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LE MALAISE PRÉSENT

Il semble, à tout prendre, que Tétat d'esprit de Taine soit le point d'arrivée de ce long mouvement qui a entraîné notre siècle, à la suite de Chateaubriand, dans les deux voies royales de la Nature et de l'Histoire. Son œuvre grandiose et douloureuse est bien la confession d'un enfant du siècle. Il a voulu aller très haut, par un chemin âpre, et les pierres qui se détachent de l'édifice qu'il a entrepris de construire, roulent, de précipice en précipice, avec un terrible retentissement. Comme le poète à'Atala et de René, comme Lamartine, comme Victor Hugo, comme Gautier, comme Flaubert, il s'est grisé de couleurs et de formes; même en contredisant ces grands écrivains, il les a continués. « Un penchant mélancolique l'entraînait, lui aussi, au fond des bois... Il a prêté l'oreille au sourd mugissement de l'orage et regardé l'arc-en-ciel sur les collines pluvieuses... » Comme eux aussi, comme leur maître à tous, le mélancolique René, avec autant de piété, moins d'emphase, et plus de science, « il a visité les peuples qui ne sont plus ; il est allé, s'asseyant sur les débris de Rome et de la Grèce, pays de forte et d'ingénieuse mé-

moire, où les palais sont ensevelis dans la poudre et les mausolées des rois cachés sous les ronces ». Comme eux, « sur cet orageux océan du monde », parmi la foule, « vaste désert d'hommes », il est resté, au fond, élégiaque et triste. Mais il a raisonné sa mélancolie et réduit le mal du siècle en syllogismes.

En 1800, René était un magnifique rhéteur.

Il constatait, en paroles sonores qui amusaient sa pensée, et le dédommageaient de ses souffrances, la « force de la nature et la faiblesse de l'homme ». Il s'écriait : « Un brin d'herbe perce souvent le marbre de ces tombeaux, que tous ces morts, si puissants, ne soulèveront jamais! »

Maintenant, le mal du siècle s'est tourné en ironie scientifique et en pessimisme raisonné. René a étudié, comparé, classé ; il a lu tout ce que les hommes, avant lui, ont écrit d'important. Surtout, il ne s'est pas contenté de fréquenter « les artistes et ces hommes divins qui chantent les dieux sur la lyre » ; il a renoncé à ces préjugés d'homme de lettres; il est entré dans des laboratoires; il s'est mis à l'école de Cuvier, de Geoffroy-Saint-Hilaire, de Claude Bernard... De plus il a lu dans le texte Spinoza, Hegel, Stuart Mill. C'est pourquoi il parle un langage que Chactas et le Père Souël ne comprendraient plus. Il ne s'avise plus de monter au sommet de l'Etna, de regarder au-dessous de lui l'immensité de l'hori-

zon et de faire, devant un bon religieux et un vieux Peau-Rouge, de belles antithèses à propos de ce « jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan ». Non. Il a voulu dompter les choses par la maîtrise de Tintelligence et par la tyrannie du savoir. Cet horizon immense, il s'en est emparé; ces « mortels » dont à peine il voyait à ses pieds les demeures, il sait leur histoire par le menu. S'étant mis à raisonner, il a découvert la cause de cette incurable mélancolie, dont il n'avait eu jusqu'alors qu'un sentiment vague. Il a voulu, par une inflexible méthode, connaître jusqu'au fond la misère de l'homme et l'inclémence des choses, ne rien laisser glisser hors de ses prises, et, pour se consoler de sa mortalité et de sa petitesse, enfermer l'incessante fluidité de l'être dans les âpres formules de son style rigide et éblouissant.

Cette tentative est une des plus extraordinaires aventures de pensée que l'on puisse admirer dans ce siècle. On ne saurait, surtout lorsqu'on connaît la vie de ce savant et de ce sage, lorsqu'on a vu dans ses yeux la « lassitude d'avoir fouillé l'homme et 'le monde » et sur son front « ce reflet doux et amorti d'une lampe intérieure qui a trop brûlé » \ on ne saurait parler avec trop de

1. E.-M. de Vogué, Journal des Débats du 23 décembre 1891 (à propos de la statue de Spinoza, pariMarcAntocolsky). Bonnat l'a fait revivre, avec cet air doux, étonné, interrogatit

respect de ce stoïque efîort pour apercevoir et pour divulguer la vérité. Voilà une œuvre et voilà un homme. Ce rude travailleur s'est assigné une tâche; il a vécu pour elle et en elle. En ce temps d'intrigues personnelles et d'égoïste concurrence, il n'a pas vécu pour lui-même, il a servi, comme le soldat qui défend l'entrée de son pays, comme le voyageur qui découvre de nouvelles terres. Ce que cet œil a ramassé de paysages, cette mémoire, accumulé de faits, cette raison, formulé de lois, tout cela représente un des plus nobles efîorts qui aient été faits par l'intelligence humaine pour s'emparer du réel et pour atteindre un idéal.

Voici la règle qu'il s'est imposée, dès sa jeunesse : « suivre sa vocation, chercher dans le

qu'il avait souvent. Combien de rides creusées par la pensée, sur ce front, sur ces joues, sur tout ce visage , qu'un labeur trop intense fouille, creuse et amaigrit!...

Taine avait une répugnance instinctive pour ce qu'on appelle la « publicité • et la « réclame ». En un temps où beaucoup de gens ont l'habitude de mettre la foule dans la confldence de leurs affaires privées, ce grand écrivain défendait contre toutes les indiscrétions l'asile inviolé où il travaillait, à l'abri des curiosités profanes, entouré d'affections dévouées qui étaient sa joie et son réconfort. Ceux-là seuls qui ont eu l'honneur d'entrer dans sa maison savent ce qu'il y avait de tendresse dans cette âme si forte, et combien cette intelligence souveraine était bienveillante et accueillante pour les idées d'autrui. C'est là, près de ce foyer, qu'aimeront à l'évoquer, enfin délivré du poids des problèmes et reposé d'un si long effort, tous ceux qui gardent, dans leur esprit et dans leur cœur, le respect de sa gloire, l'admiration de son génie, le souvenir

de ses conseils et de son amitié.

grand champ du travail Fendroit où Ton peut être le plus utile, creuser son sillon ou sa fosse; le reste est indifférent. » La vie intellectuelle a, elle aussi, ses audaces, ses exploits, sa chevalerie. Pour vivre ainsi hors de soi, pour se lancer, avec cette généreuse ardeur, à la conquête d'un sol viei^e, il faut faire le sacrifice de son repos; à ce régime, le cerveau se fatigue, le corps s'étiole, la santé se ruine.

Au temps où l'avenir semblait lui promettre le repos après la moisson, il avait projeté de résumer en quelques pages un manuel de morale pratique qui eût été l'achèvement de sa doctrine et sa réponse à quelques critiques dont il avait la bonté de s'affliger. Nous n'aurons pas le testament de cette conscience si délicate et si pure. C'est une perte irréparable. Mais quel traité de morale pourrait être plus éloquent et plus efficace qu'une pareille vie, dirigée vers un même but, exempte de toute vanité, occupée par un labeur incessant, et à qui la gloire est venue par la seule vertu d'un effort intellectuel dont la puissance égale la probité?

Et qui peut dire l'angoisse du penseur, lorsqu'il a trouvé, dans la fière solitude de sa pensée, que la vérité n'est pas bienfaisante, qu'elle est dure, impassible, atroce comme cette nature qui nous berce de douceurs décevantes et dont la sérénité nous fait gémir, quand notre cœur saigne

devant Tindifférence des arbres et des fleurs? Comme Taine n'a jamais consenti à se laisser interviewer par les reporters, comme il refusa de donner au public autre chose que sa pensée, on ne saura jamais ce qu'il a senti lorsque, dans sa tentative pour se créer une image adéquate de Tunivers, il a cru voir Thomme engagé et broyé dans l'engrenage des lois brutales.

Pendant la dernière année de sa vie, étant allé, par ordonnance des médecins, faire une saison à Champel, près de Genève, il emporta ses deux livres de chevet : les Pensées de l'empereur Marcx\urèle, les Essais de Macaulay. Il aimait de l'un ces nobles sentences, « cris étoufTés d'un enthousiasme contenu... paroles brisées, qu'on prononce à voix basse » ; l'autre lui plaisait par ces belles liaisons d'idées, par cette logique triomphante, par ces habitudes d'ordre intellectuel qui étaient, à ses yeux, la condition même des progrès de l'esprit humain.

Lui-même a dit : « Quelque effort que fasse un homme, il ne peut parcourir qu'un certain espace. » Il a écrit ailleurs : « Tous les efforts d'un homme ne peuvent le porter en avant que d'un ou deux pas ; il observe un petit coin, puis un autre; de temps en temps, il s'arrête pour indiquer la voie qui lui semble la plus courte et la plus sûre. C'est tout ce que j'essaye de faire: le plus vif plaisir d'un esprit qui travaille consiste

dans la pensée du travail que les autres feront plus tard. » Son effort ne sera pas perdu. Il est plus facile de réfuter sa doctrine que d'éviter son action, et il règne en maître même sur les esprits qui se révoltent contre son impérieux ascendant.

Notre siècle, qui finit, semble toucher à une crise. La vie est un mouvement de destruction et de rénovation. Il se peut que nous arrivions à un tournant et que nous soyons sur le point d'assister à un changement de front. Les savants ont beau dire, pour nous rassurer, « qu'il n'y a plus de mystère » ; voilà que nous sommes repris par la peur et par le désir de l'invisible et de l'impalpable. Elevés dans la foi, nos pères ont douté de tout. Elevés dans le doute, nous voulons croire à n'importe quoi. On attend un nouveau Rousseau qui, sans même s'embarrasser comme l'autre, d'une apparence de logique, prêchera l'exaltation et l'enthousiasme, protestera éloquemmeut contre les faits sensibles et les quantités chiffrées, et vengera les fantômes métaphysiques, que Taine et les siens ont si vaillamment malmenés.

Nous ne disons plus, comme Spinoza, qu'il y a, dans l'Univers, une « puissance de penser infinie » ; nous ne disons plus, avec Leibniz, que le monde doit « passer sans cesse à de nouvelles perceptions ». Quelques-uns croient devoir

prêcher je ne sais quel renoncement timide à Tambition de savoir. On semble craindre que nous ne dépassions la quantité de vérité que notre faible nature est capable de supporter sans défaillir. Après un si dur labeur de spéculations et de théories, nous sommes tentés d'invectiver, avec Tolstoï, la coquinerie de Tentendement.

L'ivresse de la raison conquérante, les nobles fêtes de l'esprit vainqueur, les entreprises, qui avaient ouvert aux espérances humaines un horizon illimité, ces prodigieuses chevauchées vers les confins de l'inconnaissable, ont eu pour lendemain un accès d'accablement et presque de remords. Un peu plus, on nous ferait expier par de sévères macérations l'allégresse avec laquelle nos prédécesseurs ont chanté l'impitoyable et éclatant poème de la science dominatrice et triomphante. Il semble que l'antique croyance à la jalousie des dieux, qui faisait trembler le cœur faible des hommes devant le spectre de la Némésis vengeresse, survive en nous par de lointaines hérédités, et que, de nouveau, nous ayons peur, devant les victoires insolentes de l'industrie humaine, d'avoir dépassé les limites permises. Comme nous ne pouvons pas tous jeter aux flots l'anneau de Polycrate, quelques généreux esprits nous proposent, en guise de pénitence, de réciter un chapelet de symboles, gros de désirs et vides de foi.

Le désir de consolation et le besoin de rêve qui sont au fond de notre nature nous insurgent de nouveau contre les explications positives et logiques, et nous inclinent, en Tabsence de toute croyance précise, à une espèce de scepticisme, qui est à la fois attendri et agressif. Après avoir acclamé les pourchasseurs d'illusions et les briseurs d'idoles, nous sommes presque tentés de leur jeter des pierres. Nos consciences et nos intérêts sont travaillés par l'inquiétude : ceux-ci encore plus que celles-là. Le capital gémit et le travail récrimine. Quelques-uns regardent vers le Vatican, comme vers un arsenal d'armes rouillées et encore utiles. La bourgeoisie retourne vers les idoles qu'elle avait brûlées. On invoque le pape, comme s'il était le dernier gendarme capable de dresser, sans rire, des procès-verbaux. Nous reprochons à la conception rationnelle d'avoir émancipé trop tôt la démocratie; et, de toutes parts, des serviteurs officieux apportent au peuple souverain, qui piaffe, s'ébroue et rue, des martingales et des brides. Enfin (et c'est là le principal grief), on accuse la science d'avoir paralysé l'action, retenu l'initiative, énervé les volontés.

Certes, tout n'est pas faux dans ces réquisitoires passionnés contre les méfaits de la raison démonstrative. Il faut créer de nouveaux motifs d'action. La science nous a déprimés par des stupéfiants. Nous avons besoin d'être réveillés par des

excitants. Il est malheureusement vrai que toutes les affirmations et toutes les négations accumulées, depuis plus d'un siècle, par de grands esprits, ont eu, dans les consciences inférieures, un écho grotesque ou désolant. La plupart des voltairiens ont discrédité Voltaire. M. Homais a nui aux encyclopédistes et la majorité du Conseil municipal de Paris cause le plus grand préjudice à la Révolution. Mais faut-il rendre les plus nobles penseurs responsables des commentaires ridicules que Ton fait de leurs doctrines, dans les comités électoraux et dans les cafés des chefslieux de canton? A ce compte, il faudrait établir une censure exactement proportionnée au nombre et à la variété des formes diverses que peut prendre la sottise humaine, c'est-à-dire difficile à mesurer et impossible à définir.

Un écrivain très populaire en Allemagne, Max Nordau, a dit, avec une certaine apparence de raison : « Celui qui, derrière ce qui est immédiat, voit ou pressent les causes toujours plus lointaines, celui-là, paralysé par le spectacle de Tenchaînement indéfini des causes, perd le courage d'agir vivement. » Cela peut être vrai, dans Tétat actuel de nos connaissances et de notre volonté. L'éblouissement qui nous a fait chanceler devant la nature subitement révélée jusqu'en ses profondeurs, notre lassitude devant les monotones recommencements de Tbi&toire humaine^

ont arrêté notre marche. Mais faut-il, pour cela, nous bander les yeux, errer, à Faventure, par sauts et par bonds, agités par cette action trépidante et désorientée, qu'on nous recommande parfois comme un remède suprême à nos désenchantements? Devons-nous croire que Tinsouciance sera toujours la condition de Ténergie, que notre nature est incapable de progrès, et qu'il n'est pas permis de mettre d'accord la clairvoyance et l'activité?

De plus, on raisonne comme si la science, telle qu'elle est constituée en ce moment, était complète etimmuable. Or, les grands travailleurs à qui nous attribuons assez étrangement la responsabilité de notre nonchalance nous diront, tous les premiers, qu'ils n'ont aperçu qu'un morceau de l'Univers, qu'ils laissent à leurs successeurs le soin de poursuivre leur tâche, et qu'ils aiment mieux léguer à ceux qui viendront après eux leurs exemples que leurs doctrines. Ils ont fini leurs travaux d'approche. Ils furent de grands témoins, mais leurs dépositions ne sont pas définitives. Ils n'ont déchiffré qu'un fragment de l'universel et éternel grimoire. Sur le reste, ils ont semé, çà et là, des points de repère. Trouvons, si cela est possible, un nouveau biais pour regarder les choses et de nouvelles manières de philosopher. En attendant que la Science devienne moins décevante, tâchons de retrouver TArt qui rajeunit, qui délivre et qui

console. Et surtout n'opposons pas un raisonnement trop têtu à l'Amour rédempteur, par qui fleuriront de nouveaux printemps.

Mais restons fermes dans le chemin commencé.

Allons vers de lointaines étapes, où nous trouverons peut-être bon gîte et bon accueil. Le ciel est couvert, mais la route est large; marchons toujours, en secouant sur nos épaules le fardeau du passé, de ce mouvement à la fois résigné et joyeux du soldat qui relève son sac.

La Nature, si longtemps regardée, l'Histoire, interrogée obstinément, se répètent et paraissent avares de confidences nouvelles, à moins qu'un homme supérieur ne vienne découvrir quelque chose d'imprévu dans leur muance infinie et dans leur richesse inépuisable. En attendant, on recule, et on cabriole, ce qui est après tout, une mauvaise façon de sauter. Nous assistons aux acrobaties du dilettantisme religieux. Les générations « montantes j> ne veulent pas (et il faut les en louer) répéter indéfiniment ce qu'on a dit avant elles; seulement jusqu'ici ce besoin s'est marqué moins par des actes que par de vaines paroles ou de puérils mépris. Quelques-uns s'amusent, faute de mieux, à « éreinter », comme on dit, en de minuscules articles, les robustes ouvriers qui ont fini leur journée. On afTecte de parler légèrement de l'acquis scientifique et des trésors de littérature et d'art accumulés par de puissants et infatigables

inventeurs. Et que vient-on nous ofTrir à la place? Des torrents de « copie » qui noient, dans un délayage nauséabond, des idées confuses; un mysticisme erotique; une sarabande où M. Oscar Wilde veut donner la main à François d'Assise; quelques fantaisies tour à tour onctueuses et incongrues; des plaquettes, des brochures, des avant-propos, des appendices, des prospectus, des dissertations essoufflées où s'étale, en formules scolaires, une métaphysique de baccalauréat ; des vers nègres, balbutiés dans une babel de revues multicolores, par des poètes grecs, belges, roumains, américains, petits-russiens, polonais ou même turcs. En vérité, voilà, assez de flâneries et d'amusettes. A qui le tour? Il est temps de se mettre à l'œuvre, et d'inventer, s'il se peut, quelque chose de nouveau.

Dans un fragment très court, qui nous est parvenu du fond de Tantiquité grecque, et que Ton attribue à un musicien nommé Heraclite de Pont, on lit ceci : « L'harmonie dorienne a un caractère viril et magnifique; elle n'est point relâchée ni joyeuse, mais austère et puissante, sans formes variées et recherchées. » Il semble que

1. Poèmes barbares^ 1 vol. — Poèmes antiques, 1 vol. — Poèmes tragiques, 1 vol. — Traduction en prose de V Iliade, de VOdyssée, des Hymnes homériques, de la Batrakhomyomakhie, 1 vol. — Traduction, en prose, d'Hésiode, de Théocrite, de Bion, de Moskhos, de Tyrtée, des Hymnes orphiques, des Odes anaa^éontiques, 2 vol. — Traduction, en prose, d'Eschyle, 1 vol.; de Sophocle, 1 vol.; d'Euripide, 2 vol; d'Horace, 2 vol.

— Histoire du christianisme, 1 br. — Le Sacre de Paris, 1 br.

— Le Soir d^une bataille, 1 br. — Discours de réception à V Académie française, 1 br. — Les Érinnyes, drame antique en deux parties, en vers, 1 vol. — UApollonide, poème lyrique en trois parties, 1 vol. Paris. Lemerre.

le poète altier des Érinnyes^ le pieux traducteur d'Homère et d'Hésiode, songeait à cette déflnition du rythme dorien, lorsqu'il forgeait patiemment le métal rigide et sonore de ses vers.

Leçon te de Lisle est un Grec, qui fut exilé, comme Ulysse, en des îles lointaines, qui chercha, toute sa vie, à retrouver le pur accent de la langue natale, qui rôda, en chantant ses tristesses, autour des rivages désirés, et qui, moins heureux que le héros de VOdyssée^ ne put jamais aborder dans la vraie patrie de son intelligence et de son cœur.

L'Ile Bourbon où il entendit pour la première fois les conseils de la* Muse ne ressemblait pas à la terre héroïque où a fleuri le regard clair de Pallas Athena. Le verbe tumultueux des romantiques a retenti à son oreille, éprise de mesure et de gravité. Et, malgré lui, il a prolongé l'écho de «es crieurs, de ces pleureurs, que Platon, sans doute, eût exclus de sa république. L'Egypte, l'Inde, que la science ouvrait à la curiosité moderne par des conquêtes plus décisives que celles de Cambyse et d'Alexandre, ont peuplé son imagination de figures monstrueuses et difi'ormes : dieux à faces de chacals, de chiens et de hiboux, fétiches qui aboient et hurlent, profils accroupis dans l'ombre des temples souterrains, étranges démons qui firent oublier, parfois, au poète errant, les idoles d'or, d'ivoire et de pierres précieuses

que modelait en pleine lumière, pour des sanctuaires de marbre, le sculpteur Phidias. Puis les brumes du Nord, les nuées qui flottent sur les forêts de la Scandinavie, les brouillards qui enveloppent de blancheurs la mer pâle et les promontoires de rislande ont nové les contours de son paganisme plastique... Enfin, la politique de 1848 acheva de le dépayser. Cet aède pensa peut-être à devenir député et fut, en tous cas, un anticlérical fougueux.

Il commença pourtant par être chrétien. Ses premiers poèmes, publiés à Rennes (où il étudiait le droit) aux environs de Tannée 1840, dans une revue littéraire aujourd'hui introuvable, s'intitulaient, exotiquement, Issa ben Marianna^ et étaient dédiés à Lamennais. Il faudrait exhumer aussi, pour bien connaître l'évolution de sa pensée, une dissertation qu'il publia, vers le même temps, sur André Chénier. Il disait, un peu obscurément, en parlant de l'auteur d'Oaristys :

Les rêves sublimes du spiritualisme chrétien, celte seconde et suprême aurore de l'intelligence humaine, ne lui avaient jamais été révélés. Nous ne pensons pas même qu'il les eût compris. André Chénier était païen de souvenirs, de pensée, d'inspiration, mais il a été le régénérateur et le roi de la forme lyrique. Mais un autre esprit puissant lui a succédé pour la gloire de notre France! Ce doux et religieux génie nous a révélé un Chénier spiritualiste^ disciple du Christ, ce sublime libérateur de la pensée^ un Chénier grand par le sentiment comme par la forme, M. de Lamartine.

Le recueil publié par lui en 1853, et intitulé Poèmes et poésies, contient un chant très beau et vraiment chrétien : la Passion, Dès Tannée 1860, la Passion disparut des œuvres de Leconte de Lisle. Le poète avait décidément renié ce qu'il avait d'abord adoré avec l'ardeur irréfléchie d'un jeune créole *.

Certaines amitiés, qu'il est nécessaire de rappeler si l'on veut bien comprendre la vie intellectuelle de Leconte de Lisle, contribuèrent à le détourner de l'idéal chrétien.

Brouillé avec sa famille, qu'il avait irritée en s'associant à l'œuvre de l'affranchissement des noirs, il collaborait, en 1846, à la Phalange, revue phalanstérienne dont Victor Considérant était le directeur. Il connut, dans les bureaux de cette revue. Thaïes Bernard, petit-fils d'un membre de la commune de 1793, employé au ministère de

1. Vers la fin de sa vie, il redevint très respectueux du christianisme. Au mois de mars de l'année 1894, M. Louis Tiercelin le rencontra et lui demanda son avis sur la candidature académique de M. Emile Zola. Il répondit :

— Jamais je ne voterai pour cet homme-là.

— Pourquoi?

— Il a fait une plaisanterie immonde sur le nom de Jésus- Christ...

Son interlocuteur marquant quelque surprise, il insista:

— Je ne suis pas de cette communion, ni d'aucune; mais quand j'ai parlé des dieux auxquels je ne croyais pas, je l'ai fait avec respect, et je n'admets pas de telles plaisanteries. Voilà, mon cher ami...

Les obsèques de Lecople de Lisle furent célébrées en l'église Saint-Sulpice, selon les rites de l'Église catholique romaine.

la guerre et secrétaire de l'helléniste Philippe Le Bas, lequel était maître de conférences à TEcole normale. Ce Thaïes était une espèce d'apôtre, brave homme du reste, doucement anarchiste, ennemi de tous les gouvernements et de toutes les églises. Il avait traduit le Dictionnaire mythologique universel d'E. Jacobi. Par l'intermédiaire de Thaïes Bernard, Leconte de Lisle devint l'ami de Louis Ménard, ancien élève de l'Ecole normale, écrivain peu connu et vraiment rare, dernière incarnation, dans notre société vieillie et dolente, du paganisme pratiquant. Louis Ménard lui enseigna l'horreur du christianisme et, par une conséquence qui n'étonnera que les esprits superficiels, l'horreur de la démocratie. Comme Renan, il aurait volontiers dit au peuple : Noli me tangere. On a retrouvé, dans la correspondance, encore inédite, de Leconte de Lisle, quelques lettres qui datent de ce temps-là. Elles peignent si bien son état d'âme, qu'il est nécessaire de les citer. Il écrivait à Louis Ménard, de Dinan \ le 30 avril 1848 :

i. Le père de Leconte de Lisle était médecin à Saint-Paul (île de la Réunion). C'est laque le poète naquit, le 23 octobre 1818. Le futur auteur des Ei'innyes avait été envoyé à Dinan, chez un oncle à lui, maire de cette ville. Son vrai nom était Charles Leconte. Il appartenait à la branche des Leconte (de l'Ile Bourbon), que l'on nommait ainsi pour les distinguer du restant de la famille, demeuré en France. — J'ai entendu des amis trop zélés l'appeler M. de Lisle. Le grand poète avait, dit-on, la faiblesse d'être sensible à cette attention.

... Que le grand diable d'enfer emporte les sales populations de la province! Vous vous figurerez à grand'peine rétat d'abrutissement, d'ignorance et de stupidité naturelle de cette malheureuse Bretagne.

Par suite d'exécrables élections, que je ne prévoyais que trop, je serais déjà de retour à Paris, si le Club dts clubs ne jugeait pas à propos de me laisser sans une seule réponse et sans le sou ! Je suis claquemuré à Dinan, faute d'argent.

J'ai écrit à de Flotte. Voyez-le donc et priez-le d'aiguillonner ce sacré cfub de tonnerre de Dieu !

Vous rejoignez, dites-vous, votre régiment. Qu'avez-vous, et quelle mouche vous pique? Payez donc, si possible, un remplaçant, et restez à Paris. Tout est peut-être à recommencer. Il est clair comme le jour qu'on veut nous escamoter la Révolution. L'Assemblée sera composée de bourgeois et de royalistes. Elle votera de belles et bonnes lois réactionnaires, laissera l'ordre social et politique existant sous Louis-Philippe subsister indéfiniment et, qui sait? nous imposera bientôt une autre royauté. Eh bien ! on en verra de rudes. Je ne désespère pas, pour mon compte, d'aller crever au Mont-Saint-Michel.

Que l'humanité est une sale et dégoûtante engeance! Que le peuple est stupide! C'est une éternelle race d'esclaves qui ne peut vivre sans bat et sans joug. Aussi, ne sera-ce pas pour lui que nous combattrons encore, mais bien pour notre idéal sacré. Qu'il crève donc de faim et de froid, ce peuple facile à tromper, qui va bientôt se mettre à massacrer ses vrais amis!

Voici que la réaction m'a rendu communiste enragé. Tout cela n'empêche pas, mon ami, que je ne vive toujours sur les hauteurs intellectuelles, dans le calme, dans la contemplation sereine des formes divines. Il se fait un grand tumulte dans les bas-fonds de mon cerveau, mais la partie supérieure ne sait rien des choses contingentes.

La République de 1848, pour laquelle il avait brûlé , sur les barricades , un peu de poudre,

l'écœura par sa maladresse. Il ne voulut ou ne put comprendre le généreux idéalisme des « vieilles barbes ». Après la triste journée du 13 juin, il exprimait brusquement ses déceptions et ses colères :

Je ne saurais l'exprimer, mon ami, toute la rage qui me brûle le cœur en assistant, dans mon impuissance, à cet égorgement de la République qui a été le rêve sacré de toute notre vie. Nous étions tous résolus, le 13, avant cette inepte manifestation pad/igwe, qui a tout perdu, à racheter notre déplorable abstention de Tannée dernière par une lutte suprême. Mais que veux-tu? le peuple a été balayé sur les boulevards par quatre hommes et un caporal, et le peuple est rentré chez lui, froid, indifférent et inerte. Je te dis que les masses sont stupides. Je ne sais plus ce que nous avons à faire. La contre-révolution est installée au pouvoir, la France est déshonorée en Europe et nous n'avons plus de sang dans les veines. Si j'avais de l'argent, j'irais au diable, je ne sais où...

Le suffrage universel et les politiciens lui inspiraient une indicible répugnance.

La Révolution, disait-il, s'accomplira, parce que l'humanité contient virtuellement un dogme nouveau qui se manifestera après une durée normale de gestation. L'ordre social actuel sera anéanti par tous las moyens, parce qu'il est irréligieux, c'est-à-dire stupide et mauvais; mais pas un seul des démocrates actuels n'a le sens de cette transformation magnifique. Ils sont trop bêtes et trop ignorants. Il m'est impossible de vivre avec eux. Ce qui n'empêche pas, au contraire, que je sois très révolutionnaire et irrévocablement dévoué à la réorganisation future et

19i LA VIE ET LES LIVRES

supérieure de la société européenne, c'est-à-dire à la théocratie nouvelle.

A voir tant de gens agir si mal ou si sottement , il prit un grand dégoût de Taction. Il disait, le 7 septembre 1849, en parlant d'un do ses amis :

Comment ne voit-il pas que tous ces hommes voués aux brutalités de l'action, aux divagations banales, aux rabâchages éternels des mesquines et pitoyables théories contemporaines, ne sont pas pétris du même limon que le sien ? Comment ne s'aperçoit-il pas que ces hommes paraissent s'inquiéter de la réalisation d'un idéal quelconque, parce qu'ils ont beaucoup plus de sang dans les veines que de matière cérébrale dans le crâne? La grossièreté de leurs sentiments, la platitude et la vulgarité de leurs idées ne le blessent-elles point? La langue qu'ils parlent est-elle semblable à la sienne ? Comment peut-il vivre, lui qui était l'homme des émotions délicates, des sentiments raffinés et des conceptions lyriques, au milieu de ces natures abruptes, de ces esprits ébauchés à coups de hache, toujours Termes à toute clarté d'un monde supérieur? Une loi de nécessité harmonique n'enveloppe-t-elle pas et ne dirige-t-elle pas ce qui est? Ces hommes ont été confinés par elle aux infimes échelons de la grande hiérarchie humaine.

Ne me dis pas que la lutte est ouverte entre les principes moraux que nous confessons tous deux et les iniquités sociales de ce temps. Il y a bien des siècles que celte lutte est commencée et elle se perpétuera jusqu'au jour où le globe s'en ira en poussière dans l'espace. Mais il n'est pas qu'une seule façon d'y prendre part. Les efforts et les modes d'efforts varient en raison de la diversité et de la hiérarchie des esprits, et les grandes œuvres d'art pèsent dans la balance d'un autre poids que cinq cents millions d'almanachs démocratiques et sociaux. J'aime à croire — et puisse le rapprochement monstrueux m'étre pardonné!

— que l'œuvre d'Homère comptera un peu plus dans la somme des efforts moraux de l'humanité que celle de Blanqui.

En vérité, n'es-tu pas souvent pris comme moi d'une immense pitié, en songeant à ce misérable fracas de pygmées, à ces ambitions malsaines d'êtres inférieurs ? Ne t'enfonce pas dans cette atmosphère où tu ne saurais respirer. Je te le dis sincèrement, la plus grande peine que je pourrais éprouver serait de te voir, toi que j'aime et que j'estime entre tous, comme homme et comme poète, descendre pour toujours dans ces bas-fonds de notre malheureuse époque de décadence, pour y consumer en efforts stériles, en -déviations déplorables, ta jeunesse et ton intelligence. La promptitude avec laquelle tu t'enthousiasmes pour ces hommes d'action m'inquiète. Vas-tu passer ta vie à rendre un culte à Blanqui, qui n'est ni plus ni moins qu'une sorte de hache révolutionnaire, hache utile en son lieu, je le veux, mais hache, enfin! Va! le jour où tu auras fait une belle œuvre d'art, tu auras plus prouvé ton amour de la justice et du droit qu'en écrivant vingt volumes d'économie politique.

Donnons notre vie pour nos idées politiques et sociales, soit; mais ne leur sacrifions pas notre intelligence, qui est d'un prix bien autre que la vie et la mort; car c'est grâce à elle que nous secouerons sur cette sale terre la poussière de nos pieds pour monter à jamais dans les magnificences de la vie stellaire. Ainsi soit-il !

Découragé, las de courir le cachet et de traduire du grec pour vivre, il avait eu un moment ridée d'abandonner la France, et il avait adressé au ministre de Tinslruction publique, M. de Vaulabelle, une pétition que M. Etienne Charavay, ingénieux chercheur, a retrouvée dans de vieilles paperasses. Voici le texte de cette requête. Il est assez intéressant pour être cité en entier :

Au citoyen ministre de Vlnstruction publique.

Citoyen ministre,

Les soussignés Bernard (Charles-Gabriel-Thalès), rédacteur du Dictionnaire encyclopédique de la France, de la Biographie mythique, et Leconte de Lisle (Charles), bachelier es lettres, ancien rédacteur de la Revue indépendante et de plusieurs autres recueils périodiques, créoles de l'île de la Réunion, ont l'honneur de vous soumettre la demande suivante à laquelle ils espèrent, citoyen ministre, que vous voudrez bien faire un favorable accueil.

Deux chaires sont en ce moment vacantes au collège national de l'ile de la Réunion, l'une de philosophie, l'autre d'histoire, chaires que les soussignés, par suite de leurs études spéciales, se croient aptes à remplir.

Si votre bienveillance, citoyen ministre, croit devoir nous confier les fonctions honorables que nous sollicitons, nous ferons tous nos efforts pour nous en rendre dignes.

Veuillez agréer, citoyen ministre, nos salutations respectueuses.

Leconte de Lisle, Tii. Bernard,

Candidat à la chaire d'histoire, Candidat à la chaire de philosophie,

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