LE SYSTÈME
Le système est, en effet, d'une précision et d'une netteté terribles, malgré les métaphores splendides qui en colorent la lucidité ^ Le philosophe a cherché passionnément le mot de l'éternel mystère. Il a désiré, avec une sorte de piété farouche, cette loi unique en l'honneur de
1. Cette attitude contradictoire pourrait être expliquée par cette déclaration : « On peut être déterministe avec Leibniz et admettre néanmoins avec Leibniz que l'homme est responsable, c'est-à-dire que le malhonnête homme est digne de blâme, de mépris et de punitions; que l'honnête homme est digne de louange, de respect et de récompense. Déterminisme parfait et responsabilité complète : cette vieille doctrine des stoïciens est celle des deux penseurs les plus profonds et les plus opposés de l'Angleterre, Stuart Mill et Carlyle; j'y ai souscrit pour mon compte. » Soit. Mais cette conciliation des contradictoires ressemble singulièrement à l'éclectisme de ce Cousin, tant malmené par l'auteur des philosophes classiques.
2. Voyez la peinture du Rf^gime modenie, t. I, p. 28. Partout l'auteur remplace par une vision colorée la conception abstraite et la notion pure.
laquelle il chantait des litanies, « Y Indifférente^ Y Immuable^ Y Éternelle, la Toute-Puissante ». lia cru l'entrevoir, et il fut « consterné d'admiration et d'horreur ». Ayant promené sa vue sur les hommes et sur les choses, ayant ramassé, dans le champ de sa vision, comme dans le foyer d'une lunette d'approche, des coins de nature et d'art, de politique et de littérature, il a résumé son expérience, et ce qu'il nous a dit en somme, pourrait se réduire à ceci : Détrompez-vous et ne vous bercez pas d'erreurs consolantes. Hélas! c'est une folie que de se croire maître de ses sentiments, de ses pensées, même de ses actes. Comme disait notre cher et vénéré Spinoza,, l'homme est une girouette qui croit tourner librement du côté où le vent la pousse.
Dans l'univers éclatant et géométrique où je vous ai conduit, il n'y a pas de place pour la libre spontanéité. Tout dépend de la rencontre des causes et de la conjonction des faits qui se nouent et se dénouent dans le pêle-mêle des apparences sensibles. La vertu est une fleur; le vice est un champignon. Nous aimons l'une, et nous haïssons l'autre. Soit. Mais, pour que l'une et l'autre poussent, il faut un terreau préalablement façonné^ saturé de ferments qui se développent sous des influences que la science pourra déterminer.
Le monde, éternel conflit d'atomes, est une fabrique d'hommes, de femmes, de bêtes, de pen-
TAINE 17i
sées, de sentiments, d'institutions politiques, d'arts, de littératures, de religions et de philosophies. Il y a des aurores boréales, dans les régions polaires, des cyclones dans la mer des Indes, quand certaines circonstances coïncident. Pareillement il y a des Napoléons dans l'ordre politique, quand la faiblesse du pouvoir, l'anarchie des esprits, la faiblesse des volontés, la fragilité de la charpente sociale et l'attente vague d'une ère nouvelle se rencontrent avec la naissance d'un génie violent, avide de tout saisir, et capable de marcher sur tous les scrupules pour atteindre à son but. Il n'est rien, dans l'Univers, qui ne soit l'instrument de notre sujétion. Ce paysage, que vous admirez, vous asservit. Ce livre que vous lisez vous opprime. Ces nobles formes d'arbres et de collines, ces belles façons de penser et de dire, vous en retrouverez, malgré vous, l'action inévitable dans la trame de vos sentiments, de vos paroles et de vos actions à venir. Esclaves' du ciel, brumeux ou clair; esclaves des eaux, terribles ou transparentes; esclaves des riches floraisons de la terre printanière, voilà ce que nous sommes. Quel enfantillage que cette prétendue division, inventée par la sublime naïveté des stoïciens, entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous! Rien ne dépend de nous. Ce misérable mo^, dont nous parlons avec fierté, et que les philosophes suaves appellent une image
de Dieu, n'est en réalité qu'une combinaison bariolée, faite de pièces et de morceaux, foyer de mirages multicolores et de multiples hallucinations. Notre pensée n'est qu'un feu d'artifice dans un crâne. On a dit que l'homme était le roi de la création. Pauvre roi! malgré ses inventions et ses industries, il est accablé par l'universelle pesée des choses, et perdu dans le bourdonnement du mécanisme universel. Il ne nous reste qu'une consolation, bien précaire : celle qui est parfois donnée au malade atteint d'une maladie incurable. Elle consiste à bien connaître notre servitude, à nous distraire de l'impuissance d'agir par Tivresse de savoir, à observer en nous notre mécanisme intérieur dans le domaine inexploré de l'inconscient, à regarder, hors de nous, la naissance et la mort des apparences dan sl'enchaînement sans fin des causes ignorées et des effets inaperçus *.
La résignation scientifique et le quiétisme du savant, tel semble devoir être, en somme, le der-
1. Tainea très justement décrit 1' « état d'âme » de sa génération : « Le paganisme, au contact de la science, s'était réduit à la reconnaissance des forces naturelles; le christianisme, au contact de la morale, se réduisait à l'adoration de l'idéal. Pour diviniser de nouveau les puissances physiques, il eût fallu que l'homme redevînt un enfant bien portant comme sous Homère. Pour diviniser de nouveau les puissances spirituelles, il eiit fallu que l'homme redevînt un enfant malade comme sous Dante. Mais il était adulte, et ne pouvait remonter vers les civilisations ni vers les épopées d'où le courant de sa pensée et de sa vie l'avait retiré pour jamais. » Pour jamais est ici de trop. Que sait-on de l'avenir?
nier mot de cette doctrine, de même que Taboutissement du christianisme a été la résignation religieuse et la langueur du moine*. Un de mes amis me disait que cette philosophie « lui cassait bras et jambes ». Il est impossible de créer, quand on sait trop bien comment les choses se créent. Ce n'est pas lejieu de discuter cet inflexible déterminisme, ni de chercher — comme Font fait, avec plus d'obscurité que de bonheur, quelques généreux esprits — s'il ne serait pas possible de trouver dans les arrêts de la nécessité quelques « contingences » atténuantes '. Il serait superflu, du reste, de faire remarquer combien ce système, en détruisant les idées séculaires de libre arbitre, de responsabilité, de mérite et de démérite, peut être funeste à l'hygiène publique, à la police des rues, au progrès des arts, à la discipline des lycées, à l'éloquence parlementaire. Taine est trop occupé de science pure pour être sensible à ces considérations d'ordre pratique; il nous renverrait au Vicaire savoyard. Il pourrait nous répondre (et il l'a fait à maintes reprises) que la
1. 11 écrivait à un ami : « de lis Musset et Marc-Aurèle, je trouve dans l'un tous les ennuis, dans l'autre le remède universel... C'est mon catéchisme, c'est nous-même... La lumière de l'esprit produitlasérénité du cœur.» (Ci té parM.AlbertSorel.) Fort bien. Seulement Marc-Aurèle, si • résigné » qu'il fût, écrivait ses Pensées dans le pays des Quades, sous une tente, à deux pas des feux de bivouac, sur la berge d'un fleuve gelé.
2. E. Boutroux, De la contingence des lois de la nature. — Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience.
philosophie est une ouvrière de science, non pas un instrument d'éducation et de gouvernement, qu'on ne doit pas juger une doctrine d'après son plus ou moins d'appropriation aux besoins de notre cœur faible, de notre cerveau malade ou de notre société infirme. Laissons donc ces questions qui, longtemps encore, seront livrées aux disputes de l'école. Ce n'est pas le lieu, non plus, de juger la méthode de l'historien, de se demander si parfois la marée des petits faits ne risque pas de masquer à ses yeux l'aspect total des choses, ni de chercher s'il n'est pas téméraire de vouloir faire tenir le monde moral et le monde physique en cinq ou six définitions, « créatrices immortelles, seules stables à travers l'infinité du temps qui déploie et détruit leurs œuvres, seules indivisibles à travers l'infinité de l'étendue, qui disperse et multiplie leurs effets ».
Constatons, toutefois, que, vers la fin de sa vie, Taine semble avoir eu peur de sa doctrine. Lui aussi, comme Renan, il a redouté de voir l'homme, gorille religieux, se transformer en gorille positiviste. Alors, il a entonné, en l'honneur du christianisme, un hymne quasi lyrique, et par qui ses anciens ennemis, les philosophes spiritualistes, ont été certainement charmés dans leur tombeau :
Sous son enveloppe grecque, catholique ou protestante, le christianisme est encore, pour 400 millions de créatures humaines, Torgane spirituel, la grande paire d'ailes indis-
pensables pour soulever Thomme au-dessus de lui-même, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire, à travers la patience, la résignation et Tespérance, jusqu'à la sérénité; pour l'emporter, par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu'au dévouement et au sacrifice. Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs publiques et privées se dégradent. En Italie pendant la Renaissance, en Angleterre sous la Restauration, en France sous la Convention et le Directoire, on a vu l'homme se faire païen comme au I®'* siècle; du même coup, il se retrouvait tel qu'au temps d'Auguste et de Tibère, c'està-dire voluptueux et dur; Tégoïsme brutal et calculateur avait repris l'ascendant, la cruauté et la sensualité s'étalaient, la société devenait un coupe-gorge et un mauvais lieu. Quand on s'est donné ce spectacle, et de près, on peut évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu'il y introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'il y maintient d'honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel incessamment et de tou t son poids originel notre race rétrograde vers ses bas-fonds; et le vieil Evangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore le meilleur auxiliaire de l'instinct social...
Avant de juger Tœuvre, tâchons de définir l'auteur, de déterminer quelques-unes des influences dominantes qui ont fait éclore le puissant esprit qui nous occupe, et d'apercevoir, selon la méthode qui lui est chère, quelques-unes des causes très générales qui ont préparé sa venue et dirigé son action.
Un de mes amis, qui fait des conférences publiques, et qui a besoin d'avoir à sa disposition, pour provoquer les applaudissements et se donner le temps de boire de Teau sucrée, un certain nombre de définitions toujours prêtes, me propose, au sujet de Taine, les formules que voici :
Un Chateaubriand, logicien.
Un Loti, doué de la faculté de penser.
Auguste Comte, paysagiste.
Un composé de Condillac et de Théophile Gautier.
Un romantique, désabusé par Sainte-Beuve, découragé par la Révolution de 1848, effrayé par le suffrage universel, épouvanté par la Commune, dégoûté par M. Zola, halluciné par les anarchistes.
Un peintre, gêné et réprimé par un géomètre.
Un poète qui a suivi les cours de TÉcole de médecine et qui a trop lu Stendhal.
Spinoza, retour de Londres, et assidu aux dîners de Magny.
Ces définitions sont fort ingénieuses, mais elles ont les défauts du genre : la brièveté et l'insuffisance. Il est préférable, décidément, lorsqu'on entreprend d'étudier une matière si riche, de renoncer à la rhétorique commode des feuilletons brillants ou des leçons d'apparat.