K LE JARDIN SECRET », DE M. HENRI ROUGER
Tous les poètes ont un ^r jardin secret » où se réfugie leur tristesse ou leur joie. Tous, ils ont
1. Le Jardin secret, poème, par Henri Rouger, 1 vol. Pari s y Lemerre.
célébré la grâce brève des fleurs. Les anciens disaient que la rose naquit d'une goutte du sang d'Adonis tombé dans l'herbe, et qu'une larme de Vénus fît éclore l'anémone. Les amants, quels que soient leur patrie, leur couleur et leur race, comparent toujours les jeunes filles à des fleurs. Les poètes, les peintres, les apôtres, les instituteurs de peuples, les fondateurs de religions ont bien connu le fond du désir humain, lorsqu'ilsont jonché les Champs-Elysées de pâles asphodèles, semé de lotus l'illusoire féerie de Maïa, répandu sur le Paradis le parfum des fleurs dévotes, rafraîchies comme d'une rosée matinale par les larmes et par le sang des vierges et des martyrs. Hortorum decus et tutela... halantes floribus horti... hortus conclusus... hortus deliciarum... « ruisseaux et jardinages drus et épais », « gentil mai, printemps éternel », voilà le refuge vers lequel, depuis les temps anciens, tous les hommes ont soupiré. L'âge d'or fut une saison tiède, embaumée et fleurie. Les contemporains d'Homère ne rêvaient rien de plus beau que l'île de Calypso et que les jardins d'Alcinous. Tous les Edens sont des jardins. Dans le plus magnifique discours de comice agricole qui ait jamais été prononcé, Lamartine démontrait cette vérité aux jardiniers de Mâcon, ses électeurs :
« C'est cette parenté secrète entre l'homme et un coin de terre plus spécialement approprié,
enclos, cultivé, planté, semé, arrosé, récolté par les mains du jardinier, qui a fait de Thistoire des jardins, dans tous les siècles et dans tous les pays, une partie de l'histoire même des nations et aussi une partie des rêves de la vie future ou de la théologie des peuples. Parcourez toutes ces théogonies, toutes ces religions, toutes ces histoires, toutes ces fables, il n'y en a pas une qui ne mêle cette image d'un jardin abondant en eaux et en fruits aux images et aux songes de félicité primitive ou de félicité future dans le ciel... »
Avez-vous vu, à la bibliothèque de l'Arsenal, notre précieuse collection de bréviaires et de missels enluminés de miniatures? Si vous ne l'avez pas vue, courez vite rue de Sully et demandez à M. Henri de Bornier la permission de pénétrer dans la cachette où gît ce trésor. Sur le dernier feuillet du plus beau de ces manuscrits, un imagier inconnu a voulu, malgré son humilité, laisser le souvenir de sa personne aux pieuses gens pour lesquelles il travaillait. Il s'est peint lui-même. Dans un oratoire, au plus haut étage d'une tourelle, près d'une fenêtre effilée en ogive, d'où la vue s'étend vers les futaies, les prés, les eaux claires, il est assis à sa table, le pinceau posé sur une page blanche de fin vélin. Devant lui, dans un verre d'eau pure, deux ou trois fleurs sont arrangées, fleurs simples qu'il a cueillies avec précaution et qu'il copie avec un respect amoureux.
LA JEUNESSE BLANCHE 33'd
M. Henri Rouger, s'il fût venu au monde cinq siècles plus tôt, eût peut-être borné tous ses vœux à copier les sept fleurs symboliques et à comprendre leur langage. On Timagine très bien dans la « librairie » d'un château, alignant, comme Guillaume de Lorris et Jean de Meung^ les 22 818 vers du Roman de la Rose, ou bien, comme Guibert de Montreuil, donnant le gracieux titre de Roman de la Violette, à une histoire assez longue, où il n'y a guère de violettes et point de roman. Au temps de saint Louis, l'auteur du Jardin secret eût commenté, lui aussi, l'offrande allégorique du Chapel à sept fleurs, et paraphrasé ce sermon ancien, que je ne puis me tenir de vou& réciter :
Une jeune fille veut que je lui octroie un don ; elle me demande un chapelet de fleurs. Que Dieu m'accorde loisir, pour que je puisse faire ce qu'elle veut! Mon présent devra lui plaire, si j'y mets d'abord le lys; puis viendra la violette ; puis la belle fleur du souci ; l'ache et la consoude y prendront place à leur tour; la rose épanouie fera la sixième, et la septième l'ancolie. Voilà une jolie couronne, où chaque fleur désigne une vertu que la jeune fille doit avoir et conserver. La blancheur du lys semble lui dire : Adore la mère de Dieu, aime Dieu et la sainte Église. La douce fleur de violette lui rappelle qu'il faut qu'elle se tienne à l'écart, en silence, qu'elle n'écoute point les médisants et ne s'expose au blâme ni en actions ni en paroles. L'or du souci lui enseigne à garder pur et sans tache le trésor de la sagesse. L'ache lui recommande d'être humble, bonne, indulgente pour les pauvres et les faibles. La consoude en s'ouvrant à la clarté du jour et en se fermant aux
ténèbres de la nuit l'avertit de n'accueillir que la courtoisie et de se soustraire à la noire trahison. La sixième fleur, la rose, qui tient de la sainte Mère de Dieu l'empire de la beauté, c'est la jeune vierge elle-même, qui s'élève entre toutes les femmes comme la rose entre toutes les fleurs. La septième enfin, l'ancolie, est celle qui, avec les cinq petits liens que Dieu lui a donhés, sert à nouer toutes les autres. Lorsqu'un chapelet de fleurs en laisse tomber une seule, il perd beaucoup de son prix. Il en est ainsi d'une jolie fille lorsqu'elle perd une seule de ces vertus. Je vous en prie donc, jeunes filles : que chacune de vous songe à mes sept fleurs...
Le Jardin secret de M. Henri Rouger n'évoque point les anciens -vergers de France, un peu pâles et tristes, avec leurs allées droites, leurs nuances douces, leurs arbres grêles, leurs frais et légers printemps, parterres gentils où les rossignols chantaient de toute leur âme lorsque Tristan écrivait sur Técorce des bouleaux le nom d'Yseult la bonne reine, où les soucis baissaient la tête lorsque les demoiselles pleuraient une absence, où les muguets se paraient de perles de rosée toutes les fois que les jeunes hommes passaient, entrelaçant leurs doigts aux doigts des jeunes filles dont les joues sont couleur de rose et les yeux couleur de fontaine. Des idées modernes poussent dans ce verger rajeuni. Cependant, habitués des « vernissages », et de l'exposition d'horticulture, amants des orchidées et des cynoglosses, ce n'est pas à vous que je recommande le Jardin secret^ où M. Henri Rouger
veut nous conduire. Les personnes frivoles trouveraient peut-être qu'on s'y « embête », ou plutôt (pour parler le langage des salons), qu'on s'y « rase ». Ce n'est pas mon avis, et voici pourquoi. Ces vers peu lus, dont la critique (du moins à ma connaissance) n'a pas soufflé mot, et qui risquaient de se perdre dans le torrent de poésie périodiquement déchaîné par l'éditeur Lemerre, ces vers attestent une intensité de rêve, une ferveur d'émotion communicalive, une douceur d'expression tout à fait rares et dignes de remarque. En un temps de dilettantisme blasé, M. Henri Ronger croit obstinément à la poésie. Il l'aime d'un cœur soumis et fidèle. Il thd lui doit rien que des extases et des souffrances. C'est assez pour que son âme solitaire soit pénétrée d'une infinie gratitude. J'imagine que ce jeune rêveur vit en pleine chimère et que, s'il est condamné par le sort à quelque besogne quotidienne, qui l'ennuie, il secoue ses chaînes le plus souvent qu'il peut, afin de s'enfuir aux mirages du Jardin secret :
Ipsa tibi blandos fundent cunahula flores.
Comme tous les poètes, il a regardé longtemps la magnificence des floraisons printanières. Et d'abord il en a eu peur. Il a cru entendre distinctement la voix indifférente de la nature. Sans
doute elle lui disait de ces dures paroles qu'Alfred de Vigny nous a répétées :
Je n'entends ni vos cris, ni vos soupirs: à peine
Je sens passer sur moi la comédie humaine
Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe.
Mon printemps ne sent pas vos adorations.
Avant vous j'étais belle et toujours parfumée...
Hélas! pourquoi ce luxe insolent, cette odieuse parure qui s'étale sur la terre avare où nous ensevelissons pour toujours le corps douloureux des bien-aimées? Pourquoi ce renouveau de parfums, de couleurs et de chansons vient-il troubler le recueillement des cimetières, violer la paix du sépulcre?
Ah! tout m'est odieux au jardin de beauté!
L'air est impur ici; ces douceurs me sont vaines;
Je hais les fleurs de l'herbe et je hais la clarté!
Je foule avec elTroi les thyms et les verveines : •Quand mon pied les écrase à ses pas incertains, Le suc épais qui coule a couru dans tes veines;
Et c'est toi que je blesse à leurs rameaux atteints, C'est toi-même, ô mon Ame, ô Morte blanche, ô Vierge! Que j'écrase en foulant la verveine et les thyms...
Ton âme est emportée aux tiges végétales; L'âpre corruption qui s'acharne à tes flancs Fleurit joyeuse et pure à tous les blancs pétales...
Et le rosier surgit, son éclat me fascine.
Je sens que ta chair soulTre à la dent qui te mord,
Je sens ton âme errer sur la plante assassine...
Mais voici que le cœur irrité du poète s'apaise, et qu'une vision soudaine de la vie universelle où s'entrecroise éternellement l'échange des souffles, des formes et des âmes, vient calmer son esprit, prêt désormais à accepter, à bénir presque l'inévitable loi qui enchaîne les effets et les causes. Une plus équitable intelligence de Tunivers, une soumission stoïcienne aux nécessités qui régissent l'harmonie des mondes, la vue des créations divines qui ne meurent que pour ressusciter, l'inclinent à absoudre ce qu'il maudissait et lui dictent ces vers, que Marc- Àurèle eût aimés :
Oh! je sais! je comprends! Le vent des cieux m'apporte Un grand mystère; une âme est là; je me souviens. Je sens partout présente autour de moi la Morte...
Elle est là qui m'entoure en son divin réveil.
Je vois sa main qui tremble au frisson d'une palme
Et son regard sourire en un rayon vermeil;
J'entends son cœur sacré qui bat sous ton sein calme, Nature immortelle où son être est brisé...
La mort maternelle a pris la vierge ; elle a sauvé de toute souillure, par l'impérieuse grâce de ces métamorphoses, cette virginale pureté.
Silence! Elle apparaît! Je l'entrevois qui passe! Et je me suis courbé vers le saint rosier blanc...
Alors, genoux ployés, respectueux et lent,
J'ai cueilli sur l'arbuste une fleur fraîche cclose;
J'ai respiré l'arôme au calice tremblant.
Puis je me suis levé sans souci (l'autre chose; Et, la fleur à la main, j'ai fui comme un voleur, Car j'ai cueilli son âme en cueillant une rose,
El je l'ai respirée au parfum de la fleur.
Ce n'est point par des extraits qu'il faut juger ce beau poème, dont le symbolisme naïf et la très noble sérénité procurent au lecteur, qui n'attendait peut-être qu'une récréation littéraire, le goût du rêve et le désir de penser. La disposition en tercets réguliers, rythme sobre qui est, comme on sait, la cadence de cette méditation que Vigny intitula les Destinées, menace à la longue de fatiguer l'oreille par son martèlement monotone; on s'habitue néanmoins à ces terze rime, auxquelles Dante accoutuma les admirateurs de la Divine Comédie, On finit par aimer ce ton austère, ces graves sonorités.
Ce premier essai d'un inconnu paraît annoncer un poète visionnaire et philosophe. Voilà une bonne nouvelle qui vient fort à propos, puisque M. Sully Prudhomme, au grand regret de ses amis, ne fait plus de vers.