‹ La vie et les livres: (2. sér.)Chapitre 22 sur 30 · i, rue Jacob. 8, passage Sainte-Marie · texte numérisé non relu

i, rue Jacob. 8, passage Sainte-Marie

Nous inscrivons sur cette page les noms de quelques personnes, qui pourraient donner sur nous les renseignements nécessaires :

M. Didier, représentant du peuple; M. Sarrut, représentant du peuple; M. V. Considérant, représentant du peuple; M. P. Lefranc, représentant du peuple; M. Jean Reynaud, représentant du peuple; M. de Béranger, le poète; M. Lamé, de l'Académie des sciences ; M. Ph. Lebas, de l'Académie des inscriptions ; M. Auguste Comte, professeur à l'Ecole polytechnique ; M. Léon Lalanne, ingénieur des ponts et chaussées.

La pétition fut renvoyée à la marine et s'enfouit dans les cartons ministériels. Sans cette

inertie des bureaucrates, nous aurions peut-être un poète de moins.

Dès lors, Leconte de Lisle s'enferma dans son rêve d'aristocratie intellectuelle. Dédaigneux de la popularité, il se soucia peu d'être lu par le vulgaire *. Il se construisit, sur l'extrême pointe du Parnasse, une forteresse inaccessible et n'en sortit plus *.

Le décor qui enchanta les yeux de Leconte de Lisle dès qu'ils s'ouvrirent au jour, a illuminé d'éclairs splendides , aveuglants , presque trop forts, sa pensée et sa phrase. L'Ile Bourbon l'éblouit par son ciel enflammé et son soleil torride, le grisa d'odeurs capiteuses, l'accabla par la force excessive de sa fécondité, mit en lui cette

1. Fragment d'une lettre adressée à Louis Ménard le 8 novembre d848 :

« Tu me réponds que personne n'a lu tes vers, si ce n'est moi. Voilà une magniRque raison. Qui diable a donc lu les miens? Toi et de Flotte. Au surplus, qu'est-ce que cela fait à tes vers et aux miens? Tout est-il perdu, parce que trois ou quatre ans se seront écoulés sans qu'on ait fait attention à nous? Tu sais bien que tout ceci rentre dans l'ordre commun. Se désespérer d'un fait aussi naturel, aussi normal, aussi universel, c'est se plaindre de ne pouvoir décrocher une étoile du ciel, se frapper la tête contre les murs ppur l'unique plaisir de la chose. »

2. L'empereur Napoléon UI lui offrit une pension, sous la réserve qu'il dédierait ses traductions au prince impérial. « Il serait sacrilège, répondit le poète, de dédier ces chefs-d'œuvre antiques à un enfant trop jeune pour les comprendre. » L'empereur sourit, et lui fit servir une pension de 300 francs par mois.

secrète épouvante qui serrait son cœur en présence de la nature triomphante, implacable, indifférente à Tévanouissement des choses et à la mort des hommes. Il a fixé quelques-unes de ses premières impressions en des strophes qui flambent et brûlent :

Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,

Tombe, en nappes d'argent, des hauteurs du ciel bleu...

Là-bas, dans les matins éclatants de la chaude saison, sous les bambous grêles et les lianes enchevêtrées, parmi les vétivers, les cactus, les aloès et les gérofliers où scintille Taigrette des colibris, il a regardé, aux pentes des savanes.

Des bœufs de Tamalave, indolents et robustes...

A l'ombre de la vallée où dort, sur le gravier blanc, Teau bleue de la Fontaine aux Lianes, dans la fraîcheur de la Ravine Saint-Gilles, au pied des « mornes » de granit et de lave, il a chanté ses premiers rêves, sur le mode que lui avaient enseigné les poètes de la jeunesse et de Tamour. Sans doute, il venait de lire les Méditations, lorsqu'il rima ces stances, dont la précision est presque amollie par un souffle lamartinien :

Comme le flot des mers ondulant vers les plages, G bois, vous déroulez, pleins d'arôme et de nids, Dans l'air splendidc et bleu vos houles de feuillages; Vous êtes toujours vieux et toujours rajeunis...

O fraîcheur des forêts, sérénité première, vents qui caressiez les feuillages chanteurs, Fontaine aux flots heureux où jouait la lumière, Eden épanoui sur les vertes hauteurs...

Sa jeunesse fut triste et sentimentale. Il a noté, lui-même, en de précieuses confidences, ce «qui troublait alors son cœur novice et douloureux :

Ceci pourrait s'intituler : Comment la 'poésie s'éveilla dans Ile comr d'un enfant de quinze ans. C'est tout d'abord grâce au hasard heureux d'être né dans un pays merveilleusement beau et à moitié sauvage, riche de végétations ■étranges, sous un ciel éblouissant. C'est surtout grâce à cet éternel < premier amour », fait de désirs vagues et de timidités délicieuses : cette sensibilité naissante d'un cœur •et d'une âme vierges, attendrie par le sentiment inné de la nature, a suffi pour créer le poète que je suis devenu, si peu qu'il soit.

La solitude d'une jeunesse privée de sympathies intellecituelles, l'immensité et la plainte incessante de la mer, le calme splendide de nos nuits, les rêves d'un cœur gonflé •de tendresses, forcément silencieuses, ont fait croire longtemps que j'étais indifférent, même aux émotions que tous •ont plus ou moins ressenties, quand, au contraire, j'étouffais du besoin de me répandre en larmes passionnées. J'en ai versé, plus tard, en sachant par moi-même que les femmes nous plaignent volontiers des peines que d'autres nous font endurer et jouissent de Celles qu'elles nous dnfligent *.

En ce temps-là, il était volontiers élégiaque et il mêlait à ses regrets d'amour le charme d'un

1. Cité par M. Jean Dornis, dans une intéressante étude, *qu'a publiée la Revue des Deux Mondes du 15 mai 1895.

exotisme ingénu. Vous vous rappelez le Manchj, celte jolie et plaintive romance :

Sous un nuage frais de claire mousseline,

Tous les dimanches au malin, Tu venais à la ville en manchy de rotin,

Par les rampes de la colline.

Le bracelet aux poings, l'anneau sur la cheville,

Et le mouchoir jaune aux chignons, Deux Telingas portaient, assidus compagnons,

Ton lit aux nattes de Manille...

On voyait, au travers du rideau de batiste,

Tes boucles dorer l'oreiller.

Et, sous leurs cils mi-clos, feignant de sommeiller,

Tes beaux yeux de sombre améthyste.

Tu t'en venais ainsi, par ces matins si doux.

De la montagne à la grand'messe, Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse.

Au pas rythmé de tes Hindous...

Puis, ce furent des navigations vers Tocéan Pacifique, sous les étoiles australes, les arômes de Ceylan humés au passage, l'Afrique entrevue :

L'Afrique s'abritant d'ombre épaisse et de brume,

Affamant ses lions dans le sable qui fume,

Et couchant près des lacs ses troupeaux d'éléphants.

Pour tromper Tennui de ces traversées à la voile, qui duraient parfois plus de cent vingt jours, le jeune poète regardait les braises du couchant, l'aube qui darde sur les houles sa flèche de lumière, « les étoiles, pétillant sur les lames comme une grêle d'or » ; ou bien, attentif

au murmure des vagues assoupies, il écoutait le silence de la nuit, « sur la mer grise, calme, immense ».

Albatros, pétrels aux cris rudes, Marsouins, souffleurs, tout a fui.

Sur les tranquilles solitudes Plane un vague et profond ennui.

Nulle rumeur, pas une haleine.

La lourde coque au lent roulis Hors de l'eau terne montre à peine Le cuivre de ses flancs polis;

Et le long des cages à poules, Les hommes de quart, sans rien voir, Regardent, en songeant, les houles Monter, descendre et se mouvoir.

Mais, vers l'Est, une lueur blanche.

Comme une cendre au vol léger Qui par nappes fines s'épanche.

De l'horizon semble émerger.

Elle nage, pleut, se disperse.

S'épanouit de toutes parts.

Tourbillonne, retombe, et verse Son diaphane et doux brouillard.

Un feu pâle luit et déferle, La mer frémit, s'ouvre un moment, Et, dans le ciel couleur de perle, La lune monte lentement *.

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