M. GEORGES RODENBACH
Lorsqu'on descend du chemin de fer, en quelque gare de Belgique ou des Flandres, on ne remarque point d'ordinaire sur le visage des passants, ni aux étalages des boutiques, ni dans le spectacle de la rue, un excès de spiritualité. Les Flamands sont presque tous gras, rebondis et roses, amis des solides nourritures et des substantielles boissons. Leurs femmes sont fraîches, fortes, bien d'aplomb, campées carrément sur une assiette ferme, abondamment pourvues de ces carnations blondes et appétissantes, dont Rubens a fait un régal pour les yeux de la postérité. Ces robustes et diligentes ménagères ont des nourrissons joufflus, ragoûtants, potelés. Le pays des kermesses
1. Le Règne du silence, 1 vol., 1891. — Bruges la Morte, 1 vol. in-12, 1892. — Le Voyage dans les yeux, 1 vol., 1893. — Musées de béguines, i vol., 1894.
étonne, par la durée et par Tampleur de ses ripailles, Festomac des fonctionnaires qui sont chargés d'administrer cette terre plantureuse. Un matérialisme intelligent, une impérieuse industrie semblent régir tous les sentiments, toutes les pensées, tous les actes de ceux qui sont nés dans les plaines où coulent la Meuse et FEscaut.
Jamais peut-être aucune contrée n'a été soumise à de pareilles exigences ni disposée à d'aussi prodigieux rendements. Il faut que ce sol dégorge toute sa houille, donne, en betteraves, un revenu annuel d'alcool et de sucre, nourrisse, pour alimenter les filatures, des linières, des chenevières sans limites et des troupeaux sans nombre. La fumée des hauts fourneaux noircit la façade rouge des maisons de briques. Une poussière de charbon flotte en l'air, souvent rabattue par la pluie, et fixée, comme un enduit, sur les pavés gluants. Contre cette fabrication haletante, qui ébranle et salit tout, contre cette haleine de forge, qui souffle en tempête tout autour du Borinage, les ménagères luttent toute la journée; elles fourbissent, époussètent, frottent, jamais contentes, sinon lorsqu'elles peuvent se mirer dans une casserole qui brille, dans un dallage bien lavé, dans une vitre claire. A moins d'avoir l'oreille très fine, on n'entend guère autre chose, dès les premiers pas que l'on fait dans cette usine, qu'un
bruit de vaisselle, de lessive, et que le bourdonnement d'un labeur colossal...
Ecoutez pourtant. Un son de cloches vient jusqu'à nous, par intervalles. Un timide carillon s'envole, tinte, meurt comme un glas, sous les nuages bas du ciel mouillé, s'élève 'de nouveau, reprend son essor, appelle doucement, obstinément, à travers le triomphe de la force, du calcul et de la richesse, toutes les âmes un peu folles pour qui le bien-être n'est pas le bonheur, qui ne bornent pas leur rêve aux délices d'une commode digestion, âmes charmantes et vraiment libératrices, sans qui l'univers serait aussi ennuyeux qu'une ferme-modèle ou qu'une exposition de bêtes à cornes. C'est la voix des « béguinages ».
A deux pas des manufactures, où le Progrès, notre nouveau dieu, active des machines inconscientes, et déchaîne parfois, en des heures terribles, des brutalités et des haines que l'on croyait mortes avec les monstres préhistoriques, à quelques lieues des assemblées politiques où beugle la Démocratie, les béguinages sont des asiles de paix, de blancheur céleste, de ravissante joie et de douceur dormante. Un poète nous convie à faire une retraite parmi les femmes qui se sont réunies là pour mettre en commun tout ce qu'elles possèdent, c'est-à-dire peu d'argent et beaucoup de prières, et pour voiler d'oubli, dans
Tombre qui mortifie, qui apaise et qui délivre, ce qui peut leur rester au cœur d'amour terrestre ou de troublant souvenir.
Un prosateur, M. Camille Lemonnier, plus fait pour peindre les muscles des forgerons que le profil penché des béguines, avait déjà décrit « Bruges la Morte », et ce coin de verdure et d'eaux calmes, où la grille du Beggynenhof s'entr'ouvre sur le monde, accueillante aux veuvages, hospitalière aux regrets que berce et endort la minutie des offices quotidiens.
Le talent de M. Georges Rodenbach se prête davantage aux contours fuyants et à la pâleur des silhouettes, entrevues au fond des chapelles et rencontrées parmi les ormes dont le feuillage abrite, au bout de la vieille ville, le sommeil du « Lac d'amour » où glisse la blancheur des cygnes. M. Rodenbach aime les lumières grises, les ciels humides et tendres, les dimanches inoccupés, l'odeur des sacristies et des infirmeries, la discrétion des sandales sur le plancher des parloirs, le chuchotement des oraisons, la lenteur des journées monotones... Epris d'analogies subtiles, de « correspondances » douloureuses et confuses, il se surprend à regarder avec complaisance l'agonie d'une fleur, dans un vase d'eau pure, près d'un rideau blanc que le brouillard fait paraître jaune...
L'auteur de la Jeunesse Blanche n'a pas tou-
jours vécu dans cet état de grâce. Lorsqu'il vint à Paris, du fond de ses Flandres natales, il avait un grand dégoût des provinciaux, fussent-ils Belges. Il s'affilia au cénacle des HydropatheSy où fréquentaient MM. Emile Goudeau, Maurice Rollinat, Paul Arène, Paul Bourget, Bastien-Lepage, M"' Sarah Bernhardt. Il écrivit, en ce temps-là, un roman, VA^^t en exil, où il criait son violent désir de gloire, et dénonçait la torpeur malfaisante des petites villes.
« La gloire, disait-il, la gloire! Entrer dans les âmes étrangères; être aimé par des amis inconnus ; se savoir lu par les femmes et les révéler à elles-mêmes; surprendre son nom chuchoté au passage; être suivi dans les rues comme cela arriva à Musset au temps de sa jeunesse et de son génie! »
Et le héros du livre, Jean Rembrandt, se plaint de n'être pas compris par les Flamands, ses compatriotes. Bourgeois épais, fabricants stupides, sucriers, charbonniers, filaleurs, ils sont dédaigneux de l'artiste et fermés à l'art.
On s'enroue vile à crier dans le vide et on se lasse à ne jamais entendre la plainte de son labeur vous revenir en échos multipliés. L'énergie qu'on avait, le talent qu'on a eu, tout cela s'écaille à limer du silence, s'use à harnacher l'ignorance, s'essouffle à escalader l'impossible. Il faut à l'art un milieu spécial, une clémence d'air qui l'aide à fleurir, une atmosphère cérébrale où l'on se sente vivre. Ici on se regarde mourir.
Le pauvre Jean Rembrandt devient tout pareil à ces barbares. Lui aussi, « il mène une sorte d'existence végétative, dormant la moitié de la journée, ne sortant presque jamais, restant des heures entières dans un fauteuil à penser de la fumée et à regarder du silence. »
Dehors dégoulinent et ruissellent en pleurant les gargouilles des gouttières, des rigoles, des sources intermittentes, le trop-plein des toits, le suintement des ponts en tunnel et c'est un accord de sanglots et de larmes. Oh! les invisibles pleureuses, les larmes des choses dont on entend véritablement ici la tristesse presque humaine.
Depuis lors, une nostalgie a rappelé vers les Flandres brumeuses Tâme mécontente et douce de M. Georges Rodenbach. Amolli, alangui, il a chanté et célébré ce que son adolescence fougueuse avait d'abord détesté. Il n'a jamais été plus Flamand que depuis qu'il habite Paris, de même qu'à Bruxelles il désirait fort d'être Parisien. Et cela est très naturel.
Il a publié deux volumes de vers, dont les titres sont imprévus. L'un s'appelle Voyage dans les yeux y et c'est la peinture de toutes les merveilles, de toutes les voluptés, de toutes les terreurs que l'on découvre, quand on sait voir, dans les yeux des bien-aimées. Essayez, comme cet analyste subtil, de regarder longtemps les yeux divins de celle à qui va l'élan de votre cœur,
laissez-vous enchaîner, conquérir par leur sortilège, et dites s'il est au monde un plus attirant mirage, un gouffre plus, vertigineux... Momeries! simagrées! diront les gens pratiques, expéditifs et nigauds, qui n'aiment pas ce qu'il y a de meilleur dans l'amour. Retour à la préciosité, mauvais goût, aberration sentimentale, gongorisme, crieront les gens instruits qui préfèrent la chanson d'Alceste au sonnet d'Oronte. Que diraient ces âpres critiques, s'ils lisaient le Règne du silence, par le même auteur?
Le soir ramène le silence,
soupirait Lamartine, en s'asseyant sur les rochers déserts où la mousse amortissait le bruit de ses pas. Tous les poètes, même les plus gesticulants et les plus sonores, ont aimé le repos des rêveries muettes, le recueillement des heures taciturnes dont le calme engourdit nos souffrances, la solitude sans voix, douce au cœur meurtri que le tapage des joies, des fêtes, des scandales a trop fait saigner. Pour l'auteur du Voile, le silence ne suffit pas, s'il n'est enveloppé d'un linceul de brumes, étoile de vagues cierges, hanté de visions impalpables, attristé de pluies fines, continues...
Silence : c^est la voix qui se traîne, un peu lasse, De la dame de mon Silence, à très doux pas ËfTeuilIant les lis blancs de son teint dans la glace; Convalescente à peine, et qui voit tout là-bas
Les arbres, les passants, des ponts, une rivière
Où cheminent de grands nuages de lumière,
Mais qui, trop faible encore, est prise tout à coup
D'un ennui de la vie et comme d'un dégoût
Et, — plus subtile, étant malade, — mi-brisée,
Dit : « Le bruit me fait mal; qu'on ferme la croisée!»
Je citerai encore quelques stances, dont les sonorités étouffées ont une langueur qui berce et assoupit tous les sens :
Douceur du soir! Douceur de la chambre sans lampe! Le crépuscule est doux comme une bonne mort Et Tombre lentement qui s'insinue et rampe Se déroule en fumée au plafond. Tout s'endort.
Comme une bonne mort sourit le crépuscule Et dans le miroir terne, en un geste d'adieu, Il semble doucement que soi-même on recule, Qu'on s'en aille plus pâle et qu'on y meure un peu.
Douceur du soir! Douceur qui fait qu'on s'habitue A la sourdine, aux sons de viole assoupis; L'amant entend songer l'amante qui s'est tue. Et leurs yeux sont ensemble aux dessins du tapis.
Et langoureusement la clarté se retire ; Douceur! Ne plus se voir distincts! N'être plus qu'un! Silence! deux senteurs en un même parfum :
Penser la même chose et ne pas se le dire...
Quand on parle, ordinairement, c'est pour se faire entendre. L'auteur de la Vie des chambres^ du Cœur de Veau, des Cloches du dimanche et de Au fil de Vâme, murmure si bas, si bas, ses chansons tristes, que souvent sa voix hésite, s'éteint et que sa pensée fuit dans un clair-obscur de limbes. Je me demande, avec inquiétude, ce que
va dire le lecteur bien portant de cette poésie débile, anémiée, valétudinaire, voilée de crêpes. Je vous en prie, ne lisez pas ceci après dîner, au fumoir, dans Todeur des cigares, dans l'excitation du cognac, dans le fracas des hilarités. Je comprends que le théâtre ne soit pas un lieu propice à Téclosion de ces fleurs blêmes et que le Voile, même récité par la voix blanche de M**® Moreno, ne « porte » pas, comme on dit, sur un gros public qui n'est pas à jeun. Cela est fait pour être susurré en sourdine, dans une chambre close, près du lit blanc d'une convalescente, parmi des meubles vieux, bien rangés, sous un rameau de buis bénit, tandis que le tic-tac monotone d'une vieille pendule semble la palpitation légère des heures qui dépérissent et meurent comme nous... Peutêtre aussi pourrait-on, à condition de bien choisir le moment, vers la tombée du soir, dans le coin d'un salon, lorsque les brillants causeurs ont cessé leur vacarme, chuchoter ces rêveries à l'oreille d'une mondaine désabusée et pâmée... Hommes sanguins, femmes tumultueuses, éloignez-vous de M. Georges Rodenbach! Vous n'aimerez pas ses gestes mous, son regard qui flotte, ses sensations indécises, ses pâles couleurs, le son mat de ses alexandrins ouatés. Mais, vous tous, dont les nerfs fatigués cherchent la clôture et l'ombre et dont la sensibilité frissonne au moindre choc, approchez-vous de ce poète confidentiel et vespéral.
Dans le demi-jour de Taube et dans les brumes de la nuit commençante, il vous fera « penser du vague et regarder du vide ». Il vous montrera, en son langage un peu grelottant,
le résigné sourire d'un parloir Qui fit vœu de blancheur chez les Yisitandines.
Il effeuillera sur vos ennuis des guirlandes fanées, ou fera neiger de candides métaphores
Avec une lenteur de flocon expiré.
Et vous aimerez, j'en suis sûr, les grisailles qu'il cherche à travers les vitres brouillées, les miroirs ternes où se mire sa mélancolie, les jours d'ennui où, du fond d'un fauteuil ancien, il songe au passé, et ses dimanches solitaires et les murs de cloître où rôde sa fantaisie. Ses vers grêles, ténus, incessants, vous obséderont
Comme un bruit d'eaux, ou de jardin sous une averse.
Ah! celte pluie en nous! C'est comme une araignée Qui tisse dans notre âme, avec ses longs fils d'eau, Inexorablement une toile mouillée...
Pour moi, je le déclare, au risque de scandaliser les voltairiens, cette mélodie en mineur ne me déplaît pas. A mesure qu'on l'écoute pleurer, il semble qu'on s'en aille, je ne sais où, sans secousse et sans heurt, que le moi s'éparpille
goutte à goutte, perdu en pluies, évaporé en brouillards. Les lettrés de Rome, au temps des mauvais empereurs, auraient peut-être savouré cette forme délicieuse du suicide.
Volontiers, je comparerais Tâme de ce poète à l'eau dormante de ces canaux qui bougent, presque sans couler, le long des quais de Bruges la Morte. Nul, mieux que lui, n'a senti la prise incessante de l'homme par son milieu, la ruine simultanée du monde extérieur et de la conscience qui le reflète. A travers la cité veuve, où rien ne s'agite, où rien ne chante, près des rues inanimées où les logis ressemblent à des maisons mortuaires, elles miroitent, les eaux inertes, reflétant parfois des coins de ciel bleu, des vols de colombes, des enseignes enluminées, mais surtout des clochers, des chapelles, des peupliers éplorés, des images de la Vierge, des béguinages. Souvent la pluie recommence, « bruine fréquente, petite pluie verticale qui larmoie, tisse de l'eau, faufile l'air, hérisse d'aiguilles les canaux planes, capture et transit l'âme comme un oiseau dans un filet mouillé aux mailles interminables ». Au matin, quand les cloches, déjà un peu lasses, annoncent le premier office, la ville en deuil, la ville moribonde est presque joyeuse. On dirait que son visage s'éclaire d'un furtif sourire, comme la figure des religieuses, sous la cornette :
« Les béguinages s'éveillent au seuil de Taube, matineux, émergeant de la brume du nord qui se désagrège, s'évapore en encens pâle. Blancs et roses, ils s'angélisent, parmi les villes à beffroi des Flandres âgées... »
Je sais qu'un instituteur consciencieux, un abonné des théâtres nationaux, un propriétaire jovial, un étudiant en goguette, un matelot en bordée, un fonctionnaire ponctuel pourraient accumuler, sur cette phrase, les critiques les plus justes. Le « seuil de l'aube » est bien hasardé. L' « encens pâle » est une comparaison bizarre. Quant au verbe « s'angéliser » quelle horreur! N'importe. Quand je rencontre dans mes lectures ces façons de parler insolites, dignes d'être mal notées aux épreuves du baccalauréat, mais suggestives , évocatrices de songes , je me rappelle involontairement que l'abbé Morellet, rhétoricien diplômé, déclarait absurde cette phrase de Chateaubriand sur la lune : « Elle répandit dans les bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers. »
Il faut lire Musée de béguines. A moins d'être membre de la Libre-Pensée des BatignoUes ou dignitaire de l'Avant-Garde de Saint-Ouen, il est impossible de n'y pas trouver un plaisir maladif. C'est l'œuvre d'un observateur aigu, passionné, un peu maniaque sans doute, mais si respectable
et si touchant! Il y a, dans ce livre naïf et raffiné, des cas bien curieux de vocation monastique et de pieuse folie. Arrêtez-vous particulièrement au bref récit qui est intitulé la Sœur aux Scrupules. C'est l'histoire de sœur Marie-des-Anges, devenue, à force d'examens de conscience, innocente et déraisonnable , si tourmentée par la recherche scrupuleuse de ce qui souille, qu'un grain de poussière oublié sur un meuble, une buée sur les carreaux, un point noir sur une nappe, un duvet qui voltige, une pincée de cendre égarée sur les chenets la torturent à l'égal d*un péché oublié en confession.
J'entends d'ici le rire de Molière, les tirades bourgeoises de Chrysale, et Paul de Kock, et Labiche, et Gandillot... Ces femmes voilées sont peut-être trop savantes en l'art de se mettre martel en tête, et j'avoue que leur peintre attitré exagère la maigreur de leurs profils émaciés, se complaît en leurs chloroses, subtilise les ana- . lyses infinitésimales où elles se consument, catalogue trop minutieusement les cierges, les images, les fleurs, les chapelets où se plaisent leurs petites âmes dévotes et tremblotantes. Elles auraient peut-être besoin de prendre du fer ou des vins fébrifuges. A vivre ainsi dans cette soif de s'anéantir, on fait un grand gaspillage (selon l'occupation à laquelle on se consacre) de qualités morales ou de vertus littéraires. Mais c'est là un défaut trop
rare pour que Ton puisse s'en irriter sans remords. On pardonnera au reliquaire où sont enclos ces trésors précieux d'être ciselé avec un soin peutêtre vieillot et puéril.
Evidemment, on ne saurait passer, sans transition, de la musique italienne et des Contes grassouillets de M. Armand Silvestre aux poèmes fragiles, frileux, un peu exténués, de M. Georges Rodenbach. Ceux-là s'y plairont qui sont retenus, dans les musées, par les vierges sages et les vieillards placides que peignaient Hans Memling et Quentin Metsys. On s'exposerait à méconnaître l'évidente sincérité de ce Flamand mystique, si Ton considérait ses écrits simplement comme le chef-d'œuvre du dilettantisme religieux.