‹ La vie et les livres: (2. sér.)Chapitre 23 sur 30 · Autres clairs de lune · texte numérisé non relu

Autres clairs de lune

Au plus creux des ravins, emplis de blocs confus,

De flaques d'eau luisant par endroits sous Us ombres,

La lune, d'un trait net, sculpte les lignes sombres,

De vieux troncs d'arbres morts, raides comme des fûts.

Dans les taillis, baignés de violents arômes,

Qu'une brume attiédie humecte de sueur.

Elle tombe, et blanchit de sa dure lueur

Le sentier des lions, chasseurs de bœufs et d'hommes.

De ce séjour aux tropiques, Leconle de Lisle a gardé Tamour de la précision intense, des reliefs saillants, des formes décidées, et aussi l'habitude des paysages démesurés, des masses énormes. Ses poèmes, coupés d*arètes vives, comme les rocs du Piton de la Fournaise, sont parfois rudes au toucher, éclairés par de brusques coups de lumière. Il est aux antipodes de M. Stéphane Mallarmé et des pâles (oh! combien pâles!) apôtres du flou et du vague. Ce peintre cerne d'un dessin très net le luxe de ses couleurs. Ce rêveur a enclos ses fantaisies dans un moule dont il a respecté, exagéré, par une coquetterie d'artiste probe, la rigueur et la gène.

Il faut remarquer, en efifet, que Leconte de Lisle, lorsqu'il vint à Paris, hanté de visions, riche de souvenirs et d'images neuves, ne se vanta

La lane, qui s'allume entre des vapeurs blanches, Sur la vase d'un fleuve aux sourds bouillonnements. Froide et dure, à travers Tépais rideau des branches, Fait reluire le dos rugueux des caïmans.

Pour atteindre une pareille intensité de « rendu >», il faut avoir recherché obstinément le contact direct des choses. Nous savons que Leconte de Lisle. écrivit souvent en plein air, d'après nature. Plus tard, devenu sous-bibliothécaire du Sénat et casanier, il conseillait aux jeunes poètes d'aller, dehors, se camper devant une rivière ou un arbre, avec un crayon et un carnet. — Leconle de Lisle a griffonné beaucoup de brouillons, qu'il a détruits. On dit que du voilier qui l'avait ramené de Bourbon, il jeta dans l'Océan un millier de vers. L'ode à Hypathie fut miraculeusement sauvée de ce naufrage.

point de pouvoir, à lui tout seul, renouveler Tari, régenter la grammaire, réformer l'orthographe et bouleverser la prosodie. Les grands talents s'amusent rarement aux manifestes, aux annonces, aux réclames, et commencent, presque toujours, par aller à l'école. On trouve, dans les premières stances de Lamartine, un hémistiche de Parny. Victor Hugo lui-même se conforma docilement à la métrique de Malherbe, et plusieurs des Odes et Ballades sont des modèles d'orthodoxie. L'auteur des Poèmes barbares a fait comme ses illustres devanciers. Il ne crut pas s'humilier outre mesure en obéissant au dictionnaire et à la syntaxe. Il prit tout bonnement l'alexandrin de nos pères, l'hexamètre classique, et ne désespéra point de jouer, sur ce vieil instrument, des airs nouveaux.

Ses premiers recueils sont pleins d'imitations, dont il n'a jamais rougi. Voici une ballade que les romantiques ont dû fredonner, pour une châtelaine illusoire, sous les mâchicoulis et les créneaux des tourelles :

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Du sentier des bois aux daims familier, Sur un noir cheval, sort un chevalier.

Son éperon d'or brille en la nuit brune.

Et, quand il traverse un rayon de lune, On voit resplendir, d'un reflet changeant, Sur sa chevelure un casque d'argent.

Tournez quelques feuillets et vous trouverez un € burgrave » très fièrement campé :

Certes, le duc Magnus est fort comme un vieux chêne, Mais sa barbe est très blanche; il a quatre-vingts ans, Et songe quelquefois que son heure est prochaine.

Droit dans sa gonne, avec son collier de besans,

Et la bande de cuir où pend la courte dague,

A travers la grand'salle il marche à pas pesants...

Un reflet des Orientales colore le Chapelet des Mavromilihalis\ Le Calumet du Sachem est un ressouvenir de Chateaubriand. Certaines descriptions de paysages lointains, de visages tatoués, de victuailles bizarres, ressemblent, par leur détail et leur insistance, à du Flaubert versifié. Les perspectives d'histoire et de mythologie où s'enfonce la Légende des siècles, la joaillerie des Emaux et Camées, le satanisme des Fleurie du Mal ont attiré tour à tour le poète de la Vigne de Naboth, de V Epée d' Angantyr, des P an (oums malais, des Roses d'Ispahan, des Damnés. Dans l'admirable lamentation qui s'intitule Dies iras, il y a une moitié de vers qu'il faut restituer à la Tristesse d'Olgmpio.

Qu'importe? Les puissantes originalités ne sont point gênées par les réminiscences où reviennent inévitablement tous ceux que l'amour profond de l'art et de la vie a menés, tout jeunes et novices,

1. Leconte de Lisle a dit un jour à Victor Hugo qu* « il avait du aux Orientales la révélation de la poésie ».

vers les initiateurs, vers les poètes souverains. Seuls, les fantômes de lettres se vantent de ne ressembler à rien ni à personne. Et, en effet, ils sont sans figure et sans voix. Quand on a reçu de la nature le don de voir plus clair et la faculté de sentir plus vivement que les autres hommes, on n'a pas besoin d'inventer des mots ni d'user sa force à de stériles besognes, à des querelles byzantines, à des récréations philologiques pour qui les cuistres et les oisifs sont assez bons. Leconte de Lisle n'a point perdu son temps à discuter sur la césure, sur les enjambements, sur les hiatus, et il a négligé l'importante question des vers polymorphes. Il est allé simplement vers les mirages où l'entraînait la splendeur de l'idéal ; il a cédé à ce charme qui devait exercer, sur une àme comme la sienne, l'attrait divin de la beauté * .

Cette beauté, pour laquelle il a oublié délibérément ce qu'il y a de bonté éparse dans l'univers, il n'a pas voulu la chercher ailleurs que sur le sol béni où les Grecs ont goûté la joie de vivre. Là-bas, pour la première fois, l'équilibre et l'harmonie apparurent dans la sérénité des marbres, sur la lyre des chanteurs dévots aux Muses, dans

1. Il y a des affinités entre lui et Alfred de Vigny, qu'il jugeait ainsi : « Un grand et noble artiste, malgré de fréquentes défaillances d'expression, ayant toujours vécu dans la retraite, pauvre et digne, fidèle jusqu'à la fin à l'unique religion du Beau. »

le bonheur des cités sagement régies, où vivaient des hommes libres, éloquents et forts. Pour le poète de VApollonide, comme pour tous les Grecs, le centre du monde, V « ombilic de la terre », ce fut le sanctuaire de Delphes, où parlait, du fond du ciel clément, à travers les montagnes fleuries, auprès des fontaines pures, le dieu de la lumière et de la joie, le jeune homme au visage vermeil, Phoïbos Apollon, archer vainqueur des monstres, chorège souriant qui éveille, sur les sommets, aux premiers feux de Taurore, des formes dansantes, maître des paroles efficaces et douces qui versent à nos cœurs un baume d'oubli.

Il traduisait, avec un scrupule presque mystique et une fidélité trop littérale, les livres où repose, comme un legs sacré, le trésor de la poésie antique. Il trouvait, à ces sources, un perpétuel rafraîchissement, une félicité sans cesse rajeunie, un délice que Taccoutumance n'a pas épuisé.

Quand il fermait Homère, Eschyle, Sophocle, quand il était obligé de quitter ses héros et ses dieux, pour regarder la misère, les vilenies et les tares du monde moderne, il ressemblait à un roi dépossédé qu'un bannissement condamne à vieillir trop tôt parmi des malheureux, des rustres et des maudits.

Ce noble poète a eu l'ambition de dominer le bruit des paroles vaines, des clameurs éphémères, des luttes sans grandeur, des colères sans motif.

(les amours sans espérance et des passions sans but. Il a vécu sur les hauteurs, loin , trop loin peutêtre, des multitudes, attentif aux images éblouis- i santés qu'évoquait la splendeur de ses rêves, élevé au-dessus des autres hommes par un puissant désir d'immortalité, obstiné dans le ferme propos de dépasser les limites de la vie terrestre par la vertu souveraine de l'art.

Cette attitude austère et hautaine, la probité scrupuleuse de cet orgueilleux talent, ce souci de la perfection, ce dédain des moyens vulgaires par lesquels il est aisé de parvenir à la célébrité et à la fortune, semblaient de plus en plus, parmi nos générations impatientes et avides, un legs d'une autre race et d'un autre temps. Le vieux maître était un peu dépaysé, déconcerté par les mœurs littéraires dont il remarquait les progrès et les ravages. Il exprimait parfois son étonnement avec une indignation scandalisée; ou bien il raillait ses jeunes confrères avec cette ironie malicieuse, qui était le sel de ses discours, et qui contrastait si fort avec la sérénité superbe de ses poèmes *.

1. H avait au plus haut point l'esprit critique. Voici quelques-uns de ses jugements sur ses contemporains ou ses devanciers :

Alfred (le Musset. — Poêle médiocre, arliste nul, prosateur fort spLriluel.

Ponsard. — Piètre versificateur, exporté de province. Lourd, gauche et vulp^aire. Katuré, biffé, disparu. Coup monté par Janin, Lireux et d'autres contre llujço.

JJrrnnf/er. — Ses chansons de circonstances et son Dieu de cabaret phi-

Tenir boutique de prose ou de vers lui semblait un sacrilège. Les menues misères du métier d'écrivain, les intrigues, les complaisances, le commerce des éloges et des blâmes, la florissante institution de la réclame mutuelle lui faisaient horreur. Il vivait pour un idéal de beauté, pour des visions radieuses, adorées dans le silence et dans la retraite, objets d'une poursuite ardente qui fut récompensée par de calmes extases. Le reste lui était indifi'érent.

Il a obtenu, comme tous les bons ouvriers, le salaire de sa peine. Et, comme tous ceux qui savent mépriser, il a payé sans regret la rançon de ses mépris. Longtemps il fut inconnu, et, naguère encore, malgré les honneurs officiels qui avaient obligé la foule à retenir son nom, beaucoup de gens n'apprirent que par des notices nécro-

lanthropique, tout cela a été à la mode, et, comme tout ce qui a été à la mode, tout cela est en poussière aujourd'hui et à jamais.

Théophile Gautier. — Excellent poète, excellent écrivain. Très injustement négligé.

Lamartine. — Imagination abondante, intelligence douée de mille désirs ambitieux et nobles plutôt que d'aptitudes réelles. Nature d'élite; artiste incomplet; frrand poète de hasard. A laissé derrière lui, comme une expiation, une multitude d'esprits avortés, cervelles liquéûées et cœurs de pierre, misérable famille d'un père illustre.

Victor Huf/o. — Le plus p:rand poète lyrique connu. Excessif en tout, puéril et sublime, inépuisable en images splendides et incohérentes, merveilleux rêveur, avec d'extraordinaires lacunes intellectuelles... Tous les rythmes dont il s'est servi appartiennent aux poètes du xvi* siècle.

En somme, Leconte de Lisie, quelle que fût la causticité de son esprit, n'a jamais commis que des médisances littéraires, n ne pardonnait pas le procédé, l'à-peu-près, le succès obtenu à trop bon compte.

logiques la place que Leconte de Lisle occupait dans rhistoire littéraire de notre pays. Qu'importe? Son œuvre est solide, dure, éclatante; elle vaincra la poussée des médiocres et illuminera les yeux les plus distraits. Laissons les badauds, les snobs, les marchands courir aux exhibitions foraines, s'étouffer pour mieux voir ce que la mode a inventé de plus récent. Tous les plâtras s'écrouleront autour du marbre étincelant où le poète d'Hélène, de Niobé, de Kaïn, des Nomes a façonné ses œuvres peu nombreuses, mais durables.

On peut se moquer spirituellement de ceux qui prennent l'art au sérieux, pour qui la poésie est une sorte de religion et qui croient que noblesse oblige. En définitive, ce n'est jamais la frivolité qui a le dernier mot. Leconte de Lisle n'a pas cherché la notoriété, et il atteint la gloire, qui est faile, pour une bonne part, de désintéressement et de dédain. Héritier, malgré sa gravité impassible, de la tradition romantique, il est allé d'instinct, et d'un effort continu, vers le sublime, ce qui vaut mieux, après tout, que de se résigner à déchoir.

Le dernier défenseur des dieux défunts, ce n'est point ce Symmaque, préfet lettré, dont M. Gaston Boissier, dans son histoire de la Fin du paganisme, a raconté les inutiles efforts. Ceux qui ont connu Leconte de Lisle ont vu un revenant de ce temps où les clartés d'un crépuscule tragique s'étei-

gnirent enfin sur les sommets de TOlympe. C'est lui qui a fermé les portes des temples déserts. C'est lui qui a enseveli dans la pourpre celle à qui les Muses ont accordé leur dernier sourire, cette savante et chaste Hypatie, que les chrétiens lapidèrent, jaloux de sa science et de sa beauté :

sage enfant, si pure entre tes sœurs mortelles! noble front, sans tache entre les fronts sacrés! Quelle âme avait chanté sur des lèvres plus belles Et brûlé plus limpide en des yeux inspirés?

Sans effleurer jamais ta robe immaculée, Les souillures du siècle ont respecté tes mains : Tu marchais, Tœil tourné vers la vie étoilée, Ignorante des maux et des crimes humains.

Le vil Galiléen t'a frappée et maudite.

Mais tu tombas plus grande! Et maintenant, hélas!

Le souffle de Platon et le corps d'Aphrodite

Sont partis à jamais pour les beaux cieux d'Hellas!

Dors, ô blanche victime, en notre âme profonde, Dans ton linceul de vierge et ceinte de lotos; Dors! L'impure laideur est la reine du monde Et nous avons perdu le chemin de Paros.

Les Dieux sont en poussière et la terre est muette; Rien ne parlera plus dans ton ciel déserté.

Dors! mais, vivante en lui, chante au cœur du poète L'hymne mélodieux de la sainte Beauté.

Elle seule survit, immuable, éternelle.

La mort peut disperser les univers tremblants,

Mais la beauté flamboie, et tout renaît en elle,

Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs.

Toute œuvre d*art, vraiment digne de mémoire, implique une conception de l'univers et renferme.

que Tartiste le veuille ou non, la confession d'une douleur intime. Il est impossible de regarder, aux voûtes de la chapelle Sixtine ou sur les tombeaux des Médicis, les figures à qui Michel-Ange a prêté son âme inconsolée, sans compatir aux tristesses, aux dégoûts de ce vieux maître qui enviait (il Ta dit, il Ta écrit) Tinsensibilité du marbre, afin de ne plus voir, de ne plus souffrir. Leconle de Lisle, si impassible qu'il parût à ceux qui n'apercevaient que le calme de son visage et l'extérieur de son génie, a souffert, lui aussi, cruellement. Et sa souffrance, étrangère aux motifs qui font palpiter le cœur du commun des hommes, ne pouvait pas être comprise par les multitudes.

A mesure qu'il s'efforçait de reconquérir les paradis perdus, il doutait davantage de pouvoir parvenir aux haltes, aux abris où tendait son espérance. Il sentait en lui trop d'hérédités, qui l'enchaînaient à une religion dont la déraison ne lui semblait pas sublime. Il était, malgré tout, le fils de ce moyen âge dont l'intolérance, la lèpre, les bûchers, les famines lui faisaient horreur et dont il n'a jamais vu les suaves miséricordes ni les chevaleresques courtoisies. Il était lié à une Bible qui fut inventée par des prophètes déguenillés et des derviches hurleurs, sur les montagnes de la Syrie et sur les grèves de la mer Morte. On l'avait baptisé dans l'eau lus-

traie où le Rédempteur a prétendu laver les péchés du monde. On lui avait fait épeler un Evangile où gémit ce que Platon appelle, non sans dédain, Is. pa7^tie pleureuse de Tâme humaine. La limpidité de Tantique doctrine où il eût voulu retremper sa pensée était troublée pour jamais- Un nouveau « péché originel » avait tué partout la paix de la conscience et la tranquillité de l'esprit.

Alors, comme pour se rendre compte de tous les raffinements que l'anxiété humaine peut imaginer dans l'invention du surnaturel et de l'absurde, il visita, pèlerin orgueilleux et désabusé, les diverses églises où la foule adore, dans la prostration et l'effroi, le symbole du divin. Il étudia les genèses, il fit le tour des mythologies, s'arrêtant à Rome où le Crucifié ouvre sur le monde ses bras navrés et ses mains clouées; aux berges du Gange, où les ascètes laissent errer leur vue sur la fantasmagorie de l'être. Son enquête s'est aventurée jusqu'aux landes où reposent les druides, jusqu'aux archipels polynésiens où balbutient de vagues cosmogonies. Les religions, qui sont des rêves ou des cauchemars, subterfuges par où l'homme a entrepris de vaincre la mort, formes toujours nouvelles et toujours éphémères où se fixe, pour un temps, notre désir d'éternité, lui semblèrent, par la succession de leurs promesses vaines et contradictoires, la plus perfide

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trouvaille que les hommes aient faite dans leur recherche, vite déçue, d'un immuable bonheur. Il fut tenté de maudire cet instinct qui nous pousse, haletants, aux autels où fume Tencens des sacrifices et où retentissent des hymnes d^imploration . . . De tous les animaux, le plus triste, à ses yeux, fut celui qui, pour supporter la vie, a sculpté deux ou trois nobles effigies et grossièrement taillé un peuple innombrable de fétiches hideux. Un sombre pessimisme, l'appétit du néant, le goût de la tombe, le désir de clore ses yeux à la duperie des illusions et des apparences, le geste découragé de TEcclésiaste, voilà le terme où aboutit ce ^ voyageur qui avait doublé le cap de Bonne-Espérance, pour aller, au pays des Argonautes, vers la chimère de la Toison d'or.

Ce grand poète a donné une voix à l'un des sentiments les plus douloureux d'une génération éprise âe vérité, rassasiée de mensonges, chancelante de défaillance, et que le vertige de l'inconnu a rendue jalouse des êtres bienheureux qui ne pensent pas :

Soupir majestueux des ondes apaisées, Murmurez plus profond en nos cœurs soucieux!

Répandez, ô forêts, vos urnes de rosées!

Ruisselle en nous, silence étincelant des cieux!

Consolez-nous enfin des espérances vaines :

La route infructueuse a blessé nos pieds nus;

Du sommet des grands caps, loin des douleurs humaineB,

G vents, emportez-nous vers les dieux inconnus!

Mais, si rien ne répond dans l'immense étendue Que le stérile écho de l'éternel désir, Adieux, déserts où l'âme ouvre une aile éperdue! Adieu, songe sublime, impossible à saisir!

Et toi, divine Mort où tout rentre et s'efface, Accueille tes enfants dans ton sein étoile; Affranchis-nous du temps, du nombre et de l'espace, Et rends-nous le repos, que la vie a troublé.

Dans cet accès de mélancolie, dans cette angoisse où la révolte de Thomme moderne a trouvé peutêtre sa plus superbe expression, Fauteur de la Mort du Soleil n'a pas été aussi infidèle qu'on pourrait le croire aux Grecs qui furent ses maîtres et ses amis. « Parménon, disait Ménandre, j'appelle un homme heureux et le plus heureux de tous celui qui s'en retourne de bonne heure là d'où il est venu, après avoir contemplé sans chagrin les splendeurs augustes de la nature, le soleil qui se répand partout, les astres, l'eau, les nuages, le feu. Qu'il vive un siècle ou quelques courtes années, ce spectacle sera toujours le même. Jamais il n'en verra de plus magnifique... »

Leconte de Lisle a reflété le mobile univers en images fixes qui survivront à sa personne et feront rayonner la gloire autour de, son nom. Par là, il goûta des joies brèves et connut d'infinies amertumes, sur les hauteurs où il s'était volontairement isolé.

Montaigne, qui écrivait à loisir, laissant venir à lui ses rêveries, qui « tantôt se pressaient en foule, tantôt se traînaient à la file », a dit un jour : « Je veux prendre Thomme en sa plus haute assiette. Considérons-le en ce petit nombre d'hommes excellents et triés qui, ayant été doués d'une belle et particulière force naturelle, Font encore aiguisée par soin, par étude et par art, et l'ont montée au plus haut point de sagesse où elle

1. Les Noces corinthiennes, 1 vol. — Jocaste et le Chat maigre^ 1 vol. — Balthazar, 1 vol. — Le Crime de Sylvestre Bonnard, membre de Vlnstilut (ouvrage couronné par l'Académie française), 1 vol. — Le Livre de mon ami, 1 vol. — Thaïs, 1 vol. — La Rôtisserie de la reine Pédauque, 1 vol. — LÈtui de nacre, 1 vol. — La Vie littéraire, 4 vol. — JéCS Opinions de M. Jérôme Coignard, 1 vol. — Le Lys rouge, 1 vol. — Le Jardin d'Èpicure, 1 vol. — Le Puits de Sainte-Claire, 1 vol.

puisse atteindre... Je ne mettrai en compte que ces gens-là. »

Oh! comme on voudrait suivre l'exemple de Fauteur des Essais, ne parler que des hommes et des choses qui méritent qu'on en parle, ne jamais s'asservir « à un sujet vain et de néant x> !

Le critique est un homme qui, par nécessité professionnelle, est toujours en visite. Il va de maison en maison, entend causer, et cause. Il ne s'appartient pas, et suscite des colères s'il essaie de recouvrer sa liberté, s'il ne se donne pas corps et àme à chacun de ses contemporains. On l'in" vite à prendre des notes, et, s'il en prend trop, on s'irrite contre son zèle. Il a beau être studieux, rangé, modéré dans ses goûts et régulier dans ses mœurs; il connaît tous les plaisirs et tous les déboires des mondains enragés qui ne sont jamais chez eux. Il est obligé d'écouter plus qu'il ne le voudrait ces sortes de gens que Molière appelait des « fâcheux » et que nous désignons d'un nom moins élégant. Mais il y a, dans ce métier si incommode, des compensations et des repos. A force de sonner à toutes les portes, on finit par trouver de bons coins et des haltes propices. Volontiers on resterait des heures et des journées dans l'éclatant soleil où retentit et flamboie la poésie de Leconte de Lisle ou de José-Maria de Heredia. Pour varier nos divertissements, entrons dans le demi-jour où médite M. Anatole France.

Des livres partout. Mieux que des livres : des bouquins ! Visiblement nous ne sommes pas chez un conquistador. Nulle panoplie d'espadons et de dagues n'est accrochée au mur. Bien ç\\x'Amadis de Gaule, à côté de Y Histoire de la Tour de Nesle, de la Clef des songes, de Peau d'âne, du Petit Chaperon rouge et du Décaméron, occupe une place d'honneur sur les tablettes de cette librairie, on ne s'attend point à voir apparaître le nez mélancolique et le visage allongé de don Quichotte de la Manche. Le chevalier de la Triste Figure avait gardé, de ses lectures échauffantes, un goût immodéré pour l'action et pour le sacrifice. L'auteur de B^lthazar a plutôt appris, dans sa longue familiarité avec les elzévirs qu'il estime et les incunables qu'il révère, une sagesse philosophique et souriante, une ironie doucement inactive. La voix mystérieuse des livres lui a dit qu'il ne faut point se battre contre les moulins à vent. Il aime la paix et il cite avec délices ces deux vers du chevalier de Parny :

Une paisible indifférence Est la plus sage des vertus.

Deux ou trois fois, il a gémi contre les livres charmants et oppresseurs, sous lesquels notre volonté plie et défaille. Il a senti que les feuilles imprimées ou manuscrites, miroirs à facettes où se répercute et se multiplie à l'infini la vie intel-

lectuelle, énervent et paralysent les Parisiens affolés de volupté cérébrale, comme l'exubérance de la vie physique, la magnificence du monde matériel, la splendeur accablante de la lumière et la regorgeante végétation alanguissent et dominent, à Ceylan, à Agra, à Bénarès, les Cinghalais, grisés de jasmins et de frangipanes, et les brahmes du Gange, qui récitent des paroles harmonieuses, accroupis au bord de l'eau. Enseveli sous des fleurs de poésie, d'histoire et de rhétorique, il a voulu — tel l'empereur Héliogabale — écarter d'une main fatiguée et molle la pluie monotone des couleurs et des parfums. Il a connu son mal et il l'a aimé. « Ceux qui lisent beaucoup de livres, a-t-il dit, sont comme des mangeurs de haschich. Ils vivent dans un rêve. Le poison subtil qui pénètre leur cerveau les rend insensibles au monde réel et les jette en proie à des fantômes... Le livre est l'opium de l'Occident... Nous courons, par l'étude, à la paralysie générale... »

Et puis, il est revenu à son péché favori, comme le morphinomane retourne, avec une volupté involontaire, à la morphine vainement maudite. Il est allé encore, les bras tendus et l'œil avide, vers ses chers livres. Il a chanté, en leur honneur, cet hymne de reconnaissance et d'amour :

vieux juifs sordides de la rue du Cherche-Midi, naïfs bouquinistes des quais, mes maîtres, que je vous dois de reconnaissance! Autant et mieux que les professeurs de l'Université, vous avez fait mon éducation intellectuelle, braves gens, qui avez étalé devant mes yeux ravis les formes mystérieuses de la vie passée et toute sorte de monuments précieux de la pensée humaine. C'est en furetant dans vos boîtes, c'est en contemplant vos poudreux étalages, chargés des pauvres reliques de nos pères et de leurs belles pensées, que je me pénétrai insensiblement de la plus saine philosophie.

Oui, mes amis, à pratiquer les bouquins rongés des vers, les ferrailles rouillées et les boiseries vermoulues que vous vendiez pour vivre, j'ai pris, tout enfant, un profond sentiment de l'écoulement des choses et du néant de tout. J'ai deviné que les êtres n'étaient que des images changeantes dans l'universelle illusion, et j'ai été dès lors enclin à la tristesse, à la douceur et à la pitié.

La bibliophilie peut mener à une espèce de bouddhisme épicurien. Le bibliophile dififère du véritable érudit en ceci, qu'il aime surtout à caresser les livres qui font le gros dos, et que, friand de veau, basane, maroquin, parchemin, peau de truie, curieux de tranches et de frontispices, il regarde très vite ce qui se cache dans les éditions bipontiques et sous les reliures d'amateur. Il juge de tout par les dehors. Il voyage à travers les idées comme les passants qui sont assis sur l'impériale d'un tramway circulent à travers les choses. Il ne voit que des spectacles rapides et dépareillés. Il trouve à cette occupation une jouissance très vive. Il se donne à lui-même une

fête de lumières dispersées et vagabondes. Il laisse errer sa vue sur des feux follets.

A ce jeu on devient peut-être aussi sage que Tabbé Sri-Smangala, supérieur du monastère de Kandy, dans Tîle de Ceylan. Sans doute on ne se résigne pas, comme ce grand saint, à ne posséder que trois robes, une ceinture, une sébile pour recevoir les aumônes, un rasoir, des aiguilles et un filtre. On n*est pas forcé de faire bouillir du riz en pensant à Bouddha, à sa bonté, à sa charité. On n'est pas obligé non plus de se figurer le bonheur des autres, afin de se réjouir de leur joie. Mais on répète en public que l'éternelle succession des naissances et des morts n'est qu'une vaine apparence. On professe que toutes les opinions humaines, se rapportant à des choses passagères, ont une égale valeur. On regarde avec une sérénité immobile et dédaigneuse l'humanité qui remue et qui peine. On ne fait guère plus de cas de ses semblables que des gouttes d'eau qui glissent en perles sur la feuille du lotus. Le bouddhisme, par son profond sentiment des fantasmagories illusoires dont la fuite échappe à nos prises, se prête complaisamment à la virtuosité des artistes littéraires. Il semble que Çakya-Mouni ait travaillé pour le musée Guimet, et qu'il ait prévu les ravissantes merveilles de littérature et d'art qui devaient s'épanouir, longtemps après sa mort, « dans les trois voies de la perfection ». L'église bouddhique

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(le Paris est déjà fréquentée par beaucoup de fidèles. M. Anatole France est le plus élégant de nos fakirs.

Il n'a jamais fait difficulté d'avouer que, pour lui, la vertu consiste à rester tranquille, à regarder en soi-même les reflets multicolores de Têtre et à subir, d'une àme nonchalante, la loi du perpétuel devenir. Certes, il ne s'est pas assis au revers d'un fossé, pour s'absorber, plié en deux, dans quelque songerie morne. Mais, loin de la cohue vociférante des foules, il a cherché une retraite propice aux rêves délicats et aux extases choisies. In angello cum libello, voilà sa devise. Il aurait pu être le bibliothécaire de l'abbaye de Thélème; mais c'est un bibliothécaire capable de passion, et ce n'est pas seulement dans sa chère bibliothèque qu'il trouve des coins aimés. Il ne mène pas une vie recluse. Il quitte volontiers les pages blanches et noires où les hommes d'autrefois ont fixé l'image de ce qu'ils ont vu. Il aime à regarder les eaux, les arbres, les fleurs, « un petit bois au bord d'une onde pure », quelque « route fleurie ». Les chemins qu'il préfère sont ceux « dont les ormeaux s'élèvent plus toufi'us sous le ciel plus riant ». Il a disposé, de distance en distance, pour lui et pour les autres promeneurs, « des bancs dans les bois sacrés et près des fontaines des Muses ». C'est là que ce charmant esprit aime à retrouver

sans effort « des images flottantes comme des guirlandes rompues sans cesse et sans cesse renouées, de longues rêveries, une curiosité vague et légère qui s'attache à tout sans vouloir rien épuiser, le souvenir de ce qui fut cher, Toubli des vils soins et le retour ému sur soimême... »

Son admiration pour le monde extérieur ne paraît pas tout à fait ingénue. Il a feuilleté trop de grimoires pour rester naïf. Ses descriptions (il en a fait d'admirables : les Champs-Elysées, dans Jocaste\ les quais de la Seine, dans le Livre de mon ami; la Sicile, dans le Crime de Sylvestre Bonnard\ les thébaïdes de la vallée du Nil, dans Thaïs; la route de Saint-Germain, Rueil et le mont Valérien, dans la Rôtisserie) ^ ses descriptions, gravées d'une pointe fine et soigneuse, ont souvent l'air d'être copiées sur des estampes. Sa fantaisie érudite décore et arrange tout ce qu'il voit. Il est obsédé par les auteurs qu'il aime, souvent aussi par ceux qu'il n'aime pas. On lit dans Jocaste : « Hélène grandissait, devenait belle. » Cf. V Assommoir, p. 430. Après tout, qui peut se vanter de décrire d'après nature, sans quelques ressouvenirs? Il est inutile de se dérober au charme des maîtres. Virgile, Dante, Leconte de Liste, Ernest Renan nous imposent une chaîne de réminiscences qui, de toutes les servitudes, est la plus douce à porter. Le poète des Noces

corinthiennes, le confident de l'abbé Jérôme Coignard, a subi cette dépendance. Il ne s*en est jamais plaint. Ses ennemis (il en a quelques-uns, je ne sais pourquoi, surtout parmi les « jeunes ») Taccusent d'avoir pris un rayon de miel à je ne sais quelles ruches ignorées du public. C'est un reproche auquel les écrivains célèbres sont accoutumés . Corneille , Molière , Alain Le Sage, M. Victorien Sardou ont eu ainsi des « jeunes » à leurs trousses. L'auteur de Thaïs pourrait dire à ces adolescents impétueux : « Puisque le moyen est si simple, essayez donc d'en faire autant! »

Il n'a pas daigné répondre. Il a bien fait. En revanche, il a copieusement répliqué à ceux qui ont blâmé la subjectivité de ses pensées, sa complaisance à regarder l'intérieur de son moi, son manque de critérium et surtout le « caractère impressionniste » de sa critique. Non pas pour se justifier. Bien au contraire, il a persisté, ce jour-là, dans ses affirmations. Il fut dogmatique et péremptoire. Il fit une profession de foi. Il parla sur un ton d'apôtre. Si jamais M. Anatole France court au-devant du martyre, ce sera pour confesser la doctrine de la relativité de la connaissance, pour affirmer le néant des opinions humaines et pour attester, au prix de son sang, qu'il n'y a point de vérité. Les adversaires du jardinier Pyrrhon disaient que ce grand sceptique ne pouvait, sans être pris au piège, défendre

sa propre doctrine, puisqu'en affirmant qu'il faut douter de tout, il cessait, par là même, de douter. M. Anatole France, défendant contre M. Brunetière les droits du scepticisme, m'a fait songer au philosophe Pyrrhon.

Au reste, je n'ai pas le courage de regretter que M. Anatole France ait si longtemps regardé son moi et qu'il nous ait dévoilé de si bonne grâce ce qu'il découvrait dans ce microcosme! Oh! le joli 7noi! et qu'il s'y trouve de belles choses, variées, abondantes à plaisir! Qui ne voudrait pouvoir , par l'effet magique d'une baguette de fée, jeter un coup d'œil sur les trésors cachés dans ce tabernacle? On y respirerait sans doute ce parfum de divine sagesse dont parlait Platon à propos de Socrate. On y trouverait, en raccourci, une collection d'objets disparates, rapportés des cinq parties du monde, et une série de compartiments aussi variés que les sections artistiques d'une Exposition universelle. Si je ne me trompe, il y a, dans l'âme de M. Anatole France, à côté de la librairie, une chapelle où l'on ne dit plus la messe et une sacristie où luisent les accessoires du culte, objets sacrés, qui portent de beaux noms : étoles, chasubles, patènes, amicts, ciboires. Comme M. Emile Gebhart et comme l'infortuné Laurent Tailhade, M. Anatole France est d'Eglise. La Légende dorée, les Actes des apôtres, Y Imitation de Jésus-Christ, la Bible n'ont pas

de lecteur plus assidu que lui. Il a publié des hagiographies dans Y Écho de Paris, Il est un des grands patrons littéraires de saint François d'Assise, de sainte Claire, de saint Bonaventure... Mais poursuivons notre inventaire. Voici la collection ostéologique qui a permis à René Longuemare d'écrire un mémoire très documenté sur la dentition des races jaunes... les chinoiseries de la « dame en blanc », dont il est parlé dans le Livre de mon ami.,, les pantoufles, la robe de chambre et le chat de Sylvestre Bonnard... une enseigne, où est peinte l'image de la Reine Pédauque, laquelle, comme on sait, avait les doigts palmés, à la façon des oies et des canes... le rabat, les manchettes et le petit collet de l'abbé Coignard, un peu froissés par les transports amoureux de la belle libraire Nicole Pigoreau... la berline où l'abbé et M. Anquetil firent le voyage de Bourgogne en devisant sur la vérité et sur le mensonge, sur le vice et sur la vertu... Enfin, voici un miroir magique, où l'on voit véritablement des spectacles merveilleux. C'est d'abord, en une suite de visions suggestives, lexvm® siècle français, aperçu en détail, avec ses souvenirs, ses espérances et ses craintes, pimpant, chansonnier, frondeur, inquiet, blasé et cependant capable, par miracle, d'attendre du nouveau. Puis, un décor plus lointain : Alexandrie! Non pas le lamentable port où abordent aujourd'hui les

paquebots de Cook, non pas la cité fiévreuse, agitée et morte, où la colonne de Pompée voisine avec un cimetière arabe, où la barbarie du Sporting club rivalise de laideur avec la « gare de Moharem » et avec le « boulevard de Ramleh », mais la troublante et magnifique capitale des Ptolémées, ville de plaisir et de philosophie, de débauche et de religions, de bibliothécaires et de poètes, de courtisanes et de saints. L'auteur de Thaïs s'est attardé avec délices dans ce musée et dans ce pandémonium. L'Egypte alexandrine est une de ses patries de prédilection. Il la préfère quelquefois au quai Malaquais et au dôme de l'Institut.

Pourtant, avec l'assistance de Jérôme Coignard, il nous fait voir encore un troisième tableau, un peu plus vague, de contours mobiles et de couleurs fuyantes, malaisé à saisir, comme une œuvre inachevée. J'ai vu apparaître dans ses deux derniers livres, si ingénieux et si pleins, non plus des corps, vêtus de haillons historiques, mais des âmes où la lutte des opinions contradictoires se déchaîne en de violentes tempêtes, suivies par des calmes plats. Il m'a semblé que ces âmes étaient les nôtres et j'ai senti palpiter, sous leur gaieté apparente, des angoisses et des terreurs.

Gomment définir l'enchanteur qui a su évoquer en lui-même et chez les autres tous ces mirages?

Sa figure est indécise. On ne peut fixer les traits de ce flâneur studieux, de ce pessimiste couronné de roses, de ce sceptique attendri. Il est multiple et complexe. Il fait songer à Aulu-Gelle, à Apulée, à Erasme, à M. Tamizey de Larroque, à Tempereur Hadrien, à M. Léon G. Pélissier. Il donne ridée de ce qu*aurait pu être Renan, si ce grand homme n'avait été ni sémitisant, ni épigraphiste, ni tenace dans ses desseins. Laissons à la postérité le soin de lui assigner son rang parmi les maîtres. Il est sûr de comparaître devant elle, si Texquise perfection du langage est un titre à Testime de nos descendants. On dira de lui ce qu'il a dit de son bon maître l'abbé Jérôme : « C'est le plus gentil esprit qui ait jamais fleuri sur la terre. » On ajoutera peut-être, comme on fait pour tous ceux que la Muse a trop gâtés : « Il fut délicieux et inquiétant. j>

Ce fut une joie parmi les amateurs de subtile, précieuse et troublante littérature, lorsqu'on apprit que M. Anatole France allait tourner vers l'étude des mœurs contemporaines et des vices mondains les rares facultés d'observation, de divination et de fantaisie par lesquelles il avait ensorcelé tous ceux qui l'avaient suivi aux retraites fleuries et parfumées où se plaisaient jadis son érudition diverse, son ondoyante philosophie, son ironie mouillée de larmes.

Pendant tout un hiver, autour des tasses de thé, sur les bergères des salons hospitaliers aux gens de lettres, on se posa des questions intriguées : Allait-il recommencer, pour les dames inquiètes que Jules Lemaîlre appelle des perruches troublées, l'analyse éternelle de l'adultère confortable et bourrelé de remords? Allions-nous revoir nos vieilles connaissances : la « garçonnière » capitonnée de tentures qui étouffent le bruit, les petits entresols, les cabinets de toilette où l'on trouve tout ce qu'exige le juste souci de la bonne tenue, et les coquets chiffonniers en bois de rose, et les trousseaux des pécheresses, et la lumière amortie des lampes, et la soyeuse caresse de ces « dessous » tant de fois explorés? Quelle confession vraie, quelle passion vécue, quel scandale notoire allaient transparaître sous les dehors de la fiction? Serait-il possible d'apercevoir sous des noms supposés, sous un déguisement inventé à plaisir, des hommes et des femmes de chair et d'os, des figures « parisiennes », des pantins et des poupées rencontrés jau bal, coudoyés au vernissage ou aux premières, subis pendant les longs voisinages des grands dîners?

D'abord, pourquoi ce titre charmant : le Lys ronge f

Voici. Miss Vivian Bell, poétesse anglaise, esthète amoureuse de Fiesole, amie très chérie par l'héroïne principale du roman, rime des

stances où rougeoie la fleur préférée des Primitifs toscans :

Quand la cloche, faisant comme qui chante et prie, Dit dans le ciel ému : « Je vous salue, Marie », La vierge, en visitant les pommiers du verger, Frissonne d'avoir vu venir le messager Qui lui présente un lys rouge et tel, qu'on désire Mourir de son parfum sitôt qu'on le respire.

La vierge au jardin clos, dans la douceur du soir, Sent l'âme lui monter aux lèvres et croit voir Couler sa vie ainsi qu'un ruisseau qui s'épanche En limpide filet de sa poitrine blanche.

On sait que le lys, emblème de pureté, est aimé par les préraphaélites anglais. M. Oscar Wilde se promenait souvent, dans Regent-Street, un lys à la main, et un tournesol brodé sur son veston.

Ensuite, ce lys rouge, cette fleur symbolique, au calice teint de pourpre sanglante, était Femblème de la République de Florence. Or, c'est dans la suavité sévère du paysage florentin, au-dessus des oliviers, des pins et des cytises où s'épanouit la « Cité de la Fleur j>, parmi les chapelles et les oratoires, sur la sainte colline de Fiesole, que se noue le drame d'amour très profane auquel l'auteur nous initie sans colère et sans réticences.

La villa des Cloches, décor préraphaélite et ultramoderhe , que miss Vivian Bell , auteur A^Yseult la Blonde, a ornée de meubles spiritualistes, de formes grêles et de musicales figures,

prête son artificielle féerie à la rencontre de deux personnes dont l'idéalisme est traversé par de furieux élans charnels : la comtesse Martin, femme d'un député du centre gauche, maîtresse d'un clubman qui chasse présentement le renard, et M. Jacques Dechartre, sculpteur, trop expert et trop rompu aux prouesses d'amour pour avoir encore le loisir de sculpter.

Femme exquise, créature de passion, de volupté et de misère, âme de désir, chair de boue, si l'on veut, mais d'une boue aussi fine que l'argile des courtisanes de Tanagra. Le poète des Noces corinthiennes, le peintre de la Rôtisserie de la reine Pédauque, a caressé complaisamment le contour de cet être fragile et délicieux. Il a déshabillé cette femme devant nous, comme sur une table à modèle, faisant jouer la lumière le long des lignes souples, détaillant ce trésor de beauté, depuis la fine pointe des cheveux dorés, jusqu'aux pieds de marbre rose. Jamais on ne commenta plus savamment la délicate impudeur de ces vers de Villon :

Corps féminin, qui tant es tendre, Poli, souëf et gracieux...

Telle de ces attitudes, sobrement indiquée d'un geste et fixée d'un trait de plume, vaut une aquarelle de Besnard, une maquette de Puech :

Elle se regarda dans une glace avec une attention sérieuse. Elle se tenait de côté, le cou sur l'épaule, pour

suivre le jet de sa forme fine dans le fourreau de satin noir autour duquel flottait une tunique légère, semée de perles où tremblaient des feux sombres...

Elle, cependant, les mains étendues sur les bras du fauteuil, dans un repos charmant, la tète penchée de côté, regardait mourir le feu. Sa pensée s'était envolée d'elle : il n'en restait plus rien à son visage un peu triste ni sur son corps alangui, plus désirable que jamais dans ce sommeil de l'âme...

Il alluma une cigarette, tandis qu'elle renouait ses cheveux, debout, le dos au feu, devant la psyché... Elle prenait des épingles dans la petite coupe de verre de Bohème qui était sur la table... Il la regardait qui passait rapidement dans les ruisseaux d'or fauve de sa chevelure des doigts de lumière, tandis que son visage, durci et bronzé par l'ombre, prenait une expression mystérieuse, presque inquiétante...

Dans la chambre de goût esthétique tapissée d'étoffes où des citronniers chargés d'énormes fruits d'or formaient comme un bois de féerie, Thérèse, la tête sur l'oreiller et son beau bras nu replié sur la tête, songeait, sous la lampe...

... Elle prit plaisir à s'habiller avec un soin déhcat et caché. Son cabinet de toilette, sorti d'une fantaisie esthétique de miss Vivian Bell, avec sa poterie grossièrement vernissée, ses grandes cruches de cuivre et le damier de ses carreaux de faïence, ressemblait à une cuisine de féerie... Elle découvrit hardiment cette ligne de la nuque, qu'elle avait fine et pure...

Le matin, la tête sur l'oreiller brodé d'un écusson en forme de cloche, elle songeait à ces vierges si fines dans un encadrement d'anges...

Devant la Vierge qui, dans un ciel pâle, reçoit de Dieu le père la couronne immortelle, il la prit dans ses bras...

Assise sur le lit, laissant comme une baigneuse, pendre ses jambes nues, elle resta longtemps immobile et songeuse...

Ouït-on jamais litanies plus dévoles, leilmotive^

d'une modernité plus mystique et plus sensuelle? Ceci est inoubliable :

Thérèse glissait, vêtue de gris sombre, sous les cytises en fleur. Les buissons d'arbouses couvraient d'étoiles argentées le bord escarpé de la terrasse et, sur le penchant des coteaux, les lauriers dardaient leur flamme odorante. La coupe de Florence était toute fleurie.

Vivian Bell allait, blanche, dans le jardin embaumé.

— Vous le voyez, darling, Florence est vraiment la ville de la fleur, et ce n'est pas à tort qu'elle porte le lys rouge pour emblème. C'est fête aujourd'hui, darling... Nous danserons dans le jardin...

Et ailleurs :

Elle venait, le long des buis taillés, dans sa robe couleur de maïs. Le fin soleil d'hiver l'enveloppait d'or pâle. La lumière, qu'elle aimait, lui était indulgente. Et vraiment elle était jolie, baignée dans ce jour léger de Florence, qui caresse les belles formes et nourrit les nobles pensées. Un rose fin montait à ses joues bien arrondies. Ses prunelles, d'un gris bleuissant, riaient; et quand elle parlait, l'éclair de ses dents avait une douceur ardente... Elle tenait son ombrelle de la main gauche, l'autre main jouait nue avec des violettes. Dechartre avait le goût, l'amour, la folie des belles mains... Celles-là le ravissaient. 11 les trouvait sensuelles et spirituelles. Il lui semblait qu'elles étaient nues de volupté... Il les examina avec une attention charmée, jusqu'à ce qu'elle les eût fermées sur le manche de l'ombrelle. Alors, un peu en arrière d'elle, il la regarda encore. Le buste et les bras d'une ligne gracile et pure, les hanches riches, les chevilles fines, dans sa belle forme d'amphore vivante, elle lui plut.

J'aime peu ce Dechartre. C'est un égoïste et un poseur. Il pérore trop. Il dit souvent des choses

charmantes. Mais je sais bien qu'il ne les dirait pas si M. Anatole France ne les lui soufflait. D'ailleurs, on parle beaucoup chez miss Bell. C'est, du matin au soir, sur la colline de Fiesole, un perpétuel caquet de volière enragée et ingénieuse. On dirait un jeu de propos interrompus saisi par un sténographe et retouché par un artiste Tout le long du jour, les licornes des vieilles tapisseries, les vierges siennoises et les abat-jour de soie pâle entendent des pensées sur la vie et sur la mort, des pensées sur le moyen âge italien, des pensées sur les préraphaélites anglais, sur Dante, sur Botticelli, sur le passé, sur le présent, sur l'avenir. On est grisé par cette avalanche de jolies phrases comme par une pluie de fleurs exotiques et capiteuses. On admire avec anxiété l'artifice de ces âmes, qui sont enroulées, tortillées, torturées comme des serpents qui voudraient se mordre la queue et qui ne peuvent pas. Ces dialogues philosophiques semblent être la déviation d'un instinct contrarié, vicieux et inassouvi. Jamais le tumulte et la défaillance de nos consciences irritées et veules, de nos esprits désabusés et curieux n'ont été plus cruellement dénoncés. Dans dix ans, il faudra peut-être ajouter un commentaire explicatif à cette étude d'une « cosmopolis » très particulière où les modes sont rapides, où un tic chasse Tautre.

Pour le moment, ce décalque est net, clair, impi-

toyable. Ces désœuvrés qui se mécanisent la cervelle pour éviter l'ennui qui les enveloppe et les engourdit, ces désœuvrées, si curieuses de sensations nouvelles que rien ne les étonne et que rien ne leur répugne, c'est nos voisins, c'est nos voisines, si ce n'est pas nous. Ils s'expriment fort bien, en style correct et imagé, avec des gestes mesurés et polis. Parfois, en les suivant, nous heurtons quelque perversité incongrue, cachée sous la mélodie des paroles, comme une vipère sous des touffes de couleurs et de parfums.

Sauf cette pauvre miss Bell, dont la candeur compliquée n'est qu'une folie assez inoffensive, ils sont presque tous très vilains. Lequel vaut mieux, de Choulette, le poète bohème et parasite, socialiste et rapace, dégoûtant de crasse et fou d'orgueil, buveur d'absinthe et avaleur d'hosties, suiveur de processions et souteneur de Madeleines peu repentantes, mandarin déclassé pour qui le vagabondage est un rôle et un gagne-pain, ou du beau prince Albertinelli, ténor et sigisbé, brocanteur de tableaux et coureur de dots?

Au reste, ces personnages sont très épris des choses saintes. Leur érotisme est auréolé des sept rayons du nimbe sidéral, et fleuri des blancs pétales de la rose mystique. Ils se récitent l'Evangile pour s'encourager à mal faire. Ils voient en songe des martyrs et des martyres. Ils parlent aux archanges, ni plus ni moins que la Pucelle

d'Orléans. On est amusé par le tableau de ces bizarreries; on est ébloui, charmé, scandalisé, abasourdi par ce prodigieux gaspillage de talent où l'auteur semble se divertir plus que nous.

Ces hommes et ces femmes, si fort enfoncés dans le siècle, répètent machinalement des mots apostoliques, comme si notre frivolité faisandée aimait les liturgies à la façon des mauvais prêtres qui célèbrent désespérément des messes noires. Il n'est point de livre où il soit plus question de bonté, de charité, de douceur, d'actions de grâce, de piété. Il n'est point de satire qui pince mieux notre « rosserie » en la caressant, qui laisse davantage une impression d'amertume et de malice, une piqûre cuisante, un goût de cendre. naïveté de saint Bonaventure, ô pureté de sainte Claire, vous n'aviez pas prévu ces hagiographes et ces pèlerins!

Les cavaliers du Décaméron oubliaient la peste et la mort en disant des contes galants, facétieux ou tragiques. Les touristes du Lys rouge se consolent des misères dont souffre leur siècle douloureux, en vivant par la tête et par les sens, en parlant du bout des lèvres, en lisant du bout des cils, en aimant à fleur de peau.

Souvent, la charrette anglaise de miss Vivian Bell emporte la bande joyeuse, par les rampes de la colline, vers les palais et les églises de Florence. Alors, de Sainte-Marie-Nouvelle à Or-San*

' Michèle, du Baptistère au Vieux-Pont, c'est une orgie d'impressionnisme, d'intellectualisme et de bibelotage. De toutes les dissertations que les bronzes de Donatello ont entendues depuis qu'il y a des Joanne et des Baedeker, les plus curieuses sont assurément celles que M. Anatole France a notées et recueillies sur son carnet de route. Ces promenades de forestieri sceptiques, religiosâtres et stupéfaits parmi des merveilles d'art qui furent patiemment façonnées par des artistes probes, casaniers et consciencieux, étaient dignes d'exercer la raillerie d'un ironiste aigu. Il y a, dans ce tableau de maître, des traits saisissants : l'adultère, s'attardant aux cloîtres où passa, si blanche et si légère, la robe du bienheureux Angelico; la volupté, cédant à de furtifs caprices dans la propre cellule de saint Antonin; cette saveur de pieux sacrilège répandue sur la description d'un pèlerinage à la Terre de Beauté.

Les historiens qui aiment à observer les révolutions du goût, les humoristes épris d'antithèses, les psychologues qui croient à la relativité de la connaissance et qui professent avec raison que nous voyons dans le monde extérieur un reflet de nous-mêmes, devront, après avoir lu le Lys rouge, relire Corinne, Mettez le turban et le châle de M™® de Staël à côté de la toque de loutre et du manteau carmélite de la comtesse Martin. Rappelezvous Oswald : « Jamais il ne racontait une action

généreuse, jamais il ne parlait d'un malheur, sans que ses yeux se remplissent de larmes, et toujours il cachait son émotion. Il inspirait à Corinne un sentiment de respect qu'elle n'avait pas éprouvé depuis longtemps. » Rien n'est plus instructif que ces comparaisons. Décidément, les verres teintés à travers lesquels nous apercevions l'Italie ont changé de couleur. Nous n'avons pas gardé les mêmes manières d'exprimer nos sentiments et de déguiser nos faiblesses. A quoi M. Anatole France, qu'on ne prend jamais au dépourvu, pourra répondre qu'après tout les tirades idéalistes d'Oswald et les exigences plus précises de Jacques Dechartre doivent aboutir, par la puissance des fatalités naturelles, au même résultat. C'est égal. J'aime mieux ce lord sentimental et svelte, que ce sculpteur trapu et râblé.

L'étrange livre, en vérité! Il ne pouvait être écrit que par un moraliste très délié, très averti, très habitué aux cas rares, aux raffinements des âmes lasses. On pourrait extraire de ce récit une quintessence de sagesse élégante, un florilège de maximes dignes d'être notées, en caractères nues d'azur et d'or, sur un vélin de vieux missel, avec ces plumes de celluloïde que les papetiers artistes ont inventées et qu'il faut manier comme des pinceaux. Voici quelques versets de ce bréviaire :

Les beaux mouvements, c'est la musique des yeux.

2i2 LA VIE ET LES LIVRES

L'amour conserve la beauté, et la chair des femmes se nourrit de caresses comme Tabeille de fleurs.

Les savants ne sont pas curieux, et il est indiscret de les interroger sur ce qui n'est pas dans leurs vitrines.

La jalousie n'est pour une femme que la blessure de l'amour-propre.

On n'est jamais bon quand on aime.

Une femme est franche quand elle ne fait pas de mensonges inutiles.

Il faut être sensuel pour être humain.

Donnons aux hommes, pour témoins et pour juges^ l'Ironie et la Pitié *.

Quelles moissons riches et variées on pourrait cueillir encore dans ce conte d'amour dont le dénouement reste indécis! On y trouve une infinité de choses qui furent longtemps séparées et qu'associe notre soif d'impressions inédites et d'effets nouveaux : cierges d'églises et chandelles d'hôtels garnis, vases sacrés et vaisselle diabolique, eau bénite et eau de Chypre, encens, esbouquet, métaphysique fougueuse, insatiables péchés. Souvent, au détour d'une phrase, au tournant d'une page, on se demande si l'aventure de la comtesse et du sculpteur n'est pas un prétexte pour nous montrer l'intérieur d'une maison, le

1. Cette sentence a été expliquée dans le Jardin d^Epicure, p. 122 : « L'Ironie et la Pitié sont deux bonnes conseillères^ l'une, en souriant, nous rend la vie aimable; l'autre, qui pleure, nous la rend sacrée. L'Ironie que j'invoque n'est point cruelle. Elle ne raille ni l'amour ni la beauté. Elle est douce et bienveillante. Son rire calme la colère, et c'est elle qui nous enseigne à nous moquer des méchants et des sots, que nous pourrions, sans elle, avoir la faiblesse de haïr. »

fond d'un cœur, les tares d'une société, les épisodes d'une décadence. Par endroits, quelle verve douce et terrible! Le chapitre XXXI, où l'on voit des politiciens former un ministère, est une excellente caricature.

Somme toute, lorsqu'on ferme ce volume à la fois si plein et si décevant, on demeure déconcerté. Qu'est cela? Est-ce un album de photographies? un recueil de pochades? un paquet d'épigrammes? un fagot d'épines dissimulé sous les fleurs d'une incomparable rhétorique? un nouveau document pour les dossiers du docteur Nordau? On dirait, parfois, une revue de fin d'année. Ces phrases, pailletées comme un costume de théâtre, fourmillent d'allusions, débordent d'actualité. L'anarchie, saint François d'Assise, Napoléon, la déconfiture du radicalisme, la question juive, Tolstoï, l'esprit nouveau, toutes nos terreurs, toutes nos manies, toutes nos témérités, défilent dans ce panorama bariolé avec une précision qui instruira et qui tourmentera nos descendants. C'est, par endroits, le roman mondain dans toute sa grâce, dans toute son indiscrétion. C'est un mélange d'esthétique et de volupté, de christianisme et de paganisme. On y respire un parfum de jardins et de chapelles, avec une forte odeur de balais rôtis. Parfois, c'est le sombre poème de la chair esclave, aveugle, sourde, meurtrie, emportée dans le flot des êtres, sans

savoir où elle va... C*est Tœuvre d'un observateur, d'un poète, d'un voyageur, d'un savant, d'un philosophe. Est-ce le roman d'un romancier? Qu'importe? c'est si bien écrit! Savez-vous qu'il n'y a que deux ou trois personnes capables d'écrire avec cette grâce, cette souplesse, cette magie à laquelle on craint de se livrer, tant la séduction en est irrésistible et dangereuse? Et encore, toute réflexion faite, je crois bien que M. Anatole France est seul de son espèce. Les fées l'ont gâté.

L'auteur du Lys rouge est un sorcier, un nécromant. Il réussit, par des maléfices dont il possède le secret, à ranimer d'un semblant de vie des âmes qui sont mortes. Il pare de prestiges souverains des fantoches et des fantômes. Pourquoi consacre-t-il son temps, son talent, sa peine à renouer des ficelles de polichinelles cassés? Après le Crime de Sylvestre Bonnard, après le Livre de mon amiy on attendait de sa fertile et riante fantaisie quelque invention où il y eût moins d'ironie et plus de pitié. La contrée où s'est attardé, cette fois, le biographe de Jérôme Coignard est maintenant connue. Les sleepings, les mails, les five o'clock n'ont plus de mystères pour nous. S'il y pousse des vices nouveaux, les spécialistes sauront bien nous les décrire en détail. Nous sommes las des mondains et des mondaines qui disent et font toujours la même chose. Nous sommes fatigués

de ces histoires d'amour, où le cœur n'est pour rien. Qu'on nous montre, au lieu des petitesses de la « grande vie », de petites vies et de grandes âmes. Ah! qui nous rendra le roman qui allège le poids du jour, le rêve qui éblouit, l'illusion plus réelle que la réalité, la chanson qui berce la misère humaine, le beau livre d'images qui fait pleurer et qui console?

M. Anatole France aurait dû vivre à Florence, au temps où Laurent le Magnifique comblait de ses bienfaits les poètes, les sculpteurs et les peintres. Là-bas on voyait souvent des hommes et des femmes se promener sur les places publiques, ou se réunir autour d'un repas frugal, en dissertant harmonieusement sur les plus graves problèmes de la philosophie. C'était le bon temps. Les gouvernements étaient doux pour les artistes. Le pouvoir favorisait sans honte les hommes bien nés qui aiment mieux être oisifs que méchants. Les moralistes et les professeurs étaient heureux. La reconnaissance publique honorait ceux qui apportent au monde, disgracieux et discordant, un peu de musique et de beauté. La Toscane était le paradis des poètes. On y célébrait, en sonnets d'amour, le sourire des jeunes filles et les magnificences de l'univers. Les vieillards, comme les jeunes gens, oubliaient de dormir en écoutant des contes. Le Décaméron

fut, là-bas, le bréviaire des gentils esprits. Même au plus fort des calamités publiques, ce peuple de Florence gardait sa gaîté naturelle et son gracieux génie : ingegnoso e piacevole molto, La douleur même, dans ce pays, prenait un air sensuel, caressant, naïvement immoral.

Un jour, Machiavel alla faire sa prière à Téglise de Santa-Groce. C'était au temps où la peste ravageait la ville et où les fossoyeurs dansaient en revenant des enterrements. Il vit devant le maître-autel une jeune fille très belle, dont les yeux étaient étincelants, et dont la chevelure était dénouée.

— Que fais-tu là, ma fille? lui dit-il avec bonté.

— Ce que je fais? répondit-elle. Je pleure mon amant. J'ai perdu toute ma joie, et je ne puis mourir. Oh! avec quel plaisir je l'ai serré jadis dans mes bras si heureux ! Avec quelle tendresse je regardais ses yeux si beaux, si câlins! Quelle douceur de poser mes lèvres ardentes sur sa bouche qui sentait bon comme une fleur! Quelle volupté je sentais à presser mes seins enflammés contre sa poitrine si blanche et si jeune !

Machiavel, qui était diplomate, donna quelques conseils à cette jeune fille. Puis il s'en alla.

M. Anatole France, qui est, avant tout, artiste et philosophe, eût admiré cette passion effrénée, cette éloquente déraison. L'auteur du Lys rouge est toscan. Du moins il l'est en ce moment. C'est

sa plus récente incarnatioB. Il eût aimé à vivre dans ce monde mobile, passionné et délicat. Je ne sais pourquoi le hasard l'a fait naître dans notre démocratie grise, parmi les citoyens d'une république peu athénienne où tout le monde apprend à lire et où personne bientôt ne lira plus. Je le vois très bien, sous les sapins des Gamaldules ou sous les cyprès de Fiesole, assis sur la pelouse au coucher du soleil et offrant à ses amis, avec des fleurs fraîchement cueillies, les dernières fantaisies de son imagination toujours jeune : le Puits de Sainte-Claire, le Jardin d'Épicure.

M. Anatole France était à Sienne au printemps dernier. C'est une cité noble et pauvre, de grande mine, de vie chétive, de silence religieux. Elle est majestueuse et usée, comme ces manteaux dont les nobles, en Italie, couvrent leur dénuement. Elle possède d'admirables tableaux, où l'attrait de la dévotion s'associe à un certain relent de perversité. Le visage de sainte Catherine fut peint, dans la cathédrale de Sienne, par un excellent artiste qui, à cause de ses mœurs, avait été surnommé le Sodoma... A une demilieue de la ville, sur le flanc d'une colline, on rencontre un puits fort ancien qui, ayant été illustré jadis par un miracle dû à l'intercession de sainte Claire, porte maintenant le nom de cette sainte, laquelle fut, comme on sait, la pré-

férée de saint François d'Assise. Au puits de Sainte-Claire, sous les étoiles de la nuit transparente, Fauteur du Jardin d'Épicure rencontra un aimable cordelier, le R. P. Adone Doni. Oh! les jolies histoires que racontait ce père, assis sur la margelle de ce puits! On ne voit, dans ces contes, que frères mineurs, perdus en félicités divines, chapes d'or et saints évoques, doctrine et fantaisie, ermitages coquets où flotte une odeur de sainteté. C'est un mélange savoureux de saint Bonaventure et de l'abbé de Brantôme. L'érudition du révérend père est prodigieuse. Il a découvert, parmi les capucins de saint François, un ancêtre de Napoléon Bonaparte. Il croit fermement que l'empereur a dû aux prières de ce bienheureux ses plus fameuses victoires. Quoi d'étonnant à cela? Fra Bonaventura Buonaparte s'infligeait les jeûnes les plus durs, s'imposait des silences d'une année entière, s'agenouillait si souvent que ses genoux en étaient calleux. Ces privations méritaient bien, à quelques siècles de distance, les succès de Montenotte, de Lodi, de Millesimo et du dix-huit Brumaire...

De tous ces récits, qui seront le bréviaire des âmes délicates et un peu troublées, on voit sortir, comme des traits de lumière, quelques grandes vérités. On reconnaît, après avoir lu les aventures du saint homme Giovanni, que la simplicité des innocents est d'un plus haut prix que la

science des habiles. Saint Satyre est un peu païen. Buffalmacco est un peu joyeux. La dame de Vérone est une amoureuse assez diabolique. Mais il y a, dans cet évangile profane, un si subtil parfum de dévotion franciscaine! M. Emile Gebhart qui est, lui aussi, un très bon apôtre, doit être, in petto, jaloux de ces délicieuses chasubleries.

Je voudrais dire plus longuement toutes les voluptés que m'a procurées cette piété curieuse de M. Anatole France. A mesure que Fauteur de Thaïs s'engage plus avant dans les délices ecclésiastiques, sa plume devient plus caressante et, s'il est possible, plus adroite. Sa phrase a des blandices qui chatouillent, des audaces cajoleuses où l'on se pâme. Son style est calme et sensuel, exact et câlin, précis et vague, respectueux et très impie. Et je renonce à le définir.

Le Jardin d'Épicure! Quel joli titre! L'auteur des Noces corinthiennes sait donner à ses œuvres exquises des noms ironiques et charmants. Ici, le titre est expliqué par une phrase empruntée à un prélat décadent et par des strophes prises dans l'anthologie d'un poète universitaire :

Il acheta un beau jardin qu'il cultivoit lui-même. C'est là où il établit son école; il menoit une vie douce et agréable avec ses disciples qu'il enseignoit en se promenant et en travaillant... 11 étoit doux et affable à tout le monde... Il croyoit qu'il n'y a rien de plus noble ^ufe de s'appliquer à la philosophie. .' : : . -

Ensuite, on lit deux quatrains :

Que n'avons-nous connu vos caresses légères, souffles embaumés de l'anlique jardin, brises de Cécrops, divines messagères, Vous qui tentiez jadis le poète latin!

C'est de là que nos yeux, dans un calme sourire, Auraient pu voir au loin les erreurs des mortels, L'ambition, l'amour égaux en leur délire, Et l'inutile encens brûlé sur les autels.

Cette prose de Fénelon *, ces vers de M. le professeur Frédéric Plessis sont, en effet, le frontispice qui convenait le mieux à ce livre de philosophie élégante, un peu ecclésiastique et très docte.

M. Anatole France, qui est érudit avec délices, ne peut quitter, même lorsqu'il brise des idoles, le ton discret, le verbe persuasif et la douceur onctueuse des confesseurs. Epicure est son

1. M. Henri Ghaniavoine a fait remarquer, dans le Journal des Débals du 1 décembre 1895 (édition rose), que M. Anatole France a eu tort d'attribuer à l'archevêque de Cambrai V Abrégé de la vie des plus illustres philosophes^ d'où est extraite la phrase précitée.

« Cet ouvrage, dit M. Chantavoine, doit être d'un M. Rotrou. Fénelon le vit, l'annota peut-être, mais ne l'écrivit point. Attribué à « l'illustre auteur du Télémaque » par le libraire Ëstienne qui voyait là une petite opération de librairie, il fut énergiquement désavoué, par Ramsai d'abord, au nom des parents et des amis de Monsieur de Cambrai, dans deux lettres fort vives, l'une à MM. les journalistes de Paris (29 avril 1726), l'autre à M. l'abbé Bignon, bibliothécaire du roi (24 janvier i727), puis par le propre neveu de Fénelon, M. le marquis de Fénelon. ambassadeur en Hollande, et enfin par l'abbé Bourgeois lui-même, chanoine de Laval, principal du collège de Dreux. qiii'jsç çepentit d'en avoir soutenu un moment l'authenticité. •

maître. Mais Epicure, pour dicter de si jolies sentences au biographe de Tabbé Jérôme Goignard, a pris un costume fort imprévu. Ce n'est plus cet Epicure que chantait Lucrèce, ce révélateur de la Nature des choses, cet apôtre intransigeant et fougueux, ce réformateur anticlérical, qui criait sur les toits : « Ni Dieu ni maître! » Ce n'est pas non plus TEpicure d'Horace. J'imagine que M. Anatole France n'aimerait pas être comparé à l'ami de Mécène, à ce Désaugiers latin que les programmes classiques s'obstinent à mettre, par un sacrilège effroyable, à côté du divin Virgile. Non, c'est un Epicure nouveau, très moderne, indulgent aux récentes trouvailles delà mode, initié, sans ferveur, aux mystères de la science contemporaine, très écouté dans les salons littéraires, mêlé au siècle, nullement disposé, comme les moralistes d'autrefois, à se retirer dans une forêt, loin des hommes. S'il est dans un jardin, ce n'est pas pour longtemps.

Raison de plus pour l'y suivre et pour écouter attentivement ce qu'il dit.

Il parle si bien! Goûtez ceci, ô femmes :

Le christianisme a beaucoup fait pour Tamour en en faisant un péché. Il exclut la femme du sacerdoce. Il la redoute! Il montre combien elle est dangereuse. Il répète avec VEcclésiaste : c Les bras de la femme sont semblables aux filets des chasseurs, laqueus venatorum, » Il nous avertit de ne point mettre notre espoir en elle. Mais, par

la crainte qu'il en fait paraître, il la rend puissante et redoutable.

L'orgueil de la femme s'accommode des précautions que l'Église prend contre elle. Quand le pauvre saint Antoine lui crie : « Va-t'en, bête! » cet effroi la flatte. Elle est ravie d'être plus dangereuse qu'elle ne l'eût soupçonné.

Pour faire de vous, mes sœurs, la terrible merveille que vous êtes aujourd'hui, pour devenir la cause indifférente et souveraine des sacrifices et des crimes, il vous a fallu deux choses : la civilisation qui vous donna des voiles et la religion qui vous donna des scrupules. Depuis lors, c'est parfait : vous êtes un secret et vous êtes un péché.

Saint Jérôme se livrait en vain aux jeûnes et aux prières; vous emplissiez d'illusions sa vie dont il vous avait chassées. Voilà la puissance de la femme sur un saint. Je doute qu'elle soit aussi grande sur un habitué de Moulin-Rouge.

Le docteur aimable qui a répandu sa pensée au Jardin d'Epicure est prêt sur tous les sujets. Il n'est personne ici-bas qui ne puisse profiter de ses discours et de ses avertissements. Mais c'est surtout aux gens du monde que s'adressent ses précieux propos. Je regrette que l'éditeur Calmann Lévy n'ait pas imprimé ce bréviaire incomparable sur le satin et la soie, ou du moins sur un joli papier, de petit format, afin que les personnes raffinées pussent y poser leurs yeux sans craindre l'injure d'une typographie trop fautive ou la gêne d'une excessive dimension. Il faudrait pouvoir emporter ce livre avec soi partout : en voiture, aux bains de mer, au patinage, au tennis,

au bal, au cercle. On y trouve des maximes pour toutes les circonstances de la vie.

Les clubmen se plairont aux réflexions ingénieuses que le jeu suggère au sage. En lisant ces considérations sur « Fart de ramasser en un seul instant les émotions éparses dans une lente existence », sur le jeu, « corps à corps avec le destin, combat de Jacob avec Tange, pacte du docteur Faust avec le diable », peut-être diront-ils, comme Socrate à propos de Platon : « Que de choses cet homme nous fait dire auxquelles nous n'avions jamais pensé! » Mais ils inclineront la tête en signe d'assentiment, lorsqu'ils entendront cette maxime :

Le jeu a des ongles de diamant; il est terrible, il donne, quand il lui plait, la misère et la honte; c'est pourquoi on l'adore.

L'attrait du danger est au fond de toutes les grandes passions. Il n'y a pas de volupté sans vertige. Le plaisir mêlé de peur enivre. Le jeu est muet, aveugle et sourd. Il peut tout. C'est un dieu. Ceux qu'il dépouille cruellement .en imputent la faute à eux-mêmes, non à lui. c J'ai mal joué >, disent-ils. Ils s'accusent et ne blasphèment pas.

C'est à petites gorgées, lentement, en savourant chaque goutte, qu'il faut puiser à la source de gaie science où nous convie, cette fois, l'auteur •de la Rôtisserie de la reine Pédauque. On hésite à wtourner les pages. On voudrait s'arrêter partout, pour se réjouir ou pour s'indigner. Un métaphy-

sicien convaincu se fâchera s'il lit cette impertinence :

L'esthétique ne repose sur rien de solide. C'est un château en l'air.

Pour fonder la critique, on parle de tradition et de consentement universel. Il n'y en a pas.

Un système comme celui de Kant ou de Hegel ne diffère pas essentiellement de ces réussites par lesquelles les femmes trompent, avec des cartes, l'ennui de vivre.

Songez-y, un métaphysicien n'a, pour constituer le système du monde, que le cri perfectionné des singes et des chiens. Ce qu'il appelle spéculation profonde et méthode transcendante, c'est de mettre bout à bout, dans un ordre arbitraire, les onomatopées qui criaient la faim, la peur et l'amour dans les forêts primitives et auxquelles se sont attachées peu à peu des significations qu'on croit abstraites, quand elles sont seulement relâchées.

Un puritain commettra le péché de colère en lisant cet axiome et ce qui suit :

Il n'y a pas d'éthique... Je ne sens pas en moi l'étoffe d'un dieu, si petit qu'il soit.

Ma faiblesse m'est chère. Je tiens à mon imperfection comme à ma raison d'être.

Ceci me paraît être le dernier terme d'un scepticisme stupéfiant :

C'est une grande niaiserie que le connais-toi toi-même de la philosophie grecque. Nous ne connaissons jamais ni nous ni autrui.

Et ceci est d'un renanisme par trop déformé :

C'est faire un abus vraiment inique de lintelligence que de l'employer à la recherche de la vérité.

Que dira un historien, si ses yeux tombent sur ce propos :

Y a-t-il une histoire impartiale? Et qu'est-ce que l'histoire? La représentation écrite des événements passés. Mais qu'est-ce qu'un événement?... L'histoire n'est pas une science, c'est un art.

Dans la nuit où nous sommes tous, le sage se cogne au mur, tandis que l'ignorant reste tranquillement au milieu de la chambre.

Quelques membres de l'Institut seront scandalisés par cette cruelle sentence :

Les vieillards tiennent beaucoup trop à leurs idées. C'est pourquoi les naturels des îles Fidji tuent leurs parents .quand ils sont vieux. Ils facilitent ainsi l'évolution, tandis que nous en retardons la marche en faisant des académies.

Les vieux poètes qui ont marqué dans quelque changement poétique ne veulent plus qu'on change rien. Poète, sénateur ou cordonnier, on se résigne mal à n'être pas la fin définitive des mondes et la raison suprême de l'univers.

Les personnes qui s'obstinent à rêver une régénération sociale et l'allégement de toutes les misères seront choquées de la façon dont le nouveau disciple d'Epicure se résigne aux imperfections de l'univers. Exemple :

Le mal est nécessaire. S'il n'existait pas, le bien n'existerait pas non plus. Le mal est l'unique raison d'être du bien. Que serait le courage loin du péril et la pitié sans la douleur? Que deviendraient le dévouement et le sacrifice

au milieu du bonheur universel? C'est grâce au mal et à la souffrance que la terre peut être habitée et que la vie vaut la peine d'être vécue. Aussi ne faut-il pas trop se plaindre du diable. C'est un grand artiste et un grand savant... A chaque vice qu'on détruit correspondait une vertu qui périt avec lui.

Et donc, ne soyons pas irrités contre la malveillance du Démiurge. Ne lançons pas contre le ciel les Blasphèmes de M. Jean Richepin. Pardonnons aux femmes laides, et remercions ces bonnes créatures de jouer, pour aviver nos plaisirs, le rôle ingrat de repoussoirs. Bénissons Macbeth, Troppmann et Chopart dit TAimable.

Leur scélératesse nous fait mieux comprendre la vertu d'un Marc-Aurèle, d'un Paul Desjardins, et d'un Raoul Allier. Dansons avec reconnaissance sur le volcan où le sort nous a jetés. La crainte de l'éruption finale nous fera mieux sentir le charme des sursis qui nous sont accordés. Un condamné à mort, dans sa cellule, vit dix fois plus que celui qui compte avec sécurité sur le déjeuner du lendemain. Son existence gagne en intensité, comme disent les savants, ce qu'elle perd en étendue.

Poursuivons cette lecture. Ce livre de morale capiteuse est un peu grisant. C'est un élixir concentré. Pris en petite quantité, il communique aux sens une ébriété douce et inoffensive. Telle de ces phrases est une pilule dorée, qui excite. Cette sagesse est délicieuse. Il faut pour-

tant s'en méfier, comme des injections de morphine.

Il y a, dans le jardin d'Epicure, des coins de charmille et des myrtes élyséens où les ombres des morts les plus illustres dissertent en bon français sur toute sorte de questions. On y entend les conversations les plus divertissantes. Les figures les plus disparates s'y donnent rendezvous. M. Anatole France se plaît dans la faible et douce lumière de cette retraite. Il a rencontré là l'ingénieux Ulysse qui lui a exposé son « état d'âme ». Puis, d'autres personnages sont venus, impalpables, légers, semblables aux nuages et à la fumée, mais fort éloquents. Rien de plus vivant que ce dialogue des morts. Platon, ouvrant la bouche pour démontrer que les femmes n'ont que deux âmes, est immédiatement réfuté par un père du concile de Mâcon. Origène, saint Augustin, Hegel et Schopenhauer proposent leurs opinions qui sont jugées saugrenues. Un Polynésien déclare que l'âme est un souffle et qu'au moment d'expirer il s'est pincé le nez pour retenir son âme; mais le pauvre homme n'a pas serré avec assez de force, et son âme lui a échappé. Une Floridienne, morte en couches, confirme le témoignage de ce Polynésien. Bossuet s'avance et prononce quelques aphorismes solennels. Un Esquimau réplique. Cicéron et Victor Cousin sont à peu près du même avis sur l'immortalité de l'âme

et sur la vie future. Mais un bouddhiste chinois les stupéfie par Fentêtement étrange avec lequel il refuse de raisonner sa foi. Pyrrhon pose des questions. Claude Bernard y répond en peu de mots. Et le bon Epicure, parlant le dernier (c'est son droit, puisqu'il est dans son jardin) résume la discussion :

« Aristote, dit-il, Tâme est périssable et sujette à la mort. Chères ombres , attendez patiemment dans ces jardins le temps où vous perdrez tout à fait, avec la volonté cruelle de vivre, la vie elle-même et ses misères. Reposezvous par avance dans la paix que rien ne trouble. »

Bref, jamais le talent de M. Anatole France n'a été plus caressant ni plus hardi. Il touche à tout avec une délicatesse bien irrévérente. Jamais son impiété n'a été plus élégante ni sa malice plus coquette. Il y a, dans ce jardin, comme une odeur diabolique et, dans les allées, sur le sable, la trace fréquente d'un pied fourchu. N'entrez pas là, si vous tenez à votre salut éternel... Après tout, si vous entrez, vous ne serez pas trop à plaindre : vous ferez connaissance avec le diable du logis, et vous entendrez, jusqu'à la consommation des siècles, sa prose jolie, claire, chantante. Je ne sais si les harpes et les violes des anges, au paradis, sont aussi plaisantes et mélodieuses. Le cantique des bienheure'ix doit être

monotone, à la longue. Les discours de M. Anatole France sont variés, et, d'ailleurs, Tenfer où il nous convie est pavé de bonnes intentions.

Il y a, en effet, deux ou trois sermons dans ce recueil de libres pensées. Je me ferais scrupule de ne point les rapporter. L'auteur nous recommande trois vertus théologales : l'inquiétude, l'ironie et la pitié. L'inquiétude (il faut entendre par ce mot une anxiété d'esprit et non pas une affreuse angoisse du cœur) nous délivrera des solutions trop précises, du positivisme, des catéchismes scolaires, de l'ennui. L'ironie nous sera une arme contre les méchants et les sots. La pitié, à condition de n'être point trop tyrannique ai agissante, nous inclinera aux indulgences souriantes qui font tout pardonner et qui font dire au sage : « A quoi bon vouloir changer le cours des choses? La vie est bonne. Couronnons nos fronts de guirlandes fleuries. »

Le sage supporte la vie; il arrive même jusqu'à l'aimer, parce qu'il a su découvrir les deux principales sources d'éternelle consolation. Oui, c'est folie que de maudire le destin. La science est vaine, la foi est un leurre, la philosophie est une farce de mauvais plaisants; mais notre lot n'est pas si mauvais, puisqu'on a içis à notre portée tout ce qu'il nous faut pour passer agréablement les quelques jours d'existence terrestre qui nous sont imposés.

D'abord, les femmes. De tout temps elles ont embelli la terre et donné à ceux qui les aiment un avant-goùt du ciel. Aimons-les de toutes nos forces. Le temps que nous passons avec elles est bien employé. Ont-elles jamais été plus gracieuses, plus souveraines, plus divines que maintenant? Tandis que les hommes deviennent de plus en plus laids et s*accoutrent tristement de loques lugubres, les femmes, selon la juste remarque du philosophe Herbert Spencer, se plient à toutes les délicatesses de la civilisation sans rien perdre de leur beauté primitive. Elles sont la merveille du monde, le sel de la terre, la fleur de nos savantes cultures. Elles ont charmé, sans parures, Thomme des cavernes. Elles ensorcellent, vêtues et parées, Thomme des salons. Toujours les mêmes, toujours diverses, également douces et consolatrices, même lorsqu'elles deviennent doctoresses ou pédagogues, elles sont les infirmières par qui nos maux sont embaumés et endormis.

Si Ton se livrait trop exclusivement aux femmes, on s'exposerait peut-être à de fâcheux périls. Heureusement, il y a un refuge toujours ouvert à nos satiétés et à nos lassitudes : TArt. Il est faux de dire que les livres de M. Anatole France sont irréligieux. Je ne connais pas un écrivain qui soit plus dévot à la religion de la beauté. Oh! qu'il est loin de nous par ce vif élan de piété pour

des autels abolis! Combien il est voisin de la Renaissance, contemporain des siècles heureux où les veux des hommes s'arrêtaient sur les reflets que projette en nos œuvres périssables la bienfaisante clarté du jour! Avec quelle sensualité il parle des mots, des lignes, des couleurs! Est-ce pour nous qu'il dit tout cela, ou bien pour Buffalmaco, pour Fra Filippo Lippi, et ses autres amis de Florence? Nous sommes peut-être trop vieux, trop lourds, trop vilains, trop malheureux et trop instruits pour comprendre. Cela est fait pour des gens qui n'avaient pas d'examens à préparer, dé carrière à poursuivre, de question sociale à résoudre, qui ne frissonnaient pas devant l'énigme de la Justice blessée et du Malheur immérité. N'importe! Lisez ce florilège de maximes morales, et mettez-le dans votre bibliothèque, loin d'Epictète et de Pascal, tout près de Bonaventure Despériers et de Montaigne.

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