Journal des Goncouri, t. VII, p. Cl
passer sur ses carnets. Les petites boutiques des marchands de vin du boulevard Montparnasse et du boulevard de Vaugirard furent aussi, de temps en temps, ses asiles de prédilection. Il entra dans les cafés de Tavenue Daumesnil ou du boulevard Bineau, et observa les vieux employés qui vont, le soir, faire leur manille et échanger des politesses avec la dame du comptoir. Toutes les existences menues qui végètent, trottinent, se résignent et s'étiolent dans Fimmense ville sont pour lui des occasions de rêve. Les peintures qu'il en fait sont à la fois précises et vagues, d'une minutie de myope penché sur l'ouvrage, et d'une indétermination, d'un flou, d'un tremblé où apparaît le sens et le désir du mystère. Volontiers il enveloppe d'une ambiance de brouillards la silhouette de ses décors et le dessin de ses figures. Sa pensée aime à se perdre, avec un délicieux vertige, dans le clair-obscur que notre esprit entrevoit au delà des limites où expire la portée de nos sens.
Il a partagé son âme entre la réalité ainsi transposée, et l'art éternel. Il va dans les musées comme d'autres vont aux églises. C'est un des rares hommes de ce temps-ci qui entrent quelquefois au Louvre pour y faire une cure. Parfois même, il s'arrête dans les salles réservées aux monuments de l'antiquité la plus reculée. C'est ainsi qu'un jour, fatigué du bourdonnement de
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notre civilisation compliquée et féroce, curieux de paix et de sérénité, il alla se recueillir, loin des politiciens, des cabots et des marchands^ devant le sarcophage de Taho, qui fut, en des temps très anciens, prêtre dlmhotep, fils de Phtah. Il songea au mort qui, avant de dormir dans ce cercueil de basalte, avait vécu heureux parmi les acacias, les dattiers et les sycomores. Il vit Osiris, Horus et Nepthys la pleureuse. Il admira les figures exquises que les statuaires égyptiens avaient incisées à l'intérieur du sarcophage, et que personne n'aurait jamais vues, si les archéologues n'étaient pas assez audacieux pour troubler le mystère des sépulcres. Cette belle conscience artistique, ce renoncement à la publicité le frappèrent de stupeur. Il songea, par contraste, à nos expositions forcenées, à nos réclames enragées, au puffisme de nos marchands de toile peinte. « Ne semble-t-il pas, tout de même, pensa-t-il, qu'on installe trop la boutique et que les hommes de maintenant feraient bien, certains jours, de regarder de leurs yeux respectueux l'intérieur de l'émouvant sarcophage? »....
Volontiers, aussi, il s'attarde en la compagnie des Japonais. Notamment avec le doux rêveur Saami, fils de Guéami, qui étage des kiosques dans la brume. Il est allé à Londres tout exprès pour admirer Hokusaï. Il a écrit sur celui-ci de jolies choses :
Hokusaï occupe les écrivains d'art, les peintres et les amateurs de Londres. Sa gloire apparaît, comme un soleil tardif, à travers le brouillard, son rire spirituel se fait fièrement entendre à travers le bruit de bataille de là tumultueuse ville. C'est un charme, en quittant la rue violente, houleuse de foule, où les cabs filent et oscillent comme des bateaux secoués par les lames, c'est un charme de trouver, dans le tranquille abri, le petit peuple enfantin et narquois, souriant, subtil et puéril. Les contemplatifs s'accordent et réfléchissent, pèchent à la ligne, fument leurs minuscules pipes, regardent la dorure du soleil sur le sommet d'une montagne. Les promeneurs, circulent, la tête cachée sous des parasols, les artisans travaillent avec des gestes de drôlerie et des grimaces de bonne humeur. Les femmes passent, les unes vivaces, trottant menu comme des souris, ^s autres lentes et souples comme des couleuvres. Partout, ce sont de tendres images, des couleurs harmonieuses légèrement indiquées, de profonds paysages dont les perspectives s'éloignent sous des ciels roses, des vagues contournées et mousseuses, des levers de lune qu'un calme poète regarde, assis au frais d'une terrasse, des tombées de cascade bleues, des feuillages d'automne, des rouges érables, d'échevelés et somptueux chrysanthèmes... Au dehors, dans Londres, les locomotives mugissent, le mouvement de la rue s'accélère, la suie tombe.
Il méprise les chercheurs d'attitudes nouvelles et d'inédites ankyloses, les « seigneurs de l'avenue de, Villiers ». Il ne croit qu'aux artistes solii^irés et inquiets.
Telle page de lui restera, pour annoncer et certifier aux races futures les rites étranges par lesquels notre bourgeoisie prétend célébrer annuellement le culte de Fart. Sa profession l'oblige à visiter nos Salons annuels.
Vous savez ce que sont ces Salons.
Plusieurs fois par an, surtout au commencement des saisons nouvelles, une nuée de petits papiers multicolores s'abat sur les familles. Où que vous soyez, à la ville ou à la campagne, à pied ou à cheval, en bateau ou en voiture, au sommet d'une montagne ou sur les rives fleuries d'un lac bleu, vous recevez le prospectus tenace par lequel le public est informé que le Louvre, le Bon Marché, le Printemps ou le Petit-Saint- Thomas organisent une grande « exposition de nouveautés ». On est libre d'aller ou de ne pas aller à ces fastueuses boutiques. L'entrée en est permise aux badauds vagabonds, et la réclame adroite y provoque les acheteuses. Mais enfin, ces étalages périodiques de taffetas glacés et de mousselines de soie, ces amoncellements de mohair, de bengaline et de crépon, ces musées commerciaux, où abondent les manches bouffantes, les corsages-blouses, les jupes d'arnazones, les guêtres de chasseresses et les pantalons de bicyclistes, ne prétendent pas s'élever au rang d'une institution nationale. On peut négliger ces assises solennelles sans s'exposer au reproche d'être un barbare, un provincial ou un mauvais citoyen.
Au contraire, l'industrie de la toile peinte, du marbre taillé et du bronze fondu veut s'imposer à nous avec je ne sais quelle majesté impérieuse et sacrée. La visite annuelle aux deux Salons de
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peinture et de sculpture (bientôt il y en aura trois ou quatre) est un rite auquel les paisibles bourgeoises ne peuvent pas plus échapper que les fougueuses héroïnes du « Tout-Paris » neurasthénique et tapageur. Il faut donner vingt sous au guichet du Champ de Mars, sans quoi la Société nationale des Beaux-Arts s'irrite. Il faut donner vingt sous au tourniquet des Champs-Elysées, sans quoi la Société des artistes français se fâche. Notez, en passant, que la plupart de ces Français et de ces Nationaux dirigent leurs principaux produits vers le pays des Rastaquouères...
Il y a plusieurs façons d'aller voir les images que nos peintres, nos sculpteurs et même nos architectes exposent chaque année dans deux palais vastes, afin de gagner de la gloire et de l'argent.
La méthode la plus ordinaire et la plus humble consiste à passer devant ces toiles et ces nxarbres afin de s'exposer soi-même, et de faire voir au prochain ce que l'on porte sur la tête ou sur le dos. Tous les ans, dès que les premières feuilles verdoient aux marronniers des Champs-Elysées, et aux platanes du Champ de Mars, trente mille Parisiens, parmi lesquels il y a dix mille provinciaux, dix mille « rastas », six mille badauds, quinze cents modèles, quelques bookmakers et plusieurs centaines de reporters, vont dévotement se montrer les uns aux autres dans le hall de l'avenue de la Bourdonnais et dans le Palais de l'Industrie.
Ils tournent, retournent, se dévisagent, se bousculent. Après quoi, saturés de poussière et fous de vanité, ils se répandent chez les gargotiers d'alentour, afin qu'on les regarde manger une entrecôte mal cuite et des pommes mal soufflées. Le lendemain, ils se jettent sur les journaux afin d'y voir leur nom imprimé. Et ils sont désolés s'ils ne le trouvent pas. Car il paraît que l'acte de présence aux cohues annuelles par où l'on inaugure les Salons est un fait notoire. On s'en vante comme d'une prouesse. On en parle à ses amis. On a été au vernissage ! On a fait partie de trente mille privilégiés ! On se croit très chic. Et, si l'on baragouine quelque peu l'anglais, on s'intitule très selected. Et l'on est quitte, pour un an, avec les arts du dessin.
D'autres personnes, un peu plus raisonnables, vont aux Salons et y reviennent, afin d'exercer leurs facultés critiques. Ce sont des juges. Rien n'échappe à leurs poids et à leurs mesures. Le moindre paysage leur est un sujet de dissertations infinies. L'art de pérorer devant un tableau est leur plaisir et leur triomphe. Art très simple, d'ailleurs, et qui se compose de deux ou trois procédés bien connus. On jargonne quelques mots empruntés au vocabulaire des ateliers. On souligne ce que l'on dit par un coup de pouce qui semble assujettir aux lois de la beauté la matière rebelle. Et rien n'empêche, après cela, qu'on ne
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soit pris pour un critique influent ou pour un riche amateur.
Mais, décidément, c'est se donner trop de peine pour une occupation qui doit être surtout commode et agréable. Car enfin, quelle serait la raison d'être de l'art, s'il n'était pour nous une cause de plaisir et une occasion de divertissements?
Allons donc aux Salons sans complications intellectuelles, ni angoisses morales, ni prétentions à l'éloquence. Ces statues nous font des signes de bienvenue. Ces tableaux s'eflbrcent de nous faire bon accueil. Il n'est pas jusqu'aux architectes, qui n'aient jeté de jolies formes et de
fraîches nuances sur leurs châssis.
M. Gustave Geflroy aime les « isolés et les^ révoltés » : Edouard Manet, M"® Berthe Morisot, et surtout Rodin, « celui qui mène d'un commandement sûr le troupeau des hommes tristes^ et des femmes inassouvies». Il a commenté amoureusement Carrière, le ténébreux et douloureux Carrière, le peintre des visages pâles, des tons mourants, des grisailles poignantes, des mères alanguies, des enfants souflreteux, des logis modernes où il n'y a pas de lumière et pas de bonheur.
Je dirais qu'il est leur critique « officiel » , si ce mot, qui sent la domesticité et la sujétion, ne choquait cet esprit avide de liberté. Et jamais on ne
vit plus d'harmonie préétablie entre un critique d'art et Tart particulier dont il s'est fait le défenseur enthousiaste. Parfois, les historiens de. la peinture parlent de leurs sujets en un style propre à effrayer tous ceux qui gardent encore quelques soucis esthétiques. Ici, rien de pareil. Il y a une correspondance parfaite entre le commentaire et Tœuvre commentée. De la toile du peintre, les reflets tremblants, les rayons de lumière, les demiteintes, les ombres bleues ou violettes ont passé dans la prose de l'écrivain, et la font chatoyer, pétiller, brasiller avec un éclat trop brusque et trop mobile, qui picote les yeux. Ou bien la tristesse des banlieues, la nudité pelée des terrains vagues, la clownerie morose des foires suburbaines, les manies et les tics des petits bourgeois hargneux, les ignobles folies de la « haute », les vulgarités bleuâtres et attendries que cherche Raffaëlli, les rencontres triviales où se plaît Degas, les lumières contrariées qui attirent Whistler, les fêtes macabres que dénonce Forain, toutes les pauvretés de la tragi-comédie où notre siècle agonise, jettent de larges grisailles, des noirceurs muettes, des teintes plombées sur le papier de ce chroniqueur, qui n'écrit pas pour amuser le public et que l'actualité navre.
Telle page de M. Gustave Geffroy vaut les Meules de Claude Monet, et peut-être davantage. Lisez plutôt :
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Ces meules, dans ce champ désert, ce sont des objets passagers où viennent se marquer, comme à la surface d'un miroir, les influences environnantes, les états de ralmosphère, les souffles errants, les lueurs subites. L'ombre et la clarté trouvent en elles leur centre d'action; le soleil et l'ombre tournent autour d'elles en une poursuite régulière : elles réfléchissent les chaleurs finales, les derniers rayons; elles s'enveloppent de brume, elles sont mouillées de pluie, glacées de neige, elles sont en harmonie avec les lointains, avec le sol, avec le ciel.
Elles apparaissent d'abord dans la sérénité des belles après-midi, leurs bords frangés des morsures roses du soleil, prenant des apparences d'heureuse chaumière en avant des feuillages verts, des coteaux mamelonnés d'arbres. Elles se dressent nettement, au-dessus du sol clair, dans une atmosphère limpide... Puis, ce sont les fêles colorées, somptueuses et mélancoliques de l'automne. Par les jours voilés, les arbres et les maisons se tiennent à distance comme des fantômes. Par les temps très clairs, des ombres bleues, déjà froides, s'allongent sur le sol rose. Aux fins des journées de tiédeur, après des soleils obstinés qui s'en vont à regret, qui laissent une poudre d'or dans la campagne, les meules resplendissent dans la confusion du soir, comme des amas de joyaux sombres. Leurs flancs se crevassent et s'allument, laissent entrevoir des escarboucles et des saphirs, des améthystes et des chrysolites — les flammes éparses dans l'air se condensent en feux violents, en flammes légères de pierres précieuses — l'ombre de ces meules rougeoyantes s'allonge criblée d'émeraudes... Et c'est enfin l'hiver, la neige éclairée de rose, les ombres bleues et pures, la menace du ciel, le blanc silence de l'espace...
Voilà une citation qui me dispensera de gloses et d'éloges. Je ne crois pas que M. Geffroy soit voyageur, et c'est surtout dans les œuvres de Claude Monet qu'il a vu la Hollande, la Nor-
mandie, le Midi de la France, Belle-Ile-en-Mer, la Creuse. Mais il sait que « l'artiste peut passer sa vie à la même place et regarder autour de lui sans épuiser le spectacle sans cesse renouvelé ». Il aime la vie, énorme, multiple, toujours inédite, toujours inattendue, qui s'offre à chaque esprit qui vient de naître. Cet élégiaque a usé sa vue à contempler le décor « où nous promenons notre vain désir de bonheur ». Il n'a quitté son faubourg natal que pour rendre visite à des peintres. Hans Holbein le Jeune lui a fait aimer Bâle. Turner, héritier de Claude Lorrain et de Watteau, et grand-père de Claude Lorrain, l'a retenu dans les salles de la National Galleiy.
Je ne vois guère, parmi les jeunes écrivains, que M. André Chevrillon qui sache représenter avec cette abondance de tons et ces changements de nuances fuyantes, les « aspects nouveaux des objets immuables », le « bleuissement des verdures dans la lumière », les sensations mobiles et courtes qu'éveille en nous « le passage du ciel sur les choses ».
Ailleurs, quelle triste halte sur la berge de la Seine! Ah! ce n'est plus la rive fleurie où M°® Deshoulières menait paître ses chères brebis :
Le Bord de Veau à Gennevilliers\ Un terrain qui monte, puis s'abaisse jusqu'au fleuve, — l'eau qui passe, sale et froide; de l'autre côté de l'eau, la plaine triste, sans verdure. Un horizon de masures, de chantiers, de fabriques.
hérissé de tuyaux, noirci de fumée, — un ciel bas et noir, prêt à crever en pluie, proche et pesani... Il y a une tombée glaciale d'air humide, un tumulte de vent au-dessus de Teau trouble et de la terre boueuse. Un homme gravit le tertre, la tète baissée, le dos frissonnant, un homme écrasé, éreinté, portant un sac. Un chien le suit, aussi lamentable, promis d'avance au fleuve limoneux qu'il longe. L'horreur des rivières sans ombrages, qui coulent entre les amoncellements de gravats, les décharges de sables, les murs d'usines, est ici exprimée fortement par un pinceau âpre, des couleurs vraies et tristes.
Voilà le décor, voici les habitants, les banlieusards peints par Raffaëlli et transposés par la maîtrise de M. Geffroy :
... Petits trafiquants terrés dans leur cambuse, sur une place tranquille. Industriels qui passent chaque jour sur les routes, du même pas lent. Le cabaretier qui ne bouge pas de chez lui, le fumiste qui remue des tuyaux devant sa porte, — le marchand d'habits, le marchand de chiens... La hotte ou le sac sur le dos, le crochet en main, le chiffonnier gravit les monticules, escalade les clôtures... le voici en excursion avec son chien, le bull à poils ras, à museau carré, à queue courte... le voici fatigué, assis sur un tertre poussiéreux, ou arrêté pour allumer sa pipe, — le voici chez lui, derrière la palissade qui dessine son enclos, triant l'ordure, raccommodant sa hotte, — le voici qui rentre au matin tout noir sous le ciel clair. Puis ce sont les travailleurs des carrières, les terrassiers musculeux, aux pas lourds, qui jettent le sable et manient les pierres avec de grands gestes raides et rythmés. L'un d'eux, un gros homme court, demi-matois, rustaud et solidement nourri, est assis au bas d'un mamelon de terre grise hérissé de longues herbes sèches. Il a posé sa pelle auprès de lui, il s'est tassé pour quelques minutes d'inaction et de détente des muscles, il a croisé ses mains dures et halées.
Est-ce M. Degas qui a conduit M. Geffroy chez les blanchisseuses, ou bien est-ce le critique qui a suggéré au peintre Tidée de chercher dans les lavoirs ou dans les ateliers de repassage, des sujets d'exquisses naturalistes? On hésite à résoudre cette question, lorsqu'on a lu ceci :
Degas s'intéressa au labeur jovial des blanchisseuses qui séjournent, molles et apoplectiques, dans les salles surchauffées par le poêle. Elles absorbent de forts ragoûts arrosés de litres de vin. Elles suivent un régime qui doit fatalement dilater leur estomac et enfler leurs chairs. Tout le monde les a vues ainsi, à travers les carreaux de leurs magasins tout blancs et tout bleus de linge, installées comme des matrones au milieu de leurs ouvrières, débonnaires et flasques, sirotant leur café et surveillant la jeunesse. C'est de cette façon que Degas les a prises et dessinées, dans une chaleur d'étuve, haletantes sous la camisole, présidant au régulier nettoyage du linge sale de l'humanité.
Lorsqu'on écrit avec cette àpreté correcte et ce naturalisme volontiers élégant, on n'a pas le droit de parler de « jambes rhumatismales » ni d'appeler Pascal « un souverain de la pensée », ni de dire que « le froid s'est accentué », ni d'exhumer cette phrase, qui date, pour le moins, des soirées de Médan : « Une féminité qui s'affirme depuis la plantation des cheveux jusqu'à des jambes ardentes, entrevues dans l'ombre d'une jupe. » Mais laissons ces menues chicanes.
M. Gustave Geoffroy est aux antipodes de la
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Grèce, à mille lieues du printemps divin où a fleuri Athènes « couronnée de violettes ».jll est l'historiographe très clairvoyant d'un art et d'une société dont l'adaptation réciproque apparaît à tous ceux qui observent avec quelque liberté d'esprit les splendeurs et les misères, les coutumes et les nouveautés, les convoitises et les découragements, les sursauts et les zigzags de la démocratie raffinée et barbare où le sort nous a jetés. Art scintillant et brumeux, amusant et morne, agressif et désabusé, réaliste et irréel, fluide, flou, fait de nuances vagues, de couleurs crues et indécises, citadin avec passion, rural avec frénésie, brutal et inerte, crépusculaire et tapageur, curieux de lumière et noyé d'ombre, attentif à ce qui tremble, ondule, frissonne, cherchant ce qu'il y a de mou, de dilué, d'instable dans l'aspect des choses sensibles, image d'un monde qui vacille, clignote et se dissout. Cette fantasmagorie pittoresque est directement issue d'une philosophie qui déclare que l'univers est un défilé d'illusions. Taine a répété que nous sommes des patients en qui se joue un drame intérieur, féerie brève et macabre. Et l'illustre auteur de V Intelligence sl^omtait : « Un flux et un faisceau de sensations et d'impulsions qui, vus par une autre face, sont aussi un flux et un faisceau de vibrations nerveuses, voilà l'esprit. Ce feu d'artifice, prodigieusement multiple et complexe, monte et se renouvelle inces-
samment par des myriades de fusées ; mais nous n'en apercevons que la cime... » Renan semble avoir prévu la peinture impressionniste lorsqu'il a dit : « De ce qu'une chose est éphémère, ce n'est pas une raison pour qu'elle soit vanité. Tout est éphémère, mais l'éphémère est quelquefois divin. » Je ne sais si Caillebotte, Renoir, Degas, Fantin-Lautour, Pissaro ont lu Taine et Renan. Ils sont pourtant, jusqu'à un certain point, les disciples de ces deux maîtres. Pour ces bons peintres néo-bouddhistes, comme pour ces grands philosophes, il n'est rien dans l'univers qui ne soit l'instrument de notre sujétion. Ce paysage, que nous admirons, nous asservit. Ces silhouettes d'arbres et de collines, nous en retrouverons, malgré nous, l'action inévitable dans la trame de nos sentiments, de nos paroles, de nos actions à venir. Esclaves du ciel brumeux ou clair ; esclaves des eaux obscures ou transparentes, esclaves des floraisons de la terre printanière, voilà ce que nous sommes. Quel enfantillage que cette prétendue division, inventée par la sublime naïveté des stoïciens, entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous ! Rien ne dépend de nous. Ce misérable moi, dont nous parlons avec fierté, n'est qu'une combinaison disparate, faite de pièces et de morceaux, foyer de mirages multicolores et d'hallucinations ; notre pensée n'est qu'un feu d'artifice dans un crâne...
Au temps où Ton croyait fermement à la réalité du monde extérieur, aux causes finales et à la « véracité de Dieu », il était naturel que Ton enserrât les choses dans des contours précis et des arêtes dures. Nos ancêtres croyaient tenir le monde. Nous sentons trop qu'il nous échappe. Ils achevaient scrupuleusement leurs ouvrages. Nous autres, pour mieux montrer ce qu'il y a d'indécis et d'indéterminé dans la nature, nous négligeons de finir nos tableaux. Ils dessinaient. Nous tachons. Ils aimaient les diamants, les cristaux taillés à facettes, ce qui rayonne, ce qui demeure. Nous préférons les brumes impalpables qui flottent, le glacis argenté qui noie les reflets des rivières molles, l'indécision du crépuscule, tout ce qui endort notre souci, tout ce qui se prête complaisamment à notre rêve, tout ce qui dissout notre âme inapaisée et veule. Nous voudrions substituer à l'art qui constate l'art qui transforme... Ils étaient raisonnables. Nous sommes impressionnistes. Ils croyaient. Nous doutons. Ils étaient stables. Nous sommes en fuite, comme ces nuances d'orangé qui passent au bleu par d'insaisissables transitions de lilas et de rose. Ils s'efforçaient d'agir et à'être. Nous nous laissons aller au gré du hasard. Nous devenons. Quoi? Le diable m'emporte si je le sais. Les peintres impressionnistes ont écrit, d'une main tremblante, l'histoire de. nos névroses, de nos aboulies. Ils ont recueilli,
sur notre temps, des documents précieux. Ils ont raconté comment on s'amusa et surtout comment on « s'embêta » pendant l'agonie de ce siècle blet. Telle peinture, telle société. L'art impressionniste ne pouvait naître que dans une civilisation éclairée au gaz et à l'électricité, cahotée en omnibus , aveuglée de fumées d'usine et de limailles de fer, nourrie de mauvaises viandes, blême d'anémie, ataxique et neurasthénique, intoxiquée d'alcool, émaciée par la bicyclette, affolée de scandales, secouée par la trépidation du télégraphe, du téléphone, séduite par tout ce qui luit et pétille, attirée par les vibrations passagères qui laissent une trace brillante, sonore, rapide. Songez à toutes les empreintes légères qui attaquent, chaque jour, le cerveau d'un Parisien... Ajoutez à cela que nous sommes presque tous bureaucrates, ce qui nous inflige le regret du « plein air », l'amour désordonné de la campagne et le désir de nous échapper vers ces « effets de lumière » dont le reflet traverse mal les grilles des geôles administratives. Notez aussi que les Français, étant généralement candidats aux divers examens, usent leur vue sur des grimoires et deviennent de plus en plus myopes. Or, chacun sait que les myopes, incapables de percevoir les lignes, ne voient, dans l'univers, qu'un bariolage de couleurs juxtaposées. Ils clignotent; ils sont impressionnistes malgré eux... Ils outrent
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leurs impressions. C'est dans la littérature des myopes, — dans la nôtre, — qu'un parterre fleuri devient un « incendie de fleurs », qu'un bec de gaz est une « prunelle de flamme ». Mais je ne puis énumérer les causes multiples qui ont fait naître, malgré les mânes irrités de M. Ingres, le kaléidoscope des temps nouveaux.
Nous avons l'art que nous méritons. Ceci doit logiquement engendrer cela, conclut le théoricien de l'impressionnisme, se conformant trop étroitement peut-être à la doctrine de Taine sur les milieux. L'humanité est vulgaire, plate, veule. Il faut la dessiner et la peindre vulgaire, plate, veule. Grâces soient rendues à Degas, qui, par exemple, représente la femme moderne « telle qu'on la verrait par le trou d'une serrure, réduite à la gesticulation de ses membres, à l'aspect de son corps, la femme considérée en femelle, exprimée dans sa seule animalité, se baissant, se redressant dans son tub, les pieds rougis par l'eau, s'épongeant la nuque, se levant sur ses courtes jambes massives, tendant les bras pour reprendre sa chemise, s'essuyant, à genoux, avec une serviette ou debout, la tête basse et la croupe tendue... » Hélas î il m'est impossible, quelle que soit mon estime pour le talent de M. Geffroy, d'entonner un hosannah en l'honneur de ces « instantanés ». Cette forme de l'Éternel féminin me semble plutôt négligeable.
Il y a deux façons d'appartenir à son milieu. La première consiste à suivre le torrent des choses, à calquer la réalité prochaine et accidentelle, à prêter son âme à tous les remous des phénomènes, à constater sans passion, comme un témoin, à cataloguer sans émoi, comme un commissaire-priseur. Dans ce cas, on considère tous les accidents de Téternelle fantasmagorie comme également caractéristiques'; on ne distingue plus les moments essentiels des moments secondaires. On fait des œuvres d'art avec des întantanés. L'autre consiste à réagir contre les vices de ce milieu, à se rebeller contre la tyrannie de ce qui est laid, bête et méchant, à introduire dans le réel, tous les jours, un peu d'harmonie, de justice, de charité.
Il y a un art moderne qui accable l'humanité de sarcasmes et qui allume une lanterne magique pour montrer des vilenies. Il y aura, je l'espère, un art moderne qui tâchera de consoler l'humanité vieillie, de la délivrer, de la hausser jusqu'à la conception de la vie idéale. M. Gustave Geffroy semble préférer l'un. Décidément, j'aime mieux l'autre.