, jetés pêle-mêle; les vieilles routes défoncées qui tournoient; les mousses d'automne, lustrées par le soleil qui éparpille, au milieu de l'ombre, des gerbes d'émeraudes*.

i. Graindorge, p. 234-250. — 11 revient, à satiété, sur les larges plaines « qui fument et luisent sous le généreux soleil » ;

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Comme les grands poètes, il a senti frémir en lui, dans ces minutes singulières, Tâme généreuse et palpitante de ces êtres vivants que le vulgaire appelle les choses inanimées. Comme les grands poètes de ce sublime et douloureux xix® siècle, il a senti que « le cœur malheureux de Thomme moderne, tourmenté par le besoin et Timpuissance •d'adorer, ne trouve la beauté parfaite et consolante que dans la nature infinie ». Lorsqu'il eut, lui aussi, trop senti et trop jugé, trop espéré et trop détruit, il est revenu à elle après tant de courses; il Ta trouvée jeune et souriante comme aux premiers jours; il s'est troublé, et en même temps il s'est ranimé sous son contact et sous son souffle; il a tendu les bras vers elle. Son âme, endolorie par tant d'efforts et d'expériences, a retrouvé la sanlé et le courage, et il a chanté cet hymne, digne de Lucrèce et digne de Goethe ; « mère, silencieuse et endormie, que vous êtes calme et que vous êtes belle, et quelle sève immortelle de félicité et de force coule encore, à travers votre ■être, avec votre paisible sang ! »

Dans ce ravissement, le poète faillit oublier qu'il était né logicien. Ebloui et apaisé, il s'attar-

il aime « les dentelures des bois qui reposent sur l'azur lumineux, les pins odorants qui montent, comme des encensoirs, sur le tapis des bruyères rousses. ••

En 1854, étant malade et condamné au repos par ordonnance du médecin, il passa plusieurs semaines à Orsay, s'amusa à herboriser et prit beaucoup de notes.

dait à regarder la riche et vaste campagne au soleil, à goûter la douceur du couchant, les soir& d'été, lorsque les plantes rafraîchies se relèvent^ et que le soleil, calme au bord du ciel, enveloppe dans un réseau de rayons roses les bois et le& prairies. Il aimait à jouir de la chaude nuit, chargée de parfums et scintillante d'étoiles, ou bien à écouter le bourdonnement des insectes heureux, aux plus beaux jours du printemps en fleur, à aimer la charmante folie des eaux murmurantes, et la voix joyeuse des cloches argentines, tintant et gazouillant un jour de Noël.

En même temps que la nature, l'art lui donnait des joies pénétrantes, d'une saveur peutêtre plus subtile et plus rare. Les nobles processions de la statuaire grecque évoquaient en lui le souvenir des religions gaies, l'image des cités harmonieuses où la perfection du corps était regardée comme un des caractères de la divinité. L'architecture gothique, avec ses sombres voûtes, ses colonnettes, ses rosaces aux pétales de diamant ressuscitaient en lui les émotions qu'éprouvaient les hommes il y a six cents ans, quand ils sortaient en fourmilières de leurs taudis, de leurs rues sans pavés, cloaques d'immondices qui exhalaient la lèpre et la fièvre, et que, pénétrant dans l'ombre froide des églises, ils voyaient un jour céleste arriver jusqu'à eux « transformé par les vitraux en pourpre sanglante, en splendeurs

d'améthyste et de topaze, en mystiques flamboiements de pierreries, en illuminations étranges, qui semblaient des percées sur le paradis. »

Il visita tous les musées dltalie et des Flandres, cherchant de jolies extases et des documents sur le temps passé, allant d'instinct aux exubérants, aux forts, aux indomptés, à Titien, à Rubens, à Benvenuto Cellini.

Nul peut-être n'a été saisi plus pleinement par le sortilège de la musique. Beethoven était son maître de prédilection. Un air de Mozart éveillait en lui l'essaim des songes et des images intérieures. « Les flûtes et les voix s'accordent parmi les fins traits des violons qui, capricieusement, y entrelacent leurs broderies. La voluptueuse harmonie arrive comme un nuage de parfums qu'une brise lente vient de recueillir, en passant sur un jardin en fleurs. »

Loin des petits théâtres, cages peintes où des pitres se griment et se démènent, rien n'est plus salutaire, pour se nettoyer l'àme, que d'écouter un peu de vraie musique. Plus peut-être que la poésie, la musique est évocatrice et rajeunissante. Elle ravive les désirs et les rêves que l'on croyait morts. Dans la rumeur ou la suavité d'une symphonie, on aperçoit l'épanouissement superbe de la campagne regorgeante, le sourire des vallées ombreuses et fleuries, la fraîcheur virginale de l'aube, ou bien une lande déserte, battue d'oura-

gans, désolée et grandiose. Cet art nous laboure au plus profond de Tâmp et fait jaillir, en nous, de nouveau, les sources que Ton croyait taries. Pensées flottantes, songes sans formes, désirs sans objet et sans limites, voilà le domaine et le sortilège de la musique. La délicatesse de tout Tètre nerveux frémit à son appel. Des mirages confus apparaissent, s'évanouissent, reparaissent en nous, dans le pêle-mêle douloureux et grandiose d'un cœur troublé qui aspire à tout et ne s'attache à rien. Ravissements et souffrances, extases et déceptions, illusions toujours étouffées, toujours renaissantes, du désir inassouvi, la musique exprime tous ces états d'âmes, que la parole humaine, avec sa précision gênante, ne peut saisir dans leur fuite éternelle et dans leur fluidité. Par là, elle est bien la forme d'art qui convient le mieux à notre temps. La démocratie mécontente, ambitieuse et triste, qui est sortie de la Révolution, a mis ses protestations, ses plaintes, ses curiosités, plus encore dans les sanglots de Weber et de Berlioz que dans René, Manfred ou la Confession d'un enfant du siècle. Nous sommes des ambitieux rêveurs et tristes, des malades inquiets et ardents , incurablement malheureux. Notre sensibilité, aiguisée par la sécurité et le bien-être, est devenue plus frémissante, plus accessible à la douleur. Nos exigences se sont accrues, comme celles des enfants, à

mesure que nos caprices étaient satisfaits. Notre esprit, affranchi de la tradition et rebelle à la croyance, tâtonne douloureusement, et voudrait trouver, dans le pêle-mêle des doctrines, une affirmation et une certitude. Notre liberté a fini par nous faire peur, et, comme un passant sur un pont ébranlé, nous cherchons une barrière et un garde-fou. Nous avons trop demandé aux choses. Combattus entre l'éternelle illusion et l'inévitable expérience, nous sommes vieux, et nous sommes las. Nous avons trop senti et trop jugé, trop espéré et trop détruit. Comment s'étonner que le cœur mécontent de l'homme moderne aille d'instinct vers un art qui, n'imitant aucune forme vivante, se prête à l'inconstance de nos visions et de nos chimères, et qui, par son aptitude à imiter le cri, trauve l'expression directe, naturelle et complète de nos souffrances, de nos découragements, de nos brusques détentes et de nos généreux espoirs?

C'est ainsi que ce poète romantique et amer raisonnait ses émotions. Il y avait en lui un logicien, toujours prêt à expliquer au contemplateur lyrique et pessimiste des hommes et des choses, la raison de ses amertumes et de ses courtes joies. Au plaisir de voir il préférait encore le « ravissement de penser ». Déjà cet extraordinaire Frédéric-Thomas Graindorge, — « animal taciturne et américain » mais façonné, par la

culture latine, aux procédés de la déduction rationnelle, — avait, malgré son humour bizarre, une tendance invincible à lier entre eux symétriquement les petits faits, afin d'en tirer des idées générales.

Il ne lui suffit pas de voir la vie; il veut la comprendre. Réduire en catégories la population mentale qui pullule et fourmille dans son cerveau, voilà son but*. Philosopher, c'est-à-dire déduire des conséquences, trouver des conditions, des dépendances, des explications, voir, avec les détails, les lois qui les enchaînent, c'est là, au fond, ce qui l'intéresse le plus. L'âpre observateur qui s'est dissimulé sous le nom baroque de Graindorge, le critique de La Fontaine et ses FableSy l'adversaire terrible, trop irrévérencieux, souvent injuste, des Philosophes classiques, le touriste du Voyage aux Pyrénées, des Notes sur l'Angleterre et du Voyage en Italie, sont tous, malgré leurs aspects divers, le même homme qui a tâché de décrire le mécanisme de Tlntelligence, d'expliquer l'éclosion de l'Art et de retracer l'évolution politique et morale de la France contemporaine.

1. 11 écrivait, en 1862 : « Depuis dix ans, mon idée fondamentale a été : il faut peindre l'homme à la façon des artistes, et, en môme temps, le construire à la façon des raisonneurs; l'idée est vraie, elle produit des effets puissants, je lui dois mon succès, mais elle démonte le cerveau... je lutte entre les deux tendances, celle d'autrefois et celle d'aujourd'hui. •»

LA 3IÉÏH0DE

Rassembler des faits, les coordonner, découvrir leurs rapports nécessaires, grouper les lois expérimentales qui résument les cas observés, transformer la multitude disséminée des événements en une hiérarchie de causes, ramener, s'il se peut, Tamas des accidents à quelque axiome générateur et universel, tout Teffort de cette vie d'observations accumulées et d'inductions hardies s'est concentré là.

Mais cette enquête a été circonscrite à un ordre particulier de recherches. Rien n'est plus convergent à un même but que l'ensemble des œuvres de Taine. Le philosophe semble s'oublier parfois dans la contemplation muette de la Nature ; mais qu'on y prenne garde : dès qu'il se ressaisit, c'est l'Homme qui surtout le préoccupe *. Il a passé sa vie (le mot a été recueilli de sa bouche dans un des rares moments où il consentait aux confidences personnelles) à faire de la « psy-

1. On peut considérer comme le père du roman psychologique l'homme qui a écrit ceci : « Qu'est-ce qu'un romancier? A mon avis, c'est un psychologue et ce n'est rien d'autre ni de plus. Il aime à se représenter des sentiments, à sentir leurs attaches, leurs précédents, leurs suites, et il se donne

chologie appliquée ». Il est encore moins attentif au décor visible qu'à Têtre inquiet, à la « plante humaine » qui naît, s'agite et meurt dans ce décor. Il applique le paysage à l'anthropologie. Comme Balzac, que nul n'a peint plus puissamment que lui, il a tâché de faire Yhistoire naturelle de Vhomme. Ce noble esprit, dont le souvenir est inséparable de Tœuvre scientifique de ce siècle, a pris dans la tâche commune, la part la plus malaisée: il a voulu décrire la genèse des littératures, des œuvres d'art et des systèmes politiques. Il regarda les groupes sociaux, les familles, les nations, les races, comme Pasteur regarde des colonies de microbes. Qu'il assiste à une fête mondaine ou à une représentation théâtrale, qu'il entende la musique d'un bal ou les clameurs d'une révolution, qu'il analyse la gaieté d'une toilette claire ou la tristesse d'une église gothique, qu'il juge un système métaphysique, un poème religieux ou un contrat social, qu'il observe un marchand ou un artiste, qu'il se promène dans

ce plaisir. A ses yeux ce sont des forces ayant des directions et des grandeurs différentes. De leur justice ou de leur injustice il s'inquiète peu. Il les assemble en caractères, connaît la qualité dominante, aperçoit les traces qu'elle laisse sur les autres, note les influences contraires ou concordantes du tempérament, de l'éducation, du métier, et travaille à manifester le monde invisible des inclinations et des dispositions intérieures par le monde visible des paroles et des actions extérieures. A cela se réduit son œuvre. » Et ailleurs : « L'affaire propre de la littérature est de noter les sentiments. •

une usine ou dans un musée, qu'il mesure la bêlise de M. Prud'homme ou le génie de Napoléon, ce qu'il cherche avant tout, ce qu'il veut trouver et vérifier, c'est la loi des créations humaines.

Rappelez-vous ce paysage et cette boutade du Voyage aux Pyrénées :

La route courbe et relève à perte de vue sa ceinture blanche autour des collines ; ce mouvement sinueux est d'une douceur infinie... Ces pentes et ces i*ondeurs sont aussi expressives que les formes humaines, mais combien plus variées, combien plus étranges et plus riches en attitudes!... Des landes fauves pleines de troupeaux montent sur les flancs des collines jusqu'à leurs tètes; des prairies splendides étincellent sur leurs dos. Le soleil cependant embrasse et couve la campagne. Des bois, des p)laines, des collines sort la grande âme végétale, qui monte à la rencontre de ses rayons.

Ici, votre voisin, qui discute chaudement, vous tire par la manche en criant : « N'est-ce pas, monsieur, que le gigot d'Orthez ne donne point de crampes à l'estomac? »

Vous sursautez; puis, un instant après, vous remettez le nez à la portière. Mais la sensation a disparu : le mouton de Dax a tout effacé. Les prairies sont des kilogrammes de foin non fauché, les arbres des stères de solives, et les troupeaux des biftecks qui marchent.

Vous savez que les plaisanteries de Taine, comme celles de Spinoza, sont toujours sérieuses et philosophiques*. Suivez le fil de celle-ci et tirez

\. Cf., dans le Voyage aux Pyrénées, le chapitre humoristique intitulé : Vie et Opinions philosophiques d'un chat. Cette fantaisie anglaise, à la Swift, est, au fond, un traité de la relativité de la connaissance.

toutes les conséquences qu'elle renferme. Vous arriverez aux propositions suivantes :

L'homme si faible qu'il soit, si opprimé qu'il puisse être par la pesée des choses, l'homme apporte du nouveau dans l'univers; la dame au front serein que nous appelons la Nature a beau rire de nos misères, ravonner sur nos douleurs, briser dans ses métamorphoses les chères illusions où s'attachent nos cœurs, continuer sa fête paisible, toujours sourire et toujours chanter malgré nos désespoirs et nos larmes : avant qu'elle ne nous envoie au charnier, nous avons le pouvoir, à notre gré, de la défigurer, de la transfigurer, ou de dépasser, par notre puissance inventive, la prodigalité de ses merveilles.

L'homme paraît, et, par la magie de cet animal débile, voilà qu'une flore nouvelle surgit, s'épanouit, s'enchevêtre, se fane et ressuscite, aussi opulente dans ses formes, aussi variée dans ses dessins, aussi diverse dans ses couleurs, que les caprices les plus imprévus de la nature végétale. Comme dans la nature végétale, les mauvaises herbes y abondent : l'homme est un infatigable artisan de sottises et de vices, de niaiseries et de crimes; mais, à côté de ces plantes vénéneuses, quelle profusion de fleurs magnifiques! Le spectacle de l'héroïsme humain est plus beau, après tout, que la vue d'une haute montagne ou d'un large fleuve. Une grande idée donne la sensation

de rimmensité mieux encore que les profondeurs de rOcéan. Une constitution politique sagement faite, où les hommes vivent libres et heureux, est un ouvrage plus parfait et plus imposant que le fouillis obscur et énorme d'une forêt où se cachent les fauves. « Une société et une religion nouvelle valent bien un calcaire coquillier ou une légumineuse rare. » Qu'est-ce que les convulsions de la nature, auprès des prodigieuses fermentations de Tesprit? Que sont les splendeurs célestes, auprès des myriades d'étoiles qui illuminent le rêve intérieur? Le vrai monde surnaturel est en nous.

Une féerie a subitement éclaté, dès l'instant où l'homme misérable a regardé l'univers. L'art, la poésie, voilà les créations vraiment divines qu'il a jetées dans le torrent des choses. Dans l'étroit espace de ce pauvre crâne qu'une pierre peut casser, et où vibre un paquet de chair périssable, un peuple d'images a soudain flamboyé. De la rencontre des molécules cérébrales jaillissent des feux qui font pâlir les étincelles électriques, et qui, descendant et remontant incessamment dans la noirceur du vide, resplendissent en faisceaux de lumière sur le monde ébloui et éclipsé.

Dès lors, l'univers physique nous apparaît comme un immense laboratoire, où des combinaisons mystérieuses multiplient indéfiniment, en des figures innombrables, la végétation pullulante de l'esprit : laideurs et misères, et, tout à côté, d'in-

comparables richesses ; des idiots et des hommes de génie ; des scélérats et des héros ; des difformités et des beautés ; des vices et des vertus ; des passions et des intérêts ; des mythologies et des systèmes de gouvernements; des épopées et des codes ; des Parlements et des Eglises ; des Bourses et des Académies, des boutiquiers et des artistes ; des métaphysiques et des sciences; des créateurs et des critiques; des poètes et des cuistres"; des calculs et des rêves. Pêle-mêle inextricable, innombrable écheveau de fils tortueux, nuancés et changeants, où Ton distingue des plantes géantes et des floraisons merveilleuses ; des peuples conquérants et accapareurs, tels que les Romains et les Anglais; des hommes de génie,' Shakespeare, Balzac, Napoléon; des sociétés en perpétuel travail de bouillonnement et de transformation, comme la France contemporaine.

Comment ces hommes et ces sociétés sont-ils arrivés à Fexistence? Quelle a été la loi de leur évolution? Bien plus, est-il possible d'inférer des lois particulières les lois générales du développement de toutes les créations humaines? Peut-on donner la définition d'une civilisation, d'un peuple, d'un siècle? Comment naissent, croissent et meurent les littératures, les religions, les arts, les sociétés politiques? Telles sont les questions que voulait résoudre, à l'âge où l'on est presque toujours le disciple de quelqu'un, l'auteur futur

(le La Fontaine et ses Fables, de la Philosophie de Vart, de Y Histoire de la littérature anglaise^ et de ces Origines de la France contemporaine, dont les chapitres s'étagent comme les gradins d'une colossale bâtisse.

La méthode suivie par le penseur qui a institué cette enquête diffère singulièrement des moyens employés par la plupart des philosophes. Au moment où Taine commença son œuvre, — si cohérente et si enchaînée, malgré Tapparente diversité des sujets qu'il a traités, — les doctrines du positivisme, exposées par Comte etLittré, s'étaient emparées des esprits. La critique historique, qui avait, depuis assez longtemps, déserté la France, et qui avait fait la force et la vie de l'érudition allemande, était enfin revenue au pays de Tillemont, de dom Mabillon, de dom Bouquet, de Baluze, de Du Gange. On n'écrivait plus l'histoire à la manière de Bossuet. On commençait à ne plus philosopher à la façon de M. Cousin.

Taine avait une aversion particulière pour la scolastique des jeunes métaphysiciens qui, grâce à leurs cahiers de notes, ont à vingt-cinq ans un système du monde, et qui se dispensent de connaître les faits, sous prétexte qu'ils ont des idées. Il haïssait les agrégés idéalistes qui se consolent de ne rien savoir en pensant à tout. Ce poète, dont les veux et l'âme étaient si facilement enchantés par la splendeur des choses, et qui a fixé en cou-

leurs si vives quelques-unes des impressions de sa jeunesse voyageuse et charmée, consentit à rentrer dans les bibliothèques et dans les archives, pour amasser des preuves et classer des fiches. Ce logicien qui aurait pu, comme beaucoup d'autres, exceller au jeu des constructions dialectiques et exercer sa puissance déductive devant un public plus émerveillé par les habiles que persuadé par les sages, s'imposa de longues séances dans les amphithéâtres de TEcole de médecine, dans les salles de dissection, partout où il croyait pouvoir saisir la réalité d'une vue directe et lucide. Cet écrivain, qui a façonné à son usage une langue si neuve, si exacte, si opulente, s'est appliqué à dépouiller des liasses de textes ingrats; et souvent, dans sa belle sincérité d'historien et de philosophe, il a mieux aimé interrompre sa propre démonstration, pour céder la place à des témoins dont le parler gauche et rude lui semblait capable, par sa naïveté même, de nous donner la sensation de la vérité.

La science des produits de l'esprit humain lui semblait devoir reposer, comme les autres sciences, sur des données précises. Comme toute recherche de ce qui est, elle vit d'expériences et d'observations. Volontiers, bien qu'il ne fût point particulièrement initié aux méthodes de la philologie, il eût dit, comme Renan, que l'historien manipule les choses de l'humanité, comme le chimiste et le

physicien manipulent la nature *. Bavarder sur les problèmes, à la façon des faiseurs de théories improvisées et sublimes, lui semblait un exercice puéril. 11 avait répudié définitivement cette ontologie enfantine qui donne, à vue de nez, et sans plus ample investigation, la description de Tàme et la carte du monde suprasensible. Son espérance à lui aussi, était de voir la science devenir la philosophie et les plus hauts résultats sortir de la critique prudente et de la généralisation circonspecte. Les descriptions morales qui s'appliquent à r « homme en général » lui paraissaient faites et très bien faites, par Theureuse candeur des époques où le bagage scientifique était encore très mince. « Chercher le vrai... chercher le vivant... » Ces paroles revenaient souvent dans sa conversation familière ; et, bien que sa modestie se gardât de toute profession de foi, il était visible que ces habitudes de langage décelaient, malgré lui, Tidée directrice de sa vie et la règle constante de sa conduite. Il n'a jamais eu d'autre ambition que celle d'augmenter la somme des vérités déjà trou-

1. Seulement, au rebours de l'épigraphiste et paléographe Renan, il préférait le témoignage des œuvres d'art aux dépositions balbutiantes des vieux marbres et des vieux parchemins, u Un grand poème, disait-il, un beau roman, les confessions d'un homme supérieur, sont plus instructifs qu'un monceau d'historiens et d'histoires; je donnerais cinquante volumes de chartes et cent volumes de pièces diplomatiques pour les mémoires de Cellini, pour les lettres de saint Paul, pour les propos de table de Luther ou les comédies d'Aristophane. »

vées, et de détruire, en lui-même et dans les autres, quelques-unes des erreurs héréditaires qui poursuivent, de siècle en siècle, l'humanité paresseuse. Dès qu'il eut pris ce parti, il fut impossible de Ten distraire. Rien ne put fléchir la douceur obstinée avec laquelle il résolut de subordonner et de sacrifier, s'il le fallait, aux droits de sa pensée, tout ce qui fait l'occupation principale des autres hommes : soin de la carrière, recherche des honneurs, souci de la popularité. Seulement ses théories semblaient antérieures à ses recherches, et celles-ci n'avaient guère pour mission que de vérifier celles-là.

Il résolut d'étudier à fond des cas particuliers de croissance littéraire, artistique ou politique. Son Discours de la Méthode, il l'a écrit, à plusieurs reprises, dans la préface des Essais de critique et d'histoire, dans la préface de r Intelligence, dans la préface de l'Ancien Régime, et aussi dans l'admirable notice qu'il a consacrée à l'ami le plus cher de son esprit et de son cœur, Franz Wœpke, orientaliste et mathématicien. Voir et comprendre, se proposer pour objet des vues d'ensemble, s'imposer comme moyen les recherches limitées, aller à la synthèse des idées universelles par la collection scrupuleuse des petits faits, tel fut le programme auquel il a été obstinément fidèle. Il choisit, dans l'histoire de l'humanité, plusieurs exemples qui lui parurent frappants et il en fît le

Av.

sujet de plusieurs monographies^ qui sont les applications diverses d'une même méthode*. Pour employer une expression qui lui était familière, il « fait un trou » dans un endroit donné, et il ne cesse de creuser qu'il n'ait rencontré le tuf, et trouvé, comme un mineur, quelque précieux fragment dont l'étude lui permettra de reconstituer, à sa manière, une société et une civilisation, et par là de connaître plus clairement la nature des êtres. Chacun de ses ouvrages est un sondage dans le sol mouvant et composite de l'histoire humaine.

LA UTTÉRATURE ANGLAISE

On voudrait suivre pas à pas cette investigation, mesurer la portée de cet effort, compter les résultats accumulés par ce labeur, que la maladie pouvait à peine ralentir et que la mort seule a pu interrompre.

Taine s'est enfermé, avec Tite-Live, dans la société romaine, afln de voir d'oii viennent et où

1. « Une conformation d'esprit indestructible et toute-puissante contraint le philosophe à éclairer et à prouver sans cesse l'idée quMl s'est faite de l'Univers, d {Philosophes classiques, p. 142.)

aboutissent Fart de combattre, de négocier et d'administrer, l'invincible amour de la patrie, le courage orgueilleux et froid, le projet soutenu de conquérir le monde, de le garder et de l'exploiter. — Avec La Fontaine, Racine, La Bruyère, Saint- Simon, Fléchier, il s'est arrêté dans le» décor pompeux de la monarchie absolue et de la société polie, empire de la raison oratoire et des* idées générales, où le talent de bien dire, l'art de louer, de médire, de conter avec grâce sont prisés pardessus tout, patrie d'une littérature de salon et de cour, milieu propice à Téclosion de cet esprit classique qui, après avoir fait des merveilles en littérature, devint l'esprit jacobin et fit des ravages en politique i Quelques-unes de ces étapes sont racontées dans les Nouveaux Essais de critique et d'histoire : c'est une courte station chez les Mormons, pour apprendre comment peuvent naître, même dans notre société sceptique, un prophète, une révélation, une légende, une secte; — c'est un entretien avec l'empereur Marc-Aurèle, pour bien regarder en face le spectacle de la vertu, avant de déclarer qu'elle est « un produit comme le sucre » ; — c'est une excursion dans les Chansons de gestes, afin d'y retrouver, comme dans les Chroniques de Froissart, dans le château ruiné d'Orthez, dans timitation et dans l'abbaye de Saint-Savin, les passions du moyen âge : d'un côté, la violence de la vie corporelle, de l'énergie

animale et de Tallégresse conquérante; de l'autre, le renoncement des âmes délicates et nobles, qui cherchent le royaume de Dieu pour oublier les scandales du siècle et veulent trouver un refuge contre Tatroce réalité qui les oppresse; — c'est un pèlerinage en Orient, à la suite de Kœppen, de Spence Hardy, d'Eugène Burnouf, de Foucaux, de Stanislas Julien, de Colebrooke, de Lassen, afin de regarder les violences et les contrastes des paysages de llnde, et « les îles de corail sur la mer de diamant », mais surtout pour voir de près, sous le ciel lumineux, dans la richesse d'une végétation chaude et accablante, « le génie hindou essentiellement naturaliste, fuyant et multiforme * », les mythes transparents, les légendes touffues, les poèmes illimités, toute la religion monstrueuse qui fut dictée aux Aryens par le pays même où ils se fixèrent, lorsque, ayant traversé les passes de Caboul, ils arrêtèrent leurs troupeaux de bœufs et de vaches le long des cinq rivières du Pendjab *.

1. E.-M. de Vogué, Regards historiques et littéraires, p. 98, à propos du beau livre de M. André Chevrillon Dans Vlnde.

2. « Au moment de la mousson, les nuages accumulés forment une muraille de suie monstrueuse, qui envahit tout, le ciel et toute ia mer; sur cette masse charbonneuse, les mouettes courent par milliers, et la formidable noirceur, tachée par les ailes blanches, avance vers la terre, engloutissant l'espace et noyant les caps sous sa vapeur. Les navires alors prennent la mer. Par un dernier beau jour, je vis de loin les Maldives, douze mille petites Iles Presque toutes sont désertes; l'eau

Entre temps, Thomas Graindorge se réinstallait, avec Balzac, dans la société contemporaine, et, en cherchant les courants de sève qui ont nourri les racines de la Comédie humaine, il racontait, avec une joie puissante, comment avait poussé a cette fleur maladive, étrange et splendide » ; sous le fouillis de Tœuvre, il retrouvait l'ouvrier qui Tavait faite, Thomme, avec les caprices, les excès, l'énergie de son humeur, avec les tracas, les misères, les douleurs et les triomphes de sa vie ; puis, autour du personnage, il montrait, on sait avec quelle force, le terreau où avait poussé ce bizarre génie, la noire fourmilière de la démocratie active, la concurrence des ambitions enflammées, les élans et les fièvres de la volonté surexcitée, tout ce Paris bourgeois, commerçant et magnifique, où il faut parvenir coûte que coûte, et où Teffort de la banque, de la chicane, de l'industrie, de l'art aboutit, par des

dort clans leurs criques, ou met une frange d'argent sur leurs récifs. Le soleil y jette à poignées ses flèches de feu ; aux tournants des canaux, des ruissellements d'or fondu jaillissent des vagues obliques. La grande nappe, sillonnée de remous, ' semble un métal qui sort de la forge, tout damasquiné d'arabesques; des millions d'éclairs pétillent sur son dos comme sur les incrustations d'une cuirasse; on dirait le trésor d'un rajah, armes et joyaux, poignards à manches de nacre, vêtements couturés de saphirs, aigrettes d'émeraude sur les casques, ceintures de turquoises, soies d'azur tendre, pailletées d'or et constellées de perles... •

C'est brillante, rutilant, dur et coriiscant, dans la manière de Théophile Gautier.

i42 LA. VIE ET LES LIVRES

voies diverses, à cette apothéose de l'Argent, qui a été le mirage et la folie de Balzac.

Mais VHistoire de la littérature anglaise est^ sans contredit, le plus vigoureux coup de sonde que Taine ait donné dans les profondeurs du passé. Quelle singulière façon d'écrire Thistoire littéraire! Gomme le Père Brumoy, Fabbé Balteux, Tabbé Morellet et M. de La Harpe eussent été scandalisés! Sans doute, quand Texcellenl M. Géruzez proposait, comme sujet de dissertation, aux élèves de TEcole normale, une comparaison entre Corneille et Racine, ou bien la question de savoir s'il vaut mieux être Alceste que Philinte, il ne se doutait pas qu'un jour le cacique de la section terrifierait quelques-uns de ses contemporains par une manière nouvelle, imprévue, colorée, passionnément logique, violente et parfois brutale de raconter l'histoire des lettres. Où sont les petites considérations scolaires sur les « tours vifs et ingénieux », sur les « grâces légères », sur le « sel attique », sur le « lustre de la raison ornée », sur la « discrétion piquante d'un art qui se montre en se cachant et d'une ironie discrète qui s'affirme au moment même où elle feint de s'ignorer »? Toutes ces gentillesses de la rhétorique des classes, maigres et grêles comme une phrase de RoUin ou une ritournelle de Monsigny, sont maintenant à peu

près évanouies, ou du moins elles se sont réfugiées dans les copies d'examen, dans les notes des éditions classiques, ou dans certains cours publics, chéris des mères de famille à cause de leur aimable innocuité. En 4864, elles n'étaient point passées de mode, et beaucoup de critiques estimés en paraient leurs écrits. Or, dès la première page de cette nouvelle histoire de la littérature anglaise, on lisait ceci :

« Lorsque vous tournez les grandes pages d'un in-folio, les feuilles jaunies d'un manuscrit, bref un poème, un code, un symbole de foi, quelle est votre première remarque? C'est qu'il ne s'est point fait tout seul. Il n'est qu'un moule, pareil à une coquille fossile, une empreinte, pareille à l'une de ces formes déposées dans la pierre par un animal qui a vécu et qui a péri. Sous la coquille, il y avait un animal, et, sous l'animal, il y avait un homme... »

« — Horreur ! s'écrièrent en chœur les lettrés de l'Académie, notamment M. de Falloux et M*' Dupanloup, quel est ce barbare qui, à propos de littérature, nous parle de coquille et d'animal? Il écrit presque aussi lourdement qu'un scientifique ou qu'un agrégé d'histoire... Mais non, notre « première remarque », quand nous ouvrons un livre, n'est point cette série de comparaisons burlesques. Il faut parler littérairement des choses littéraires. Ce jeune homme est trop

érudit, trop embarrassé d'histoire naturelle, de philosophie, de géologie et de botanique. Ses mauvaises lectures ont gâté son style. Il a eu pourtant des prix au Concours général. Il promettait beaucoup. C est bien dommage. Que nous parle-t-il d'états et d'opérations de l'homme intérieur et invisible, qui ont pour causes certaines facultés générales de penser et de sentir"^. Il nous cite u:n certain Darwin, que nous ne connaissons pas, et sur lequel nous consulterons ces messieurs de l'Académie des sciences. Il allègue Spinoza : sur ce point encore, nous sommes obligés de nous retrancher derrière l'autorité de nos confrères de l'Académie des sciences morales. Il nous entretient de milieux, de races, de moments. Tout cela est proprement du galimatias. Jeune homme, ce n'est pas ainsi qu'on fait de la critique littéraire. Imitez les maîtres; ils vous enseigneront les beautés de Y Art poétique, de Mérope, de la Henriade, et surtout l'art, si difficile, d'écrire en français. »

Taine crut devoir présenter les cinq volumes de son Histoire au concours pour le prix Bordin, lequel est réservé, selon les intentions du testateur, à la « haute littérature ». Il fut repoussé. Maintenant, l'Académie, renouvelée, n'a plus peur de ses doctrines, déclarées scandaleuses, ni de sa personne, réputée subversive. \j Histoire de la littérature anglaise est communément regardée

comme un des ouvrages capitaux de ce siècle.

Une méthode y est appliquée, qui a modifié notre façon d'apercevoir l'histoire des lettres comme la méthode de Renan a modifié notre façon d'apercevoir l'histoire des religions. Nulle part mieux qu'ici ne s'est marquée la vertu créatrice du « maître fondeur auquel nous devons tous une bonne part de nos formes intellectuelles * ». Cette œuvre est la résurrection d'un peuple à l'aide de sa littérature, et un essai d'explication universelle à l'aide d'un morceau de l'humanité. Voici un historien de la littérature, qui, par delà des livres, voit clairement des hommes, qui, plus loin que le manuscrit, atteint la main qui a tenu la plume, la tète pensante qui a ordonné les signes noirs sur le papier blanc, le cœur ravi d'aise, pénétré d'amour, gros de haine ou gonflé de colère, dont les battements se sont prolongés dans la foule humaine en ondulations indéfinies, bref tout l'homme moral, avec ses idées, lucides ou troubles, ses sentiments très doux ou très amers, tout l'homme physique, avec l'aspect de son visage, la couleur et l'expression de ses yeux, le pli de sa lèvre, les ardeurs de son sang, les saccades de ses nerfs. Pour certains critiques, les écrivains sont des êtres de raison, des esprits purs, affranchis des servitudes, des faiblesses et

\. E.-Nf. de Vogué, Regards historiques et littéraires, p. 88.

des vilenies humaines. Et pourtant les hommes qui ont écrit n'ont pas vécu tout seuls, entre ciel et terre, dans un empyrée impalpable. Ils ont eu des parents, des amis, des compatriotes, des enfants, qui ont agi sur eux par mille prises quotidiennes et imperceptibles. Ils ont marché sur un certain sol, sous un certain ciel, dans une certaine végétation. Qui ne sait Tinfluence qu'exerce sur nous la force des choses? Il faut faire revivre, faire remuer, faire grouiller tout cela. Il faut mettre, autour des livres, de l'herbe, des arbres, de l'eau, des hommes de chair et d'os qui remuent et parlent, le bourdonnement de la vie, le terreau sur lequel les systèmes religieux et politiques, les arts, les philosophies, les littératures ont poussé. Alors seulement nous pourrons déterminer, par des approximations poussées aussi loin que possible, comment les choses extérieures modifient l'homme intérieur. Si nous réussissons à établir comment les faits de la vie morale sont liés aux faits de la vie physique, et comment ils sont, à leur tour, fonctions les uns des autres, nous pouvons espérer que la découverte de deux ou trois vérités essentielles sera le résultat et la récompense de notre effort. « L'historien, quand il aura étudié, décrit, raconté tous les événements, toutes les transformations, toutes les révolutions qui se sont accomplies dans l'intérieur de l'homme, en un temps donné, aura une

histoire de la civilisation chez le peuple et dans le temps qu'il aura choisis *. »

Voyons à Tœuvre ce robuste ouvrier, et tâchons d'apercevoir quelques-unes des démarches de cet esprit en quête de vérité. Oserai-je risquer ici une comparaison qui paraîtra peut-être déplacée? Avez-vous vu quelquefois, dans les forêts, un pic s'attaquant à un chêne? L'oiseau volète autour de l'arbre; de ses petits yeux perçants, il cherche l'endroit où il commencera son rude travail. Puis, résolument, il se met à l'œuvre, et, tout autour, dans les fourrés et les taillis, on entend le bruit sec du bec opiniâtre, qui, à coups répétés, pique le tronc rugueux, transperce l'écorce, perfore les fibres dures, jusqu'à ce que l'oiseau tenace ait trouvé, dans les creux du bois, les insectes qu'il cherche et dont il se nourrit *.

Pareillement, dans ce fouillis d'hommes et d'œuvres, qui a couvert le sol de l'Angleterre, depuis la conquête saxonne et la conquête nor-

1. Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, p. 25. Cette phrase est citée par Taine en tête de VHisloire de la littérature anglaise, et le livre est dédié à Guizot.

Taine écrivait, en 1862 : « L'Histoire de la civilisation de Guizot, les cours de Jouffroy m*ont donné la première grande satisfaction de plaisir littéraire, à cause des classifications progressives ».

2. Le pic, calomnié par Toussenel, a été réhabilité par Michelet et Wilson.

mande jusqu'aux poèmes d'Alfred Tennyson, l'historien de la Littérature anglaise a commencé vraisemblablement par choisir les têtes les plus hautes, les plus fortes, les plus pleines, les plus riches de sève, celles qui dominent la population vague des êtres rabougris et inférieurs : Shakespeare, Milton, Swift, Byron, Dickens, Macaulay, Carlyle, Stuart Mill. Mieux que personne, il aperçoit et admire tour à tour leur fantaisie passionnée et éclatante, leur énergie austère et sombre, leur bon sens incisif, leurs révoltes et leurs tristesses, leur imagination visionnaire et émue, leur philo- . Sophie hautaine et pratique, leurs folies hallucinées ou leur logique abstraite. Mais il ne suffît pas d'admirer; il faut comprendre. Pour cela, il faut commencer par démonter ces mécanismes cérébraux et voir comment ils sont faits.

De la structure psychologique dépendent étroitement les caractères de l'œuvre. Or, il y a, dans cette machine compliquée, un rouage principal qui donne le branle à tous les autres : une faculté maîtresse. « Le génie d'un homme ressemble à une horloge : il a sa structure, et, parmi toutes ses pièces, un grand ressort. Démêlez ce ressort, montrez comment il communique le mouvement aux autres, suivez ce mouvement, de pièce en pièce, jusqu'à l'aiguille où il aboutit. » C'est merveille de voir Taine aux prises avec les difficultés de cette tâché impossible, s'entêlant à suivre

sa chimère, décomposant le génie, divisant les parties dont l'accord produit ce qu'il y a au monde de plus rare et de plus précieux, séparant les pièces qui s'emboîtent, les roues qui s'engrènent, les ressorts qui jouent, jusqu'à ce qu'il ait saisi le balancier, dont le va-et-vient, régulier et monotone, communique la vie à l'organisme tout entier, et fait circuler le mouvement jusqu'au timbre, dont la sonorité se prolongera, d'écho en écho, dans l'âme des hommes émerveillés.

Cette faculté maîtresse (s'il faut l'en croire), c'est, dans Shakespeare, V imagination complète, si ardemment visionnaire, que, pour l'artiste, toute idée devient une image vivante; — chez Milton, le lyrisme exalté et prédicant, mélange d'enthousiasme biblique et de positivisme anglais ; — chez Swift, la sensibilité irritée par les plaies de l'orgueil, et aboutissant à une amère éloquence, grosse de haine et empoisonnée de rancœurs; — chez Byron, la folie héréditaire et passionnée, éclatant avec une surabondance de sentiments sauvages, où s'use l'âme véhémente et déchaînée, incessamment brisée par son propre élan ; — chez Dickens, la fantaisie lucide et intense, voisine de la monomanie, personnifiant et passionnant les objets inanimés, unie à une tendresse native d'où jaillissent des sources vives d'amour et de pitié; — chez Macaulay, une disposition aux développements oratoires et aux statistiques précises, une

aptitude à Tobservation et en même temps le don de Téloquence, mélange singulier d'esprit germanique et d'esprit latin; — chez Carlyle, Texcentricité tour à tour lyrique et boufifonne, constamment surexcitée par la tension de l'esprit et des nerfs, tantôt grimaçante et tantôt sublime, toujours délirante, affolée par des mirages ou des cauchemars, et se déchaînant en vingt volumes de critique, d'histoire, de pamphlets, de fantaisies, de philosophie, où les extrêmes se touchent et se confondent, visions de prophète et tics de maniaque, fantômes sanglants et caricatures grotesques, hurlements et chansons, convulsions et cabrioles, prières et blasphèmes, images radieuses et trivialités burlesques, réflexions piteuses sur le présent, et percées lumineuses et géniales sur le passé et l'avenir de l'humanité; — chez Stuart Mill enfin, l'esprit d'abstraction logique, accumulateur, contrôleur et classeur de faits, dédaigneux de la science nominale du moyen âge et des jeux d'esprit de la métaphysique, préférant à l'explication des noms l'étude des choses, professant que toute proposition instructive et féconde vient d'une expérience, et opposant aux procédés puérils de la déduction scolastique rinduclion, qui est la seule clef de la nature; qui, enfin, sans recourir aux entités du moyen âge et de la philosophie allemande, lie les causes, antécédents invariables^ aux effets, conséquents invariables^ et engendre

une doctrine prudente, vérifiée, solide, un peu vulgaire, en concordance parfaite avec les exigences de l'esprit anglais.

Mais il ne suffît pas de considérer isolément ces cas rares et particuliers. Il faut les expliquer par Tétude des circonstances qui ont entouré leur naissance et amené leur développement. Or, Taine avait été conduit, par ses études antérieures, à penser que trois forces primordiales gouvernent Téclosion des œuvres d'art : la race, c'est-à-dire « les dispositions innées et héréditaires que l'homme apporte avec lui »; le milieu^ qu'il définit : « la nature qui l'enveloppe et les hommes qui l'entourent » ; le moment, c'est-à-dire « la vitesse acquise, qui surajoute une quantité nouvelle à l'impulsion permanente et au milieu donné ». Qui, plus violemment que lui, a décrit l'évolution de la race anglaise, depuis les maisons de planches des Saxons et les tours crénelées des Normands, jusqu'aux usines de Manchester? Il entrevoit, sous le smoking de tel gentleman civilisé, peigné, parfumé et « tube », le barbare Carnivore, belliqueux et buveur, le « bouledogue saxon » qui s'emplissait de viande, de bière et de vin, avaleur de rasades, coureur de filles, donneur de coups, accessible à la torpeur qui suit les grandes dépenses d'énergie vitale et la satiété des rudes appétits, capable toutefois d' « un certain sérieux qui écarte les sentiments frivoles » ;

— et le Normand, « monstre Scandinave », que des croisements et des mélanges ont transformé peu à peu en un aventurier latin; dont Fesprit alerte, semblable à celui des Picards et des Champenois, a importé dans la Grande-Bretagne, parmi les Germains tenanciers du sol, le goût de Télégance et de la clarté, l'amour des poèmes variés et amusants, le goût de l'imagination agile et bavarde, le culte du point d'honneur et l'habitude des tournois où Ton applaudit la loyauté chevaleresque : qualités françaises tempérées par un certain amour du gain, et qui, en s'amalgamant au flegme- et à l'exaltation germaniques, ont composé l'âme du peuple anglais. Et cette race ainsi formée, il la suit patiemment, il la voit, avec ses qualités permanentes, dans tous les états successifs qui ont enrichi d'acquisitions nouvelles, muni de vertus inattendues ou affligé de vices imprévus le fond premier du caractère national *. Voici la société ambiguë, variée et brillante, à la fois religieuse, libertine, dépendante du passé, et déjà, par moments, presque moderne.

1. M. Jusserand dans son Histoire littéraire du peuple anglais j M. Angellier, dans sa thèse sur Robert Burns, ont montré ce qui manque, ici, aux analyses de Taine. Il est singulier que, dans la nomenclature des éléments qui composent le peuple anglais, Taine ait omis la contribution des races celtiques. Lord Alfred Tennyson, sir Edward Burne Jones et, en général, tous les admirateurs du roi Arthur ne peuvent lui pardonner cet oubli.

OÙ est né Jeffrey Chaucer^ — voici, après la lente éclosion d'une nouvelle langue, le magnifique élan de la Renaissance païenne, l'énergique réaction contre l'idée séculaire de l'impuissance et de la décadence humaines, le recommencement de l'invention et de l'action, l'effort de la société

laïque, qui rejette la théocratie, maintient l'Etat libre et retrouve, une à une, les sciences et les industries, entreprise généreuse s'il en fut, semaille féconde, d'où devaient sortir, comme une riche moisson, la réforme de Luther en Allemagne, les statues de Michel-Ange en Italie, en Angleterre les drames de Shakespeare; — voici encore la Renaissance chrétienne, retour d'exaltation biblique et piétiste, dont le chaudronnier Bunyan fut le type populaire, dont Milton devait être l'expression glorieuse; — puis la révolte de la chair et du sang, la brutale débauche de la Restauration, orgie déchaînée où les personnages de Wycherley sont les dignes pendants des portraits de Lely; — enfin, après la révolution morale du xvm® siècle, « climat » tout à fait propice à la pousse des idées de Locke et de l'éloquence de lord Chatham, c'est l'avènement de la démocratie moderne, le début d'une ère nouvelle, où les hommes sont à la fois positifs et mystiques, où l'âpre besoin de parvenir se concilie tant bien que mal avec le désir de l'au-delà, mêlée confuse où le plus clairvoyant ne peut discerner, dans

rincertitude du présent, les promesses ou les menaces de l'avenir.

C'est ainsi. D'un bout à l'autre de ce livre, les hommes, j'entends les mieux favorisés par les dons de la volonté et du génie, les plus avides d'action et d'énergie libre, n'apparaissent, malgré tout, que comme de simples effets, produits par le mécanisme compliqué et illimité des causes. Le génie n'est qu'une réussite très belle et très rare, qui résulte du concours de certaines conditions. La littérature anglaise a été versée au dossier du positivisme, comme un simple recueil de documents. On nous promettait une « histoire littéraire », c'est-à-dire, dans le sens habituel de ces mots, une occupation récréative, ou, en tout cas, inoffensive, et l'on nous apporte un système philosophique, le plus rigoureux, le plus implacable de tous les systèmes. L'auteur nous parlait de choses ailées et charmantes, de figures idéales, à demi transparentes, de mélancolies molles, de rêveries incertaines, de roses parfumées et d'aubépines fleuries, de chimères et de songes, de tous les fantômes séduisants ou terribles, inventés par l'imagination humaine pour faire oublier la misère de vivre. Et voilà qu'il nous poursuit de ces métaphores un peu lourdes et pas toujours exactes : température mœ*ale.., mécanique psychologique,., automate spirituel... Il se condamne à considérer les œuvres d'art uniquement comme

des faits régis par des lois. On pourrait presque dire de lui ce qu'il dit d'un poète, un des héros de son récit : « Il est comme un joaillier, les mains pleines; perles et verroteries, diamants étincelants, agates vulgaires, jais sombres, roses de rubis, tout ce que l'histoire et l'imagination ont pu tailler et ramasser pendant des siècles, tout ce qui a roulé jusqu'à lui, entrechoqué, rompu ou poli par le courant des siècles et par le grand pêle-mêle de la mémoire humaine, il l'a sous la main, il le dispose, il en compose une longue parure nuancée, à vingt pendants, à mille facettes, et qui, par son éclat, ses variétés, ses contrastes, peut attirer et contenter les yeux les plus avides d'amusement et de nouveauté. » Eh bien! toutes ces jolies choses, il nous les montre avec une complaisance cruelle, afin, semble-t-il, de nous faire oublier qu'il nous enlève notre plus chère illusion : celle d'être libres.

HISTOIRE ET POUTIQUE

Hors de la littérature et de l'art, il a cherché dans l'histoire, et dans l'histoire la plus récente, la loi de ces créations humaines qui s'appellent des codes, des régimes politiques, des systèmes de gouvernement.

Nous Tavons, ce récit des Origines de la France contemporaine, non pas tel que nous l'espérions, achevé et solide, fortement étayé de soutiens et d'appuis par le puissant ouvrier qui en avait conçu le dessin, mais écourté et resserré, privé des conclusions qui devaient être le couronnement de l'œuvre, et où la pensée de l'auteur eût mérité de se reposer. Toujours plus haut, à travers le fouillis inextricable des faits, vers quelque point d'où la perspective est large, plus haut vers les sommets où l'esprit épuré et lucide comprend quelques-unes des lois qui régissent les choses, plus haut encore vers la cime, peut-être inaccessible, où nous attend la révélation des lois générales qui gouvernent le mécanisme universel, telle était la marche, enthousiaste et méthodique, de cette intelligence en quête de vérité. On sait avec quelle ferveur, au début de sa vie intellectuelle, il appelait, par delà les lois secondaires, la formule unique d'où tout découle, .le mot de l'énigme, « objet suprême de la science, et de qui l'on verrait, comme d'une source, se dérouler, par des canaux distincts et ramifiés, le torrent des événements et la mer infinie des choses ». La tentative qu'il a faite pour décrire un des moments les plus décisifs de notre histoire nationale et pour chercher, dans un cas particulier, l'origine des révolutions humaines, a été l'application la plus malaisée de sa méthode, et aussi de toutes.

ses entreprises celle qui a le plus déconcerté l'esprit du public.

Avec une hauteur de vues, une force de démonstration et une exagération de logique qui nous frappèrent d'admiration et d'efTroi, il fît voir les conceptions simplistes et inofTensives de l'esprit classique, aboutissant, par un enchaînement fatal, aux conceptions simplistes et dangereuses de l'esprit jacobin *. Puis, malgré les cris de scandale que son raisonnement soulevait tantôt dans un camp, tantôt dans un autre, il continuait obstinément, sans entendre ni l'écho des colères ni le bruit des applaudissenients, à exposer les résultats de son enquête , détruisant les légendes , faisant évanouir les apothéoses, attaquant les dogmes, jugeant avec la même liberté Robespierre et Napoléon, montrant à nu, dans la politique révolutionnaire comme dans l'administration impériale, les germes mauvais qui pouvaient compromettre la santé du régime nouveau. On peut dire que la croyance mystique aux « géants de 93 » n'a pas survécu à cette déclaration de

\, Voici la définition que Taine a donnée du jacobin : « C'est un fou qui a de la logique et un monstre qui se croit de la conscience; sous l'obsession de son dogme et de son orgueil, il a contracté deux difîormités : l'une de l'esprit, l'autre du cœur : il a perdu le sens commun et il a perverti en lui le sens moral. A force de contempler des formules abstraites, il a fini par ne plus voir les hommes réels; à force de s'admirer lui-même, il a fini par ne plus voir dans ses adversaires et même dans ses rivaux que des scélérats dignes du supplice. »

faillite, et que la Révolution ne s'est pas tout à fait relevée de ce choc.

Il n'est pas douteux qu'au sortir des détails où il s'est volontairement enseveli, après ces travaux de mine par lesquels il a voulu atteindre les débris décomposés de l'ancienne France et les racines de la France moderne, il eût taché d'apercevoir la France contemporaine, l'ensemble de ses organes formés, les fonctions auxquelles son passé la condamne, sa vie, mêlée, par un échange d'actions réciproques, à la vie des autres sociétés de l'Occident. En 1890, Taine, encore confiant dans l'avenir, avait écrit cette phrase qui était un vaste programme d'études : « Eglise, Ecole, Famille, description du Milieu moderne, examen des facilités et des difficultés qu'une société constituée comme la nôtre trouve à vivre dans ce milieu... » Nos organes, nos fonctions, notre vie, préparés de loin par l'esprit classique, faussés et violentés par l'anarchie révolutionnaire, dirigés par la conquête jacobine, repris et façonnés par la rude main de l'empereur, peuvent-ils durer? N'est-ce pas là proprement un chef-d'œuvre de raison spéculative et de déraison pratique? Une nation n'est-elle pas nécessairement condamnée à l'impuissance, lorsqu'elle est encadrée dans un état-major de gardes-chiourme, encombrée par une police de gens qui inspectent, contrôlent, vérifient au nom du pouvoir central, emprisonnée

dans des divisions administratives aussi chimériques et aussi correctes qu'un dessin graphique, vexée par les injonctions d'un code rectiligne, outillée de notions orthodoxes par les fonctionnaires d'une université officielle, en un mot quand elle subit, à tous les instants de la nuit et du jour, l'ingérence de l'Etat? Tel est le questionnaire auquel devait répondre le second volume du Régime moderne. L'auteur nous eût donné ainsi, à la suite de son exposé historique, une consultation de politique générale, quelque chose de comparable au Tractatus politicus de Spinoza.

L'illustre auteur de V Intelligence, le ferme et patient génie qui semblait avoir pris pour devise cette parole de Gœthe : « ïàche de te comprendre et de comprendre les choses », n'a pas pu continuer sa recherche jusqu'au terme qu'il s'était assigné. Ceux qui l'ont vu, toujours fidèle à ses doctrines, accepter sans révolte la tyrannie des lois mécaniques qui gênent notre volonté, se sont rappelé ce qu'il disait d'un de ses amis, mort trop tôt. « Il sentait ses forces amoindries, ses recherches limitées, ses espérances réduites... Néanmoins, il vivait résigné et calme, pénétré par le sentiment des nécessités qui nous plient ou qui nous traînent, persuadé que toute la sagesse consiste à les comprendre et à les accepter... »

L'œuvre de Taine, ainsi tronquée et meurtrie, serait coupée, à son sommet, par une lacune irré-

parable, si un brillant écrivain, M. André Chevrillon, en qui revit, fondu avec la sève d'un talent original, un glorieux héritage de sentiments et d'idées directement légué, n'avait réussi à retrouver, dans des notes éparses et quelques souvenirs de conversation, le plan total de l'édifice. Grâce à lui, grâce à l'avant-propos qui précède le tome II du Régime moderne, nous avons un fil conducteur.

Depuis vingt ans, depuis le désastre où la nation française faillit succomber, Taine a étudié cette nation comme un médecin étudie un malade.

Voici, dépouillées du riche appareil de preuves et de la surcharge de couleurs auxquels sa science d'historien et son imagination d'artiste nous avaient accoutumés, les principales formules de son diagnostic :

1° Le vice dont souffre la société française, c'est l'émiettement des individus, isolés, diminués, rendus incapables de s'associer spontanément autour d'un intérêt commun, paralysés par la toute-puissance de l'Etat. D'où hypeiHrophie de rinstinct égoïste; incapacité et instabilité politiques; retard du développement commercial et iiidustrieL

2° Après l'association, la famille. Elle peut accroître ou diminuer, par son progrès ou son dépérissement, la substance même du corps social. Son rôle essentiel est de prolonger et de

perpétuer l'individu en lui présentant le seul remède à la mort, « L'idéal sain, pour un jeune homme, est de fonder une famille, une maison de durée indéfinie, de éréer et de gouverner. » Or, dans la France moderne, le jeune homme songe d'abord, s'il est médiocre, à s'amuser avec ses amis, et, s'il est intelligent, à primer parmi ses rivaux. Le mariage, envisagé sans enthousiasme, est une « fin », un « rangement », parfois un pis-aller *. Comment s'étonner que ces mariages tardifs, — si Ton songe de plus à l'encombrement des carrières et au morcellement des biens, — aboutissent à la décroissance de la natalités

3° La science exerce actuellement, à cause des erreurs d'une vulgarisation souvent imbécile ou odieuse, une action double et funeste, sur les habitudes intellectuelles, morales, physiques de l'humanité.

D'abord, elle substitue à l'ancienne conception de l'univers une conception nouvelle, « cohérente

4. Graindorge a toujours professé sur le mariage moderne les opinions les plus pessimistes. Exemple : « Quand vous voyez à votre future des joues roses et des yeux candides, ne concluez pas qu'elle est un ange, mais qu'on la couche à neuf heures et qu'elle a mangé beaucoup de côtelettes. » Ailleurs : « Une femme se marie pour entrer dans le monde, un homme pour en sortir. » Ceci encore : « On s'étudie trois semaines, on s'aime trois mois, on se dispute trois ans, on se tolère trente ans, — et les enfants recommencent. » Je trouve ces boutades un peu trop littéraires, un peu dénuées d'expérience et de vérité.

et logique dans les hautes têtes, puis troublée et déformée à mesure qu'elle descend lentement au sein des foules ». La nouvelle idée se répand « à la façon d'un dogme bienfaisant ou pernicieux suivant les cervelles où il s'établit, capable d'armer des hommes et de les lancer en sauvages vers les destructions pures, s'ils ne le comprennent pas tout entier, capable de les organiser à nouveau s'ils savent saisir son véritable sens ». La science ébranle les religions, et, en attendant qu'elle les remplace, elle aboutit, chez les esprits die demi-culture, à la négation grossière, à l'irréligion. Un Darwin, un Cuvier, un Pasteur, un Berthelot, un Renan, un Eugène Burnouf, un Mommsen sont, sans le vouloir, les auxiliaires de M. Homais. Ils fournissent des arguments à Caserio et des munitions à Ravachol. Quelques moralistes accusent ces grands hommes d'énerver nos volontés et d'affaiblir nos courages. Et, en effet, à cause d'une interprétation hâtive dont les savants ne sont pas responsables, la science, ouvrière de désillusions, a tari, chez beaucoup d'entre nous, les sources de l'allégresse, rompu l'équilibre intérieur qui nous donnait la force de vivre, brisé les attaches séculaires qui liaient les familles, les communes, les paroisses, les monarchies, tous les faisceaux d'hommes. D'où Cinquiétude morale, la tristesse, le pessimisme.

Ce n'est pas tout. Les applications de la science

ont accru le bien-être des riches sans remédier en proportion à la misère des pauvres. Les classes privilégiées, n'ayant plus autant qu'autrefois l'occasion d'agir, d'endurer et d'entreprendre, perdent la tradition des vertus sans lesquelles il n'est pas d'aristocratie viable. Les classes laborieuses, privées d'exemples, ont désappris la patience et la résignation. D'où résultent, en haut, le béotisme brutal et jouisseur, en bas la convoitise sans borne et sans frein.

4° Nous ne sommes pas seuls malades. D'autres souffrent ou souffriront bientôt des mêmes vices. Partout, « l'ordre suivant lequel s'assemblent les hommes » est bouleversé, modifié. Partout les mêmes symptômes, les mêmes phénomènes : écrasement des corpé faibles par l'Etat, tendance croissante de celui-ci à l'ingérence, à l'absorption de tous les services, descente du pouvoir aux mains de la majorité numérique, menace permanente du socialisme.

Ces déclarations ne risquent pas de devenir des axiomes, l'ambition de tous les Français étant de monter, comme cochers, serre-freins, valets de pied ou simples mouches de coche, sur le char de l'Etat. Le premier volume de V Histoire des origines de la France contemporaine avait mis en deuil les survivants, un peu fanés, de l'ancien régime, sans compter certains réactionnaires dont les parents devinrent nobles en brocantant les biens natio-

naux *. Les tomes II, III et IV scandalisèrent les amis de la Révolution. Au cinquième volume, les bonapartistes répondirent par des cris de douleur et de rage. Il est probable que la fin de Touvrage unira tous ces frères ennemis dans l'unanimité du mécontentement. Les gendarmes, sous-préfets, préfets, sous-chefs, chefs-adjoints et chefs de bureau, huissiers de cabinet, secrétaires particuliers, sous-secrétaires d'Etat, ministres, aspirants ministres (et Dieu sait s'il y en a dans notre pays !) n'admettront pas que l'on ose ainsi parler de la centralisation administrative dont ils sont, par une espèce de prodige, les causes et les effets. Le curé de campagne dans la cure où il est logé, l'évêque concordataire dans son palais officiel, ne voudront pas croire que la privation de traitement, infligée après semonce préalable par M. le garde des sceaux, soit pour eux un honneur et un bénéfice. Le polytechnicien, le normalien, le chartisle, le saint-cyrien, l'élève de l'Ecole centrale, injustement malmenés par le nouvel historien de notre enseignement national, prouveront aisément (et je suis tout à fait de leur opinion) que les écoles fondées par la Convention, ont rendu plus de services que les collèges « moyenâgeux », et qu'on a

1. M. X..., député radical, me dit j « Je fais toutes mes campagnes électorales avec VAncien Régime de Taine. J'ai le livre dans le coffre de ma voiture. Je le repasse, en route, entre deux réunions. Et j'arrive dans les villages, muni d'arguments contre les nobles et les curés. »

le droit, jusqu'à nouvel ordre, de ne pas accorder un crédit illimité aux associations d'étudiants.

Les chapitres relatifs à l'organisation de l'Université de France sont peut-être, de tous les coins du livre, celui où le lecteur se heurte le plus à des affirmations trop tranchantes et trop dures. Là, plus que partout ailleurs, apparaissent, dans la méthode suivie par l'auteur, le triomphe et les excès de la synthèse. C'est un tableau démesuré, surchargé, dont le relief, presque blessant pour les yeux, est encore exagéré par la splendeur crue d'un style aussi éclatant que ces projections de lumière oxhydrique dont les savants se servent pour agrandir leurs planches et illustrer leurs démonstrations. Par ce procédé, les proportions des objets réels sont dérangées; tout ce qui passe dans le champ de la lanterne paraît énorme. On sort de cette lecture avec la conviction qu'aux yeux de l'auteur la France est une vaste Salpètrière. Ce sont des hallucinations forcenées, des caricatures, des cauchemars. Thomas Graindorge est devenu historien sans cesser d'être un poète satirique et amer. Est-ce que ce grand réaliste serait parfois dupé par les visions cornues des scolas tiques?

Ainsi, tout le long de ces six volumes, les objections naissent, pullulent et fourmillent autour des grands blocs de vérité qui se dressent, de place en place, indestructibles. A chaque pas,

on se récite mentalement cette maxime si juste, que Taine a répétée lui-même à propos de Guizot : « Pour écrire l'histoire politique, il faut avoir manié les affaires d'Etat. Un littérateur, un psychologue, un artiste se trouve là hors de chez lui. » La critique ici serait trop facile. Mieux vaut rappeler Tàpre et vaillant labeur dont ces outrances hardies sont le résultat. jN 'oublions pas, avant de discuter avec Taine, qu'il a dépouillé une multitude de documents, la correspondance d'un grand nombre d'intendants, directeurs des aides, fermiers généraux pendant les trente dernières années de l'ancien régime, les procès-verbaux et cahiers des Etats généraux en cent soixante-seize volumes, la correspondance des commandants militaires en 1789 et 1790, des lettres, mémoires et statistiques contenus dans les cent cartons du comité ecclésiastique, la correspondance en quatrevingt-quatorze liasses des administrations de département et de municipalité, les rapports des conseillers d'Etat en mission à la fin de 1801, la correspondance des préfets sous le Consulat, sous l'Empire et sous la Restauration jusqu'en 1823, quantité d'autres pièces dont le seul catalogue découragerait l'attention des plus robustes charlistes. N'oublions pas non plus le désintéressement du philosophe, qui voulait être indifférent à tout, sauf à ce qui lui semblait être le vrai. Un exact et pénétrant observateur des doctrines qui

naissent et ressuscitent autour de nous, un critique d'autant moins suspect en Tespèce, qu'il est ennemi da positivisme, M. Victor Delbos, disait récemment : « Que Ton ne parle pas des variations de la pensée de Taine; jamais peut-être doctrine n'a été moins entamée par les influences extérieures du milieu et du temps, n'a mieux résisté à ces causes intérieures de mobilité qui agitent sourdement les consciences... Il faut sans doute remonter jusqu'à Spinoza pour retrouver un aussi remarquable exemple de certitude et de sérénité intellectuelle. » En effet, relisez ceci :

Lorsque j'ai résolu d'appliquer mon esprit à la politique, mon dessein n'a pas été de découvrir rien de nouveau ni d'extraordinaire, mais seulement de démontrer par des raisons certaines et indubitables, ou de déduire de la condition même du genre humain un certain nombre de lois parfaitement d'accord avec l'expérience; et pour porter dans cet ordre de recherches la même liberté d'esprit dont on use en mathématiques, je me suis soigneusement abstenu de tourner en dérision les actions humaines, de les prendre en pitié ou en haine ; je n'ai voulu que les comprendre. Et ainsi, dans les passions telles que l'amour,^ la haine, la colère, l'envie, la vanité, la commisération et autres mouvements de l'âme, j'ai vu, non des vices, mais des propriétés comme celles qui dépendent de la nature de l'air, le chaud, le froid, les tempêtes, le tonnerre et autres phénomènes de cette espèce, qui sont nécessaires, quoique incommodes, et se produisent en vertu de causes déterminées par lesquelles nous nous efforçons de les comprendre. Et l'âme, en contemplant selon la vérité ces mouvements intérieurs, éprouve autant de joie qu'au spectacle des phénomènes qui charment les sens.

Ces graves paroles ne sont point de Taine; elles sont de Spinoza. Elles auraient pu servir d'épigraphe aux Origines de la France contemporaine.

Et pourtant, remarquons ceci. Le ton de ce formidable réquisitoire contre la démocratie est bien différent de l'accent hautain et détaché que l'on peut noter dans les autres écrits de Taine. Ici l'auteur s'indigne, s'irrite. Il ne raconte plus. Il requiert. Il insulte presque. Il crie « casse-cou ». Il voudrait que les hommes fussent meilleurs et les choses moins injustes. Il proclame que le travail, le bon sens, la raison, la société, le mariage, la famille sont « des choses utiles, salutaires et nécessaires ». C'est donc qu'il croit à l'avènement possible de la justice, à l'existence actuelle de la liberté. Car on ne comprendrait pas son courroux contre des criminels irresponsables. Or, ce sont là des conclusions fort éloignées des prémisses que l'historien avait posées. Peut-être eûtil expliqué, dans ce traité de la Volonté, par où il avait rêvé de compléter son livre de Vlntelligence, comment s'accordent des affirmations si dissonantes. En l'état des choses, ce ton militant, cette allure de justicier, cette « exécution » méprisante de toute une catégorie d'hommes condamnés en bloc, ces conseils trop passionnés pour avoir chance d'être suivis, toutes les doléances et tous les anathèmes de ce récit trop souvent chargé de

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colères, sont faits pour étonner le lecteur. Nul ne s'attendait à cette brusque intervention du Libre Arbitre, se dressant, à la fin de cette orgie de fatalisme, comme le spectre de Banquo. Ici, la conscience de Taine a évidemment protesté contre sa philosophie *.

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