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LE PÈLERINAGE DE LOTI

M. Pierre Loti est allé au désert pour se recueillir et pour nous édifier. Oui, c'est bien par le chemin de Damas qu'il aurait voulu, cette fois, aller en Terre sainte. Si vous en doutez, lisez ceci : « Où sont mes frères de rêve?... Au bout

1. Le Désert, par Pierre Loti, 1 volume in-12, Calmann Lévy, 1895.

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de la route longue, troublée de mirages, Jérusalem apparaîtra, ou du moins sa grande ombre, et alors peut-être, ô mes frères de rêve, de doute et d'angoisse, nous prosternerons-nous ensemble, là, dans la poussière, devant d'ineffables fantômes... »

Ceci encore : « Pour essayer de voir encore, sous l'envahissement des hommes et des choses de ce siècle sans foi, la sainte Jérusalem, j'ai voulu y venir par les vieilles routes abandonnées et préparer mon esprit par le long recueillement des solitudes... »

Diable ! voilà qui est décidément sérieux. Le biographe de Rarahu, le psychologue de M°* Chrysanthème, l'ami de mon frère Yves ne badine plus avec lui-même ni avec les choses. Il entreprend des pèlerinages de pénitence. C'est Pierre l'Ermite, retour de Tahiti. Pour un peu, il s'enrôlerait, lui aussi, dans la croisade contre la science, la seule croisade, hélas! dont soit capable notre molle et bavarde caducité. Heureusement pour lui et pour nous, il n'est même pas un demisavant. Son ignorance est naïve, entière, satisfaite d'elle-même. Il s'est vanté, en pleine Académie, de n'avoir jamais lu les œuvres de ses confrères.

Il a lu les siennes. Il les a relues avec amour. Il les sait par cœur. Cela se marque, un peu trop peut-être, dans ses nouveaux écrits. Les grands

artistes finissent par être esclaves de leurs formules et par s'emprisonner dans leur rhétorique. L'incomparable peintre d'Obock et de la baie de Tourane n'a pas échappé à cette loi. Visiblement, en maint endroit de ces feuillets, noircis par un crayon infatigable, sous le soleil, le vent et le sable du désert, le voyageur ne traduit plus sa sensation par une expression inventée et neuve ; il se contente de transcrire ce qu'il sent par des phrases déjà vues. Ces lumières « étrangement mystérieuses », nous les connaissons. Ce « vélum de sombres nuages », nous en avons déjà subi l'oppression. Ces « contours sertis d'une ligne d'or », nous en avons suivi la « courbe étincelante ». Ces « zébrures » nous ont amusés jadis. Ajoutez quelques « collines grisâtres, parallèles ou bien se ramifiant en artères » ; remarquez des « grisailles mates », des « pénombres souterraines. »... Parfois, au milieu de ces réminiscences personnelles, un souvenir d'Emile Zola : « C'était, au milieu de ces choses, un gesticulement continu de Bédouins en fureur. » Ou bien une phrase coupée à la Concourt : « Bottes en maroquin rouge, avec, sous le talon, la haute ferrure qui sert à écraser les serpents. »

Et puis, oserai-je le dire? Notre Loti, autrefois si spontané, si indocile, si flâneur, est devenu trop consciencieux, trop professionnel. Il est allé là-bas avec l'intention bien arrêtée de remplir

des carnets. Il a mis le désert en copie. Jadis, il écrivait parce qu'il avait des impressions. Maintenant, il a des impressions afin d'écrire. Cette fameuse caravane, dont l'agence Havas nous énuméra tous les chameaux, emportait, dans les solitudes d'Orient, trop de papeterie occidentale. Au pied du Sinaï, cet académicien en burnous, monté sur un dromadaire à cinq francs par jour, voyait Calmann Lévy, le New-York Herald, la Nouvelle Revue,,. Où sont les heures bénies, les rêveries premières, si ingénues et si fraîches, les « quarts » du jeune aspirant encore inconnu, les levers de lune sur le golfe de Salonique, les cocotiers de Papeete, les enfantillages exquis de Fatou-Fatou? Oh! la tyrannie du métier, qui pèse, maintenant, sur cette âme imagée et vagabonde !

Il me semble que je vois l'admirable poète de Pêcheur d'Islande, devenu fournisseur de littérature pittoresque, tâcheron d'exotisme, assis, le soir, sur le sable rouge, et laissant errer sa vue sur des formes bleues, sur les braises du couchant, sur les pierreries dont les feux constellent les mouvants mirages de la mer. « Marche! marche! » lui dit l'instinct de son cœur nomade. « Ecris! écris! » dit la voix du devoir. Et, mélancoliquement, tandis qu'il voudrait reprendre le chemin commencé et aller devant lui sans savoir où, il se force à griffonner des notes, pour les proies impatients, pour les journaux avides, pour les

lectrices inassouvies qui rattendent et le guettent sous le soleil natal. Je crois Tentendre se parler à lui-même, se gourmander, s'exciter : « Allons ! pas de défaillance î Le soleil frappe dur sur le sable aveuglant et je sens comme une brûlure entre les sourcils. Ma gorge est sèche... Je voudrais bien dormir à Tombre d'un palmier... Dieu! je voudrais être chacal... Notons tout cela, c'est très exotique... Je ne suis pas ici pour m'amuser... Notons ce bloc de granit rose, et ces petits cailloux, et ces herbes qui ont soif... Notons! notons! Tiens, j'oubliais la lippe de ce chameau. Très curieuse, l'échiné maigre de ce chien. Incroyable, ce reflet clair, qui scintille et danse, comme une paillette, sur le troisième bouton de la veste de ce mameluck. Notons! notons! »

Déjà, dans le voyage au Maroc, cette manie de reportage forcené avait obligé Loti à des énumérations d'événements bien extraordinaires. Tout ce qu'il mangea, tout ce qu'il but dans le Moghreb sombre fut consigné sur des calepins. Les commissaires de la marine ne cataloguent pas avec plus de minutie les rations de lard distribuées au maître-coq.

M. Pierre Loti est allé du Caire à Jérusalem sans encombre par une route connue, que ses guides lui représentèrent, naturellement, comme « impraticable ». Quiconque a voyagé en Orient sait exactement ce que cela veut dire. Je me rap-

pelle (si j'ose introduire ici un souvenir personnel) un départ de Brousse, où lé vice-consul de France, entouré de sa maison civile et militaire, me fît les adieux les plus touchants. Au dire de mon drogman, qui avait une belle imagination, et de mon katerdji qui était une forte tête, je ne devais jamais revenir. Et cependant, me voilà. Conformément aux usages orientaux, je dus payer les cavaliers de mon escorte en proportion des dangers effrayants qu'ils m'avaient dépeints. C'était mon début dans la vie nomade, et ce pourboire exagéré fut la rançon de mon inexpérience. Depuis, j'ai voyagé à peu près seul dans ces contrées, n'ayant même pas à la ceinture le pistolet de Tartarin, libre de mes allures, fort heureux d'être délivré de toute la séquelle bariolée dont les sabres inutiles avaient d'abord encombré mon chemin, et dont les guenilles souillaient par trop, le soir, mes gîtes d'étape.

Cependant, il est juste d'ajouter que la caravane de Loti rencontra, vers les plages sablonneuses du golfe d'Akabah, une bande de brigands. Trente-six hommes, armés jusqu'aux dents (tout le monde est armé en Orient; les Bédouins, les Turcs, les Druses portent, en travers de la ceinture, de grands couteaux dont ils se servent habituellement pour couper leur pain). La rencontre fut courte et décisive. Les hommes du désert voulaient engager la conversation avec les vingt-cinq

compagnons du chef blanc. Voici ce qui arriva. Je laisse la parole au narrateur :

— «... Nous ripostons par un ultimatum de guerre.

— Allez-vous-en tout de suite ; ayez disparu de notre horizon avant la nuit tombée, sans quoi nous vous tirons dessus. »

Une minute d'hésitation et de ricanements mauvais, et puis ils se relèvent, ramassent leurs pauvres loques, leurs pauvres bissacs déjà étalés sur le sable, et s'en vont comme des chiens battus. 2>

Ils courent encore. Une autre fois, la caravane fut réveillée par une alerte nocturne. Des coups de feu : pan! pan! pan! pan! Et un vacarme effroyable, « une clameur d'ensemble, cris de guerre, cris de rage et de frayeur, voix de fausset qui hurlent à la mort... » Cela dura (l'auteur l'a exactement noté) « trois brèves minutes ». Il paraît que les « veilleurs du côté sud » avaient cru voir des rôdeurs s'avancer en rampant sur la dune, les yeux en flamme et le coutelas entre les dents. Renseignements pris, personne n'avait été tué, ni même blessé, sauf un imbécile qui s'était entaillé le doigt en faisant le moulinet avec son sabre. Et l'auteur ajoute, sceptique :

« Peut-être les veilleurs ont-ils rêvé, ou tiré sur de vagues ombres, autant par frayeur que pour se donner le mérite et l'illusion d'une petite

guerre... Nous nous rendormons sur nos deux oreilles, jusqu'au jour. »

Pauvre Orient, pays des antiques merveilles, des féeries orgiaques, des carnages éblouissants, des sarabandes guerrières et des religions féroces ! Depuis que les Européens lui demandent des émotions et lui laissent des banknotes, depuis qu'il envoie des aimées aux Expositions universelles, il a perdu, je le crains, sa belle insouciance, sa majesté, son sérieux. Ils sont loin, les chameliers candides qui, sous les dattiers blanchis de lune, contaient au subtil Hérodote les exploits de Sésostris et d'Artaxerxès. Loin, les émirs au cœur loyal, qui admiraient la vertu de saint Louis. Terre des vieux cheiks, barbus et bons, jadis habitée par la résignation, l'oubli et la divine simplicité, tu es devenue la proie des touristes. Il faut chercher, loin des routes battues, certains villages ignorés, des vallées étroites et closes, si l'on veut retrouver là-bas quelque trace des temps anciens. L'implacable Cook poursuit son œuvre, depuis l'Olympe et les Thermopyles jusqu'à la première cataracte et les confins de l'Abyssinie. Les moukres du Caire et de Beyrouth ont des âmes de cochers de fiacre.

L'agoyate s'est fait imprésario. Le cheik de Pétra est un vieux roublard, qui sait compter les piastres.

La tribu des Gebeliyeh est une succursale (je

dis ceci sans métaphore et à la lettre) de l'agence Cook.

Cet asile mystérieux, dont M. Pierre Loti n'ose pas prononcer le nom, ce « couvent funèbre », qui semble surgir miraculeusement devant les pèlerins en désarroi, c'est le couvent de Sainte- Catherine, construit par Justinien, réparé par le général Kléber, et spécialement aménagé pour recevoir les voyageurs. On y trouve un « registre d'hôtel 9 où le nom célèbre de M. Loti s'est ajouté à une liste déjà longue. Prix modérés.. English spoken. (Voir la dernière édition du Guide Joanne.)

Le Levant devient farceur et monotone. Je ne veux pas médire des veilleurs qui gardaient, du côté sud, le camp de M. Pierre Loti. Leur frayeur était sans doute excusable, et leur pétarade était peut-être sincère. Mais je suis obligé d'avouer,, bien qu'il en coûte à ma modestie, que la même chose, mot pour mot et coup pour coup, m'arriva^ par une nuit sombre, aux environs de Dinéir, sur ce plateau maussade que les anciens nommaient la Phrygie brûlée.

Mais peu importent ces mésaventures. Dans, cette lumière colorée , on s'amuse toujours.

Depuis le Caire jusqu'à Jérusalem, M. Pierre Loti s'est prodigieusement amusé. D'abord, il s'est déguisé en Bédouin. Ce travestissement semblel'avoir beaucoup diverti : il a passé une chemise^

de cotonnade à manches courtes. Une tunique de lin a été serrée sur ses hanches par un système de nœuds fort compliqués. Son caleçon fut de toile. Sur son dos s'est étendu une peau de chèvre dont le cuir avait été séché au soleil. Un burnous moghrabin Tenveloppa de sa blancheur. Ses pieds connurent la souplesse des cuirs damasquins. Un tarbouch, éclatant comme un coquelicot, lui servit de couvre-chef. J'oubliais la giberne de cuir pour enfermer la poudre, le baudrier auquel est suspendu un petit sac pour l'amadou, un autre petit sac où l'on met les balles...

« Pas bien nécessaires, il est vrai, ces déguisements-là, surtout dans cette première partie du désert sinaïtique où tant d'Européens ont déjà passé; mais plus commodes au brûlant soleil des jours autant qu'au froid des soirs, et surtout incontestablement plus décoratifs pour cheminer sur des dromadaires.

« Donc, nous voici pour bien des jours dépêtrés de nos jaquettes occidentales, libres et peutêtre embellis. »

Plus loin, dans le bazar de Gaza, ville marchande qui est reliée à Jérusalem par un fil spécial, nouveau changement de costume. La couleur locale a de terribles exigences :

« Vraiment, nous ne pouvons pas continuer notre route en Bédouins, surtout n'ayant plus de chameaux; ni reprendre nos vêtements, ayant

expédié nos malles à Jérusalem... d'ailleurs ce nouveau changement nous amuse... »

Je n'énumérerai pas les menus incidents du voyage. M. Loti les a notés en signes télégraphiques et téléphoniques. Comme les enfants, il aime les abréviations, les onomatopées, les gestes, les choses insignifiantes. Tout l'arrête et l'occupe : un petit tambour turc qui fait : Plan, plan, plan! Plan, plan, plan; une chouette qui fait : houl hou!...; un chamelier qui, pour exciter sa bête, disait : Cs... Cs... Quoi encore? Une carte de visite, trouvée dans les archives de Sainte-Catherine, et sur laquelle un giaour de haute naissance avait écrit son nom et la date de son passage : « Prince de Beauvau, 1866. »

Somme toute, ce livre lumineux, torride, haletant, sec, pauvre, donne bien l'impression du désert. Rien que des sensations, des coups de soleil, des bouffées de chaleur, des nuages de sable, une torpeur éblouie. Pas Tombre d'une idée. Dans ce pays de longue mémoire, où le sol est saturé d'histoire vraie, où l'horizon s'illumine de vérité légendaire, l'auteur n'a perçu que le fragment de réalité prochaine et fugace, qui entrait dans son oreille ou dans son œil. C'est pourquoi son journal de voyage, si méticuleux,, ne nous donne pas le sentiment complet des pays qu'il a traversés. Il a tout senti. Il n'a rien compris. Pour visiter, en pèlerin, ces contrées-

glorieuses et inquiétantes, on ne doit pas se contenter de revêtir un burnous et d'acquérir à la librairie Hachette le Guide hambert. Des vents brûlants ou des bises glacées, des poussières qui aveuglent, des orages qui grondent, des montagnes où le soleil allume des feux multicolores, on en trouve ailleurs que dans le silence du Pharan. Inutile d'aller au Sinaï, si Ton ne cherche dans le décor du mobile univers, qu'une occasion de regarder toutes les couleurs de Farc-en-ciel. Ce que Ton ne trouve que là-bas, c'est la formidable perspective du lointain passé, le recul des temps fabuleux d'où sont venus, vers l'Occident, les paroles d'apaisement et les entreprises de guerre, les bénédictions et les menaces, les religions et les anathèmes, les processions de moines et les tourbillons de cavaliers affolés. . . Je sais bien que M. Pierre Loti a montré, au cours de sa nouvelle pérégrination, quelque souci de ce qui s'est passé, autour de l'oasis de Moïse, avant l'arrivée de sa caravane. Une fois, étant monté sur la terrasse de ses amis les moines aubergistes, ceux-là même chez qui le prince de Beauvau a logé, il s'est senti devenir subitement « un homme du moyen âge ». Et voulant préciser son impression, il a aussitôt rédigé cette phrase, qui fera réfléchir les philologues :

« Avant de franchir de nouveau les remparts énormes, nous nous arrêtons pour regarder la

première des petites portes basses. Elle est surmontée de deux plaques de marbre, disant, Tune en grec, l'autre en syriaque, que ce couvent fut construit en Tan 550 sous le règne de JustinianuSy imperator. »

Ailleurs, mis en goût par cette érudition de sleeping-car, il copie dévotement cette information du Guide Isambert :

« Les Arabes qui occupent le désert de Tih comptent au nombre des plus sauvages et des plus intraitables parmi les Bédouins. Us sont tous pillards, et leurs razzias, qui rappellent celles des Amalékites, s'étendent jusqu'au désert de Syrie, dans le voisinage de Palmyre. »

Quel dommage que M. Pierre Loti ait juré par Mahomet de ne jamais rien lire! Il aurait pu apprendre, par Cosmas d'Alexandrie, par Pococke, Burckhardt, Lottin de Laval, Quatremère, Niebuhr, Coutelle, Grey, Léon de Laborde, lord Prudhoë, Ross, Tischendorf, Brugsch, Robinson, Georges Bénédite, par le doyen Stanley, le docteur Ruppell, le major Macdonald, le fellow E. H. Palmer,le Père Porphyre, même par M"® de Gasparin, en un mot par tous ceux qui ont visité avant lui, sans fracas, ces contrées illustres, des histoires merveilleuses et des contes éblouissants. Il aurait pu connaître, par Renan et Maspero, l'exode ou, pour parler, plus exactement, la grève des Beni-Israël, excités par le cheik

Moïse et fort mécontents d'être employés par le pharaon à faire des briques avec de la fange et de la paille hachée. Ainsi, sans prendre beaucoup de peine, il eût trouvé le moyen de renouveler ses clichés. Mais non, il a mieux aimé, dans ce nouveau voyage, chercher une fois de plus, des bibelots levantins. En effet, il ne rapporte, sur ses plaques instantanées, qu'une pacotille de bibelots. Il n'a même pas fait l'ascension du Sinaï. Les guides ne coûtent pourtant que sept piastres par tête et par jour. Il n'est même pas allé à Pétra, ce qui n'a pas empêché certains chroniqueurs parisiens de relater le voyage de M. Pierre Loti dans l'Arabie Pétrée :

Ces bibelots sont-ils tous authentiques? Vous savez qu'il faut se défier des bazars d'Orient. La turquerie de M. Pierre Loti est parfois troublante.

Un jour (je demande la permission de parler encore de moi, c'est la mode), je chevauchais en Asie Mineure, botte à botte, avec mon vieux serviteur Manoli. J'étais récemment sorti de

l'Ecole normale, où l'exotisme à'Azyiadé m'avait incendié la cervelle. Je rêvais à cette houri, et je l'entrevoyais, sous des voiles, parmi les orangers d'Eyoub.

— Manoli, murmurai-je, dis-moi des noms de femmes turques.

Le vieillard prononça des syllabes harmo-

nieuses : Gui qui signifie rose, Leïlah, Fatmé, Aïssah.

— Azyiadé! lui dis-je.

— Azyiadé? Ça n'est rien du tout. Ça n'existe pas. Le lendemain, ce même Manoli donnait de

l'argent à un nègre qui nous avait servi de palefrenier et que je congédiais. Le nègre, souriant et montrant ses dents blanches, disait fort distinctement :

— Zyiadé ! Zyiadé !

A ce moment je crus tenir le mot de l'énigme.

— Manoli, m'écriai-je, dis-moi en grec ce que te dit ce nègre.

— Il dit, moussiou : « Encore! encore! » Il veut encore de l'argent.

Ainsi, en bonne et simple philologie, Azyiadé serait une simple interjection, qui veut dire : « Ah! encore!... »

Je préférerais ne pas savoir cela. D'ailleurs, Manoli s'est peut-être trompé. Si tout de même il avait raison? Après tout, ce n'est rien, un simple détail. Pourtant cela m'inquiète. J'ai beaucoup aimé la prose de M. Loti. Je l'aime encore. Mais l'amour peut-il survivre à la confiance?

Laissons cela. Ce livre sur le Désert (est-ce bien un livre?) n'est que la préface d'une œuvre intéressante : Jérusalem,

Ici nous retrouvons davantage notre Loti, déli->

cieusement enfantin, visionnaire avec délices, sincèrement ému. Dans quelles dispositions a-t-il abordé les Lieux Saints? Est-il allé se prosterner sur les dalles du Saint-Sépulcre, avec la foi naïve d'un croyant? Non, si Ton en croit ses propres aveux :

« Jérusalem!... Oh! Téclat mourant de ce nom!... Comme il rayonne encore, du fond des temps et des poussières, tellement que je me sens presque profanateur, en osant le placer là, en tête du récit de mon pèlerinage sans foi ! »

Ce pèlerin passionné fut-il donc un sceptique? Peut-être. Mais un sceptique attendri, un amateur de foi, un chercheur de dévotions mortes, si amoureux de la piété, qu'il va volontiers d'une religion à l'autre, également épris des douceurs du christianisme et de la majesté de l'Islam.

L'Islam l'a même retenu, semble-t-il, un peu plus que de raison, dans cette station au pied du Calvaire. Il a fait (si j'ose m'exprimer ainsi) des infidélités à la grotte de la Nativité, à la vallée de Josaphat et aux oliviers de Gethsémani, afin de s'attarder dans la mosquée d'Omar. Elle est si merveilleuse, cette mosquée, si remplie de visions et de mirages, avec sa base de pierres énormes, vestiges du temple de Salomon, et ses vitraux sarrasins, qui étincellent et chatoient, comme des ostensoirs de gemmes, d'argent et d'or ! Il y a, au fond de l'âme de Pierre Loti, un Turc qui dresse

Toreille dès qu'il entend la voix du muezzin. Ce Turc, en qui le souvenir des platanes d'Eyoub éveille des nostalgies, a savouré longuement la fraîcheur des fontaines et le sortilège des vastes silences, parmi les eaux, les cyprès et les coupoles du Haram-ech-chérif. Même, il a compté avec un soin qui est peut-être trop méticuleux, les petites fenêtres cintrées où la lumière filtre à travers des fleurs et des arabesques en pierres précieuses.... Puis il a dénombré chacune des colonnes à chapiteaux dorés. Tune de marbre violet veiné de blanc, l'autre de porphyre rouge, l'autre de vert antique. Puis, ce sont les revêtements des arceaux et des voûtes, les mosaïques qui simulent des brocarts et des broderies.... Le regard est ébloui par ces taches multicolores. On cligne de l'œil, devant ces pages papillotantes comme devant les touches et les retouches d'un peintre impressionniste. Les formes dansent, les lignes tremblotent, les couleurs éclatent et remuent dans un frisson de lumière, de telle sorte qu'on n'a plus une vision nette de ce décor mouvant. Mais c'est amusant comme une apothéose de féerie, divertissant comme un conte des Mille et une Nuits. Somme toute, une description d'arpenteur, un inventaire archéologique, ou même une épreuve de photographe donneraient, de ces mirages d'Orient, un tableau moins exact et moins complet.

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Loti a retrouvé ailleurs encore ces chers musulmans, dont il aime le geste résigné, la belle voix gutturale et la religion morne. C'était au bas du ravin où se creuse, parmi les cailloux et les lentisques, le lit desséché du Cédron. Il y a, en cet endroit, un sépulcre que l'imagination des multitudes considère comme le tombeau de la Vierge, bien que le troisième concile d'Ephèse ait protesté contre cette tradition. Mais la foi des humbles est plus forte que les sentences des docteurs. Non seulement les pèlerins croient que Marie de Nazareth a été ensevelie en ce lieu, mais encore ils montrent, au même endroit, les tombeaux de saint Joseph, de sainte Anne, de toute la sainte Famille. C'est pourquoi au creux de ce ravin, on a construit une église, qui appartient exclusivement, on ne sait par quel contrat bizarre, aux Arméniens et aux Grecs. Les Syriens, les Abyssins et les Coptes y possèdent tous un endroit réservé pour leurs prières, et Ton y voit des Mahométans! Oui, des hommes en turban vert se prosternent là, en l'honneur de Marie, mère du prophète Jésus. Car il est dit, dans le Coran : « vous, qui avez reçu les écritures, ne dépassez pas la mesure juste dans votre religion. Le Messie Jésus n'est que le fils de Marie, l'envoyé de Dieu et son Verbe, qu'il déposa en Marie. Croyez donc en Dieu et en son envoyé, mais ne dites pas qu'il y a une Trinité. Dieu est unique. Dieu ne sau-

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rait avoir de fils, cela est indigne de lui. Quand il a décidé une chose, il n'a qu'à dire : Sois, et elle est. »

Si Loti s'arrête quelque jour, dans le saint temps de carême, aux escales de l'Archipel, il pourra nous donner une peinture bigarrée et vivante de cette panégyrie qui chaque année assemble, autour de l'église de la Vierge deTinos, une cohue de pèlerins venus de Grèce, de Crète, de Chypre, d'Egypte, d'Asie Mineure. Boiteux, bossus, bancals, estropiés, tous les déshérités et tous les meurtris viennent demander à la Panaghia, à la « Toute-Sainte », à la mère des infinies miséricordes, la guérison de leurs maux. Parmi ces chercheurs de miracles, on voit des Turcs en caftan, des Arabes en burnous...

Et, si Loti voulait enfin consentir à lire les écrits des autres, je l'engagerais à parcourir une thèse sur le Royauîne latin de Jérusalem, récemment publiée par M. Dodu, professeur au lycée de Niort. Il y verrait d'abord des histoires merveilleuses, des mariages qui ont un air fantastique et shakespearien : Beaudoin I®*", épousant la fille de Taphnuz, prince d'Arménie, et Amaury I" devenu le gendre du sébastocrator Isaac Comnène... Il n'aurait pu regarder, sans rêver, Boémond, prince d'Antioche, et Jocelyn, comte d'Edesse, et Raymond, comte de Tripoli, et le prince de Galilée, et le comte de Tibériade

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et toutes ces princesses lointaines : Adèle, comtesse de Sicile, Fabbesse Ivéta, Yolande, Sybille,. Mélissinde...

Oh! toutes ces cités d'or, de brume et d*azur, Qui font Teffet d'un songe à la foule effarée : Tyr, Héliopolis, Solyme, Césarée...

Surtout, il aurait vu Fétat de stupéfaction où tombèrent les bons mahométans, lorsqu'ils apprirent que les Croisés mettaient tout à feu et à sang pour « délivrer » le Saint-Sépulcre.

Personne n'est plus respectueux du passé que les musulmans. Ils laissent tomber les choses, ils ne les détruisent pas. C'est un boulet lancé par un amiral italien, qui a coupé en deux le Parthénon. Ce sont les martelages d'un lord anglais, qui ont déshonoré les frises de Phidias. Ce sont les compagnons de Villehardouin, qui ont incendié la ville impériale de Constantinople. Pareillement, je ne sais ce que seraient devenues les ruines de Jérusalem, si l'insouciance des Arabes ne les avait protégées.

Oh! que j'aime M. Dodu, pour avoir osé dire tout cela, et pour avoir montré combien Saladin fut supérieur à tous nos Tancrèdes et à tous nos Richard Cœur de Lion! Cet émir, ayant repris la ville sainte, vit, dans une cour, un troupeau de prisonnières. C'étaient des femmes et des filles de chevaliers. Ces dames pleuraient, sachant que

leurs époux et leurs pères se gênaient peu avec les captives musulmanes, et s'attendant à subir de justes représailles. Saladin souriait, en caressant sa belle barbe. Alors une grande pitié lui vint, et ces femmes furent plus en sûreté sous sa tutelle, qu'elles ne l'avaient étié au temps de la puissance des rois de Jérusalem.

Quelques jours après, Saladin assistait, du haut d'une estrade ornée de tapis, au départ des croisés, qu'il avait bien voulu laisser partir sains et saufs, avec leurs nippes et leurs trésors. Son secrétaire s'approcha de lui et lui fît remarquer, à voix basse, que le patriarche des Francs emportait des plaques d'or et d'argent, arrachées au tombeau du Christ.

— Bah! répondit l'émir, laissons-les faire; ils nous accuseraient de mauvaise foi; donnonsleur lieu de se louer de la bonté de notre religion.

Je veux rapporter encore, pour faire plaisir à Loti, une belle parole du Soudan d'Egypte, Malekel-Kamel. Deux clercs étaient allés vers lui, afin de le convertir. Aussitôt, il assembla ses vizirs et leur demanda conseil. Tous, sans exception, furent d'avis que la mort seule était capable de punir l'indiscrétion inouïe de ces étrangers. Le Soudan commanda qu'on allât chercher les deux missionnaires.

— Messieurs, leur dit-il, on me dit, de par

Dieu et de par la loi, que je dois vous faire couper la tête. Car ainsi le veut la loi. Pourtant, je ne vous ferai pas couper la tête. Ce serait mal reconnaître le soin que vous prenez du salut de mon àme.

Il ajouta qu'il tenait à leur disposition des terres et de l'argent pour le cas où le désir les prendrait de demeurer dans son domaine. Ils répondirent qu'ils avaient envie de s'en aller. Alors, il leur donna un sauf-conduit et une escorte moyennant quoi ils purent retourner sans encombre vers leurs compagnons.

Loti a trouvé à Jérusalem, un homme presque aussi grand que Fémir Saladin et que le Soudan Malek-el-Kamel. C'est le fonctionnaire turc qui monte la garde, l'arme au pied, à la porte du Saint-Sépulcre, et qui empêche les Grecs et les Latins, les Arméniens et les Coptes, les Français et les Russes de se dévorer entre eux.

Pauvre Saint-Sépulcre! Il faut, pour arriver jusqu'à lui, traverser bien des horreurs. Loti a souffert, plus qu'aucun autre, sur la voie douloureuse qui mène au tombeau du Christ. Combien d'obstacles, avant d'arriver au sanctuaire! Et que de laides choses la civilisation projette aux abords des Lieux Saints ! Lorsque notre voyageur quitta les vignes et les figuiers d'Hébron, il rencontra, sur une route effroyablement carrossable, des hommes en casque de liège et de grosses femmes

en casquette loutre, avec des voiles verts. Il fui scandalisé :

Oh! leur tenue, leurs cris, leurs rires sur cette terre sainte où nous arrivions, si humblement pensifs, par le vieux chemin des prophètes !

Heureusement elles s'en vont, leurs voitures; elles se hâtent même de filer avant la nuit, car Hébron n'a pas encore d'hôtels.

A Bethléem, il fut choqué par des voitures de l'agence Cook, par des fiacres remplis de touristes, par des restaurants, par des boutiques de cierges et de chapelets, par un couvent trop moderne, où l'on trouvait des « chromos » et des « bocks ». A Jéricho, il a entendu des trompettes d'opéra-bouffe et des chansons de café-concert. A Jérusalem, la table d'hôte l'écœura, et il écouta avec une vraie souffrance « les malles que l'on traînait dans des corridors encombrés ».

Loti a fait un sincère effort pour sortir de ces actualités navrantes. Le Guide Joanne aidant, il a éprouvé des impressions historiques. Seulement, il a eu le tort de les rendre d'une manière un peu monotone. Quand il est embarrassé pour fixer la date d'une porte, d'un arbre ou d'une institution, il se tire d'affaire en l'appelant « millénaire ». Le mot millénaire est répété, dans ce livre, je ne sais combien de fois. Millénaire, la porte ogivale par où l'ancien ami de M™' Chrysanthème entra dans la cité sainte, au sortir d'une

banlieue neuve où fumaient des tuyaux d'usines Millénaires, les murailles que montrait au pèlerin, à la lueur d'une lanterne sourde, la supérieure du couvent des Filles de Sion. La pesée des siècles morts a fait presque fléchir le cerveau de Loti sous une surcharge accablante. L'expression de cette fatigue revient incessamment comme un leitmotiv^ en termes vagues, mais si sincères!

On regrette quelquefois que l'auteur quitte trop volontiers cet amoncellement de nuages, pour nous dire des paroles lumineuses, que Joanne lui a dictées :

Beit-Djibriu, la Bethograbis de Ptolémée, l'Eleutheropolis de Scplime Sévère, devint un évêché au temps des croisades.

Ah! vraiment?

Les croisés sont les derniers qui soient descendus dans le tombeau d'Abraham, et on n'en possède pas de description écrite plus récente que celle d'Antonin le Martyr <Vi* siècle).

Très curieux.

... Mosaïque d'or, que fit placer, à la fin du xii® siècle, le seigneur Amaury, grand roi de Jérusalem.

Ah! cet Amaury, époux divorcé d'Agnès d'Edesse, roi subtil, réputé pour sa science du droit coutumier, grand lecteur de grimoires, expert en théologie, Aimericus Dei gratia Latino-

rum Hierusalem rex nonus et rex Cypri, Amaury, que l'empereur Manuel reçut avec tant d'honneurs dans la ville de Constantinople!.. J'aurais voulu que Loti (lui qui voit si bien les âmes mortes), le montrât parmi ses camériers, ses chapelains, ses clercs, ce roi juriste et byzantin qui succédait à des routiers casqués de fer, ce fils d'une dynastie que le climat d'Orient inclina si vite aux nonchalances levantines, ce pacha issu d'une race de chevaliers, ce gros homme sensuel, dont l'évèque Guillaume de Tyr, en sa latinité savoureuse, a si bien décrit la corpulence flasque : Pifiguis erat supra modum ita ut more femineo mamillas haberet, cingulo tenus prominentes... Il est intéressant, cet Amaury ; il fait comprendre pourquoi l'installation des conquérants, dans cet Orient charmant et terrible, ne pouvait pas durer... Et quelle suite de royales misères! Beaudoin IV, aveugle et sourd, grattant d'un geste machinal, la lèpre qui dévore sa peau sous la chlamyde de pourpre; Beaudoin V, que les chartes intitulent roi d'Asie et de Babylonie, et qui mourut anémique, encore enfant ; Guy de Lusignan, banni ; le bigame Conrad de Montferrat assassiné; Henri, à moitié musulman... Ah! la triste fin des croisades, le découragement après l'élan furieux, le scepticisme après l'enthousiasme, la politique après les aventures, des vizirs faibles et lascifs, succédant au chaste et fort Godefrov, la fameuse

courtisane Paque de Rivery publiquement entretenue par le patriarche Heraclius, qui lui donnait l'argent des pèlerins, la débâcle de la féodalité, installée tant bien que mal sur un sol où elle ne pouvait pas vivre... Encore une fois, quel dommage que Pierre Loti n'ait pas voulu lire M. Dodu I

Certes, il est allé là-bas avec les intentions les plus sérieuses et les plus pures. Mais, jusqu'au pied du Saint-Sépulcre, son goût pour les beaux costumes et pour les ustensiles bizarres fait tort à ses élans de sincère mysticité. Il ne nous fait pas grâce d'une paillette. Il note tout, en un joli style, qui ressemble, de plus en plus, à une suite de petits cris. Oh! la cagoule de cet évèque, et ces encensoirs d'argent, et ces enfants « tapis dans Tombre », et ces flammes bleues, rouges, blanches, et ce missel à couvertures d'or, offert il y a six cent cinquante ans par la reine de Silicie {sic) ! Ceci, surtout, si admirablement peint : « des étoffes, des étoffes de fées, une surtout, d'un vieux rose cerise, brocart qui semble tout semé de cristaux de gelée blanche, tout givré d'argent, et qui est brodé de feuillages en perles fines avec fleurs en émeraudes et en topazes roses... »

La veille de son départ. Loti voulut passer une nuit entière dehors, parmi les oliviers de Gethsémani, là même où le Christ fit sa prière d'agonie.

Il sortit de son hôtel vers onze heures. Un janissaire l'escortait, traînant sur les pavés un

long sabre. Le pacha avait donné des ordres pour que le corps de garde de la porte Saint-Etienne laissât passer le célèbre académicien. Les rues étaient silencieuses. La lune allongeait sur le sol Tombre des maisons endormies. Rien que le faible bruit des feuillages et des fontaines. Par intervalles, les lourdes bottes d'une patrouille.

Le janissaire disait : * Tu vois, le soir, à Jérusalem, il n'y a rien. » Brave soldat! C'était une façon polie de faire entendre combien il regrettait la chambrée où dormaient ses camarades.

On arriva aux cailloux du Cédron. La vallée de Josaphat, blanchie de lune, semblait une nécropole faite d'ossements éparpillés. Qu'est ceci? Ecoutez ! on a toussé ! Oui, une toux humaine est sortie d'un de ces grands tombeaux. . . Le janissaire, paraît-il, eut peur. Ce Turc ne savait pas apparemment, que, dans tout l'Orient, les sépulcres antiques servent d'é tables aux bergers errants.

Près du couvent des Franciscains, M. Loti dit au janissaire : « Assieds-toi et reste là; tu m'attendras un peu longtemps, une heure peut-être, jusqu'à ce que je t'appelle. » Puis il s'éloigna, et se coucha parterre, adossé au tronc d'un olivier. Il attendit « je ne sais quoi d'infini ». Hélas! rien ne vint.

— Allons, cria-t-il au janissaire, c'est fini, rentrons .

Ils retournèrent sur leurs pas. La porte de la

ville était restée entr'ouverte. Mais le factionnaire, par une regrettable méprise, saisit M. Pierre Loti au collet. Les hommes du poste accoururent avec une lanterne. Le janissaire donna le mot de passe. On se reconnut, et tout s'arrangea.

Alors, découragé, irrité, M. Loti rentra chez lui « par cette longue voie douloureuse, qui n'était plus pour lui qu'une rue quelconque, un peu plus sinistre que les autres, dans une vieille ville d'Orient ».

Ainsi repoussé par la religion héréditaire, vers laquelle il était venu avec une tendresse filiale, M. Pierre Loti alla revoir la mosquée d'Omar, et en sortit rasséréné.

Le lendemain, il prit le chemin de Damas, mais à rebours, tournant le dos à Jérusalem, enviant les simples qui n'ont pas besoin d'organiser une caravane pour apercevoir le ciel et pour aimer le divin sourire du Rédempteur.

Ce livre finit sur une déception. C'est un spectacle étrange et bien fait pour rabattre l'orgueil de l'esprit, que de voir nos premiers écrivains, nos dilettantes patentés, nos lauréats officiels parcourant le vaste monde pour trouver quelque chose qui les émeuve et qui nous touche, visitant des contrées vierges ou des terres usées et dolentes, et tous (passez-moi l'expression, elle est vulgaire, mais exacte) revenant bredouille.

M. AUGUSTE DORCHAIN *

M. Auguste Dorchain n'écrit presque jamais en prose. Comme Brizeux, auquel il ressemble par la pudeur de son lyrisme voilé, il a aimé la muse d'un amour exclusif, délicat et scrupuleux.

Il donna au public son premier recueil de vers, la Jeunesse pensive, en un temps où Tenclume et la forge du naturalisme faisaient un tapage d'enfer. La brutalité du langage, le cynisme des mœurs, un matérialisme effronté dont les jeunes hommes d'aujourd'hui subissent, sans en être

1. La Jeunesse pensive, poésies, avec une préface de Siilly- Prudhomme, 1 vol. in-18 jésus, 3* édition ; Paris, Lemerre, 1893. — Conte d'avril, comédie en quatre actes, en vers, 1 vol. in-18 Jésus, 3" édition; Paris, Lemerre, 1895. — Vers la lumière, poésies, 1 vol. in-18 jésus, 1894.

responsables, les désastreux effets, semblaient avoir ruiné cette aristocratie spirituelle qui est la condition même de la poésie. Que venait faire, parmi les pharisiens et les marchands du temple, ce jeune homme qui avait une voix d'enfant de chœur et qui racontait, en rougissant, les délices ingénues de ses premières amours?

Il avait confié ses espérances de gloire à son maître SuUy-Prudhomme, dans une entrevue qui dut ressembler, si je ne me trompe, à celle du poète Perse avec le philosophe stoïcien Cornutus. Il avait dévoilé son rêve à quelques-uns de ses amis préférés. Il avait vécu en des intimités choisies, dévot à Marc-Aurèle, dont il enviait la chaste adolescence, épris des vierges dont la beauté rayonne dans les drames de Shakespeare, méditant ce que saint Augustin disait de la lutte douloureuse que l'esprit soutient contre la chair, réfléchissant, avec une tendresse infinie, sur les paradis de joie et les abîmes d'amertume que fait entrevoir cette phrase de Pascal : « Le premier effet de l'amour, c'est d'inspirer un grand respect. »

M. Dorchain était surtout une âme sensible... Hélas! la sotte ironie et l'odieuse « blague » ont gâté nos plus beaux mots, de même que les médailles claires se ternissent en passant dans des mains sales. On ne peut pas dire de quelqu'un qu'il est sensible sans avoir l'air de se moquer.

Il y a encore des gens qui auraient honte d'être émus par une romance et qui se pâment aux cantilènes où Bruant s'attendrit sur les mélancolies des forçats. Il en sera ainsi jusqu'à ce que le vent tourne et que « ça change ». Le poète de Y Ame vierge n'a pas attendu, pour nous dire sa chanson, que les annonciateurs de « formules » nouvelles aient prédit une révolution du goût. Insoucieux de la mode, étranger aux cénacles, respectueux des maîtres, il a regardé d'un œil craintif les femmes qui passaient sur sa route. Longuement il arrêta ses yeux sur l'une d'elles. Et l'éblouissement de ses yeux a fait parler son cœur.

Il a aimé, il a chanté. C'est tout bonnement ce que font les poètes, grands ou petits. M. Dorchain est un poète.

On ne peut aller à l'objet aimé sans aimer l'Amour lui-même. Et c'est là une première cause de souffrance. L'Amour, qui est le plus noble effort d'affranchissement et de rêve dont la nature humaine soit capable, est retenu à la terre par des poids de plomb. Il est mêlé d'alliages impurs qui l'alourdissent et le déshonorent. Éros se consume dans le regret de Psyché, exilée peut-être pour toujours, loin des radieux sommets qu'illuminait sa candeur :

... Sur la terre, hélas! Psyché s'en est allée. N'y poursuivais-tu pas la divine exilée,

Le jour où t'attira par ses folles chansons Le satyre impudique, à travers les buissons?

Imprudent! Tu prêtas une oreille attentive Aux mots qui s'échappaient de sa bouche lascive. Car ils flattaient alors, dans leur rythme moqueur, Je ne sais quels instincts qui te troublaient le cœur.

N'espère plus, Eros, t'enfuir loin de ce monde Vers la sérénité des cieux inoubliés :

SoulTre et résigne-toi, car sur la terre immonde Le Désir et l'Amour sont à jamais liés...

Ah! le malheureux Amour! Tout semble s'unir, dans notre société haletante et affamée, pour étouffer ses floraisons. S'il s'épanouit jamais en de nouveaux printemps, s'il mûrit en moissons imprévues, il faudra remercier de cette aubaine les poètes, ses derniers défenseurs.

Les législateurs, voulant concilier l'instinct éternel de notre race avec les commodités passagères des sociétés, ont inventé le mariage, qui est une sage intitution. Chez nous surtout, en Occident, l'union légale de l'homme et de la femme est réglée par des principes très louables. Se donner à une seule personne, en échange d'un don à peu près pareil, traverser la vie dans un commerce charmant de dévouement réciproque et de mutuel support, qu'y a-t-il, parmi les créations humaines, de plus raisonnable et de plus touchant? On aurait pu croire que cette loi dût être une charte définitive. Nos descendants, quand ils liront le Code civil, seront édifiés.

Seulement, il y a loin des institutions aux mœurs. Le mariage, qu'un éminent jurisconsulte appelait la « canalisation de Tamour », n'en est, le plus souvent, que la déviation et le pis-aller. Qui n'a été meurtri par ces contradictions? Quelques-uns en ont gardé d'incurables blessures. Oh! la belle jeunesse que nous font les usages et les convenances, et l'étrange morale qui, dans ce contrat, pardonne tout, sauf le sentiment! Elle est enviable cette « aurore de la vie » dont les orateurs de distributions de prix parlent avec attendrissement!... Votre cœur a tressailli au souvenir d'un visage entrevu, d'une voix écoutée, d'un regard que vos yeux ont évité sans savoir pourquoi. Vous songez à elle avec joie, avec crainte. Vous redoutez et vous désirez de la revoir. Elle est bien loin de votre vue, et si près de votre âme! Partout, des formes impalpables, insaisissables, immatérielles, plus réelles que les arbres du chemin et que les étoiles du ciel, évoquent la vision de l'aimée... Vous savourez à pleine coupe l'ivresse d'espérer et l'affreux déboire du doute. Pour mériter celle que vous avez élue, nulle entreprise ne vous semble trop haute, nulle tâche trop malaisée. Vous êtes prêt à tous les labeurs, à tous les périls, à l'as- •(-ension âpre vers la splendeur immaculée du Graal... Et puis, une lourde main se pose sur votre épaule, secoue votre extase; la sagesse

326 LA yiE ET LES LIVRES

mondaine vous dit : * Tout cela est très bien, mon garçon, mais il faut être plus pratique. » Et« dans un vague discours, vous entendez la répétition des mêmes mots : « Dot... position...

raison... arrangements. » Alors il faut bien, comme on dit, que « jeunesse se passe ». Et c'est pourquoi les exigences sociales ont inventé l'inévitable et indigne parodie d'amour, les singeries où tant de généreuses pensées se flétrissent et meurent, les poisons qui trompent la faim, les « intérims » qu'autorise la prud'homie des pères de famille, l'école de plaisir morne d'où sort, chaque année, une promotion nouvelle de maris croulants et de célibataires démolis.

Alors commencera celte angoisse infinie

Du cœur qui lutte avec le sang; Alors ils connaîtront les heures d'insomnie

Où l'on s'abandonne, impuissant.

Vingt fois ils descendront sur le pavé des rues.

Comme enivrés, pour en finir, Vingt fois des visions chastement apparues

Surgiront pour les retenir...

Puis, un soir, ils prendront la première venue

Qui leur ouvrira ses bras blancs ; Malades et lassés, sur son épaule nue

Ils poseront leurs fronts brûlants.

Peut-être sera-t-elle inerte, indifférente;

Mais qu'importe! Ils n'auront pas d'yeux.

Gomme ils déposeront sur sa joue odorante

De longs baisers silencieux !

L'airaeront-ils? Non pas : ils sauront trop, sans doute,.

Que son cœur ne doit plus fleurir, Que le hasard banal les a mis sur sa route,

Qu'ils seraient fous de la chérir...

t Et pourtant, pour calmer la soif qui les dévore,

Tâchant d'oublier, jusqu'au jour.

Sur son indigne sein ils chercheront encore La douce illusion d'amour!

D'ailleurs, la tolérance des pères, Tindulgence des oncles et, dit-on, l'experte clairvoyance de certaines fiancées admettent généralement ce stage, à condition que le stagiaire n'en revienne pas trop chauve et trop édenté. M. Dorchain n'est pas de cet avis. Il s'est souvenu d'une des plus exquises confidences de l'empereur Marc-Aurèle : « Je dois encore aux dieux d'avoir conservé pure la fleur de ma jeunesse, de ne m'êtrepas fait homme avant l'âge, d'avoir différé au delà même ».

Et il a donné son avis sur ce sujet délicat, en un sonnet très noble et très courageux :

A peine ont-ils vingt ans, qu'ils ont déjà fermé Au Bien autant qu'au Beau les portes de leur àme; L'inaction stupide et la débauche infâme Ont éteint dans leur cœur l'Idéal enflammé.

Mais dans ces cœurs blasés que le néant réclame, Si le flambeau divin un jour s'est abîmé, Oh! bien sûr, ce jour-là, c'est qu'ils n'ont plus aimé Nulle sœur, nul ami, nul enfant, nulle femme.

Flambeau sublime et pur, mais qui trembles souvent, Pour te bien abriter de la pluie et du vent Et faire rayonner la clarté souveraine,

Heureux qui peut passer, sans s'interrompre un jour, De l'amour de sa mère à l'amitié sereine, Et de l'amitié sainte à son premier amour!

Cette poésie est « vertueuse », comme dit la gouaillerie niaise de certains plaisants qui s'at-

tribuent des vices dont ils ne sont même pas capables. Elle prouve que la vertu se réconcilie quelquefois avec Tart et avec la beauté.

Sans doute, un lecteur un peu averti songera, en lisant ces vers, à la fameuse imprécation de Musset :

'Oh! malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche! Le cœur d'un homme vierge est un vase profond.

Pareillement, un ressouvenir des Nuits vibre dans le rythme de ces stances :

Enfant, dans la lutte éternelle Tu crois avoir dompté ton cœur, Déjà tu veux ouvrir ton aile Et t'envoler, libre et vainqueur.

Tu n'embrasseras qu'un corps blême, Jeunesse, amour, grâce, bonté.

Tout cela, — reflets de toi-même.

Fantômes sans réalité.

Honteux d'avoir étreint une ombre, Et le désespoir t'étouftant.

Alors tu reviendras sombre Et pleureras comme un enfant...

Mais du moins, ce rêve achevé, Ne maudis pas tes infidèles Parce que tu n'as point trouvé Ce que tu cherchais auprès d'elles...

Qu'importe? Ceux qu'inspirent les éternelles joies et les rancœurs inguérissables dont vit et

soufifre rhumanité, allant aux mêmes refuges d'amour, sont bien obligés d'y cueillir les mêmes fleurs amères ou parfumées :

Misérables vivants que le baiser tourmente!

Ce vers de SuUy-Prudhomme est le texte que commentent tour à tour les poèmes inquiets de la Jeunesse pensive.

Mais ce n'est pas en vain que Ton marche obstinément Vers la lumière. Dans toutes les destinées, même les plus ingrates, je ne sais quelle bonté cachée a disposé d'avance des haltes, des repos, des fontaines où s'apaise pour un temps notre soif d'aimer. Espérances déçues, aveux inécoutés, insouciance cruelle des yeux trop adorés, souillure de l'amour par le désir, combats de l'honneur et de la passion, brusque arrêt qu'impose la mort à des amours qu'on voudrait immortelles, tout cela s'évanouit, en certaines minutes d'extase, comme un cauchemar effacé par l'aurore. N'avons-nous pas tous entendu, parfois, des musiques lointaines, qui bercent notre mélancolie par la douceur de ces mots divins que les poètes savent traduire?

... Tristes sont les roses fanées!

Tristes les jours perdus et les nuits profanées, Les amours qu'un matin suffît à défleurir!

Triste, la source impure et qu'on ne peut tarir. La beauté que le temps inexorable emporte Et la virginité du cœur flétrie et morte!...

— Mais douces sont les fleurs et douces les amours Qui naissent dès l'aurore et qui durent toujours! Doux les chastes baisers, charmants les jeunes couples Qui vont, les bras nerveux liant les tailles souples. Errer au mois d'avril sous les ombrages verts. Joyeux et Tun pour l'autre étant tout l'univers! Beaux sont les fiancés qui, d'une âme ravie, Marchent pleins d^espérance au-devant de la vie. Sachant, si le malheur leur barre le chemin.

Qu'ils passeront quand même en se donnant la mainl Beaux, les nobles amants qui, sans crainte ni doute^ Vers le même sommet ont pris la même route.

Dont le fier idéal n'est jamais abattu.

Qui sentent leur amour pareil à la vertu, Et dont le cœur d'enfant peut se montrer sans voiles^ Profond comme la mer, pur comme les étoiles...

On le voit, M. Dorchain a fait son choix dans la vie et dans Tart. Il est idéaliste et ne craint pas de s'exposer, par sa naïveté sentimentale, aux risées de ceux qui confondent la vulgarité avec le bon sens. 11 aura l'approbation, l'applaudissement et, ce qui vaut mieux, la sympathie de tous ceux qui croient qu'une société, même démocratique,, ne peut pas vivre sans idéal.

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