‹ La vie et les livres: (2. sér.)Chapitre 24 sur 30 · L APOCALYPSE DE M. HUYSMANS · texte numérisé non relu

L APOCALYPSE DE M. HUYSMANS

En ce temps-là, M. Joris-Karl Huysmans fréquentait les cénacles littéraires et les lieux où Ton s'amuse. Il célébrait le péché en une prose friande et goulue. Au dire de M. Zola, c'était un des hommes les plus aptes à voir. Il aimait (c'est son ami M. Georges Rodenbach qui le déclare) a Todeur du péché ». Il notait (c'est toujours M. Rodenbach qui parle) « les relents coupables de la femme, tout ce qui monte faisandé et blet de la grande ville... » Et M. Rodenbach ajoute : « Car le péché est surtout odeur. »

Puis il écrivit A RebourSy qui est l'œuvre la plus perverse de ce siècle. Mais il y avait là, paraît-il, un gage de rédemption. Du moins, c'est M. Rodenbach qui l'affirme : « A la fin, Des

Esseintes, courbaturé de trop coupables délices, tombait à genoux; et, au-dessus des fards, des tableaux pervers, des lits défaits, une prière clôturait l'œuvre et s'envolait, oiseau blanc, dans le blanc de la page finale. »

Il écrivit Là-Bas, roman sacrilège, qui me rendrait fou, si j'étais dévot. C'était une nouvelle étape vers la conversion.

En effet, voici un volume, intitulé En route. Ceci, c'est un roman religieux. On s'en aperçoit tout de suite, dès les premières lignes de la première page :

C'était pendant la première semaine de novembre, la semaine où se célèbre l'octave des morts. Durtal entra, le soir, à huit heures, à Saint-Sulpice. 11 fréquentait volontiers cette église, parce que la maitrise y était exercée et qu'il pouvait, loin des foules, s'y trier en paix. L'horreur de cette nef, voûtée de pesants berceaux, disparaissait avec la nuit; les bas-côtés étaient souvent déserts, les lampes peu nombreuses éclairaient mal ; on pouvait se pouiller l'âme sans être vu ; l'on était chez soi.

Durtal s'assit derrière le maitre-autel, à gauche, dans la travée qui longe la rue de Saint-Sulpice; les réverbères de l'orgue de chœur s'allumèrent au loin ; dans la nef presque vide, un ecclésiastique parlait en chaire. Il reconnut à la vaseline de son débit, à la graisse de son accent, un prêtre solidement nourri, qui versait, d'habitude, sur ses auditeurs les moins omises des rengainés.

Pourquoi sont- ils si dénués d'éloquence ? se disait Durtal. J'ai eu la curiosité d'en écouter un grand nombre, et tous se valent. Seul, le son de la voix diffère. Suivant leur tempérament, les uns l'ont macéré dans le vinaigre et les autres l'ont mariné dans l'huile. Un mélange habile n'a

jamais lieu. Et il se rappelait des orateurs choyés comme des ténors, Monsabré, Didon, ces Coquelin d'Église et, plus bas encore que ces produits du Conservatoire catholique, la belliqueuse mazette qu'est l'abbé d'IIulst.

Le lecteur ingénu, qui ne connaît pas la biographie des Sœurs Vaiardy qui n'a été ni troublé par les fantaisies d'A Rebours, ni terrifié par les diableries de Là-Bas, sera peut-être surpris, au premier abord, par ce style irrespectueux. Ces métaphores, tirées de la vaseline et de la graisse, sont faites pour offenser le goût des personnes délicates. Je vois d'ici, quelques nez de puristes s éloignant, avec scandale, de ces phrases qui (soit dit sans mauvaise plaisanterie) sentent rhuile. D'autant plus que M. Huysmans récidive avec une âpre et sombre application. Que dirait M. Suard s'il lisait ceci : « La plupart des maîtrises se plaisent à simuler les borborygmes qui gargouillent dans les conduites d'eau... » Et ceci ; « Du purin qui fétide, des gaz qui émigrent, de la viande qui tourne, c'est tout ce qui reste.,. » Ceci encore : « L'Église sait pourtant que la charogne du riche purule autant que celle du pauvre et que son âme pue davantage. » Je note des a basses solidement bétonnées, remontant de leur puits de vigoureux sons » ; des vitraux « qui ont été réparés par de vrais gnaffs ». Je vois qu'à Notre-Dame « la voix des enfants de chœur casse à tous coups, tandis que graillonne l'âge avancé

des basses » . L'auteur s'indigne contre la « bondieusarderie qui s'épand le long de la rue de Saint-Sulpice ». Il s'irrite contre les prêtres « qui versent à plein bol leur bouillon de veau pieux ». Il nous apprend que Durtal, son héros, veut se passer l'âme « au chlore des prières, au sublimé des sacrements ». Il observe que le clergé séculier, « écrémé » par les missionnaires qui sont « la fleur du panier des âmes », ne peut plus être que « le lait allongé, la lavasse des séminaires ». Tout cela, c'est la rhétorique outrancière du vieil homme qui écrivait Sac au dos, sous l'inspiration de M. Emile Zola, pendant les soirées de Médan. M. Huysmans se transporte dans les églises avec son attirail d'expressions « artistes ». C'est une conversion et c'est un déménagement. Mais c'est aussi le dernier relent du naturalisme renié. Car les temps sont venus et le schisme est accompli. M. Huysmans, dont l'œil, tant loué par l'auteur de Pot-Bouille, aimait à se poser sur le grouillement de la matière, M. Huysmans ne rêve plus que musique d'église, blancheurs de cierge, saveurs d'hostie, odeur de sainteté. Il rejoint, dans l'ombre des piliers et dans le jour gris des sacristies, les pères de l'Eglise moderne, ce concile que préside quelquefois l'abbé de Thélème, et où les dévots de saint François d'Assise, Emile Gebhart, Anatole France, Lauiient Tailhade, Paul Verlaine, Albin Valabrègue,

Georges Rodenbach, les uns gais, les autres tristes, se plaisent aux propos alternés. L'auteur, assagi, du Drageoir aux épices doit obtenir une stalle dans ce décaméron mystique. Mais il y apporte son humeur particulière et un langage qui n'appartient qu'à lui.

Déjà, le héros à' A Rebours, l'ineffable Des Esseintes avait un goût immodéré pour les chasubies. Il en mettait partout. Durtal, en suivant la même route, va plus loin. D'artiste bibelotier, curieux et pervers, il devient soudain catéchumène. On fait son salut comme on peut. C'est par la musique sacrée, par le plain-chant, que Durtal a été ramené dans le troupeau des justes. Une esthétique orgueilleuse l'a prosterné au pied des autels. Une station à Saint-Sulpice pendant l'octave des morts, une fidèle assiduité aux offices de Saint-Séverin, et le voilà sur le chemin de la perfection. Les voies du Seigneur sont impénétrables.

Les connaissances de Durtal sur les origines et sur l'évolution de la musique sacrée sont infinies. Il a tout lu, tout exploré. Il nous fait part de toutes ses lectures, de toutes ses découvertes. C'est la coutume des héros de M. Huvsmans. Rappelez-vous Des Esseintes et ses prodigieuses dissertations sur la décadence latine.

Durtal, lui, connaît particulièrement Josquin de Près, maître de chapelle du roi Louis XII. Il

compare Frangipani à Thomas de Celano. Il ahurit le lecteur par de copieux commentaires où Palestrina, Orlando Lassus, Haendel, Bach, Haydn, Lesueur, Wagner, Berlioz, César Franck sont examinés, jugés et ordinairement condamnés. Car ce pénitent n'a point d'indulgence. Il déteste, de toutes les forces de son âme, ceux qui ont péché contre la musique et qui, comme le chien de l'Ecriture, sont retournés à leur vomissement. Il a, pour Gounod, des paroles amères et pour Benjamin Godard des regards mauvais. Ses notes sur les diverses maîtrises du diocèse de Paris pourraient servir de contribution à un Baedeker grincheux. C'est précis, détaillé, impitoyable. L'ironie sombre de Durtal signale tous les solécismes, tous les pataquès, tous les couacs. Avis à l'autorité ecclésiastique : la Madeleine est un temple hideux où l'on enterre de vieux banquiers en jouant des marches héroïques; — à Saint-Germain-des-Prés, le « clergé est d'une laideur spéciale, presque inquiétante, et la maîtrise est infâme, vrais ramas de gâtesauces, d'enfants qui crachent de la vinaigrette, et de vieux chantres qui mitonnent, dans le fond de leur gorge, une bouillie de sons » ; — Sainte- Clotilde est « un bal d'airs profanes, un sabbat mondain » ; — Notre-Dame-des-Victoires, qui fut, au temps de la Révolution, une Bourse, « est laide à faire pleurer, prétentieuse, baroque, et ses

chantres barattent une margarine de sons vraiment rance »; — à Saint-Thomas-d*Aquin, les litanies de la Vierge sont adaptées à un air de menuet; — ailleurs, « on beugle le Tantum ergo sur Tair national autrichien ». Presque tous les sanctuaires sont profanés par des fredons de cafésconcerts. Presque partout la routine machinale a tué Tâme des liturgies et aboli le sens divin des hymnes. « L'organiste songe à ses ennuis pendant qu'il joue; Thomme qui pompe Tair et le refoule dans les tuyaux pense au demi-setier qui tarira ses sueurs; les ténors et les basses soignent leurs effets; la bedaudaille suppute les fonds que rapporte la messe, et le prêtre, pressé par Theure du repas, expédie Toffice. » Oh! qui nous rendra la pureté céleste, la blancheur immatérielle du plain-chant? A Saint-Séverin parfois, dans cette église ancienne qui ennoblit par sa présence un quartier de malfaiteurs et de flUes, on retrouve quelque chose qui vient du passé, un arôme de bonne solitude, la myrrhe et le cinname qui grisent les misérables, en les enveloppant d'oubli... Ainsi de suite, pendant des pages et des pages. Ce premier chapitre, un peu long, bariolé de locutions cocasses et drôles, tout constellé et bruissant de joailleries raffinées et dures, expose comment Tâme de Durtal rôda autour de l'Eglise catholique romaine, sans avoir le courage d'entrer.

Cette âme ne ressemble pas à celle de saint Vincent de Paul. C'est une âme faisandée et fourbue. Durtal a passé la quarantaine. C'est un artiste fatigué, un dilettante repu, un écrivain soûl de phraséologie. Le culte des mots, le mépris des préjugés, la superstition du satanisme baudelairien, une tendance maladive a se mysti* fler soi-même, la recherche trop aiguë des sensations, l'amour exclusif de la chose écrite, un célibat trop prolongé, les plaisirs solitaires de la rêverie et l'abus de l'excitation cérébrale ont fait de cet homme le type du parfait « gendelettre », du monstre littéraire^ de l'hydrocéphale où aboutit, de bâtardise en bâtardise, la lignée de Gautier et de Flaubert.

Pendant vingt ans, il a vécu plume en main, devant des rames de papier qu'il noircissait. Forcené et fiévreux, il s'acharnait sur le vocabulaire, peinant avec une farouche sincérité pour tordre les substantifs en spirales nouvelles, pour allonger les adjectifs en pointes lancinantes, pour faire rutiler et corusquer les verbes, pour assister aux pâmoisons d'une épithète et à l'agonie d'une interjection. Voulant abasourdir ses contemporains par d'incessantes trouvailles, il se fit lexicographe, pédant, chasseur de virgules, gratteur de manuscrits, déterreur de vieux bouquins. Les mots déchaînés sortaient, la nuit, de Larousse, de Du Cange, de Gazier, tourbillonnaient autour

de sa couche, hantaient, comme chauves-souris, goules, stryges et vampires, ses cauchemars de rhéteur surexcité. Vocables difformes, phrases cornues, grimoires fous, majuscules inventées par des moines en délire, discours incohérents, figures estropiées, et apodes (telles,, les larves obsédantes d'Odilon Redon), le poursuivaient comme des yeux sortis de l'ombre et luisants de maléfices... La litlératurite (maladie spéciale qui consiste principalement à séparer de la réalité vivante les mots qui en sont les signes) tenaillait son cerveau, courbaturait ses reins, mettait sur ses yeux une fantasmagorie de verres multicolores, rongeait ses moelles, rendait ses genoux aussi faibles que ceux des princes mérovingiens à qui des rois méchants firent couper les tendons des jarrets. Parfois, il avait de soudains réveils d'énergie, de brusques sursauts d'impatience. Alors, il manquait de respect à la langue française et faisait subir à la grammaire quelques menus outrages. Son horreur des chemins battus le jeta en des lieux où l'on a quelque répugnance à le suivre. Il mit résolument la main à la pâte. Cet. artiste délicat et rare fut un des travailleurs les plus souterrains de l'équipe naturaliste. Cet anémique, ce nerveux, ce pâle voulut se donner pour un sanguin et tonitrua consciencieusement des clameurs incongrues. Il se grisa de saletés. Bien qu'il ne fût pas plus mauvais qu'un autre, bien

qu'il fût meilleur que les puissants scribes dont il admirait le faste, bien que sa fantaisie et sa fierté fussent glorieusement inaptes à la réclame et au lucre, il consentit, lui qui avait le sens du mystère, à cataloguer soigneusement des ordures. Cet aristocrate s'amusa, dans sa quête des sensations inédites, à ramasser des bouts de cigare déjà mâchés. Gomme il y avait en lui un fonds de mysticisme héréditaire, son imagination s'égara vers les profanations, les messes noires des prêtres maudits, les sarabandes démoniaques, les profanations, les sacrilèges.

Durtal est revenu de Là-Bas avec le signe des damnés sur le front et il crie furieusement son remords. Ecoutez-le. On dirait, tour à tour, Job sur son fumier, Jérémie sur les montagnes, Ezéchiel chez les Assyriens :

... Je suis bien dégoûté de la vie, bien las de moi... J'ai le cœur racorni et fumé par les noces, je ne suis bon à rien... •

... L'ignorance mène au même résultat que la science...

... Ah! être terré dans un monastère, à Tabri des mufles, ne plus savoir si des livres paraissent, si des journaux s'impriment...

... Oh! ce que je voudrais m'en aller, être hors d'ici, à mille lieues de Paris je ne sais où, dans un cloître...

...Je me dégoûte...

... De quelque côté que l'on se tourne avec la femme, on souffre, car elle est le plus puissant engin de douleur que Dieu ait donné à l'homme.

... Je vais entrer dans un inconnu qui m'effraye; si seu«

lement les rumeurs de mes vices consentaient à se taire ; mais je les sens qui montent furieusement en moi.

... Si je m'aventurais dans une Trappe!... La seule œuvre propre de ma vie serait justement de faire un paquet de mon passé et de l'apporter, pour le désinfecter, dans un cloître...

... J'ai l'âme détraquée; dès que je veux prier, mes sens s'épandent au dehors, je ne puis me recueillir...

Mon âme est un mauvais lieu ; elle est sordide et mal famée; elle n'a aimé jusqu'ici que les perversions : elle a exigé de mon malheureux corps la dîme des délices illicites et des joies indues ; elle ne vaut pas cher, elle ne vaut rien...

... Quel symptôme d'un temps! Il faut que décidément la société soit bien immonde, pour que Dieu n'ait plus le droit de se montrer difficile, pour qu'il en soit réduit à se contenter, pour les ramener à lui, des gens comme moi !

... Je ne me suis pas confessé depuis mon enfance; j'ai mené depuis mon enfance une vie ignoble; j'ai commis toutes les débauches... j'ai fait tout... tout...

... Je me vomis.

C'est le cantique des lamentations i. Pauvre Durtal! Il a d'abord essayé d'exalter son repentir,

1. Il est indispensable de citer ici le témoignage des amis de M. Huysmans.

Dans une conférence, faite le 19 mars d895, dans la salle Sainte-Geneviève, 44, rue de Rennes, M. Pabbé Mugnier, second vicaire de Notre-Dame-des-Champs, a définitivement fixé un point d'histoire religieuse.

11 a d'abord déclaré qu'il n'est pas l'abbé Gévresin du roman ; mais il a ajouté qu'il connaît personnellement M. Huysmans et qu'il est en mesure d'affirmer que le romancier et son héros ne font qu'un, qu'il faut entendre comme étant de M. Huysmans toutes les pensées, tous les actes attribués à Durtal, et que l'auteur (VEn route s'est sincèrement converti, il y a trois ans, à la Trappe, s'est confessé, a communié, et est devenu un véritable catholique pratiquant.

Malgré certaines pages qu'il voudrait déchirer, M. l'abbé Mugnier a déclaré qu'il lisait ce livre avec respect, et il a

d'exaspérer sa contrition et d'apaiser sa peine en étudiant les livres troubles des mystiques. Son

comparé M. Huysmans aux convertis célèbiies : à saint Augustin, à Chateaubriand, à Lacordaire.

Analysant les origines de cette conversion, le conférencier en distingue trois, qui sont : 1° Fart catholique, la poésie des églises gothiques et du plain-chant, le « Génie du christianisme »; 2« le pessimisme, qui n'a que deux conclusions logiques, le suicide ou la religion; 3** le mysticisme, pour lequel M. Huysmans avait déjà manifesté un goût de dilettante dans quelques-uns de ses précédents ouvrages.

M. l'abbé Mugnier a terminé en invitant les catholiques à se souvenir de la parabole de l'Enfant prodigue et à tuer le veau gras en l'honneur de M. Huysmans.

D'autre part, M. Georges Rodenbach a dit, dans le Figaro du 26 février 1895 :

« Est-ce uniquement pour se documenter que M. Huysmans, depuis ces dernières années, à la surprise de ceux qui le connaissaient, devint peu à peu Tassidu des messes, des saluts, pèlerinages de Saint-Sulpice et de Saint-Sé vérin, aux chapelles l»rivées et singulières de Paris, celle, par exemple, si curieuse» des bénédictines du Saint-Sacrement, rue de Monsieur, où il alla lotionner ses yeux las à la fraîcheur des cantiques, se désaltérer à l'orgue, aux affluents débiles qui sont les voix des nonnes chantant au jubé, tandis que le fleuve de l'orgue déferle...

« Nous savions aussi qu'il s'était instruit dans toute la Mystique, familier avec sainte Thérèse, Catherine de Gènes, Emmerich, Ruysbroeck l'Admirable.

« EnOn, il y a deux ans, n'alla-t-il pas lui-même s'interner dans le silence d'un cloître champêtre de la Trappe? »

Et M. Henry Bauer a dit, dans l'Écho de Paris :

« La conversion de mon admirable ami J.-K. Huysmans, qui s'est peint sous les traits de Durtal, est la conséquence et la conclusion de sa vie... Il se trouve dégoûté et inassouvi... Alors s'offre à lui l'idéal de charité et de paix, le réconfort dans la prière et la foi. Il aspire à l'apaisement dans l'idéal divin; il dépouille ses vanités, ses manies de vieil homme. En route! il s'achemine vers le refuge et le port. Dieu le soutient, l'assiste, le reçoit dans sa cité.

« Qui ne l'envierait?... Vision céleste.... »

érudition sur ce sujet est au moins égale à sa connaissance du plain-chant.

Saint Denys TAréopagite, dans son ascension vers les hiérarchies célestes, lui parut tout à la fois calme et hagard. Ruysbroeck l'Admirable, même traduit par Maeterlinck, manque de clarté. Les ouvrages de sainte Catherine de Gênes, sauf son Traité du purgatoire, sont anodins et confus. Angèle de Foligno est un brasier où Ton peut s'allumer Tâme. Il l'appela, trop ingénieusement, une « Bacchante de l'amour divin », une « Ménade de pureté ». Il aima sainte Thérèse, qu'il compara, trop littérairement, à un lys de fer forgé, et qu'il surnomma, par admiration pour l'esprit organisateur de cette femme éminente, le « Colbert féminin des cloîtres ». Mais rien ne valut, à ses yeux, la vie et les mérites de la bienheureuse Lidwine, dont l'histoire est trop peu connue. C'était une Hollandaise d'une remarquable beauté. Vers l'âge de quinze ans, elle patina, fît une chute, se brisa une côte et devint laide. La gangrène courut dans ses plaies. Sa chair fut mangée par la vermine; son front se fendit du haut en bas...

Ainsi Durtal (c'est lui-même qui le dit) « était perturbé dans les chapelles ». Il allait quelquefois entendre la messe, rue de l'Ebre, chez les Franciscaines missionnaires, dans la paroisse de Saint- Marcel de la Maison-Blanche. Les bénédictines

de la rue Tournefort rattiraient, bien que leur chapelle fût mesquine, pleine de statuettes de plâtre, de fleurs en taffetas, de grappes de raisins, d'épis en papier d*or. Il lisait attentivement la Semaine religieuse, afin de connaître l'heure et le jour des prises de voile.

A la fin, ne pouvant plus demeurer dans cette incertitude, Durtal résolut de s'enfermer dans un monastère et d'y chercher, par l'ascétisme, la guérison de ses maux.

La recommandation d'un vénérable prêtre lui a ouvert les portes d'une Trappe. Il a vécu, pendant plus de huit jours, chez les trappistes de Notre- Dame de l'Atre. Il s'est confessé, non sans peine. Il a communié. Il est revenu soulagé. Est-il guéri?

Livre singulier, monotone, agaçant et poignant. J'en ai montré les verrues, parce qu'elles sautent aux yeux avec un relief agressif. Je voudrais en louer tout à mon aise l'intense beauté, — oui,|la beauté. Certaines de ces pages n'ont pu être écrites que par un maître écrivain. Oubliez les truculences du début, ce style qui a des airs de mystification et de gageure, ce vertige qui souvent fait trembler la main, vaciller l'esprit, broncher la plume, gauchir le style. Lisez le récit d'une cérémonie de vêture chez les bénédictines de Saint-Louis-du-Temple (p. 1S4-16S), la messe des. servantes à Saint-Sulpice (p. HS-H6), surtout (p. 221-488), le séjour à la Trappe, l'admirable

scène de la confession, le drame affolant qui secoue le malheureux homme, venu de si loin vers Tasile où il espère goûter le repos. Il y a bien, là encore, quelques détails qui font sourire le lecteur : par exemple la stupéfaction de rhomme de lettres devant des gens qui peuvent vivre sans lire de journaux, sans assister aux premières, sans feuilleter les nouveaux romans. Mais cela n'est rien. Presque toute la seconde partie du livre est belle et tragique. Le style se dépouille, s'épure, semble monter lui aussi, à mesure que les pensées de l'auteur s'efforcent de planer sur les cimes immaculées, loin de la boue. L'accent de cette confession est si sincère que l'on partage les angoisses qui nous sont ici racontées. On est saisi d'une grande pitié. On est conquis par la voix haletante de ce malade, qui se plaint d'une misère dont nous avons tous, plus ou moins, ressenti le contre-coup. La biographie de Durtal sera plus tard un document inappréciable pour ceux qui voudront connaître quelquesunes des causes de notre malaise présent.

Que dire des conclusions d'une pareille œuvre? C'est ï abêtissez-vous de Pascal, repris par un artiste très moderne et accommodé à la veulerie de notre tempérament. C'est la même impression de terreur, le même mouvement de recul qui éloignèrent Tolstoï et Dostoïevsky des villes où triomphe et resplendit la civilisation, façade de

clarté, derrière laquelle grouillent les vices de Sodome. C'est la précellence, encore une fois proclamée, des simples de cœur sur les riches d'orgueil et d'esprit. C'est un appel désespéré vers l'Eglise, seule autorité qui soit restée debout parmi les ruines que nous avons faites. C'est une malédiction littéraire contre la littérature. C'est encore une imprécation contre la science banqueroutière, contre l'illusion du progrès, contre la démocratie aveugle, etc. L'auteur de cet acte de contrition pense, lui aussi, qu'une régie théocratique est la seule armature qui puisse redresser nos âmes désarticulées et quasi mortes.

Ces regrets, ces désirs ne sont point nouveaux. Mais ici, le ton est si personnel que la critique perd ses droits. C'est affaire entre M. Huysmans et son directeur.

Somme toute, je préfère cette amende honorable à l'impénitence béate de tel gros bourgeois de lettres qui digère en paix le fruit de son négoce, au milieu des paperasses lucratives qu'il a répandues sur le monde, sans se soucier de savoir s'il étouffait l'idéal, s'il tuait la joie, s'il souillait les choses sacrées. Mais voici de curieuses coïncidences : le socialisme nous vaudra une réaction politique; l'extravagance des « ultra-symbolistes » fait déjà prévoir un retour offensif de la platitude et une revanche du « bon sens »; l'épaisse orgie du naturalisme et les récréations

prétendues scientifiques du roman expérimental, après avoir effrayé Taine et fait hésiter l'audace de ce vigoureux logicien, nous mènent présentement à rhorreur de la liberté intellectuelle, au dégoût de l'art et à l'abdication de la raison.

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