RUFUS
« Ce dieu Lixon, dit-on, était du temps des Celtes le Dieu protecteur du pays. De là le nom de Luchon. l\ est estropié et non détruit. Les dieux sont vivaces. »
[Voyage aux Pyrénées, p. 326.)
tacle composite et bigarré. Il écoute. Des clameurs sauvages se mêlent aux rythmes d'une langue illustre, amollie par la voix des femmes et façonnée par le verbe des orateurs. Des patriciennes aux yeux las sont venues dans le pays des Ibères afin d'y trouver la solitude, le silence ou la santé. L'urbanité romaine a coudoyé la rudesse des montagnards basques. Les citadins et les barbares ont échangé leurs superstitions :
Jadis FIbère noir et le Gall au poil fauve Et le Garumne bfun, peint d'ocre et de carmin, Sur le marbre votif entaillé par leur main, Ont dit l'eau bienfaisante et sa vertu qui sauve.
Puis les Imperators, sous le Venasque chauve.
Bâtirent la piscine et le therme romain,
Et Fabia Festa. par ce même chemin,
A cueilli pour les dieux la verveine et la mauve.
Béni soit M. Sacaze! Grâce à lui, les yeux du poète sont tombés sur ces lettres presque inintelligibles :
MONTIBVS...
GARRI DEC...
SABINVLA
Et peu à peu s'épanouit ce sonnet de V Exilée, cette fleur d'ennui et de tristesse, qui est sans contredit la plus jolie de toutes les « restitutions » épigraphiques :
Dans ce vallon sauvage où César t'exila.
Sur la roche moussue, au chemin d'Ardiège, Penchant ton front qu'argenté une précoce neige, Chaque soir, à pas lents, tu viens t'accouder là.
Tu revois ta jeunesse et ta chère villa Et le flamine rouge avec son blanc cortège ; Et lorsque le regret du sol latin t'assiège, Tu regardes le ciel, triste Sabinula.
Vers le Gar éclatant aux sept pointes calcaires. Les aigles attardés qui regagnent leurs aires Emportent en leur vol tes rêves familiers;
Et seule, sans désirs, n'espérant rien de l'homme,
Tu dresses des autels aux monts hospitaliers
Dont les dieux plus prochains te consolent de Rome.
Cette Sabinula, dévote aux montagnes divines, n'était peut-être qu'une pauvre esclave, vêtue de toile bise et de lainage grossier. Mais ne querellons point le pèlerin qui a ennobli son ex-voto. Par cette érudition volontiers minutieuse, par ce goût du passé, par cet amour des vieux parchemins et des vieilles pierres, José-Maria de Heredia se situe exactement en un point précis de notre évolution intellectuelle. Successeur des poètes qui ont introduit l'Espagne on France, héritier d'une longue lignée qui va de Jean Chapelain à Pierre Corneille et d'Abel Hugo à Victor Hugo, l'auteur des Trophées se distingue cependant de tous ses devanciers par des traits qui lui sont personnels. Son chartisme n'a pas nui — tant s'en faut — à son esthétique. Les triomphes de la Philologie l'ont émerveillé. Il a vu les profondeurs du passé magnifiquement illuminées par ces sciences très spéciales que le vulgaire ignore ou méprise, et qui sont d'admirables lampes de mineur: l'archéo-
logie, Tépigraphie, la diplomatique. Il a compris que Toffice et le bienfait de Ja littérature consistent surtout à ouvrir au public des trésors cachés, et à faire entrer dans le domaine de tous ce qui était auparavant l'exclusive propriété de quelques spécialistes volontiers jaloux. Il a puisé à des sources mystérieuses et nouvelles. Ce Parnassien est un moderne.
A Athènes, le jour des Skyrophories , une procession, partie de l'Acropole, se rendait, en suivant la Voie sacrée d'Eleusis, à un sanctuaire situé en dehors des murs de la cité. Le cortège était conduit par la prêtresse d'Athéna Polias, par le prêtre d'Erechthée et par celui d'Helios, qui s'avançaient à l'abri d'un vaste parasol blanc porté par les descendants de la famille des Etéoboutades.
Tels, ou peu s'en faut, les jeunes poètes, auxquels s'étaient adjoints quelques gentilshommes, plusieurs grandes dames et un éditeur, menèrent le deuil de Paul Verlaine.
On lisait, au même moment, dans Y Ermitage :
Paul Verlaine est mort le 8 janvier. L'Ermitage ne peut que s'associer au deuil douloureux et profond de la poésie française. C'était notre père à tous, un bon cher et vieux grand-père de qui on aimait tout et à qui on pardonnait
VIE ET LIVRES. 3« séric. 4
tout; il nous aimait lui aussi, se réchauffait à notre ardeur et collaborait à notre œuvre. On a pu lire ici plusieurs de ses poèmes si exquis et si charmants. V Ermitage, pour qui il voulait bien manifester une sympathie particulière, honore hautement en lui le grand poète chrétien et français dont la mort, hélas! laisse à notre beau firmament d'art le noir d'une étoile qui aurait cessé d'y briller, comme une larme et comme un sourire.
La Rédaction.
Et le même fascicule contenait un article où Fauteur de Mes hôpitaux et de Aies prisons était appelé « Apôtre », « Pasteur » et « Peregrin ». L'auteur de cettd oraison funèbre, M. Edmond Pilon, disait :
Agenouillons-nous, très simplement, dans la poussière de sa tombe, et le prenant pour EXEMPLE, adorons sa toute limpide, toute vivace et toute inexprimable Douleur. De hautains, d'isolés ou de sévères, il nous rendra la superstition généreuse de l'apitoiement. Il y a plus d'inattendu génie dans une seule larme ou un seul sourire de ce maître que dans tous les froids décors de nos pensers. Certains de ses poèmes ont la lucidité admirable des Évangiles ou de ïlmitation, je déclare qu'unique, à la fin désolante de ce siècle, il apporta, ingénue et lumineuse, l'assurance audacieuse d'une divinité.
Il a fait — cet homme — autant pour la Religion que pour la Poésie. Qu'on le veuille on non, depuis M. d'Aurevilly, il a présenté, sans exemple, l'attitude majestueuse d'un lévite. Les vers synthétiques de Sagesse unissent, à là grâce mièvre des prières, le tumulte de la trompette de Jéricho. De simples élans piaculaires, il s'est haussé, ce prophète, à des grandeurs théologales. L'enthousiasme du Salve regina ou du Lauda Sion, impossible désormais, sous les voûtes glaciales des modernes églises, a frémi, dans les vers de Paul Verlaine, d'un extatique essor. Artistcment, il
a renouvelé le miracle expiatoire de Saint Augustin. C'est à lui que s'applique, volontiers, cette phrase : Le repentir est le grand acte chrétien. Son poème de V Amour, de prosterné comme certains versets de l'Ecclésiaste, prend, peu à peu, une envergure oratoire et s'élève à de suprêmes vigueurs scripturales.
M. Edmond Pilon, disait encore :
Nul, plus que Verlaine, ne prodigua de sa vie. Il en fut si peu avare, dirai-je même, que nous lui devons un peu de la nôtre, parce que, au moment où nous naquîmes à l'Art, lui seul, ce poète, ce prêtre, ce héros, eut l'admirable bonté, alors que tous nous bafouaient, de se tourner vers nous, et vers nos jeunes lèvres, de tendre la coupe fraîche et virginale de ses vers radieux. Aujourd'hui qu'est prononcé le consummatum est et que, d'un coup d'œil d'ensemble, nous résumons les livres nombreux que nous valut sa riche fécondité *, nous sommes émus et reconnaissants du legs surhumain qu'il nous a laissé, comme un héritage et un enseignement.
De la douceur, de la douceur, de la douceur...
Et M. Edmond Pilon concluait :
Notre grand poète es. mort. Avec oisiveté, on va lui chercher, en notre respect et notre admiration, quelqu'un
1. Poèmes satwmiens, 1 vol. — La Bonne Chanson, i vol. — Fêles galantes, i vol. — Romances sans paroles, i vol. — Sagesse, i vol. — Jadis et Naguère, i vol. — Amour, 1 vol. — Parallèlement, i vol. — Bonheur, i vol. — Chansons pour elle, i vol. — Odes en son honneur, i vol. — Elégies, i vol. — Liturgies intimes, 1 vol. — Dédicaces, i vol. — Dans les limbes, i vol. — Les Poètes maudits, 1 vol. — Louise Leclercq, 1 vol. — Mémoires d*un veuf, i vol. — Mes hôpitaux, 1 vol. — Mes prisons, i vol. — Quinze jours en Hollande, i vol. Paris. — Choix de poésies, i vol., avec un portrait d'après Eugène Carrière. — Confessions, i vol. Paris, publication du Fin de Siècle,
digne de lui succéder. En vérité, en vérité, il y aurait beaucoup de présomption dans celte enquête. Bien que j'en sache un ou deux dignes d'être adorés après Verlaine, par nous, faut-il encore qu'ils nous présentent, avec autant de lumière et de grandeur, l'assurance solennelle du génie *.
Ne soyons pas trop grincheux pour ces excès de louanges. Est-ce que le vieux Claude Binet, biographe de Ronsard, n'a pas raconté que la naissance de son héros avait été entourée de miracles? Est-ce que l'honnête Racan n'a pas cru, avec la plus belle gravité du monde, que la peau de Malherbe exhalait une odeur suave !
Mais il est nécessaire, tout de même, de remettre les choses au point.
Un mauvais sujet, qui fut un brave homme; — un pauvre diable qui faisait des vers comme
1. C'est M. Stéphane Mallarmé qui a été élu « prince des poètes » par un groupe d'électeurs qui se sont conféré à euxmêmes le mandai de représenter la poésie française.
Les admirateurs de Verlaine ont songé à lui consacrer un Tombeau de leur façon, c'est-à-dire un volume de vers dédié à sa gloire. Mais je lis dans un journal bien informé de tout ce qui concerne la littérature verlainienne la note suivante :
« Verlaine n'aura pas le tombeau que ses amis voulaient élever à sa gloire. Des poètes enfiévrés s'étaient concertés, le volume devait paraître, mais de si belles ardeurs s'éteignent aussitôt que conçues, les vers s'espacent, la copie retarde, l'éditeur attend, réclame, se lasse enfin.
» Les morts vont vite et le moment du langage, cet unique et dernier moment que concède la mort, se passe : le volume ne se vendrait plus!
» Comme cela doit lui être égal dans le joli coin de ciel bleu où — puisqu'il y crut — doit se reposer et se détirer son âme dans les lentes musiques inégales des sphères! »
un ange; — un bohème qui donne l'idée d'un vrai poète; — un Villon buveur d'absinthe; — un Hégésippe Moreau moins geignard; — un La Fontaine dénué de sérénité, un Henri Heine moins cosmopolite.,, tout cela avec un curieux mélange de Parny, de Dorât, de Pigault-Lebrun. Telles sont les images, évidemment incomplètes, qui me viennent à l'esprit, au moment où j'évoque le crâne chauve, la barbe hirsute, les petits yeux obliques, le nez kalmouk, le visage ravagé, l'âme sensuelle et dolente de Paul Verlaine.
Dans nos cohues bourgeoises, à travers notre démocratie commerçante, fabricante, prétendue libre, mais serve de tous les intérêts, exempte de grands vices, mais affligée d'un tas de petites vertus, émancipée par des révolutions épiques, mais domestiquée par des tyrannies burlesques, le poète de la Bonne Chanson a passé, montrant ses plaies, confessant ses fautes, exempt d'ironie, disant tout haut ses rêves, traînant la jambe, ne se reposant guère qu'en des lieux publics.
Avez-vous vu, aux vitrines des papetiers, cette série de photographies, qu'un entrepreneur de documents a intitulée : Nos contemporains chez etixl Tous nos « chers maîtres » sont là, depuis le docteur Péan (superbe avec son habit de cérémonie, sa grosse chaîne de montre et sa décoration de commandeur), jusqu'à M. Jean Richepin (dont les livres sont soigneusement rangés, et dont
a culotte courte laisse voir, sous la table à écrire, une magnifique paire de mollets musculeux). On y voit aussi M. Loti, habillé en Arabe, et dardant un regard terrible parmi des divans de café maure. La plupart de ces « intérieurs » d'artistes, de savants ou de praticiens indiquent des mœurs régulières, des vies convenables, des positions cossues, des budgets solidement équilibrés. Seul, Paul Verlaine fait exception parmi ces gloires confortables. On Ta photographié dans un café. Non pas dans un de ces cafés somptueux où fréquentent les fêtards porteurs de monocles et possesseurs de fourrures. Dans une brasserie quelconque du boulevard Saint-Michel ou de la rue Pigalle. Il est assis devant une table où gisent son feutre mou et son bâton ferré, près d'un moulage en carton qui simule, pour amuser les clients, un rocher et une grotte. Triste est la « consommation » verte où Fauteur des Poèmes saturniens vient de tremper sa moustache. Triste, la moleskine de la banquette, cette moleskine collante qui met, dans les cabarets d'étudiants, je ne sais quelle odeur d'antichambre ministérielle. Le poète a demandé au garçon « de quoi écrire » . On est allé chercher, près du siège où se prélasse la dame du comptoir, le petit sous-main graisseux, la bouteille d'encre, la plume encrassée, le papier à lettres, les enveloppes « bulle ». C'est avec ces instruments, ordinairement consacrés aux rapides
amours des potaches, des pions et des commis, que Verlaine griffonna, dans une rumeur de bocks entrechoqués et de dialogues ineptes, quelquesuns de ses poèmes impudiques et douloureux.
Un philologue hollandais, connu des romanistes pour ses dissertations sur François Villon, vint à Paris en 1891, et interviewa Verlaine, après une station au Chat-Noir et une visite à Bruant. C'est au café François I" que l'entretien eut lieu. On trouvait là, très souvent, les personnes ingénieuses qu'amusait ce villonisme : Charles Morice, Louis le Cardonnel, Alejandro Sawa, romancier espagnol, Gabriel Vicaire, Jean Carrère, Julien Leclercq, Henri Degron, Henri Quittard, Raymond Daly, Yvanhoé Rambosson, etc. De loin en loin Stuart Merrill, Adolphe Retté, Hugues Rebell faisaient une apparition. Le voyageur étranger tira son carnet de sa poche et crayonna ce croquis un peu prolixe :
La lumière tamisée, qui filtrait dans la salle oblongue, éclairait faiblement la figure hâve du poète qui nous attendait, le regard fixé sur Tinvisible.
Le visage était flétri et fatigué. Son long carrick lui donnait l'air d'un pauvre vieux chanteur des rues, exposé depuis des années au vent et à la pluie ; un chapeau mou usé couvrait son crâne chauve.
Toute cette mise donnait l'impression d'une physionomie de bohème qui vit dans son rêve sans se soucier de ce qui se passe en dehors de lui. Seul, un foulard de soie jaune au cou éclatait comme une note gaie et troublante de gaieté dans la gamme grise de son extérieur morne.
Un vague sourire de bienvenue passa sur ses traits vieillis lorsqu'il nous vit arriver.
Oh! rétrange mobilité de cette physionomie! Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'une variété étonnante de sentiments étaient déjà venus y marquer leur empreinte, tout en lui laissant son ton dominant de tristesse vague ; tel l'effet sombre d'un paysage mis en relief par des ombres de nuages qui fuient sous la pluie et le vent. Tantôt le front du poète se renflait, les narines palpitaient et le malin satyre apparaissait, avec des yeux tirés au coin, qui appellent la jouissance. Tantôt ses sourcils se fronçaient, le regard indiquait la colère, la main frappait la table, la voix avait des éclats de tonnerre — pour se changer en un rire franc qui se modérait tout à coup et passait, par une transition subtile, au sourire timide d'un enfant qui craint la punition. Car il y avait un côté enfantin dans ce visage du vieux pécheur, et ses gestes nerveux étaient ceux d'un gamin qui ne se sent pas à son aise et tire ses habits. Puis c'était un tantinet d'affectation qui perçait dans ses manières, ou une teinte légère de blague qui se figeait dans l'expression d'ennui d'un homme qui ne se soucie plus de rien au monde. Et cette dureté des traits se fondait dans les brouillards d'une mine distraite qui regarde l'espace sans rien voir.
La façon dont Verlaine accueillit le nouveau venu fut d'une parfaite bonhomie : c'était la bienveillance affectueuse avec laquelle on caresse un chien étranger.
Un autre témoin, M. Yvanhoé Rambosson, résume ainsi les propos de table de Verlaine :
C'est dans ce café, dans ce mouvement, au milieu de tant de cadets, que Paul Verlaine — entre ses villégiatures à l'hôpital — se trouva longtemps chez lui. Assis devant < l'humble absinthe éphémère >, un foulard lie de vin à la diable sur une chemise plutôt de flanelle, la pipe courte dans un poing glorieusement menaçant ou affirmateur.
une gouaillerie dans la moustache humide et alfaissée, une bonté dans ses yeux de faune, il parlait avec des douceurs tantôt et tantôt des tremblements et des rebellions, d'une voix légèrement éraillée et sourde.
Ses préoccupations — dans ces heures de quotidienne causerie — n'étaient pas spécialement orientées vers la littérature. Il aimait peu la théorie, préférant aux longues discussions esthétiques la malice d'une expression, le coqà-l'ânc ou... la politique. Il fallait l'entendre parler de c Badinguet » ou de Boulanger. Le « brav' général » avait toutes ses sympathies et, fidèle au dieu tombé, Verlaine les lui conserva toujours. En bon Lorrain de Metz, ayant opté pour la France, il arborait un chauvinisme qui nous semblait bien hors de saison. Mais, sur ce chapitre, il ne voulut jamais entendre contradiction.il abominait < le Prussien » et Bismarck (avec lequel quelques-uns lui trouvèrent une ressemblance) et daubait sur les histoires de pendules comme un notable de petite ville au Cufé du Commerce^. Mais il était si charmeur en outre, avec si bien l'air d'un enfant qui joue au militaire, que nous le contemplions avec admiration, enviant ses heureux enthousiasmes et ses quasijeunes confiances.
M. Laurent Tailhade a joliment raconté sa première entrevue avec Fauteur de la Bonne Chanson :
La première fois, dit-il, que j'eus l'extrême joie de rencontrer Verlaine, ce fut à la brasserie du Soleil d'or où.
1. Verlaine mérita, en effet, par son patriotisme ingénu, les ironies de M. Yvanhoé Uambosson et des décadents internationalistes. Il a écrit, dans ses Confessions : « Je ne puis parler de ma ville natale sans quelque émotion bien compréhensible... N'est-elle pas, cette noble et malheureuse ville, tombée glorieusement et tragiquement, abominablement!... après quels combats immortels! par la seule trahison, trahison comme il n'en est pas dans l'histoire, entre les mains de l'ennemi héréditaire? »
vers 1884, se réunissait, le samedi soir, une génération — neuve alors — de poètes en apprentissage et de prosateurs débutants.
En ce temps-là, je ne pensais à faire autre chose qu'un jeu des talents que quelques amis, trop bénins, se plaisaient à m'attribuer. Un volume de vers — le volume de la vingtième année — formait tout mon bagage.
Mais je rimais avec entrain, le goût des vers tenant, ainsi que moi, la plupart de mes compagnons.
De ces compagnons dispersés, les plus intimes furent alors : Jean Moréas, qui préludait aux Cantilènes; Gustave Kahn, dont la métrique fait paraître tant d'aimables surprises; Charles Vignier, un délicat si raffiné qu'il semble avoir émoussé la trempe de son instrument pour la vouloir aiguiser trop. Autour de nous et sympathiques, Fernand Jores, mort depuis; Esparbès aux larges rimes sonores; ce mystérieux et charmant Albert Samain; Emile Peyrefort, le paysagiste incomparable qui nous montrait un lever de soleil sur les arbres,
. Dont les peupliers en fuseaux, Paraissaient filer la lumière,
outre une légion thébaine de jeunes artistes — pas trop aigris encore — et qu'un amour très sincère du beau maintenait en des dispositions suffisamment cordiales.
Le soir que je fus présenté à Verlaine, il n'était ivre qu'au point de montrer la plus généreuse cordialité.
« Maître », lui dis-je. — < Appelez-moi < vieille bête » si la chose vous amuse; mais pas de gros mots, n'est-ce pas? » et la glace fut ainsi rompue.
Mais le meilleur portrait de Verlaine est celui qu'a tracé M. Anatole France. Nul n'a mieux noté la « laideur pittoresque, la folie amusante de ce vieil enfant perdu, plein de vices sincères et d'innocence » :
Il longeait le quai, boitant d'une jambe, le chapeau en arrière sur son crâne bossue, la barbe inculte et traînant un vieux sac de tapisserie. Il était presque terrible, et, malgré ses cinquante ans, avait l'air jeune, tant ses yeux bleus étaient clairs et luisaient, tant son visage jauni et creusé avait gardé d'audace ingénue, tant jaillissait de ce vieil homme rumeux l'éternelle adolescence du poète et de l'artiste... Il allait, jetant dans chaque voilure un regard brusque, qui devenait peu à peu mauvais et méfiant ^
Parfois, il se passait des semaines, des mois, sans que Ton rencontrât Verlaine ni au Soleil d'or ni au François /". C'est qu'il était malade et avait dû chercher un refuge ailleurs.
L'ancien régime aurait peut-être pensionné ce vieil enfant. Notre république l'hospitalisa. Presque chaque année, il allait prendre ses « quartiers d'hiver » à Broussais; il y avait gagné, par son ingénuité compliquée, la sympathie des infirmiers et des internes , qui le considéraient comme une espèce de Gilbert ou de Malfilâtre. Ceux de ses amis qui redoutaient la puanteur et le tapage des brasseries allaient le voir là.
a Je l'aimais, dit M. Stéphane Mallarmé.
Quand je l'allais voir, en quelque station de son physique calvaire, nos promenades à travers les jardins dolents de malades s'animaient principalement de ses boutades à lui, de ses monologues. C'était un très surprenant soliloquiste, toujours
1. C'est le Ghouletle du Lys rouge. Comparez le Gestas de VÉtui de nacre.
<>n train de faire son odelette, mais ne la faisant pas avec Taffectueux souci d'établir un courant. Avec lui, je ne sentais pas réellement le contact. »
Verlaine a raconté Ses hôpitaux, en des pages douces et presque nostalgiques :
Peut-être un jour regretterons-nous ce bon temps od vous, travailleurs, vous vous reposiez ; où nous, les poètes, nous travaillions; où toi, Tartiste, tu gagnais ton banyuls et les todds avec des portraits de suppléantes et d'élèves et quelles « fresques » dans la salle de garde !
Oui, peut-être un jour nous reviendront, mélodieuses du passé, ces conversations de lit à lit, de bout à bout de salle parfois : « Allons, messieurs, un peu de silence, donc ! Nous ne sommes pas ici à la Chambre. Taisez-vous, 27, espèce de cheval de retour! C'est toujours les abonnés qui font le plus de pétard ! • ces discussions plus qu'animées et rien moins qu'attiques; ils nous reviendront ces sommeils coupés de cris d'agonie, des vociférations de quelque alcoolique, ces réveils avec de ces nouvelles : « Le i5 a cassé sa pipe. — As- tu entendu ce cochon de 4? Quel nom de Dieu de sale ronfleur! » Par-dessus tout nous reviendra, hélas ! sous forme d'utile regret, ce calme sobre, cette stricte sécurité de ces lieux de douleur, certes, mais aussi de soins sûrs et de pain sur la planche.
Peut-être, un jour que la mort nous tâtera, que la maladie avant-courrière et fourrière nous tiendra fiévreux et douloureux et peut-être miséreux et solitaires, les rêverrons-nous, non sans attendrissement et une sorte de triste — oh bien triste! — gratitude, ces longues avenues de lits bien blancs, ces longs rideaux blancs, car tout est long et blanc, en quelque sorte, en ces asiles...
Verlaine fut un isolé. Je ne connais pas d'exemple qui contredise plus victorieusement
la fameuse théorie des « milieux ». Ce poète qui vécut, aima et rima hors de toutes les lois, cet échappé de collège, qui enfreignit si volontiers les règles de la morale et de la césure, cet ennemi de la bonne tenue et de la rime riche, fut, comme Baudelaire, un bourgeois. On évalue à plus de deux cent mille francs la fortune dont il fut doté lorsqu'il vint au monde *. Il était né d'une mère timorée et d'un père officier.
Il prit plaisir, plus tard, aux heures de tristes <t vadrouilles », à se rappeler le logis familial. Lisez cette page des Confessions :
Mon père était capitaine du génie... J'étais si fier du bel uniforme paternel : habit à la française au plastron de velours avec ses deux belles décorations d'Espagne et de France, Alger et Trocadéro, bicorne à plume tricolore de capitaine-adjudant-major, l'épée, le bien ajusté pantalon bleu foncé à bandes rouges et noires, à sous-pieds ! Si fier aussi de son port superbe d'homme de très haute taille, € comme on n'en fait plus », visage martial et doux où néanmoins l'habitude du commandement n'avait pas laissé de mettre un pli d'autorité qui m'imposait et faisait bien, car j'étais mauvais comme un diable quand on me tolérait trop d'espièglerie *.
1. • Verlaine et sa mère possédaient, tant en terres en Artois, en Ardennes, qu'en titres du Crédit mobilier et du Grédilfoncier, une petite fortune dépassant deux cent mille francs. »
Edmond Lepelletier {Écho de Paris du 18 mars 1896}.
2. M. Raymond de la Tailhède possède un portrait de Verlaine enfant. Le futur auteur des Poèmes saturniens est représenté en bonnet blanc et bleu. Ses parents l'avaient voué à la Sainte Vierge.
Son enfance s'était écoulée dans une maison familiale à Metz, en face des bâtiments sévères de rÉcole d'application, puis à Montpellier, où son père était allé tenir garnison.
Il fut élevé non pas dans les cabarets de Montmartre, mais aux BatignoUes, 2, rue Nollet, parmi de bons bourgeois, presque tous rentiers ou retraités. Il fréquentait une institution proche de la rue de Clichy, où il eut pour camarade Raoult Rigault. Puis on le transféra chez un autre marchand de soupe, qui était capitaine de la garde nationale et qui se vantait d'avoir éduqué Sainte-Beuve. Il fit de bonnes études au lycée Bonaparte (appelé depuis Fontanes et maintenant Condorcet) , où il fut l'élève de M. Réaume, de M. Perrens, de M. Deltour, de M. Ernest Desjardins, de M. Camille Rousset.
Sa première communion fut bonne et il fut reçu au baccalauréat avec boules blanches...
Mais (c'est lui qui le confesse) « la sensualité le prit, l'envahit vers l'âge de douze ou treize ans. » Ses premières lectures furent édifiantes : Les œuvres secrètes de Piron, les Fleurs du mal, Gamiani. C'est vers ce temps qu'il commença d'écrire. Comme l'auteur des Fleurs du mal, il essaya d'abord d'être un parfait comédien, de façonner son esprit à tous les sophismes, à toutes les corruptions. Il simula l'ébriété et la folie avant d'être en effet ivre et fou. D'abord, il bau-
VERLAINE 5 f
delairisa juvénilement, aligna des alexandrins comme ceux-ci :
Je ne sais rien de gai comme un enterrement.
Le chagrin qui me tue est ironique et joint Le sarcasme au supplice, et ne torture point Franchement, mais picote avec un faux sourire Et transforme en spectacle amusant mon martyre, Et sur la bière où gît mon Rêve mi-pourri, Beugle un De Profanais sur l'air de Traderi
Plus tard, fréquentant aussi peu que possible l'Ecole de droit, où il était inscrit, et les bureaux de la Ville, où il était employé, il trouva, par hasard, en flânant sur les quais, les Flèches d'or d'Albert Glatigny et la Philomela de Catulle Mendès. Cette rencontre le décida à tenter, lui aussi, l'ascension du Parnasse. Sur ces hauteurs^ il devint l'ami, le condisciple de Coppée, de Dierx, de Léon Valade, du marquis de Ricard, d'Albert Mérat (l'auteur exquis des Violettes)^ de Sully Prudhomme. On le vit chez Leconte de Lisle le samedi, chez Banville le jeudi, chez Lemerre presque tous les jours. Il fréquentait aussi chez Nina de Villars, où l'on savourait des soupers fins. C'est dans ce cénacle qu'il fit sa rhétorique et qu'il apprit à fond — lui plus tard si dédaigneux du « métier », — tous les secrets du vocabulaire, de la prosodie et de la syntaxe. Il est resté depuis, à cause de cet apprentissage, un excellent écrivain, fort éloigné des cacographies décadentes.
De ce temps (1867) sont datés ses Poèmes saturniens^ cahier de musique, recueil de gammes et d'exercices difficiles, où frémit, toutefois, sous une apparence d'impassibilité, la fièvre charnelle qui dévorait ses sens.
Ce recueil, publié le même jour que le Reliquaire de M. François Coppée, fit quelque bruit parmi les lettrés. Nestor Roqueplan, qui tenait quelque part le « sceptre de la critique » , et dont les gilets étaient célèbres sur le Boulevard, daigna parler des Poèmes saturniens avec une faveur marquée. Yriarte fut clément. Enfin, Sainte- Beuve écrivit une lettre autographe au jeune auteur! Si bien que Coppée et Verlaine allèrent, de compagnie, rendre visite à l'illustre critique. Chauve, rasé, bedonnant, clignotant, rhumatisant, coiffé d'une calotte noire, vêtu d'un complet de flanelle blanche, « mi-voltairien, mi-clérical », un peu semblable à un pape désabusé et narquois, tel leur apparut, dans sa maison de la rue Montparnasse, le troublant romancier de Volupté^ le savoureux écrivain des Lundis.
Il parlait posément, d'une voix claire. Son langage courant et pittoresque, tout pareil à son écriture, leur fit l'effet « d'un ruisseau sur des herbes et sur des cailloux ». Il les entretint de Victor Hugo, avec une admiration qui les étonna. Il les félicita, d'un ton paterne et amical, comme un vieil oncle. Il les plaisanta sur l'orthographe enragée que leur
VERLAINE 5 a
avait apprise Leconte de Lisle, Trop de K, trop d'Y, trop de Ç. Pourtant, il approuva ces deux vers :'
Ainsi que Çavitry faisons-nous impassibles,
Mais, comme elle, dans Fàme, ayons un haut dessein!
Il les interrogea sur leurs projets d'avenir.
« J'ai envie de me marier », lui confia Verlaine.
A quoi l'auteur des Poésies de Joseph Delorme répondit en souriant :
« C'est à voir, c'est à voir. »
En ce temps-là, pourtant, Verlaine se vantait d'être aussi froid qu'un marbre. Il affectait de dompter le désir. Il disait, avec la sincérité d'un disciple qui répète les paroles du maître :
Ce qu'il nous faut à nous, les Suprêmes Poètes Qui vénérons les dieux et qui n'y croyons pas, A nous dont nul rayon n'auréola les têtes, Dont nulle Béatrix n'a dirigé les pas,
A nous qui ciselons les mots comme des coupes
Et qui faisons des vers émus très froidement,
A nous qu'on ne voit point les soirs aller par groupes
Harmonieux au bord des lacs et nous pâmant,
Ce qu'il nous faut à nous, c'est aux lueurs des lampes, La science conquise et le sommeil dompté.
C'est le front dans les mains du vieux Faust des estampes. C'est l'Obstination et c'est la Volonté.
Libre à nos Inspirés, cœurs qu'une œillade enflamme, D'abandonner leur être aux vents comme un bouleau; Pauvres gens! l'Art n'est pas d'éparpiller son âme : Est-elle en marbre ou non la Vénus de Milo?
Touchante fanfaronnade. Jusque dans la gau-
o4 LA VIE ET LES LIVRES
chérie de ces apostrophes apparaît le fantasque rêveur qui dira plus tard, en son Art poétique :
Que ton vers soit la bonne aventure Éparse au vent crispé du matin Qui va fleurant la menthe et le thym...
Et tout le reste est littérature.
Il essayait, comme les autres, de se déguiser en druide, en bonze, en fakir. Il voulait s'empêtrer dans les jungles et mêler à son absinthe de Teau du Gange. Il sacrifiait à Raghû, à Ganga, à Bhagavat, à Kçhatrya, à Valmiki, à Rama. Il tâchait de faire entrer dans le tissu fragile de ses poèmes « ces vastes noms indiens qui ressemblent aux joyaux énormes dont sont ornés les caparaçons d'éléphants ». Il émigrait à Bagdad et à Visapour. Il méprisait Lamartine. Il prononçait reloge de César Borgia et lançait des invectives à Joseph Prudhomme. Mais il n'était pas né pour la versification « truculente et portenteuse ». Un grain de sensibilité lui agréait plus que des soleils d'hémistiches flamboyants. Il fuyait le vacarme verbal et le cliquetis des armures. Il était volontiers confidentiel. Il soupirait :
Les sanglots longs Des violons
De l'automne Blessent mon cœur D'une langueur
Monotone.
Marceline Desbordes- Valmore lui plaisait. Il préférait Kacine à Shakespeare.
— « Shakespeare! disait-il, pourquoi me lancer toujours ce nom ? Il a du talent, certainement ; qui dirait le contraire ? Mais ce Shake-pear , ce secoueur de poires, n'a pas attrapé le fruit d'or, le fruit unique qui l'aurait marqué pour être le premier génie du monde. Auprès de Racine, c'est un pédant, un janséniste!
— Mais, cher maître!...
— Je n'exagère rien. Je ne veux rien dire de mal de son Othello, ni, pour ma part, de son Henrif VIII, mais le nommer en même temps que Racine, lui, le cuistre, le sale gredin! »
Au fond, Verlaine était lakiste et lamartinien. A Dieu ne plaise que j'attribue à Wordsworth, à Lamartine les émotions ni les sensations qu'il a chantées! Mais comme eux, plus qu'eux, il a jeté sa vie sur le papier, dans un pêle-mêle où l'aveu cynique s'attendrit de repentance navrée et s^ exaspère de furieuse contrition.
En 1870, Verlaine se maria avec l'aimable sœur du compositeur Charles de Sivry. Il chantait, oublieux de ses premières débauches, et rajeuni :
Donc, ce sera par un clair jour d'été.
Le grand soleil, complice de ma joie.
Fera, parmi le satin et la soie, Plus belle encore votre chère beauté.
Et, quand le soir viendra, l'air sera doux Qui se jouera, caressant, dans vos voiles Jit les regards paisibles des étoiles Uienveillamment souriront aux époux.
Ce fut, dans cette existence lâchée, une idylle dont le malheureux poète, retourné à ses rechutes, savoura plus tard, aux heures troubles et perverses, Tarrière-goût délicieux. Cette aventure, qui dura peu, nous a valu la Bonne Chanson^ que je préfère, pour ma part, à ces Confessions récentes où Verlaine a décrit, avec un luxe de détails vraiment excessif, des intimités qu'il eût mieux fait de ne point révéler aux foules.
Verlaine n'était pas fait pour vivre dans une société policée. On le vit bien, le jour où il se fit mettre en prison.
En un temps où Thypocrisie et la convention s'accordent pour taire certaines choses auxquelles tout le monde pense, cet irrégulier prit un plaisir presque infernal à déshabiller, en pleine rue, ses vices habituels et ses péchés mignons. C'était un satyre. Les Chansons pour elle et surtout le recueil intitulé Parallèlement sont des chefs-d'œuvre d'impureté provocante, agressive. Les doigts de ce cynique parcourent tout le clavier des pensées mauvaises et des songes fous, toute la lyre où vibra jadis la luxure de Martial, où se démena la fureur de Sapho. Les Amies sont parfaitement ignobles et les Pensionnaires sont abominables.
Ce n'est pas la grivoiserie bonhomme de La Fontaine ou le jeu polisson de Voltaire. C'est quelque chose de farouche, de forcené, un sombre éréthisme coupé par des hoquets d'ivrogne. Nous sommes d'ailleurs avertis — par une préface où il est question de Dieu — que cette œuvre sadique est, « en quelque sorte, V Enfer d'un Œuvre chrétien ».
En effet, au milieu de ses pires inventions, l'auteur des Amies ^ de Ganymède et de la Ballade SapphOy demeurait, cahin-caha, fidèle à la foi de ses ancêtres. Comme Barbey d'Aurevilly, Baudelaire et Villiers de l'Isle Adam, il fut triste après avoir consenti aux déchéances de la chair. Omne animal,,. Il regrettait alors le brassard blanc qu'il avait porté le jour de sa première communion. L'enthousiasme religieux succédait chez lui à l'excitabilité erotique. Il aimait à sa façon les liturgies de l'Eglise catholique romaine. Il tendait ses mains vers les tabernacles. Seulement, sa piété faisandée était sujette aux défaillances sensuelles. Il se surprenait à désirer le malin plaisir de la profanation, la volupté du sacrilège. Et aussitôt, ce faune chrétien maudissait l'ordure de son péché mortel. Il ne tirait point vanité de ses vices. Il semblait les subir.
Le Hollandais dont j'ai cité le témoignage au commencement de cette étude, a noté quelques
propos de table où apparaît nettement cet état d'âme. C'était en 1891, près du boulevard Saint- Michel.
— « Cher maître, dit le Hollandais, voulez-vous dîner avec nous?
— C'est convenu, répondit Verlaine, mais je me sens assez mal disposé aujourd'hui. J'ai eu des chagrins ce matin.
Gneuse inepte, lâche bourreau, Horrible, horrible, horrible femme!
» Tristes querelles! J'ai cherché à me distraire :
Ah! si je bois, c'est pour me soûler, non pour boire.
» Oui, sans doute, j'irai avec vous. Nous tâcherons d'être bons amis et.de nous amuser. Car, hors l'amitié, il n'y a point d'amusement. »
Il poursuivit, dessinant vaguement avec sa canne un demi-cercle sur le trottoir, et les yeux perdus dans un mauvais rêve :
— « Vous savez, je suis hanté, ces jours-ci, par une image terrible. Je ne peux m'empêcher de penser aux personnages de Huysmans, Là-Bas. La messe noire, la souillure de l'hostie, et puis le chanoine Docre, qui dit la messe de Satan pour les fidèles du Diable. Quel homme, ce chanoine Docre! »
11 répétait, frappant le pavé du bout de son
bâton : « Le chanoine Docre! » Et il reprit, changeant brusquement le cours de ses idées et ébauchant dans Tombre un geste sévère :
— « La messe! Penser que durant les siècles passés le même culte a été célébré, toujours invariable, et qu'il se maintiendra sans changement jusqu'au dernier jour! Tout passe; seule, cette parole restera, comme elle a été instituée dès le commencement. De toutes les parties du monde cette voix s'élève, partout la même, avec son sens inexhaustible, que tous les siècles à venir sont incapables d'approfondir. Ceci restera; ceci est inébranlable. Les paroles de la messe sont gravées sur un airain que l'éternité môme ne saurait entamer. »
Quand on fut arrivé près du Panthéon, il fut ressaisi par la hantise de son cauchemar : « La messe noire ! Le chanoine Docre ! » Puis il revint à des pensées plus graves.
— « Tout est sublime dans cette liturgie, dit-il; pas le moindre acte qui n'ait sa raison mystique. Le prêtre lève la coupe des deux mains et par ce geste il veut réunir tous les hommes pour les faire participer à l'acte sacré; il n'exclut personne. Le protestant ne fait usage que de la main droite pour porter la coupe à ses lèvres, comme s'il voulait dire : Allez-vous-en, pécheurs, vous n'avez rien à faire ici. Au contraire, le prêtre de Satan prend la coupe de la main gauche; il ne
remplit son ministère que pour les pécheurs, le chanoine Docre ! »
Et, après une courte méditation :
— « Comme je hais tout ce qui est janséniste, ou protestant, mesquin, en un mot! Vouloir rapetisser la nature humaine, m'enlever, à moi, la suprême jouissance de la communion! de la communion par laquelle je participe au corps de Dieu ! Quiconque croit que ma foi n'est pas sincère ne connaît pas Textase de recueillir dans son corps la chair même du Seigneur. Pour moi, c'est un bonheur qui m'étourdit : c'est une émotion physique. Je sais trop bien que j'en suis indigne : il y a plus d'un an que je n'ose plus aller recevoir l'hostie. La dernière fois que j'ai communié, je me suis senti un instant pur et lavé de tous mes péchés, et le soir même... Non, non, j'en suis indigne. »
Il insista :
— « Tous les péchés capitaux, je les ai commis en pensée et en action î Un véritable damné... Seulement, je ne crois pas qu'on puisse m'accuser de simonie! »
Il se lança dans des considérations théologiques sur saint Jean, <? brave homme tourmenté par de curieuses visions », sur saint Matthieu, « honnête employé des douanes ». Finalement il conclut :
— « Pour me sauver de ma misère, j'ai besoin
VEULAINE 6i
d'un Dieu... Ah! niais, qui croyez que la figure de Jésus est renfermée dans le cadre de quelques méchants petits livres! Croyez-vous donc que le christianisme est sorti des Evangiles? Non, non, ce sont les pauvres femmelettes du peuple qui ont gardé fidèlement les souvenirs de la Passion et de la Croix; c'est Néron, faiseur de martyrs, qui a sauvé la foi au Christ et qui en a fait une chose de douleur et de sang. Car pour moi Jésus est le crucifié ; il est mon Dieu parce qu'il a souffert, parce qu'il souffre. Je le vois devant mes yeux, couvert d'horribles blessures, suant l'angoisse suprême comme les petites femmes de Judée l'ont vu dans leurs jours.
» Agenouillons-nous donc et croyons avec ces pauvres d'esprit. »
On distinguera aisément, dans cette profession de foi, la part de la fantaisie et de la sincérité. Evidemment, notre Verlaine — qui aimait à sourire comme tous les Lorrains — n'a pas résisté au plaisirde stupéfier un peu l'honnête philologue des Pays-Bas, le savant romaniste, le mage de Hollande qui voulait adorer Villon en chair et en os... M. Marcel Schwob et le dessinateur Cazals, qui assistaient à cet entretien, n'ont pas dû s'ennuyer un seul instant. Mais, défalcation faite d'une dose d'innocente mystification, le vrai Verlaine est bien là, avec son inaptitude à raisonner et sa sensibilité frémissante, avec sa foi visionnaire que harcèle la
tentation, avec son esprit que tourmente l'assaut de la chair, pécheur meurtri, suffisamment châtié par les combats intérieurs dont il souffre. Quel est celui qui se croirait assez impeccable pour le condamner sans appel? *
Il se repentait. Il disait :
Je vois un groupe sur la Mer, Quelle mer? celle de mes larmes.
Mes yeux mouillés du vent amer Dans cette nuit d'ombre et d'alarmes Sont deux étoiles sur la mer...
Ce même homme, divisé contre lui-même, a invoqué l'humaine indulgence. Il a songé à celle dont il n'aurait jamais dû meurtrir la tendresse. Il a entrevu sa vie telle qu'elle aurait dû être : un beau rêve d'amour et de fidélité :
Les chères mains qui furent miennes, Toutes petites, toutes belles, Après ces méprises mortelles Et toutes ces choses païennes.
Après les rades et les grèves.
Et les pays et les provinces,
Royales mieux qu'au temps des princes.
L'es chères mains m'ouvrent les rêves.
Mains en songes, mains sur mon âme, Sais-je moi ce que vous daignâtes. Parmi ces rumeurs scélérates.
Dire à cette âme qui se pâme?
Ment-elle ma vision chaste D'affinité spirituelle, De complicité maternelle.
D'affection étroite et vaste?
Remords si chers, peine très bonne, Rêves bénis, mains consacrées, ces mains, ces mains vénérées, Faites le geste qui pardonne !
Il regretta
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
Puis, n'espérant plus au monde, il s'est tourné vers la miséricorde de Dieu; il acompte sur la justice divine qui peut tout pardonner, parce qu'elle sait tout :
mon Dieu ! vous m'avez blessé d'amour
Et la blessure est encore vibrante,
mon Dieu I vous m'avez blessé d'amour.
mon Dieu ! j'ai connu que tout est vil Et votre gloire en moi s'est installée, mon Dieu! j'ai connu que tout est vil.
Noyez mon âme aux flots de votre vin, Fondez ma vie au pain de votre table, Noyez mon àme aux flots de votre vin.
Voici mon sang que je n'ai pas versé, Voici ma chair indigne de soufl'rance.
Voici mon sang que je n'ai pas versé.
Voici mon front qui n'a pu que rougir. Pour l'escabeau de vos pieds adorables, Voici mon front qui n'a pu que rougir.
Voici mes mains qui n'ont pas travaillé, Pour les charbons ardents et l'encens rare.
Voici mes mains qui n'ont pas travaillé.
Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain Pour palpiter aux ronces du Calvaire, Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain.
Voici mes pieds, frivoles voyageurs.
Pour accourir au cri de votre grâce.
Voici mes pieds, frivoles voyageurs.
Dieu de. terreur et Dieu de sainteté, Hélas ! Ce noir abîme de mon crime, Dieu de terreur et Dieu de sainteté.
Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, Toutes mes peurs, toutes mes ignorances.
Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur.
Vous connaissez tout cela, tout cela,
Et que je suis plus pauvre que personne.
Vous connaissez tout cela, tout cela.
Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne.
L'art semble absent de ces litanies éplorées, dont les tercets se suivent, en un rvthme martelé, monotone, à la façon des strophes lugubres du De profundis. Verlaine avait eu de la chance d'échapper, d'assez bonne heure, à ce mécanisme parnassien, grâce auquel on peut fabriquer les vers à la douzaine comme des gaufres dans un gaufrier. Même il finit par négliger trop délibérément le métier. Dans ses accès de pénitence, l'artiste qui jadis avait si amoureusement « fignolé » le style Watteau des Fêtes galantes, se persuada qu'il avait mésusé de la littérature et de ses pompes.
Il n'aimait plus
Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.
Il eût renié ce menuet, un menu chef-d'œuvre :
La tristesse des menuets Fait chanter mes désirs muets
Et je pleure D'entendre frémir cette voix Qui vient de si loin, d'autrefois,
Et qui pleure.
Chansons frêles du clavecin, Notes grêles, fuyant essaim
Qui s'efface, Vous êtes un pastel d'antan Qui s'anime, rit un instant Et s'efface!
chants troublés de pleurs secrets, Chagrins qui s'ignorent, les vrais,
Pudeur tendre, Sanglots que l'on cache, au départ Et qui n'osent s'avouer, par Orgueil tendre.
Comme vous meurtrissez les cœurs De vos airs charmants et moqueurs
Et si tristes.
Menuets à peine entendus. Sanglots légers, rires fondus.
Baisers tristes...
Il semble que la religion n'ait pas été pour lui un accessoire littéraire. Il crut naïvement qu'il devait expier les complaisances qu'il avait eues autrefois pour les caresses des beaux mots, pour les blandices des phrases parées, pour les arpèges des symphonies artificielles. Ses derniers vers sont décharnés, dénudés comme des ascètes. A la fin, sa voix n'était plus qu'un balbutiement fragile et enfantin, venu des limbes.
Les impressions de Verlaine furent rarement assez fortes pour se fixer en des formes définitives. Sa chanson, souvent perverse et ingénue, fut grêle et intermittente. Ses sentiments furent peu nombreux, ses idées rabougries, ses inspira-
lions courtes. Ceci est aussi plat qu'un cantique de frères ignorantins :
Je ne veux plus penser qu'à ma mère Marie Siècle de la sagesse et source des pardons, Mère de France aussi, de qui nous attendons Inébranlablement l'honneur de la patrie.
A vivre perpétuellement au café, ou à Thôpital, on perd tout contact avec la réalité. Cet isolé n'eut presque rien de commun avec son siècle. Ce qui Fempêchera toujours — indépendamment des autres raisons — de figurer parmi les grands poètes dont la parole est capable d'apporter l'expression d'un temps et le témoignage d'une race. Il n'a rien achevé. C'est un délicieux et déconcertant j)oeta minor. Il vivra dans les anthologies, moins par des pièces complètes que par des vers détachés, qui sont très beaux.
Il a donné du jour, de l'air, et une sorte de fluidité frémissante aux vers et à la strophe, qu'avait durcis et glacés la discipline des Parnassiens. Sa prosodie imprécise a rendu plus musicale la poésie française, qui se surchargeait de couleurs pittoresques et se raidissait en structures architecturales. 11 brisa les contours arrêtés où s'emprisonnait notre lyrisme. Par lui les rythmes furent amollis, assouplis, mués en cadences berceuses. Sa phrase ondoyante se fond en douceurs câlines ou s'amortit en plaintes sourdes. Ce fut un mélodiste subtil et vague. Sa vision est souvent complexe , em-
brouillée, baignée de mystère, comme la réalité vivante. Il a passionné une poésie qui risquait (le se sécher dans les œuvres immobiles et brillantes des Impassibles. Il a contribué à réconcilier la littérature avec la vie.
On ne saurait, d'ailleurs, considérer comme une « école » la séquelle qu'il traînait derrière lui.
Verlaine, byronien avec douceur et fatal sans ostentation, fut un Cœlio moins le dandysme, le Fantasio du quartier latin, le Musset de la troisième République, — un Musset hagard, illuminé parfois d'une furtive lueur de génie, un pauvre homme qui est digne d'admiration, parce qu'il a augmenté le trésor de notre poésie, et qui mérite une pitié indulgente, parce qu'il a beaucoup souffert.
L HISTORIEN DE LIHPRESSIONNISME
Il y a beaucoup de gens, à Paris, qui tiennent boutique de critique d'art. Ce métier n'est pas difficile. N'importe qui, après trois vernissages, sait parler d' « empâtements », de « brosse », de « bousillage » et même de c< tonalités ». Ce métier passe pour lucratif. Songez donc ! Il y a tant de braves peintres, d'intrépides sculpteurs, de graveurs et d'aquarellistes qui mettent en réserve le « petit bibelot » en échange du « petit mot aimable » ! Ce genre de littérature doit être inscrit
i. La Vie artistique, V série, par Gustave Gefîroy, préface d'Edmond de Concourt, pointe sèche d'Eugène Carrière, 1 vol. — La Vie artistique, 2* série, par le même, pointe sèche d'Auguste Rodin, 1 vol. — La Vie artistique, 3" série, par le même, préface de l'auteur, pointe sèche d'Auguste Renoir, 1 vol. — Le Cœur et V esprit, par le même, 1 vol.
dans le Bottin au chapitre Commission, Exportation, Quelques philosophes désabusés y trouvent remploi de leurs facultés et la sécurité de leur vieillesse. Ces industriels dirigent d'ailleurs la conscience artistique d'un grand nombre d'amateurs, qui ne sont pas tous Américains. Ils parlent une fois par an, le jour de Touverjure des Salons. Après quoi, ces oracles rentrent dans le repos qu'ils ont bien gagné.
Tandis que ces opérations de courtage occupent, amusent ou dévalisent les badauds, trois ou quatre écrivains (guère plus) persistent courageusement, malgré les cohues et les foires où s'étalent, chaque année, des kilomètres de toile barbouillée et des quintaux de marbre déshonorés, à défendre contre le furieux assaut des fabricants et des imbéciles la Vérité ou la Beauté. Ils suivent, avec une pitié parfois inquiète, l'évolution de l'art contemporain. Ils voudraient que notre République laissât dans le monde autre chose que des pneus increvables, des chromolithographies et des coffres-forts tout en fer. Ils répètent à la démocratie, vraiment trop sourde, que la vie n'est pas possible sans le rêve, qu'aimer ce qui est beau, c'est déjà être bon, qu'échapper à la prise des besognes serviles, c'est commencer d'être heureux; que fixer, par le sortilège de l'art, un moment entre deux éternités, c'est presque vaincre la mort...
LHHTORIEN DE l'iMPRESSIONNISME 71
M. Gustave GeEFroy est un de ces écrivains. Je n'ai pas Thonneur de le connaître personnellement, et il ne sait pas, sans doute, qu'il a opéré en moi un miracle. C'est ainsi. Je devins, à cause de lui, un lecteur fidèle du journal la Justice. Pourtant, je ne raffolais pas des prouesses littéraires de M. Camille Pelletan. Les pastiches, un peu épais, de M. Millerand me laissaient froid. Je me priverais, au besoin, de la prose quotidienne de M. Clemenceau, bien que les derniers articles de l'ancien député de Draguignan fassent regretter que cet homme actif se soit jadis égaré dans la politique. Mais, parmi les dissertations monotones qui encombraient les colonnes de ce journal ordinairement gris, je trouvais, imprimée en petits caractères, dissimulée sous le titre banal de « chronique », une jolie prose, un peu nerveuse et mélancolique, évocatrice de paysages, tout imprégnée de vie moderne, souvent brisée et fiévreuse comme le style des Concourt, volontiers pointillée, papillotante, grouillante et versicolore comme la peinture des peintres impressionnistes. La prose d'un sensitif dont l'œil est plus amusé par la métamorphose des couleurs que par l'apparente perpétuité des lignes, et d'un homme sincère qui fait effort pour nous représenter les choses telles qu'il les voit.
Claude Monet, Raffaëlli, Degas, Whistler, écriraient sur ce ton et avec cette nervosité un peu
maladive, si jamais ils essayaient de rendre leurs impressions avec des signes noirs sur du papier blanc.
M. Gustave Geffroy fut le secrétaire de la rédaction de la Justice. II fit ce qu'on appelle, dans Fargot du métier, la « cuisine » de ce journal.
Pendant longtemps il passa toutes ses soirées dans l'usine à journaux de la rue du Croissant, dans une salle étroite, sous le flamboiement du gaz, parmi l'odeur de l'encre d'imprimerie, avec, pour horizon, « un mur couleur de boue, dans lequel s'ouvre une fenêtre aux carreaux moitié cassés, moitié bouchés par des toiles d'araignée * » .
Il s'est consolé de cette réclusion en s'échappant pour regarder les choses et en notant ce qu'il voyait. Il aima Paris, et il en fut le peintre. Non pas le Paris spacieux et rectiligne des quartiers riches, pleins de chevaux qui steppent, de domestiques solennels, de magasins pompeux, de femmes cambrées et qui piaffent.
Mais le Paris pauvre des rues étroites, des maisons hautes, des escaliers gras et des fenêtres brouillées qui ressemblent à des « jours de souffrance ». Il regarda la Butte Montmartre et les tristes BatignoUes avec une tendresse amusée. Il les détailla d'un œil subtil et minutieux. Il les décrivit avec une obstination douce, et les fit, pour ainsi dire,