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Les gens qui ne sont pas du monde n'ont guère que deux ou trois moyens de connaître ceux qui en sont : d'abord, les nouvelles mondaines des journaux; on y voit que, tout près de la fourmilière démocratique où les hommes s'agitent pour gagner du pain, il y a encore des privilégiés, nobles ou non, dont la grande affaire, chaque jour, est de savoir s'ils déjeuneront au Tennis-Club, s'ils dîneront à l'Epatant (ex-impérial), s'ils auront l'honneur de conduire, en mail, une des nombreuses altesses du boulevard, s'ils souperont assis par petites tables, s'ils entendront, chez de grandes dames, quelque conférencier spirite ou socialiste, tout à fait « nouveau jeu »... Ces petits bulletins de victoire du highlife pourraient être illustrés par plusieurs por-
traits soigneusement choisis au Champ de Mars et aux Champs-Elysées ; mais on s'exposerait ainsi à croire, si l'on n'avait pas recours à d'autres documents, que presque toutes les mondaines ont un divin sourire et que la plupart des mondains, même les plus inoffensifs, aiment à prendre, pour la galerie, une mine arrogante de spadassin. Heureusement, nous avons à notre disposition, pour nous renseigner davantage sur la vie, les mœurs, la conversation, les sentiments des gens du monde, toute une série de petits livres, fort coquets, bien imprimés, dont les uns furent écrits à la diable par des personnes nées sur les sommets ou dans les parages de « la haute », et dont les autres furent composés, avec plus d'habileté littéraire, par de courageux explorateurs, décidés à tout visiter, à tout voir, à tout entendre, à tout dire.
De M'"* de Girardin à Gyp, d'Octave Feuillet à MM. Henri Lavedan, Maurice Donnay, Paul Hervieu le monde a marché. Une évolution décisive semble avoir modifié l'allure, le costume, le goût, le langage, le cœur des mondains, et même, comme dit le plus impitoyable historiographe des élégances modernes, leur « beau physique ».
Maxime Odiot de Champcey d'Hauterive, le* jeune homme pauvre dont le roman finit par un si riche mariage, M. de Camors, le général marquis de Campvallon d'Arminges, Sibylle de Férias, Julia de Trécœur, Marie Fitz-Gérald, si
d'aventure ils revenaient aux charmilles où leur cœur souffrit d'amour, ne reconnaîtraient sans doute plus le décor accoutumé où erra leur fîère mélancolie, ni les compagnons attentifs et discrets auxquels ils firent la confidence de leurs aristocratiques douleurs. Ces héros, très nobles, souvent larmoyants, toujours magnanimes, aimaient à trouver sur cette terre d'exil où leur grande âme rêvait de l'au-delà, un cadre qui eût belle figure, qui fût disposé au gré de leurs hautaines fantaisies, façonné à leurs sentiments.
Châteaux moyenâgeux, jardins à l'ancienne mode, allées solitaires des vieux parcs, terrasses plantées de tilleuls, bois mélancoliques semés de ruines, grandes plaines de bruyères fouettées par les vents de l'Océan, arbres aux cimes tordues et convulsives, falaises de granit creusées par les vagues éternelles, manoirs et donjons, vallées où miroitaient des étangs ombragés de saules, sentiers parfumés de jacinthes, de violettes et d'églantines, clairières où filtrait, parmi la mousse, l'eau des sources mystérieuses, vous avez vu passer l'arrière-garde encore vaillante de la chevalerie ; petite troupe un peu dépaysée et inquiète, médiocrement armée, sans casques, sans panaches et sans bannières, assez disposée à vivre aux dépens des pays traversés, mais toujours prête, comme autrefois, à donner à toutes ses actions, bonnes ou mauvaises, un air de croisade.
Et VOUS aussi, vastes salons, exempts des bibelots cosmopolites où s'est complu un dilettantisme déjà suranné, orangeries aimées des chanoinesses, cours d'honneur où piaffèrent les dernières hâquenées, lingeries seigneuriales où s'étalaient en des armoires vitrées des piles blanches, reliée^ par des rubans bleus et semées de sachets roses, un charmant conteur vous a célébrés et vous vivrez, dans ces romans féodaux, qui sont comme le dernier cycle épique d'une race épuisée et où se prolonge, très affaibli, l'écho des chansons de gestes. Octave Feuillet est vraisemblablement le dernier trouvère ou, si l'on aime mieux, le dernier troubadour qui aura tâché de faire admirer aux petites gens les prouesses et courtoisies des gentils seigneurs.
Que ces messieurs et que ces dames parlaient bien ! Comme ils trouvaient l'expression la plus juste, l'attitude la plus convenable, le geste le plus noble, soit pour contracter à Saint-Thomasd'Aquin un légitime mariage, soit pour nouer élégamment, dans l'embrasure d'une fenêtre, sur un banc rustique ou pendant les interminables figures du cotillon, une intrigue coupable, soit pour sauter à bas d'un dog-car^ soit pour se précipiter dans la mer du haut d'une falaise, et pour chercher dans le profond abîme l'oubli des passions, des vertiges et des larmes! Julia de Trécœur passe pour la moins bien élevée de toutes
les héroïnes d'Octave Feuillet; et pourtant, même en ces jours de grande indiscipline, ses innocentes plaisanteries seraient considérées avec quelque dédain par M"'' Loulou, par M. Bob, par M'*® Paubariot, par le vieux Siaint-Hubertin, l'anglais Thomson, le colonel de Neuille, le banquier Benjamin Jacob, le duc de Coutras, l'abbé d'Angelle, le baron Zéphraïm, le prince d'Aurec, M. Le Hinglé, etc., personnages qui représentent, dit-on, les nouvelles couches de l'aristocratie et dont les vices nous sont copieusement énumérés par plusieurs romanciers, moins épris, semble-t-il, des chansons de gestes que des fabliaux.
Le ton de M. Octave Feuillet, ce ton respectueux et admiratif, où il y avait quelque chose de Fonction habituelle au prêtre bien élevé, de la déférence dont sont coutumiers les précepteurs de grande maison et de l'aisance vite acquise par les hommes d'esprit qui dînent souvent dans les châteaux, ce ton a disparu des récits et des dialogues où sont décrites, maintenant, les mœurs mondaines.