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DEUX VICTOIRES PAR JOUR

ALMANACH MILITAIRE DÉDIÉ AUX BRAVES Victoires des Français depuis 179-2 jusqu'en 1815.

Ce calendrier, dont les mois sont coloriés en blanc, en bleu et en rouge, est illustré par un luxe inouï d'emblèmes guerriers et de noms

Duruy, Introduction aux Mémoires de Barras. Mémoires de Barras, t. I. In-8, Paris, Hachette.

LA VIE ET LES LIVRES. 6"^ Séric. 3

héroïques. Partout, des boucliers, des glaives, des lances, des couronnes de lauriers. On lit, sur des cartouches d'or, parmi des casques empanachés de pourpre, ces mots fastueux : Honneur, Gloire, Valeur, Patrie. Et, plus haut, comme pour joindre l'exemple au précepte, Tépitaphe des généraux morts pour la patrie ou assassinés par les chouans : Desaix, Colbert, Bessières, Duroc, Ney, Joubert, Marceau, Lannes, Richepanse, Brune. Ceux qui lisaient ces noms sur le calendrier tricolore oubliaient, pendant un moment, que l'armée nationale de la République et de l'Empire, désormais humiliée par le drapeau blanc, était forcée d'obéir au maréchal marquis de Vioménil, au lieutenant général duc de Gramont, au lieutenantgénéral comte de Béthizy, tous émigrés, ayant gagné leurs éperons en s'enrôlantdans les armées étrangères.

L'éditeur de 1' « Almanach militaire de 1820 » a soutenu sa gageure. Il a inscrit, en effet, pour chaque jour de l'année, la mention de deux victoires. Par exemple, le samedi 11 mars, je lis, sur mon calendrier : saint Euloge. Combat de la Piave, où les Autrichiens furent mis en fuite par le général Sérurier (1797). Prise de Badajoz sur les Espagnols, par les maréchaux Mortier et Soult(1811).

Ainsi, ce vieux calendrier est une sorte de bréviaire, à l'usage des patriotes dont la dévotion

passionnée ne consent pas aux humiliations de la défaite et cherche, dans les spectacles d'hier, un motif suffisant pour espérer toujours *.

Les vingt-trois années où furent accumulés, par une sorte de vie surabondante, les miracles de la Révolution et les prodiges de l'Empire sont inépuisables en merveilles. Les historiens ne se lasseront jamais de les étudier, parce que jamais l'humanité ne parut plus capable de prouesse. Tous les détails qui nous viennent de là sont épiques. J'ai lu, si je ne me trompe, dans les Souvenirs du lieutenant-général, vicomte de Reiset, compagnon de Kléber, cette lettre d'un conscrit à son père, le lendemain d'une victoire de l'armée du Rhin : « Je suis tellement exténué de fatigue, que c'est à peine si je vois ce que je vous écris. Yoilà trois jours et trois nuits que je passe à cheval, sans cesser presque de me battre; mais ni périls ni fatigues ne doivent arrêter un Français, et la mort ne peut l'effrayer lorsqu'il est sur de mourir avec gloire. »

Tous, en ce temps-là, parlaient sur ce ton cornélien. Tous agissaient de cette façon homérique. Cette époque, à mesure qu'elle s'éloigne dans la perspective, grandit et flamboie comme un mirage.

1. Le calendrier de l'Almanach militaire, dédié aux braves, coïncidait à peu près exactement, pour les rapports des dates et des jours, avec le calendrier de l'année 1900. J'ai donc pu m'en servir et profiter quotidiennement, par la même occasion, de ces touchantes éphémérides.

Nous y trouvons, sans effort, des héros, presque des dieux, de même que les Grecs d'Alexandrie se plaisaient, lorsqu'ils sentaient trop cruellement l'amertume de leur décadence, à évoquer l'entreprise des Sept Chefs ou la conquête de la Toison d'Or. Mais ils transfiguraient à plaisir les aventures de leur nation. Nous pouvons, au contraire, nous contenter delà vérité. Elle est, somme toute, assez helle.

Voici une narration, très minutieuse, dont l'auteur (c'est encore l'infatigable M. Chuquet) s'attache à montrer comment Napoléon Bonaparte « débuta », en qualité de capitaine d'artillerie, sous les ordres du général Garteaux et ensuite du général Dugommier, au siège de Toulon.

Dans le drame d'une grande existence, rien n'est plus intéressant à observer que la première démarche, l'entrée en scène. Tout dépend de ce moment-là. Un faux pas, un geste maladroit, et tout est perdu. L'occasion manquée ne revient pas... Henri de Navarre, tournant bride, dans la forêt de Yincennes, un soir de chasse, et fuyant la captivité dorée du Louvre, pour galoper vers e péril et vers le trône ; — Richelieu, évêque de Luçon, prenant la parole aux Etats généraux de 1614, afin de « présenter le cahier de son ordre » et de « faire la remontrance accoutumée »; — Napoléon Bonaparte, passant au Beausset, près de Toulon, le 16 septembre 1793, et retenu par

les conventionnels Salicetti et Gasparin, pour remplacer, à la tête des batteries, un officier blessé, — voilà des tableaux qui pourraient tenter un peintre d'histoire, puisque ces menus faits ont modifié, pour une longue série de siècles, les destinées de notre pays.

La ville de Toulon, révoltée contre la Convention, venait de se livrer aux Anglais. Tout le Midi était insurgé contre la Terreur et bougeait terriblement. Le jeune Bonaparte s'étant arrêté pour souper dans une auberge de Beaucaire, un jour de foire, rencontra quelques Méridionaux, qu'il se plut à entendre pérorer. Cette conversation lui parut assez mémorable pour mériter d'être publiée, par ses soins et aux frais de la nation, chez un certain Marc Aurel, qui suivait l'armée en qualité d'imprimeur, et distribuait aux soldats des journaux rédigés par les officiers. L'article de Bonaparte parut d'abord dans le Courrier d'Avignon, sous ce titre : Soiqjer de Beaucaire ou Dialogue entre un militaire de f armée de Carteaiix, un Marseillais, un Niniois et un fabricant de Montpellier... Le Marseillais, qui se disait Girondin et qui était surtout séparatiste, disait : « On est bien fort, lorsqu'on est résolu à mourir, et nous le sommes, plutôt que de reprendre le joug de ces hommes de sang qui gouvernent l'Etat... Un homme qui se noie s'accroche à toutes les branches. Aussi, plutôt que de nous laisser

égorger, plutôt que de nous soumettre à de pareilles gens, nous nous porterons à la dernière extrémité. Nous nous donnerons aux ennemis ! Nous appellerons les Espagnols. 11 n'y a point de peuple dont le caractère soit moins compatible avec le nôtre, il n'y en a pas de plus haïssable. Jugez, par le sacrifice que nous ferons, de la méchanceté des hommes que nous craignons. »

Une sorte de « tartarinade » à main armée ravageait la Provence. Une troupe de Marseillais soulevés s'était postée « en Avignon », d'où Garteaux, malgré son incapacité, la délogea et la poussa vivement, baïonnettes aux reins, jusqu'au delà de Châteauneuf-des-Papes. Le commandant Dommartin, dans ses Lettres, rapporte que ces Marseillais, emportés par une fugue irrésistible, « disparaissaient comme des ombres chinoises ». Toutefois, cette petite guerre du Midi ne fut pas exempte de sang ni de larmes. Ce fut une chouannerie ensoleillée où, plus d'une fois, les routes blanches furent sillonnées de traînées rouges. Les habitants de l'Isle-sur-Soraue avant massacré un trompette envoyé en parlementaire, cette petite ville fut mise à sac par la légion des Allobroges. Le général Doppet raconte ainsi le fait dans ses Mémoires : « La ])orte fut brûlée, et j'entrai; tous les officiers virent mes efTorts pour arrêter le pillage; mais le soldat était indigné. »

La Convention était irritée par ce particula-

risme provincial qui, à vrai dire, compromettait gravement les intérêts de la patrie, au moment même où nos frontières étaient menacées de toutes parts. Les députés Albitte, Rovère et Poultier suivaient la colonne du général Carteaux, avec mission de punir sévèrement les fédéralistes et les décentralisateurs. « Il s'agit, disait Danton, en parlant de Marseille, il s'agit de donner une grande leçon à Taristocratie marchande » ; « nous devons, ajoutait-il, nous montrer aussi terribles envers les marchands qu'envers les prêtres et les nobles ». En conséquence, les députés Fréron, Barras, Ricord et Salicetti traitèrent Marseille à peu près aussi bien que le député Couthon et ses collègues avaient traité Lyon. ?sos Archives nationales possèdent notamment un décret ainsi conçu : « Le nom de Marseille, que porte cette cité criminelle, sera changé. La Convention nationale sera invitée à lui en donner un autre. Provisoirement, elle restera sans nom... » Cela est daté du 17 nivôse an IL Ce châtiment moral ne suffisant pas, on décida de chasser de Marseille les plus fougueux Marseillais. Pendant quelque temps, la Canebière fut silencieuse. Voilà bien de la rigueur, pour la simple prise d'Avignon !

L'afTaire de Toulon fut plus sérieuse. Les Toulonnais étaient défendus, contre l'armée récrulière, par l'artillerie de leurs forts et par les canons des Anglais. « Toulon, dit M. Chuquet, passait alors

pour un des camps retranchés les plus redoutables du monde. » Le vieux chevalier du Teil, qui commandait Fartillerie de l'armée d'Italie, et qui venait d'inspecter les défenses du littoral, avait déclaré que ce port de guerre, avec ses rades barrées, ses batteries de campagne, ses bastions et ses redoutes, était imprenable. Par surcroît, les Anglais avaient eu le temps de jeter à terre des compagnies de débarquement. Ils mirent leur flotte à couvert des feux de l'ennemi, par des gabionnades, des chevaux de frise et des retranchements de pierres sèches. Un peloton de fusiliers marins, placé dans l'intérieur des terres, au Pas de la Masque, leur assurait la libre pratique de toutes les hauteurs qui dominent Toulon.

Le général Carteaux dut livrer un premier combat, le 7 septembre, pour s'emparer du bourg d'Ollioules, sur la route de Toulon à Marseille. Dans cette escarmouche, le chef de bataillon Dommartin, commandant l'artillerie, fut blessé d'une balle, au moment où il pointait un canon. C'était un excellent officier, qui avait été nommé lieutenant, en 1785, dans la même promotion que Bonaparte. Il fallait le remplacer, et ce n'était pas facile. Juste à ce moment, le petit officier corse, passant par là, crut devoir rendre visite au député Salicetti qui, lui aussi, était Corse. Telle fut l'origine de la fortune de Napoléon. Electeur influent, avant manigancé, au pays natal, je ne sais quelles

intrigues obscures, il entra dans les honneurs par la recommandation d'un député, qui, de l'aveu de tous, eut la main heureuse.

Salicetti était d'ailleurs un député modèle. Toujours le premier sous la mitraille, il donnait l'exemple aux troupiers.

Le capitaine Bonaparte se concilia d'abord la sympathie de tous par un acte de modestie professionnelle. Son premier soin fut de solliciter la venue d'un général de son arme, « qui pût, ne fût-ce que par son grade, imposer aux ignorants de l'état-major ». Le général Garteaux était un bellâtre moustachu, qui employait le meilleur de son temps à pommader ses cadenettes. Il se croyait soldat parce qu'il avait été enfant de troupe. Il disait avec orgueil : « Je porte l'uniforme depuis l'àge de neuf ans! » Et il voulait que son uniforme fût de plus en plus somptueux. Il endossait, chaque matin, une redingote bleue à la polonaise, toute cousue d'or. Cet ancien dragon devait les réussites de sa carrière à l'étalage d'un civisme dont l'expression enthousiaste ne connaissait pas de bornes. Hoche, sous lequel il servit quelque temps, le nota ainsi : « Général sansculotte ». Brave homme au demeurant, bon compagnon et bon époux, Garteaux avait amené sa femme au quartier général d'Ollioules. La citoyenne Garteaux a été calomniée par cette mauvaise langue de Barras, qui affirme, dans ses

Mémoires, qu'elle rédigeait les ordres du général. Barras prétend même qu'un jour elle signa, par mégarde, une pièce officielle : Femme Carteaux. Mais un autre témoin, le commandant Dommartin, dit au contraire que c'était « une brave et digne personne », et qu'elle répétait à son grand benêt de mari, impatienté par le ton cassant du capitaine Bonaparte : « Laisse faire ce jeune homme, il en sait plus que toi; il ne te demande rien; il te rend compte, la gloire te reste, et, s'il commet des fautes, elles seront pour lui! » Mais le pauvre Carteaux se désolait. « L'artillerie, disait-il, ne m'est pas soumise, et son chef, Bonaparte, fait tout en sens contraire; il y a quelque dessous de cartes que je n'ai pas encore découvert ; mais attaquer le chef de l'artillerie, c'est attaquer les représentants eux-mêmes. »

En effet, le député Salicetti et son vaillant collègue Gasparin soutenaient ouvertement le jeune capitaine. Ils le soutenaient d'autant plus volontiers, que son civisme et son jacobisme égalaient, au moins en paroles, les vertus républicaines du sans-culotte Carteaux. L'auteur du Souper de Beaucaire, journaliste et artilleur, se reposait du service des batteries en déclamant contre les tyrans et contre leurs « séides ». Révolutionnaire et patriote, il célébrait, dans le style de son temps, les armes de la Nation, « cent fois teintes du sans" du furibond aristocrate et du féroce Prus-

sien ». Le lyrisme d'un « montaanard » alternait sous sa plume, avec la précision technique d'un ancien élève de l'École militaire. Tantôt il écrivait à la municipalité du Beausset pour réquisitionner des fascines, des piquets et des paniers, tantôt il improvisait des chroniques pour faire sentir aux rehelles de Toulon les charmes de la liberté.

Mais son attention se concentrait principalement sur l'artillerie. Passionnément résolu à orcraniser, selon les règles, un équipage de sièg^e, il défendait son service contre les ino'érences de l'état-major et contre l'humeur brouillonne des autorités civiles. L'arsenal de Marseille était en désordre. Les garde -magasins gaspillaient le matériel, Bonaparte leur imposa un commandant d'artillerie qui, « a^ec l'aide des sans culottes de Marseille » (ceci est établi dans un rapport officiel), remit de Torch'e dans cette confusion.

Les généraux surtout causaient du souci à l'artilleur Bonaparte. Ah! ces généraux ! Non seulement ils se disputaient entre eux, mais encore ils s'occupaient sans cesse (et Dieu sait avec quelle incompétence) de ce qui ne les regardait pas. Le capitaine Bonaparte ne cessait de se plaindre aux députés. « Représentants, disait-il, tous les objets relatifs aux approvisionnements militaires de l'armée regardent l'artillerie. Toutes les fois que les généraux voudront... s'en mêler... j'en instruirai le ministre et vous, afin de m'ôter la res-

ponsabilité. Je vous prie, représentants, de tenir la main à ce qu'aucune arme ne sorte de ses fonctions. L'on ne peut jjcis savoir faire ce que Von na 2)as appris et ce que Von na jamais fait. »

Il priait qu'on empêchât les généraux de s'emparer capricieusement des chevaux de l'artillerie. « Une fois, disait-il, que les chevaux sont attachés à l'artillerie, personne n'a plus le droit d'en disposer... Il faut une éducation pour accoutumer les chevaux et plus encore les charretiers au feu... Sur vingt expéditions manquées, dix le sont par la faute des retards des caissons et des pièces. L'on peut rester vingt-quatre heures, s'il le faut même trente-six heures sans manger; mais l'on ne peut rester trois minutes sans poudre, et des canons, arrivant trois minutes plus tard, n'arrivent plus à temps. »

A force de multiplier ces soins — qui montrent, une fois de plus, que le succès des grands desseins est fait de menue précision — le capitaine Bonaparte put « chaufter » l'ennemi par une pluie de boulets rouges.

Mais il ne suffisait pas d'installer et d'approvisionner la batterie de la Convention, la batterie des Sans-Culottes, la batterie des Hommes-sans- Peur, la batterie des Chasse-Coquins. Le général Carteaux et son état-major avaient la prétention de diriger le tir des obusiers, des mortiers et des couleuvrines. Il fallait donc se débarrasser de

Carteaux, de cet insupportable Garteaux, qui refusait, de plus en plus, d'écouter les bons conseils de sa femme et disait, en parlant de Bonaparte : « Voilà un mâtin qui n'est guère ferré sur la géographie ! »

C'est ici que l'on admire combien la Convention fut sage, en plaçant, auprès de ses généraux, une autorité permanente, qui était chargée, selon les cas, de contrôler leur gestion, de réparer leurs fautes ou de récompenser leurs mérites.

Sans les représentants Salicetti et Gasparin, le capitaine Bonaparte, soumis au général Carteaux, aurait été sans doute fort embarrassé de reprendre Toulon. Heureusement, le 23 octobre 1793, Bouchotte, ministre de la Guerre, prescrivit à Carteaux de rejoindre, à Nice, le quartier général de l'armée d'Italie et d'en prendre la direction. ' « Les difficultés survenues dans le commandement, disait le ministre, rendent votre position pénible pour la chose publique et pour vous-même. » C'était une façon bien courtoise d'éloigner un chef incapable. Carteaux se lamenta pourtant, parla de sa « gloire ». Non content d'avoir vaincu les Marseillais « en Avisrnon », il voulait triompher des Toulonnais. Enfin, mis en demeure de se démettre, il se soumit.

Après un court intérim, la direction du siège fut offerte au général Doppet, ancien médecin, qui honnêtement se récusa. Puis, on vit arriver

au quartier général d'Ollioules le général Dugommier, le ijapa Dugommier, vieux soldat de la guerre de Sept Ans et de la guerre d'Amérique, et récemment signalé, en Italie, par d'éclatants faits d'armes. Malgré ses cinquante-cinq ans, le général Dugommier avait de l'ardeur, de l'activité et une intelligence supérieure des conditions de la guerre. Il aimait les soldats. Il en était aimé. Homme de belles manières, de haute taille et de fîère mine, il s'imposa, dès la première revue, à l'admiration des troupes, par son air de gravité, parla droiture de son regard, par la mâle sévérité de son visage, que rehaussait une couronne de cheveux blancs. On oublia Carteaux et sa désinvolture d'écuyer de cirque. La discipline fut rétablie. Chacun fît son devoir. Le général Dugommier, qui avait de la prédilection pour les travailleurs, s'attacha au capitaine Bonaparte. Toulon fut pris. Les Anglais furent chassés. Plus tard, l'empereur Napoléon, à Sainte-Hélène, inscrivit, sur son testament, cette clause :

^^ous léguons au lils ou pe lit- fils du général Dugommier, qui a commandé en chef l'armée de Toulon, la somme de cent mille francs. Nous avons, sous ses ordres, dirigé ce siège et commandé l'artillerie. C'est un témoignage de souvenir [)Our les marques d'estime, d'affection et d'amitié que nous a données ce brave et intrépide général.

Ensuite, l'exilé, comme si cette vision d'une aurore lointaine lui eût été douce au cœur, évo-

qua le fantôme de tous ceux qui avaient été les premiers compagnons de sa gloire. Il ne pouvait oublier ces représentants de la Convention qui avaient si intelligemment découvert sa vocation, secondé son initiative, soutenu ses efforts. II écrivit notamment ceci :

Nous léguons cent mille francs au fils du drputé à la Convention Gasparin, représentant du peuple à l'armée de Toulon, pour avoir protégé et sanctionné de son autorité le plan que nous avons donné... Gasparin nous a mis, par sa protecion, à l'abri des persécutions et de l'ignorance des états-majors qui commandaient Tannée avant l'arrivée de mon ami Dugommier.

J'ai suivi, en le complétant ça et là, le rapport, très circonstancié, de M. Arthur Ghuquet. J'aurais voulu trouver, dans le nouvel ouvrage de ce très consciencieux, très exact historien, ce qui m'a plu, notamment, dans le Waterloo de M. Henry Houssaye : un peu plus de mouvement, de vie, de couleur. M. Henry Houssaye ne s'est pas contenté d'explorer des bibliothèques et de remuer des papiers. Il a voulu voir, de ses yeux, le théâtre du drame qu'il nous raconte. Il est allé à Waterloo. Il a composé son récit en plein air. Il a « revécu » les trois dernières journées de la Grande Armée, et cette nuit terrible, où la lune, se levant derrière les coteaux de Nivelles, éclaira l'agonie de l'Empire. Il a interrogé les gens dont la mémoire est encore hantée par la tradition de ces images tra-

giques. Cela donne du jour à son œuvre, et de la lumière, et de l'émotion. C'est ce qui manque un peu au livre exact de M. Chuquet. Je crains que ce troisième volume d'une Histoire de Najioléon qui pourrait être définitive, n'ait été rédigé d'une façon un peu expéditive. Les témoignages y sont classés avec méthode, critiqués avec sûreté, mais non pas fondus dans un de ces tableaux par lesquels l'histoire doit nous donner la sensation de la réalité. Nous avons le droit d'attendre encore davantage de l'historien de Valmy.

L'historien Henri Welschinger, qui figure sur les contrôles du Sénat comme « chef du bureau de l'expédition des procès-verbaux et des pétitions », n'est pas un révolutionnaire. Cependant, c'est un des hommes qui respectent le moins l'autorité de la « chose jugée ».

Il passe sa vie à reviser des procès *.

L'Académie vient de récompenser son zèle et de confirmer ses conclusions en lui décernant le prix qui porte le nom de M. Gobert.

Sans remonter jusqu'au grand prêtre Caïphe,

1. Le duc d'Enghien (1772-1804), 1 vol. in-8, II-498 p. — Du même auteur : Le maréchal Neij, 1 vol. in-8, 427 p. Ouvrages couronnés par l'Académie française (Premier Prix Gobertj,

qui condamna le Christ, ni jusqu'au procurateur Ponce Pilate, qui, craignant pour sa place, « se lava les mains du sang de ce juste », M. Henri Welschinger a trouvé sans peine, dans l'histoire de l'humanité faillible et pécheresse, des erreurs judiciaires commises par des imbéciles, ou des crimes juridiques absous par les représentants officiels des pouvoirs publics.

M. AVelschinger, n'ayant, à vrai dire, que l'embarras du choix, s'est attaché de préférence au cas de Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, condamné à mort, dans la nuit du 20 mars 1804, par un conseil de guerre.

L'auteur de cette enquête n'a rien négligé pour arriver à la manifestation de la vérité. Il a voulu savoir dans quelles conditions avait été rendue cette sentence, que les historiens de tous les partis s'accordent à déclarer inique et monstrueuse. M"^ de Rémusat, Thiers , Mignet , Michelet ont cru que le conseil de guerre du 20 mars 1804 avait jugé par ordre. Dans Y Histoire générale de MM. Lavisse et Rambaud, on lit ceci : « Les papiers du duc d'Enghien prouvèrent jusquà r évidence son innocence... Il nen fut pas moins condamné... » De sorte que M. Welschinger s'est trouvé en présence de deux « choses jugées » : 1° la condamnation capitale, prononcée par le conseil de guerre du 20 mars 1804; 2" l'arrêt de flétrissure, infligé aux

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membres diulit conseil de guerre par le témoignage des contemporains et par le verdict de la postérité.

Impartialement, sans s'émouvoir, M. Welschinger a instruit ce double procès. Il a examiné le dossier du condamné. Il a scruté la conscience des juges. Les archives nationales, les archives des affaires étrangères, libéralement ouvertes à ses recherches, lui ont fourni des documents instructifs. Il a retrouvé, parmi des paperasses oubliées, la pièce secrète qui détermina la conviction des juges et leur dicta une sentence de mort.

L'historien rapporteur de cette instance en revision parle sans haine et sans crainte. Il n'a point d'intérêts à défendre dans cette affaire. Nous pouvons le croire lorsqu'il dit : « Le lecteur reconnaîtra que, dans cette œuvre, nous nous sommes constamment adressé à deux guides qui sont pour l'historien une force et une lumière : la justice et la vérité. »

Suivons-le donc, à travers son enquête, jusqu'à sa conclusion finale. Son ouvrage n'est pas seulement un livre d'histoire. On y rencontre plus de substance morale que dans tel ou tel roman psychologique et ennuyeux. On y voit comment la conscience humaine [leut descendre aux pires capitulations lorsqu'elle est aveuglée par l'esprit de parti, gênée par l'intérêt, paralysée par la con-

tagion de la peur, et cntin poussée au crime par un excès de faiblesse et de timidité. On y observe des hommes qui sans doute n'étaient pas mauvais dans le cours ordinaire de la vie, et qui, déconcertés par des circonstances exceptionnelles, devinrent féroces à force d'être lâches.

Les crimes juridiques sont toujours précédés par un prologue où la basse police joue le principal rôle. Dès que les policiers subalternes savent que la perte d'un homme pourrait être agréable aux personnages dont ils dépendent, ils s'arrangent de façon à perdre cet homme par des moyens que connaissent tous les mouchards. Au moindre signe du maître, parfois même sur un geste mal compris, les notes, foisonnent, les preuves abondent et les dossiers se garnissent tout seuls.

La police du Premier Consul était dirigée officiellement par le conseiller d'État Real et clandestinement par le général Savary. Ces deux fonctionnaires, pleins de zèle, avaient exactement la même conception de leurs devoirs.

Le conseiller d'Etat Real est connu pour l'habileté avec laquelle il s'efforçait d'obtenir les aveux d'un innocent ou de susciter, au bon moment, un faux témoin. C'est lui qui, sans succès d'ailleurs, offrit au général de brigade Lenormand cent mille écus et le grade de divisionnaire pour « le faire causer » sur les ennemis du Premier Consul. C'est Real qui, pour extorquer des aveux, faisait

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écraser les mains, chauffer et brûler les pieds à Christin, Picot, Dacorps, Ilyvonnet, Caron, inculpés (le haute trahison...

Savary valait Real. Et Real valait Savary.

Ces deux compères savaient que le gouvernement consulaire, soupçonneux comme tous les pouvoirs improvisés et instables, était disposé à voir partout des conspirateurs et des traîtres. Désireux d'être agréables aux consuls et aux ministres, et d'ailleurs soucieux de leur avancement, ils découvraient un complot presque tous les jours.

Le duc d'Enghien habitait, depuis le 29 septembre 1801, la petite ville d'Ettenheim, dans le grand-duché de Bade. C'est une cité coquette, à une lieue du Rhin, à neuf lieues de Strasbourg. Le duc s'était fixé dans cette retraite, loin des importuns, afin de pouvoir s'abandonner sans trouble aux douceurs d'une passion romanesque dont il était alors très occupé.

Il voulait, selon ses propres expressions, demeurer près d'un intérêt constant, qui faisait le bonheur de sa vie intérieure. Il avait retrouA'é, à Ettenheim, sa cousine, la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort, nièce du cardinal de Rohan. Il s'était épris de cette belle personne, et il avait résolu de vivre dans son voisinage, tant que le malheur des temps ne lui permettrait pas de s'unir à elle par les liens d'un mariage public.

Le charme de cette idylle l'avait à peu près éloigné de la politique. La maison qu'il avait louée était proche du logis où demeurait la princesse. On a conservé, de lui, des lettres qui révèlent assez l'état de ses sentiments. « Il est impossible, écrivait-il au prince de Coudé, il est impossible d'avoir une conduite plus aimable, plus tendre, plus constamment parfaite sous tous les rapports, que quelqu'un que vous devinerez bien et dont je vous ai déjà parlé souvent... A force de sentiments, de soins vrais et touchants, ce quelqu'un a fixé mon cœur. »

Il partageait ses loisirs, à Ettenheim, entre la promenade, la lecture et la chasse. La meilleure part de son temps appartenait à celle qu'il aimait. Quelques vieux amis, dévoués et discrets, l'avaient suivi dans cette retraite. L'un d'eux a décrit en ces termes le genre de vie que l'on menait à Ettenheim : « L'habitation du prince était petite, mais commode. Elle touchait à un jardin qu'il avait dessiné et auquel il travaillait lui-même, aidé de quelques amis. Il aimait la culture des fleurs; à défaut de riches tentures, il en couvrait les murs et le vestibule de sa maison, qui était transformé ainsi en un délicieux berceau de verdure. Le soir, après les fatigues de la chasse ou les travaux du jardin, on se réunissaif autour d'une table, on faisait la lecture, on déployait des cartes, on formait des plans de

voyage à travers les Alpes; on parlait arts, sciences et combats, mais le souvenir de la patrie dominait tous les autres et formait le principal objet de la conversation. »

Cette solitude et ce mystère perdirent le duc d'Enghien. On crut que ses entretiens étaient des conciliabules et que sa retraite recelait de mauvais desseins. La police de Real et de Savary se mit en mouvement.

Un mouchard, nommé Lamothe, vint roder autour d'Ettenheim.

Ce mouchard, s'étant attablé dans une auberge de villasre, interrogea un Badois.

a Alors le duc reçoit quelquefois des visites?

— Des fois, pas souvent.

— Qui est-ce qui vient le voir?

— Je ne sais pas bien. On parle d'un Français qui s'appelle Thumery. »

Il s'agissait, en effet, d'un vieil émigré, le marquis de Thumery, ancien officier, qui, à Ettenhein comme à Chantilly, venait régulièrement faire sa cour au duc. Le Badois, avec l'accent de son patois local, prononça Dhouménj . Le policier crut ou voulut entendre Dumouriez.

Quelques jours après, on mettait sous les yeux du Premier Consul, un rapport de police attestant que le duc d'Enghien tramait, avec le général Dumouriez, un complot contre la sûreté de l'Etat. Le duc et le général avaient été vus ensemble à

Ettenheim... Suivaient d'autres détails, non moins horrifîques, signalés par le préfet du Bas-Rhin. Enfin, plusieurs gazettes, apparemment éclairées par les soins de Real, affirmèrent que le duc faisait de fréquents voyages à Strasbourg, où il retrouvait des complices cachés. Sur ce point, M. Welschinger est très catégorique. « Cette assertion, dit-il, est absolument fausse. Nos recherches nous ont prouvé de la façon la plus positive que jamais le duc n'a mis le pied en France. »

Mais que peut la vérité contre un rapport de police?

L'arrestation du malheureux duc d'Enghien fut décidée.

On sait comment il fut enlevé de son domicile, malgré les plus élémentaires garanties du droit des gens, dans la nuit du 13 au 16 mars 1804. Les généraux Caulaincourt, Levai, Ordener et Fririon, assistés du commandant de gendarmerie Chariot, procédèrent à cette opération de police. c( Triste mission, dit M. Welschinger, triste mission, en vérité, pour des soldats français! C'est dans les ténèbres de la nuit qu'ils vont à une expédition sans honneur, eux qui avaient l'habitude de marcher droit à l'ennemi, en pleine lumière, sous le crépitement des balles, à travers le choc des épées et le sifflement des boulets. »

M. de Tallevrand, ministre des Affaires étran-

gères, se chargea d'aplanir les difficultés diplomatiques qui résulteraient de ce guet-apens.

Le plus zélé de tous fut le commandant Chariot. Ce gendarme fit un rapport où il affirmait que « le duc d'Enghien avait voué une haine implacable aux Français ».

Sitôt que l'accusé fut mis en route pour Paris, des ordres furent donnés à l'efTet de réunir un conseil de guerre. C'est au général Murât, gouverneur militaire de Paris, que revenait ce soin.

Les fonctions de rapporteur dans cet étrange procès furent d'abord offertes au colonel Préval, du 3^ cuirassiers, qui refusa net, en offrant sa démission si on insistait. Un nommé Dautancourt, capitaine, accepta cette besogne.

Le conseil de guerre fut ainsi constitué :

Le général Hulin, commandant les grenadiers à pied de la garde consulaire, président.

Le colonel Guitton, du 1" réofiment de cuirassiers ;

Le colonel Bazancourt, du i*" régiment d'infanterie légère ;

Le colonel Ravier, du 18^ régiment d'infanterie légère ;

Le colonel Barrois, du 96^ régiment d'infanterie légère;

Le colonel Rabbe, du 2^" régiment de la garde de Paris.

Pendant que le gouverneur s'occupait de cette

organisation, certains faits matériels avaient vaincu, par leur évidence, la force haineuse du mensonge et l'inertie malfaisante de la peur. On avait reconnu que le nom de Thumery avait été confondu avec celui de Dumouriez. Le dépouillement des papiers saisis chez le duc d'Enghien n'avait rien fourni aux investigations passionnées et sottes des policiers enquêteurs. La prévention tombait d'elle-même. Or, aucune des pièces authentiques qui pouvaient affaiblir l'accusation ne fut communiquée au conseil de guerre. On les a retrouvées, depuis, dans les archives.

Le conseil s'assembla dans une salle du château de Vincennes, le 21 mars 1804, à minuit.

Savary, qui n'avait pas qualité pour assister à l'audience, était assis derrière le fauteuil du président. Il intervint plusieurs fois, au cours des débats, de la façon la plus vive et la plus indécente. Il manifesta son opinion avec un tel sansgêne, que le général Hulin et les cinq colonels, malgré la timidité qui enchaînait leurs paroles, ne purent cacher leur mécontentement.

Le réquisitoire du capitaine-rapporteur n'était qu'un ramassis de commérages. L'interrogatoire de l'accusé se réduisit à une fîère protestation d'innocence.

Il est avéré que le général Hulia et If^s colonels Guitton, Bazancourt, Ra^'ier, B^froï^^^t Rabbe se débattirent dans une indécision cruelle.

L'accusé gagnait leurs sympathies. Ils reculèrent instinctivement, lorsque le moment fut venu de salir, par une iniquité, leurs épaulettes et leurs galons. Mais Savary, l'homme du gouvernement, était là, qui attendait...

Le président ordonna au lieutenant Noirot d'emmener l'accusé. Et le conseil délihéra. Ce fut un instant solennel. Le sinistre huis clos de ce tribunal a enfermé pendant une heure, dans cette salle éclairée de chandelles fumeuses, un des plus sombres drames dont l'histoire de l'injustice humaine ait gardé le souvenir. C'était, une fois de plus, la bataille de la conscience et de l'intérêt, de la force et du droit. Le capitaine Dautancourt tremblait déjà de remords : « Pût-il dépendre de moi, disait-il, de me trouver à cent batailles et jamais à un jugement! »

Il n'est pas douteux que, dans cette minute tragique, le devoir apparut très clair au général Hulin, au colonel Guitton, au colonel Bazancourt, au colonel Barrois, au colonel Rabbe. Ces officiers étaient des hommes braves, des soldats loyaux. Ils avaient pris part, glorieusement, aux grandes guerres de la République. Ils avaient été ennoblis par la victoire. Ils se croyaient incapables d'une infamie.

Hélas! Une pièce secrète était étalée sur leur bureau, une pièce unique, qui, à elle seule, composait tout le dossier. Cette pièce, c'était un papier

du gouvernement, affirmant, sans preuves, que l'accusé était coupable. Le général et les colonels ne pouvaient détacher leurs yeux de ce document. On vota. Hulin recueillit les voix, en commençant par le plus jeune en grade, le président, selon Fusage, émettant son opinion le dernier.

La condamnation fut prononcée à l'unanimité.

Aussitôt le général, président du conseil de guerre, chercha un moyen de se réconcilier avec sa conscience. Nous avons, sur ce point, sa propre confession, qui est ainsi conçue :

A peine le Jugement fut-il signé, dit-il, que je me mis à écrire une lettre, dans laquelle, me rendant en cela l'interprète du vœu unanime de la commission, j'écrivis au Premier Consul pour lui faire part du désir qu'avait témoigné le prince d'avoir une entrevue avec lui, et aussi pour le conjurer de remettre une peine que la rigueur de notre position ne nous avait pas permis d'éluder.

C'est à cet instant qu'un homme qui s'était constamment tenu dans la salle du conseil : u Que faites-vous là? dit-il, en s'approchant de moi.

— J'écris au Premier Consul, lui répondis-je, pour lui exprimer le vœu du conseil et celui du condamné.

— Votre affaire est Unie, me dit-il en reprenant la plume; maintenant, cela me regarde... »

.J'avoue que je crus, et plusieurs de mes collègues avec moi, qu'il voulait dire : cela « me regarde d'avertir le Premier Consul >■.

Hulin lâcha donc sa plume, que Savary tirait avec force. Ensuite il demanda sa voiture pour rentrer chez lui.

Il attendit quelques instants, avec ses collé-

gues, dans un vestibule contigu à la salle des délibérations. « Nous étions nous-mêmes enfermés, raconte-t-il, lorsqu'une explosion se fit entendre... bruit terrible qui retentit au fond de nos âmes et les glaça de terreur et d'effroi... » C'était le peloton d'exécution, qui fusillait le condamné sous la surveillance de Savary.

Le prévoyant Savary, plein de confiance dans le conseil de guerre, s'était occupé, avant l'audience, de faire apprêter les armes et creuser la fosse...

Pauvre général Ilulin ! Pauvres colonels Guitton, Bazancourt, Ravier, Barrois et Rabbe ! Ils ont porté, toute leur vie, le poids de leur iniquité. Leur mémoire est chargée d'opprobre. Et pourtant, ils n'étaient pas méchants !

Le général président du conseil de guerre de Vincennes a fait amende honorable devant ses contemporains et devant la postérité. Il a balbutié de vagues excuses. Ne soyons pas inclément à ce lamentable confiteor :

Je dois observer que mes collègues et moi, nous étions entièrement étrangers à la connaissance des lois... Pour comble de malheur, le rapporteur et le greffier n'avaient guère plus d'expérience que nous...

Je ne prétends justifier ni la forme ni le fond du jugement; mais je veux montrer... au milieu de quel concours de circonstances il a été rendu... Je veux éloigner de moi et de mes collègues l'idée que nous ayons agi comme des hommes de parti. Si l'on doit nous blâmer

encore, je veux aussi qu'on dise de nous : Us ont été bien malheureux !

... Oui, je le Jure au nom de mes collègues, cette exécution ne fut point autorisée par nous... L'ordre d'exécution ne pouvait être régulièrement donné que par le général gouverneur de Paris... Rentré dans Paris, j'aurais été trouver le gouverneur, le Premier Consul, que sais-je? Et tout à coup un bruit afTreux vient nous révéler que le prince n'existe plus!...

Le dernier vœu du conseil rtaiL pour le salut du prince...

Vingt ans écoulés n'ont point adouci l'amertume de mes regrets... Qu'on me tienne compte, ainsi qu'à mes collègues, des circonstances fatales au milieu desquelles nous avons été appelés à prononcer.

Ainsi donc, il y a des « circonstances fatales » qui peuvent contraindre sept honnêtes gens à condamner un homme sans le croire coupable! Il y a eu des juges qui se sont consolés de leur sentence injuste, en espérant que peut-être leur arrêt ne serait pas exécuté... Et ils n'ont pas vu qu'ils commettaient une action doublement afTreuse, puisqu'ils trompaient leur conscience et parodiaient la justice.

Les revisions de M. Welschiniier nous font découvrir, au fond des meilleures âmes et dans les plus braves cœurs, un effrayant abîme d'hypocrisie et de lâcheté. Ses livres font penser. Ils font frémir aussi. On est tenté de les trouver trop instructifs, trop révélateurs. On voudrait s'en rapporter davantage à l'infaillibilité des conseils de guerre, des tribunaux en général, et à l'auto-

rite de la « chose jugée ». Mais il faut bien croire uu historien que F Académie a récompensé.

Au musée du Louvre, dans la salle des Sept- Cheminées.

Sur le panneau du fond, une immense toile du peintre David représente le sacre de Napoléon I", empereur des Français, roi d'Italie. Cette scène est pompeuse, grandiose, vraiment impériale. Dans cette cérémonie du 2 décembre 1804, minutieusement réglée par le protocole des Tuileries et par le clergé de Notre-Dame, l'artiste a choisi un moment pathétique, émouvant, particulièrement propre à surprendre le spectateur par la beauté romanesque d'un geste imprévu. Si imposant, si éblouissant que fut le décor de la cathédrale illuminée de cierges, le peintre ne s'est point contenté de faire étinceler l'or des candélabres et d'effiler en fines torsades les franges d'or et de soie des baldaquins. Les mitres des évêques, les crosses, les camails et les dalmatiques offraient à son instinct pittoresque et à son génie décoratif une riche variété de couleurs, de reflets et de con-

i. Joséphine de Beauharnais (1763-1796), par Frédéric Masson. 1 vol. in-8, Paris, Ollendorf, 1899. Cf. du même auteur : Napoléon et les femmes, ibid.

tours. Son pinceau sévère, scrupuleux, Aolontiers attentif aux intimes pensées des âmes héroïques, pouvait insister à loisir sur les maréchaux du nouvel empire, rudes gens de guerre, halés par le vent des hatailles, habitués à la simplicité de l'uniforme républicain et réduits, en cet instant, à se draper de satin, à s'empanacher de plumes, à se cravater de mousseline et à prendre des poses de diplomates pour mieux rehausser la cour d'un Gharlemagne sorti des rangs. Si David eût été, comme Rubens, un poète amoureux des splendeurs charnelles, il eût trouvé, dans les appâts des dames d'honneur, étalés et magnifiés par la complaisance du costume Empire, un ample sujet de lyrisme et une occasion d'émoi. Si son esprit, comme celui de Victor Hugo, eût aimé le jeu violent des antithèses, quelles oppositions il pouvait noter brusquement, dans ce spectacle inouï : les généraux de la Convention, agenouillés devant les dignitaires du Sacré-Collège; — les ci-devant sans-culottes, devenus ducs et princes, à la pointe de l'épée, et respirant, sans broncher, l'encens des enfants de chœur; — le trône impérial et le Saint- Siège apostolique; — la tiare et la couronne; — la croix et l'aigle; — la Révolution et l'Eglise; — ■ un ancien jacobin recevant, des mains du souverain pontife, l'onction de Fhuile sainte, selon le rite institué par les rois très chrétiens ; — le pape de Rome, devenu chapelain du nouvel empire et

obligé d'abaisser sa puissance sacerdotale devant le caprice impérieux du césar de Paris !

Tous ces traits — et d'autres encore que je ne puis énumérer — sont fixés en touches vigoureuses dans l'admirable tableau de David. Mais, en même temps, ce grand peintre, si complètement épris de toute la réalité humaine, nous montre, avec une habileté saisissante, que, sous le travestissement théâtral de son héros, il y a un homme. L'Empereur est debout, le front ceint de lauriers, droit et superbe comme un personnage de tragédie, sous les plis du manteau de pourpre, où frissonnent des abeilles d'or. D'un geste glorieux il élève, au-dessus de la foule, « avec un air sublime », la couronne d'or où flamboient des pierres précieuses... Au premier rang des gradins où sont échelonnés les compagnons et les amis de ce soldat vainqueur, une vieille femme est assise, ensfoncée dans une parure de gala, immobile, extasiée comme une idole byzantine. C'est l'impératrice-mère, la bonne dame d'Ajaccio, se rappelant peut-être la petite maison de la famille Bonaparte, là-bas, au pays natal, et se demandant sans doute in petto, dans son patois de Corse, combien de temps durera ce beau rêve.

Une autre femme est là, devant l'Empereur, 1 agenouillée sur la première marche de l'autel, i les mains jointes, la tête inclinée... Elle est re-

vêtue d'un manteau impérial, si lourd que deux filles d'honneur en supportent la traîne... C'est sur la tête de cette femme que la couronne va descendre. C'est elle qui, dans cette minute inoubliable, attire tous les regards, toutes les admirations, toutes les envies... Elle est la femme du héros, l'épouse de l'Empereur. Qui donc aurait pu prévoir un tel enivrement de gloire, un pareil orgueil d'amour, un si haut sommet de triomphe, un tel épanouissement d'invraisemblable félicité, lorsque Joséphine Beauharnais devint, par contrat du 18 ventôse an IV, la citovenne Bonaparte? De l'étude où grifTonnaient les clercs de M*" Raauideau, notaire, à Téa^lise où chantent les évêques du « signor Chiaramonti », pape, quel chemin parcouru ! Le petit général de vingt-six ans, si étriqué sous sa cape bleue, a endossé l'habit cramoisi des consuls, et, de ce grade, déjà fort élevé, il s'est vite promu lui-même à une dignité plus haute... Et maintenant. Napoléon Bonaparte ne veut pas qu'un autre que lui soit autorisé à faire, de Joséphine Beauharnais, une impératrice. Vivement, il s'est emparé de la couronne, qui était placée sur l'autel, et que le pape, conduit par un maître des cérémonies, se préparait à prendre d'une main résignée. Et il la dépose, avec des précautions de douceur dont il n'était point coutumier, sur la tête de sa femme. (( Cet acte, dit M. de Méneval, témoin oculaire,

LA VIE ET LES LIVRES. 6^ série. 5

excita un mouvement spontané parmi tous les assistants. » On y chercha de profondes raisons, la plupart politiques. On pensa que Napoléon avait voulu, par ce geste, opposer une manifestation significative aux « prétentions de la cour de Rome y> (c'est toujours M. de Méneval qui parle). Le peintre David n'a peut-être pas vu tant de malices dans cet élan, où Fhomme passionné, aimant, amoureux, apparaît sous le masque romain de l'empereur. Qui sait si ce noble artiste, curieux de tous les mystères du cœur humain, n'a pas eu le dessein de mêler à ce chapitre d'histoire une page de roman? Joséphine Beauharnais est apparemment la seule personne que Napoléon ait aimée de tout son cœur.

Il l'aima d'abord comme les tout jeunes gens aiment les femmes déjà mûres. C'était vers la fin de vendémiaire an IV (octobre l"9oi. Il entrait alors, sinon dans la gloire, du moins dansla notoriété. Ayant mis ses talents militaires à la disposition des conventionnels, il avait été assez habile pour réprimer un mouvement populaire qui aurait pu devenir une révolution, mais qui, n'ayant point réussi, est compté, par les historiens, au rang des plus abominables émeutes. Il était général en second de l'armée de l'intérieur, un sous- Barras. C'était une subordination qui prêtait à rire, et beaucoup de vieux soldats honorés pour avoir servi contre les ennemis de la République, se

moquaient du petit « général Vendémiaire » , canonnier de la rue Saint-Honoré, héros des guerres civiles. Napoléon sentait amèrement que sa situation était, à la fois, encourageante et malaisée. Sauveur des thermidoriens, il ne comptait pas beaucoup sur leur reconnaissance, mais il entendait profiter de la frayeur où ils étaient plongés, pour obtenir d'eux quelque emploi digne de son mérite. Il était occupé de ces soucis et de cette ambition, lorsqu'il reçut, à son quartier général, la visite d'une dame qui venait le solliciter pour une affaire sans importance. L'affaire expédiée, on causa de la pluie et du beau temps. La dame ne paraissait pas trop pressée de rentrer chez elle. Le jeune général se plut à écouter son bavardage et à regarder sa figure extérieure, qui n'était point déplaisante. Elle était veuve, encore agréable et pas trop désolée. Son mari, dont elle parlait avec une sympathie convenable, avait été député aux Etats généraux, président de la Constituante, général en chef de l'armée du Rhin et finalement guillotiné sous la Terreur. Elle-même avait failli partager le sort du vicomte Alexandre de Beauharnais. Enfermée à la prison des Carmes, elle avait eu bien peur. Et, sans doute, elle aurait suivi à l'échafaud tant d'innocentes victimes, si les événements du 9 Thermidor n'étaient arrivés à point pour la sauver... La volubilité de cette aimable A'euve plut au général Bonaparte. La

citoyenne Beauharnais, sans être douée d'une vraie beauté, avait de la gTàce. Et la grâce, plus forte que tous les autres dons de la nature, donne de l'agrément aux plus fastidieuses loquacités.

Une ci-devant vicomtesse! Une femme du monde, du vrai monde, une survivante de l'ancienne aristocratie! Il n'y avait pas, en ce tempslà, d'austérité républicaine ni de puritanisme jacobin qui pût tenir contre ce charme dangereux. Le général Bonaparte était alors très neuf en amour. Il n'avait connu que des bonnes fortunes de colléoien et des récréations de sous-lieutenant. Ce petit provincial farouche éprouva du plaisir à respirer ce parfum de femme élégante qui, pour la première fois, lui montait au nez et lui insinuait, dans tous les sens, la douceur d'une griserie inconnue.

c( Citoyen général, dit-elle en se retirant, j'espère avoir le plaisir de vous revoir. »

Cette invitation, modulée d'une voie chantante, et accompagnée d'une révérence assez engageante, fut, pour le jeune homme, peu accoutumé à de pareilles avances, un irrésistible appel. Sans tarder, il se rendit chez la citoyenne Beauharnais, 6, rue Chantereine.

Le logis, entre cour et jardin, était assez vaste, bien meublé, fort avenant. Le général Bonaparte, dont cette visite fut vraiment la première * entrée dans le monde «, avait soigneusement brossé son

habit bleu à feuilles de chêne d'or. Une haute cravate enserrait d'un triple tour son cou allongé et maigre. Il avait peigné mieux que d'habitude ses cheveux, qui tombaient en mèches irrégulières sur son grand front et sur ses joues creuses. Ainsi accoutré, ses bottes bien cirées, la bélière de son sabre bien ajustée à son ceinturon, il se présenta non sans embarras, devant le portier de l'hôtel. On l'introduisit, au fond de la cour, dans un pavillon isolé, dont la discrétion, un peu retirée à la façon des boudoirs et des alcôves, aurait pu inquiéter un visiteur moins novice. Cette habitation était d'ailleurs située dans un quartier dont la réputation galante égalait (ou peu s'en faut) la réputation actuelle du quartier Notre-Dame-de- Lorette.

Le « général en second de l'armée de l'intérieur », soutenant son sabre de la main gauche, afin de ne point faire trop de bruit, passa dans une antichambre dont l'ameublement bizarre l'aurait surpris s'il avait eu quelque usage de ce « grand monde » où il croyait entrer. On voyait, en cet endroit, un bas de buffet en chêne, une armoire de sapin pour serrer la vaisselle, et une fontaine avec un essuie-mains. Dans le petit salon, qui servait de salle à manger, quatre chaises d'acajou, bourrées de crin noir, s'alignaient autour d'une table ronde à pans rabattus. Un placard, creusé dans le mur et fermé par une vitre, laissait voir

une fontaine à thé en plaqué anglais forme étrusque, des plateaux, des tasses, un sucrier en plaqué... Sur les murs, quelques images encadrées, notamment une sanguine représentant V Innocence dans les bras de la Justice.

Au bout de la salle à manger, rapidement examinée, le jeune homme entrevit un petit salon en demi-rotonde, qui était évidemment le sanctuaire où brillaient les grâces de la maîtresse du logis. Des glaces partout : au trumeau gris de la cheminée, sur le marbre bleu turquin de la commode, sur l'acajou de la toilette, sur le palissandre du piano-forte. Le général Bonaparte fut ébloui. Ce militaire, alors naïf, n'avait pas l'expérience du luxe. Quelle différence avec les murailles nues de sa maison d'Ajaccio ! Pour un garçon qui, au sortir du giron maternel, avait traîné une adolescence morose dans des dortoirs de collège et chez des hôteliers de garnison, cet intérieur représentait une somme considérable de magnificence et de bon goût. Il ne remarqua pas le caractère baroque de ce luxe improvisé, les disparates de ces meubles, qui semblaient jetés à la hâte, comme dans un camp volant. 11 était pris tout entier par le plaisir inespéré d'être enfin chez une jolie femme, chez une femme à la mode, chez une grande dame... Au sortir des corps de garde oii il allait, chaque jour, inspecter les troupes de la Convention, le « aénéral en second de l'armée de

Tintérieur » respirait avec délices Fodeur de coquetterie éparse dans ce boudoir. Et il attendit.

c( Elle » se fit attendre, juste assez pour aviver d'une pointe de désir l'impatience du jeune homme. Elle vint, de son pas léger, glissant, souple, infiniment gracieux. Il la trouva plus belle encore qu'au premier jour, bien qu'elle eut dépassé le seuil de la maturité et que la floraison de son automne fût précocement fanée. Mais elle était de ces femmes expertes, qui savent défier les années en tirant parti de tout, même des ruines, et en découvrant des ressources de grâce jusque dans le deuil inévitable de l'arrière-saison.

Le peintre Gervex nous l'a montrée, au Salon des Champs-Elysées, en tète à tète avec Bonaparte, sous les traits d'une grisette qui lutine un soldat. Le peintre Prud'hon a saisi davantage la ressemblance du modèle, lorsqu'il nous a révélé cette femme, assise sur un banc de mousse, près d'une urne funéraire, sous les arbres de cette Malmaison, où vint resplendir et s'éteindre le dernier éclat de sa vie aventureuse. Elle est assise, mais elle semble quasiment couchée, tant son attitude est languissante, molle, savamment allongée de façon à mettre en valeur la ligne onduleuse d'un corps charmant qui se dessine, grâce aux complaisances du costume, depuis les bandelettes qui enserrent le front étroit, jusqu'aux souliers de satin blanc qui

emprisonnent les pieds menus. Elle connaît, mieux que personne, Tart des poses. Ses bras nus, longs et flexibles comme les lianes de son île natale, sont disposés de telle sorte que nos yeux sont attirés d'abord par leur galbe et par leur fraîcheur. Le bras gauche se replie en un geste nonchalant, et la main s'appuie, au-dessus de Foreille, sur le Ijandeau crêpelé des cheveux noirs. Le bras droit se laisse aller avec une négligence où se marque toutefois le souci de chercher une lumière très apte à glorifier la blancheur de la peau. Une tunique d'étofl'e légère, libéralement décolletée, à peine attachée aux épaules par un lien fragile, suit, avec une sincérité voulue, le contour des hanches, et semblerait prête à tomber, si une ceinture opportune ne la retenait sous les seins. Une écharpe rouge, brodée de dessins antiques, et jetée en plis amples sur les genoux de la rêveuse, fait ressortir toutes ces blancheurs, toutes ces pâleurs, et donne je ne sais quoi de lumineux et de chaud à la richesse de ces carnations d'albâtre et à la fatigue de ce visage mat. Les lèvres, amincies et décolorées par les approches de la quarantaine, sont plissées par un demi-sourire où l'invincible coquetterie résiste aux menaces de l'âge et aux atteintes de la désillusion. Les yeux, sous les paupières voluptueuses, sont très noirs, très beaux.

Et dans le portrait de cette femme qui a pris

un air pensif pour poser devant son peintre, rien n'est plus amusant que le contraste de cette méditation, simulée, avec l'audace, bien spontanée et presque enfantine, d'un petit nez fringant, qui se retrousse pour humer un vent d'aventure et pour chercher, parmi les arômes du printemps amoureux, la piste parfumée des bonnets envolés pardessus les moulins.

C'est ainsi qu'on peut imaginer les séductions de cette créole entreprenante, lorsqu'elle vint s'asseoir devant Bonaparte intimidé, dans le boudoir de larue Chantereine. Son scrupuleux biographe, M. Frédéric Masson, nous la décrit, pièces en mains, avec une précision rude, qui ferait assurément regretter au modèle le pinceau caressant de Prud'hon.

« Bonaparte, dit M. Masson, ne voit que la femme... ce corps si libre et si long... qui s'achève en des pieds étroits, mignons et cambrés... qui appellent le baiser... A ce corps, nulle entrave, nul corset, pas même une brassière pour soutenir la gorge... Mais... cette femme met à vivre une grâce qui n'est qu'à elle... On oublie que sa stature est médiocre, tant ses mouvements sont aisés et élésrants...

« Une science longuement apprise de ce corps, une coquetterie qui a affiné tous les gestes... cette indéfinissable nonchalance... cette sensualité... ces abandons lassés... n'est-ce pas pour

affoler tous les hommes, et celui-ci pour commencer, plus neuf et moins expérimenté que quiconque?... La femme le séduit dès la première approche, en même temps que la dame Féblouit et qu'elle lui impose... «

Oh! que M. Frédéric Masson souffre durant cette entrevue !

S'il avait été là, il aurait servi de mentor au pauvre jeune homme inexpérimenté. Il aurait voulu l'emmener, loin de cette capiteuse citoyenne. Il lui aurait tenu à peu près ce lan-

sras'e

Vertueux guerrier, ne vous laissez pas enjôler par cette créole câline. Fuyez, fuyez Joséphine! Evitez ses regards langoureux, son parfum troublant, sa voix si douce. Vous ne savez pas à qui vous avez affaire! Je vais vous le dire, sans réticence et sans détour :

Joséphine est née aux Trois-Ilets, dans File de la Martinique, le 23 juin 1763. Elle a donc trentedeux ans, bien sonnés, c'est-à-dire l'àfire où les femmes commencent à rechercher, avec une prédilection marquée, l'entretien des petits jeunes gens. Son père, M. Tascher de la Pagerie, sucrier aux Antilles, se ruina dans des spéculations malheureuses auxquelles il ajouta la passion du jeu et le goût des mulâtresses. L'enfance de Joséphine s'écoula sous un climat indulgent, parmi des bavardages de négresses. On l'ap-

pelait Yeyette. Elle était déjà paresseuse comme un lézard et plus coquette que les femmes de couleur. Elle s'est uiariée en France, le 13 décembre 1779, à Féalise de Noisv-le-Grand, avec Alexandre de Beauharnais, alors sous-lieutenant d'infanterie, et titulaire d'une « vicomte » que M. d'Hozier, généalogiste de France, n'a point vérifiée. Ils ont vécu comme mari et femme, assez longtemps pour mettre au monde deux enfants. Après quoi, ils se séparèrent par consentement presque mutuel.

Elle a vécu ensuite à Fontainebleau, très joyeusement, allant au bal, à la comédie, suivant les chasses à cheval. On ne sait pas pourquoi elle retourna ensuite à la Martinique.

Au mois de novembre 1790, elle revint en France, rencontra son mari dans le monde et s'entretint parfois avec lui, au bal, de l'éducation de leurs enfants, — la pédagogie, en ce temps-là, étant déjà fort à la mode.

Elle employa l'année 1791 à nouer des relations dans l'aristocratie parisienne et dans le monde cosmopolite des diplomates. Elle obtint, en janvier 1794, un certificat de civisme, ce qui ne l'empêcha pas d'être enfermée à la prison des Carmes, où elle se consola par un manège de coquetterie réglée avec le général Hoche, emprisonné aussi. Hoche lui témoigna de la reconnaissance en recueillant dans son état-major

le jeune Eugène de Beauharnais. On ne peut affirmer avec quelque certitude que leur liaison ait dépassé les limites d'une honnête amitié. Barras n'a pas craint de répandre sur ce sujet les plus injurieuses rumeurs. Mais Barras est sujet à caution.

Elle connut en prison M"'*" Tallien, la fameuse Teresa Cabarrus, et cette fréquentation n'était point faite pour la maintenir dans le chemin de la vertu. A partir du jour où elle eut goûté aux petits soupers de la ïallien, dont Barras était l'amant publiquement affiché, les scrupules que Joséphine pouvait avoir gardés cessèrent tout à fait de gêner sa conduite.

Ici, M. Frédéric Masson insiste, avec des inventaires, des chiffres, tout un arsenal de documents terril des.

Cet hôtel de la rue Chantereine, occupé auparavant par la scandaleuse Julie Carreau, femme Talnia, coûte, chaque année, dix mille francs en assignats. Il y a, dans les dépendances de cette maison, un personnel nombreux : portier, jardinier, homme de peine, cocher, cuisinier, camériste, tous gens qui ne travaillent pas pour rien. Deux chevaux noirs et une vache rouae man2:ent dans l'écurie. Le mobilier, pour être baroque, a tout de même coûté de l'argent. Joséphine vient d'acheter, le 1" fructidor, douze pièces de nankin bleu pour recouvrir les chaises et le divan de sa

chambre à coucher. Coût : 2 280 livres. Son lit vaut quarante louis = 50 000 livres assignats. Elle possède un secrétaire à glace, un pianoforte, un buste de Socrate en marbre blanc, une harpe. Or, tout son numéraire consiste en 50 000 livres assignats, récemment empruntés. Elle doit partout. Qui donc paye, dans cet hôtel de la rue Ghantereine? C'est Barras, hélas!

Je ne sais si Napoléon Bonaparte, écoutant les discours de M. Frédéric Masson, aurait renoncé aux séductions de cette sirène transatlantique. J'incline à croire qu'il eût persisté dans sa folie. Les garçons sérieux sont toujours attirés par les coquettes qui commencent à se faisander. Napoléon excessivement sérieux, était de ceux qui épousent. Il épousa la dame de la rue Chantereine.

Il l'aima éperdument. Elle le trompa sans pudeur. Il lui écrivait des lettres de tourlourou sentimental. Elle lui jouait des tours de créole déchaînée et de bourgeoise maligne. Un Molière épique pourrait seul raconter les déboires et les illusions de ce mari, vainqueur de l'Europe, et vaincu, chez lui, par le moindre godelureau. Qui osera dire, après cela, que les femmes se soucient de la gloire? Tandis que le général en chef de l'armée d'Italie gagnait des batailles, la citoyenne Bonaparte filait le parfait amour avec un petit hussard râblé, noceur et faraud, qui s'appelait

M. Charles. Tout était bon à cette petite femme pour diminuer, pour humilier, à ses propres yeux, son grand homme. Elle l'a trompé, dit-on, avec un nèffre.

En lisant les livres si minutieux, si précis, de M. Masson, nous sommes tentés de plaindre Napoléon. Le pauvre homme, en vérité! Que nous voici loin de la figure sculpturale, impassible, intangible, où Taine avait voulu fixer les traits de l'Empereur! Ici, nous voyons un homme de chair et d'os, un amoureux qui soupire, un jaloux qui s'inquiète, un malheureux qui ne soupçonne même pas l'étendue de sa disgrâce. L'homme de la colonne Vendôme redescend sur la terre, reparaît à son rang, dans l'humanité, tout près du commun des mortels, dans la corporation, éternellement comique, des maris. Et c'est vraiment attendrissant, cette parenté imprévue qui, selon les historiens récents, unirait Napoléon à Georaes Dandin...

vr

Et donc, nous ne nous lassons point d'entendre parler du premier Empire, de Napoléon, de Joséphine, de Marie-Louise, de Fouché, deTalleyrand,

l. Joséphine répudiée (1809-1814), par Frédéric Masson. 1 vol. in-8, Paris, OUendorlT, 1901.

des Tuileries, de Compiègne, de Fontainebleau, d'Austerlitz, de WagTam, de Vaterloo, de tout ce qui fut Tétat-major, la famille, l'entourage, le décor d'apothéose et le cadre de mélancolie où triompha T Aigle, oij végéta F Aiglon. Les documents succèdent aux documents sans fatiguer notre patience ni jamais satisfaire jusqu'au bout notre insatiable curiosité. Les vieux tiroirs, au fond des châteaux héréditaires, semblent avoir livré tous leurs secrets. Les sabretaches des guerriers ont laissé tomber sur le bureau des bibliothécaires et des archivistes les carnets de campagne, qui furent g rifîonnés, entre deux batailles, à la lueur des feux de bivouac, sur la peau d'un tambour ou sur l'affût d'un canon. Epopée de soldats qui surent besogner avec la plume autant qu'avec l'épée, prouesses de guerre, confidences d'amour, discours de capitaines éloquents, grognements de grognards sublimes, — vantardises de vantards héroïques, brèves narrations, mémoires explicatifs, apologies et réquisitoires, belles phrases et jurons, proclamations et conférences, tristesses et joies, l'acclamation des vainqueurs, la plainte des blessés, le piétinement des piétons, la galopade des cavaliers, le cliquetis des armes, le claquement du drapeau déployé au vent des victoires, toute la rumeur de cette armée immortelle, tout cela nous vient, pêle-mêle, répercuté à tous les échos, et nous savons, par le menu, ce qui se

disait au quartier général, au mess, à la chambrée; nous avons vécu avec Ségur, avec Thiébault, avec Faiitin des Odoards, avec Parquin, avec Coaniet; nous avons cheminé, à travers l'Europe éblouie, avec ces compagnons du nouveau Charlemaane.

C'est, en effet, un cycle épique qui se développe autour de nous et qui se déroule en spirales sans nombre; un cycle pareil à ce que fut, pour les gens du xi" et du xu" siècle, le cycle carolingien. Le plus modeste historien des lettres ou le plus irréconciliable adversaire de l'impérialisme ne saurait éviter ce rapprochement littéraire. Les trouvères allaient, de château en château, de ville en ville, racontant les exploits de Charlemagne et de ses douze pairs. L'un disait comment l'Empereur invincible « pleura des œils », en voyant son neveu Roland, occis traîtreusement au val de Roncevaux.

Rollanz est preuz et Olivier est sage.

Un autre narrait le pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem, et les bons tours qu'il jouait, chemin faisant, à l'empereur de Constantinople. On n'oubliait pas l'expédition d'Espagne, ni la prise de Pampelune, ni le siège de Narbonne, ni les victoires d'Aimery, ni les « chevaleries » d'Ogier le Danois, ni les stratagèmes du vieux Girard de Vienne, ni la beauté d'Aude la Blonde.

Et, malgré les noms, si divers, qui désignaient ces héros de la chrétienté occidentale, c'était de la gloire française qui se colportait ainsi de ville en ville, de château en château.

Aujourd'hui, après les odes napoléoniennes de Victor Hugo, après les chansons impérialistes de Déranger, voici des annalistes exacts, des chronographes précis, des fureteurs de dossiers, qui viennent, pièces en main, avec une netteté de procès-verbal, nous exposer, année par année, semaine par semaine, et quasiment jour par jour, les faits et gestes de Napoléon.

Parmi ces travailleurs passionnés et véridiques, dont l'enquête a prouvé que le cycle napoléonien n'a pas besoin de s'amplifier par la fiction, j'ai cité, en temps et lieu, M. Albert Vandal, M. Arthur Lévy (ce dernier, collectionneur d'une rare patience et d'un goût très sûr, a poussé le scrupule jusqu'à écrire son Napoléon intime au milieu d'un mobilier empire, parmi des consoles d'acajou, des sphinx en bronze, des chapiteaux à feuille d'acanthe, des aigles en or, des griffons de bois doré, sur un bureau à tiroirs mortaises, pareil au secrétaire devant lequel s'asseyait Bona^ parte à la Malmaison...). Je citerai aussi M. Félix Bouvier, auteur d'un travail très minutieux et très complet sur Bonaparte en Italie. Mais je puis dire, sans ofTenser personne, que, de tous les écrivains qui se consacrent à Napoléon, le plus

LA VIE ET LES LIVRES. 6'= Séric. 6

napoléonien est encore M. Frédéric Masson, docteur es sciences napoléoniennes.

Je causais, un soir, de M. Frédéric Masson, avec un illustre professeur que je consulte toutes les fois que j'ai à parler d'histoire, parce qu'il est, en effet, le maître des études historiques en France.

«Frédéric Masson! me dit-il. Ah! voilà un homme qu'on aime à lire et à relire ! Voilà un écrivain en qui le lecteur peut avoir confiance ! Imaginez-vous que Frédéric Masson, après avoir été républicain sous l'Empire, devint subitement bonapartiste, le 4 septembre 1870, au matin ! Voilà une sorte d'évolution qui n'assure peut-être pas à ceux qui agissent ainsi une brillante carrière dans la politique. Mais c'est un assez bon signe pour ceux qui sont historiens. C'est la preuve qu'ils ne mettront pas l'histoire au service d'une ambition personnelle. Depuis qu'il est bonapartiste à sa façon — qui est la plus désintéressée et la plus noble, — Frédéric Masson travaille douze heures par jour à compulser des documents, à colliger des fiches, à critiquer des textes, à comparer des témoignages. C'est le plus professionnel des historiens, car il est historien du matin au soir; et, comme il doit rêver de Napoléon, il est historien certainement du soir au matin, sans trêve ni relâche... »

Tel fut le discours de mon savant interlocuteur, M. Lavisse. Je le rapporte sans y changer un mot, en évitant ce qui fut dit ensuite, parce que cela

se rapportait à FAcadémie, et que je ne veux pas glisser dans les indiscrétions de la chronique.

M. Frédéric Masson après Joséphine impératrice etreine^ nous raconte Joséphine répudiée.

Les écrits qui ont précédé ce nouvel ouvrage ont été, pour ainsi dire, le prologue du drame 011 cliancela l'ambition de la dame de Beauharnais, véritable héroïne de roman et de comédie, — femme à qui Ton doit pardonner beaucoup car elle fut beaucoup aimée.

Nous avons vu Joséphine à tous les moments de sa fantasque et bizarre jeunesse. Le narrateur, en des peintures qui font songer à Paul et Virginie, nous a conté Tenfance de son héroïne aux îles lointaines, d'où elle apporta sa grâce de créole et son incessant caprice d'oiselle exotique. Joséphine fut bercée, à l'ombre des palmes, par des négresses en foulard rouge, qui riaient de toutes leurs dents blanches, en regardant voleter, dans la tiédeur des journées molles, l'oiseaumouche et le colibri. Ensuite, nous avons assisté au mariage de Joséphine, épousant un jeune gentilhomme de noblesse authentique, qui devint, par un coup du sort, président d'une assemblée révolutionnaire, commandant d'une armée républicaine, et qui fut décapité — comme tant d'autres — par une guillotine dont il n'avait pas prévu la sinistre persévérance. Quelques mois de prison, dans le couvent des Carmes, avaient pro-

curé à Joséphine le plaisir de connaître un général héroïque et charmant, Lazare Hoche, ancien sergent des gardes françaises, qui, las des gaietés sans-culottiques, revenait à ses premières amours en coquetant avec les dames de la plus haute aristocratie. Et puis, quand la réaction du 9 Thermidor eut ouvert les portes des geôles parisiennes, Joséphine de Beauharnais, fort liée avec le vicomte de Barras, qui était alors pourvu du titre de « directeur de la Répuhlique française », avec 450 000 francs d'appointements, attira par sa séduction, par ses càlineries, par son esprit, par tous ses attraits de femme experte, parfumée et rieuse, le jeune officier corse, de petite naissance, pâle et maigre, portant, sur ses épaules étriquées, une paire d'épaulettes de général, qui semhlaient mal affermies et qui ne tenaient que par un fil. Joséphine devint, en bonne et due forme, la citoyenne Bonaparte, ainsi qu'il appert d'un acte sisfué et contresis^né, le 19 ventôse an IV, par-devant Charles-Théodore-François Leclercq, officier public du 2^ arrondissement de Paris.

Il semble que Joséphine Bonaparte eût dû se contenter de la fortune inouïe qui l'appela bientôt à partager les lauriers d'un héros vainqueur et à s'asseoir sur un trône impérial qui semblait être alors le centre de l'univers. Eh bien! non. La vicomtesse de Beauharnais, promue au grade d'impératrice , — familièrement surnommée

« Notre-Dame des Victoires » par un peuple qu'étonna sa prodigieuse fortune, — la s'icomtesse de Beauharnais restera toujours, et même au faîte des grandeurs, ce qu'elle a été dans la médiocrité ou dans la gêne : une grisette incroyablement étourdie, évaporée, légère et ardente, une grisette des Tropiques, — toujours l'oiseau des Iles, la créole amusante et amusée que les négresses berçaient sous les palmes... C'est du moins la thèse que soutient M. Frédéric Masson. c( Outre, dit-il, que les sens l'emportent parfois jusqu'à la rendre imprudente et malavisée, elle dépend de ce qu'on nomme le plaisir et de cela elle est esclave : c'est le besoin qu'ont les femmes de remuer, de voir, d'être vues, d'organiser des parties, de se montrer à des spectacles, de se trouver hors de chez elles... A cela, Joséphine sacrifiera tout : enfants, famille, amour même et bien plus les calculs d'avenir. »

De page en page, à travej's les mille péripéties de sentiments et de sensations qui font ressembler ce livre d'histoire à un roman psychologique, on voit paraître en traits de plus en plus surprenants cette prodigieuse inconscience d'une impératrice qui ne fut jamais que la petite femme d'un grand homme.

Il faut lire, en insistant sur chaque ligne, le curieux chapitre d'analyse que M. Frédéric Masson intitule : Sentiments de Joséphine. C'est l'impi-

toyable dissection cFun cœur de femme où les élans d'héroïsme ont moins de place que le désir de plaire et l'envie folle de s'amuser.

Joséphine n'est occupée que d'amusements. « Que fait-on aujourd'hui? » Cela veut dire, en son langage : « Quelle partie de plaisir allonsnous organiser pour passer la journée? » M. Masson, avec une ironie un peu grondeuse et très juste, a noté ceci : « La partie s'impose. » Et c'est « l'oblicatoire encanaillement dans les prétendus lieux de plaisir : jardins à musiques et à danses, cafés, restaurants, petits théâtres et promenades de i>anlieue ». Joséphine aime les guinguettes, les petits vide-bouteilles dans la campagne, les foires de village oii les mondains vont se rassasier de paysannerie, les tonnelles, les baraques foraines, les chevaux de bois. Si elle vivait à présent, elle serait, pendant les vacances, une pédaleuse enragée ou une chauffeuse effrénée. Elle ne manquerait pas une fête votive, aux environs des plages. Pendant l'hiver, elle honorerait de sa dévotion assidue tous les différents « tréteaux », tous les « divans )> multicolores, toutes les « boîtes » qui se multiplient sur la butte Montmartre et que les gens sérieux appellent des « bouis-bouis ».

Son mari, à peine arrivé en Italie, culbute, par des manœuvres foudroyantes, les vieux généraux autrichiens, podagres, méthodiques et fourbus. Il

parcourt le Piémont au pas «le charge. Il est vainqueur à Montenotte, à Millesimo, à Dego... Joséphine constate ces événements sans excès d'émotion. Mais elle est vraiment fâchée lorsque son époux, impatiemment amoureux d'elle, manifeste le désir de lui faire voir ces bourgades, hier obscures, désormais illustres. Quel ennui d'aller là-bas, dans ces pays perdus! Les chemins sont affreux. Les voitures sont incommodes. Et, au bout du voyage, quel agrément? Ce petit Corse, qui est tantôt taciturne avec profondeur, tantôt loquace avec passion. « Pas le plus petit mot pour rire, ce Bonaparte! Toujours du grandiose, du sublime, du génie! » Ah! qu'il est fatigant!... Si Joséphine était notre contemporaine, elle dirait sans doute, en notre joli patois, que ce général en chef est « un monsieur rasant ».

En route, afin de se désennuyer, elle flirte avec son officier de hussards, M. Charles. Oh ! un gentil garçon, celui-là! Pas poseur. Toujours gai. Le boute-en-train des tables d'hôte. Un aimable compagnon, fertile en calembours, inépuisable en divertissantes malices, adroit de ses mains, dépensier de son esprit, prodigue de son cœur. M. Charles est un de ces amuseurs et de ces « profiteurs » qui plaisent aux femmes et font d'elles, littéralement, ce qu'ils veulent. L'hilarité (chacun sait cela) est un état de l'esprit et du corps singulièrement propice aux chutes. La

femme qui rit est désarmée. Les petits hommes drôles sont capables de faire choir les vertus les plus revèches. Or, la vertu de Joséphine n'est point farouche. Deux ou trois relais et voilà que M. Charles est son amant... Selon les calculs de M. Frédéric Masson, « depuis quatre ans qu'elle est mariée, elle a passé douze mois au plus avec Bonaparte, et deux années au moins a^ec M. Charles ». Ces « petits râblés, bien en chair », sont terribles. Pendant Texpédition d'Egypte, le bruit ayant couru que Bonaparte était mort, il s'en fallut de peu que Joséphine n'épousât cet officier de hussards, si bien moulé dans ses culottes collantes.

Le plus étrange, c'est que cette femme invraisemblablement espiègle était mère. Elle avait un fils, qui fut, plus tard, le charmant prince Eugène, et qu'elle réduisait, sans y prendre garde (car elle était aussi incapable de malice que de gravité), à être le témoin, très ingénu, presque le confident de ses escapades. Elle assura l'avenir de ce fils en le recommandant aux hommes qui eurent à se louer de ses bontés ou de ses faiblesses. Après avoir gagné ses premiers galons dans l'état-major du général Hoche, le jeune Eugène de Beauharnais avait suivi le général Bonaparte au pied des Pyramides. Il était chargé de renseigner sa mère sur les dispositions d'un mari d'autant plus ombrageux que des rapports malveillants, pro-

pages dans rarniée par Junot, par Berthier, ou par Bourrienne, faisaient jaser les soldats euxmêmes dans les cantonnements. Or, ce pauvre Eugène crut devoir écrire, de Gizeh, en date du 6 thermidor, la lettre suivante qu'on ne peut lire sans une sorte de malaise apitoyé :

Bonaparte, depuis cinq jours, paraît bien triste, et cela est venu à la suite d'un entretien qu'il a eu avec Julien, Junot et même Berthier; il a été plus affecté que je ne croyais de ces conversations. Tous les mots que j'ai entendus reviennent à ce que Charles est venu dans ta voiture jusqu'à trois postes de Paris, que tu l'as vu à Paris, que tu as été aux Italiens avec lui dans les quatrièmes loges, qu'il t'a donné ton petit chien, que même en ce moment il est près de loi; voilà, en mots entrecoupés, tout ce que j"ai pu entendre. Tu penses bien, maman, que je ne crois pas cela, mais ce qu'il y a de sur, c'est que le général est très affecté. Cependant, il redouble d'amabilité pour moi. Il semble, par ses actions, vouloir dire que les enfants ne sont pas garants des fautes de leur mère. Mais ton fils se plaît à croire tout ce bavardage inventé par tes ennemis. Il ne t'en aime pas moins et n'en désire pas moins t'embrasser. J'espère que, quand tu viendras, tout sera oublié.

Nous avons eu de bien grandes fatigues à supporter. Nous avons traversé des déserts. Nous avons souffert la soif, la faim et le chaud et nous voilà heureusement arrivés victorieux au Caire. Depuis six semaines, point de lettres de toi, de ma sœur, de personne. U ne faut pas nous oiihlier, maman. Il faut penser à tes enfants. Adieu, crois que ton fils sacrifierait mille fois sou bonheur au tien.

E. Beauiiarnais.

Le retour d'Egypte fut immédiatement suivi d'une capitulation de Bonaparte devant sa femme. Il était repris par la séduction de la souple et câline créole. Mais, selon M. Frédéric Masson, l'idée du divorce, suggérée, autorisée par l'évidence de l'adultère, entra dans l'esprit de Napoléon et n'en sortit plus jamais.

Dès lors, Joséphine eut peur de la redoutable échéance qu'elle savait ne pouvoir éviter. Non pas que les années aient resserré la sympathie qui l'unissaient au Premier Consul et à l'Empereur. Mais à son âge, en cette saison d'automne où les plus capricieuses femmes et les plus imprévoyantes aiment à installer leur vie hors du hasard et des risques, elle tient à la « position » que les dieux indulgents lui ont ménagée. Il lui en coûterait de quitter ces palais nationaux, où elle est enfin « dans ses meubles ». Elle aime les Tuileries, la Malmaison, non point dans les grands jours où il faut figurer en public et parader selon les règles du protocole, mais dans le trantran de la vie quotidienne, dans l'intimité du cercle où elle a des amuseurs à entendre et des amies à obliger. Car elle possède, au plus haut degré, la vertu coutumière de ses pareilles : la bonté. Elle est bonne fille. Elle se répand en effusions, elle s'épuise en prévenances, elle se ruine en prodigalités pour les personnes qui lui plaisent. De quel ennui ne serait-elle pas accablée, s'il fallait quitter ces

belles demeures, ces mobiliers somptueux, ces parcs dont les ombrages sont si reposants, ces bancs de mousse dans le jardin de la Malmaison, ces retraites favorables aux amourettes mystérieuses, et aussi ces coffres impériaux oii l'on peut puiser sans compter!...

L'auteur de Joséphine impératrice et reine a beaucoup diverti ses contemporains par le simple catalogue des pièces qui composaient le trousseau de cette femme adorablement désordonnée. On babillerait toutes les dames et demoiselles d'honneur de toutes les cours de l'Europe avec les paires de bas qu'elle achetait sans les mettre, avec les douzaines de chemises qu'elle abandonnait au fond de ses armoires, avec les quantités de jaconas, de mousseline et de soie qu'elle faisait prendre chez les marchands et qu'elle laissait moisir dans les coins. Napoléon, très économe, était exaspéré par ce gaspillage.

Pendant plusieurs années, ce ménage mal assorti olTrit aux observateurs de l'âme humaine un curieux spectacle. Napoléon voulait divorcer. Et sa volonté, toute-puissante contre les plus difficiles obstacles, hésitait, reculait devant cette extrémité. Elle, qui savait comment elle avait pris cet homme si impérieux et si faible, s'ingéniait à exercer sur lui, en temps opportun, le pouvoir de ses charmes. De sorte que ce couple tiraillé se réconciliait, malgré tout, en des

embrassades presque touchantes à cause du naturel avec lequel l'Empereur y joue son rôle de mari enjôlé (je dirais « un peu nigaud », si je ne craignais de commettre un crime de lèse-majesté).

Un jour. Napoléon rencontre Talleyrand et lui annonce, à peu près en ces termes, une grande nouvelle :

« C'en est fait. Je divorce ! »

Talleyrand approuve, sourit, salue et sort. Trouvant, par hasard, M. de Rémusat, Talleyrand dit :

« Vous savez? // divorce! »

M. de Rémusat, qui n'est point étonné, va conter la chose à sa femme. Et bientôt l'annonce de cet événement est multiplié par toutes les bonnes langues du château.

Cependant, l'heure du dîner arrive. Napoléon s'assied devant son potage, en face de Joséphine. Tète-à-tête plutôt pénible. Le mari et la femme ne mangent pas de bon appétit. On s'entretient de choses indifférentes.

c( Joséphine, n'oublie pas d'aller t'habiller! Il y a « cercle », ce soir aux Tuileries!

— Bien. »

Et Joséphine s'habille. Dès qu'elle est prête, elle fait prévenir Napoléon. Mais Napoléon est malade. Il ne veut pas sortir de sa chambre. Elle va le trouver.

« Qu'avez- vous?

— Je suis souffrant... Mal à restomac... Mal aux nerfs... »

11 pleure :

« Viens près de moi, Joséphine! »

Mais elle refuse. Elle le remet « à sa place ». Elle « fait de la dignité » :

« Sire, calmez-vous î Sachez ce que vous voulez et finissons de telles scènes!

— Joséphine, viens près de moi!

— Y songez-vous? Et le « cercle » qui nous attend?

— Qu'il attende! dit le vainqueur d'Austerlitz.

— Et nos invités?

— Qu'on les renvoie ! »

Il retient sa femme, il la veut près de lui; il ne peut se séparer d'elle, et c'est une nuit de larmes, de tendresses : « Ma pauvre Joséphine, je ne pourrai point te quitter! »

M. Victorien Sardou pourrait découper, dans ces mésaventures conjugales, contées par M. Frédéric Masson, une série de comédies encore plus amusantes et instructives que Madame Sans- Gêne ou que Divorçons!

L'histoire, lorsqu'elle s'applique avec cette minutie à l'étude des héros que nous voyons habituellement de loin et en magnifique arroi, l'histoire devient une errande leçon d'humilité, de patience et de support. Elle nous apprend le peu que pèsent les plus riches dons du génie humain

— l'audace, le calcul, la capacité de gouverner les peuples, Fart de vaincre les nations en bataille rangée — quand on est aux prises avec ces difficultés domestiques où il est si malaisé d'échapper au ridicule. Nous y voyons aussi l'action décisive de l'amour, de Ihabitude, des passions et des manies, venant à la traverse des événements où la raison d'Etat semble rés'ner avec une exclusive souveraineté. Les grands hommes paraissent plus humains lorsqu'ils sont vus dans l'intimité de leur vie conjugale. Le plus infortuné des maris, s'il songe à Napoléon, aurait mauvaise grâce à regimber trop vivement contre les disgrâces dont il a subi la loi et il est intéressant de découvrir ainsi des fabliaux à l'envers des chansons de gestes.

Et M. Frédéric Masson continue de nous révéler, en des narrations savoureusement documentées, la vie conjugale de l'empereur Napoléon'.

Ce fut d'abord — insistons sur ce point — la romanesque et orageuse union du général Bonaparte avec la vicomtesse Joséphine de Beauharnais.

1. Frédéric Masson, L'inpératrice Marie-Louise (1809-1815). \ vol. in-8, xi-628 p.. Paris, OllendorlT, 1902. Cf. Arthur Lëvy, Napoléon intime, chez Pion, p. 109-234. — Méneval, Mémoires^ chez Dentu, t. II, p. 334. — Mémoires de Constant, chez Garnier, t. IV, p. 197. — Parquin, Souvenirs, Boussod, p. 77.

Les jeunes officiers, récemment sortis de la claustration des écoles, sont rarement insensibles aux coquetteries des jolies veuves. Même, un certain charme de maturité commençante est an ragoût qui ne déplaît pas à leur appétit tout neuf.

Une rose d'automne est, plus qu'une autre, exquise,

Le général Bonaparte avait à peine vingt-six ans, lorsqu'il entra pour la première fois, le 14 octobre 1795, dans ce salon de la rue Ghantereine où Joséphine, enfin sortie des prisons révolutionnaires, heureuse d'avoir échappé à la guillotine, se consolait des affres de la Terreur par la conversation du ci-devant vicomte de Barras et de quelques autres seigneurs, plus ou moins ralliés à la République. Le maigre officier, sans fortune, sans relations mondaines, réduit jusqu'alors au triste pis-aller des amours triviales, fut pris, tout de suite, par cette dame qui fleurait bon et qui parlait bien. Ces messieurs lui plaisaient aussi, parce qu'ils avaient conservé quelque chose du lansaae et des manières de la cour. Le « Corse aux cheveux plats », naguère protégé par le comte de Marbeuf, — ancien boursier du roi chez les minimes de Brienne, — cadet-2"entilhomme à l'Ecole royale militaire, — admis au corps royal de l'artillerie, — eut toujours, en somme, la nostalgie de l'ancien régime. C'était, lui aussi,

un ci-devant. Il aima la vicomtesse pour le bon motif. Il Fépousa en bonne et due forme. On sait le reste et la prodigieuse histoire du ménage Bonaparte. Jamais on n'a vu un mari pareil. Sincèrement amoureux, il crut satisfaire sa femme en la comblant de gloire. Il fit de cette petite veuve, assez décriée, une impératrice des Français. Joséphine, beauté coloniale, venue de la Martinique à Paris sans savoir au juste pourquoi, ayant gardé jusque sous la pourpre impériale un exotisme d'oiseau des Iles, fut sacrée et couronnée, en l'église métropolitaine de Notre-Dame, par un pape qu'on fît venir de Rome exprès pour cela. Les canons des Invalides tonnèrent en son honneur. Elle entra, triomphalement, dans des villes conquises. Son aventure fut comparable aux merveilles des Mille et une Nuits. L'Empereur crut bien faire en assignant à son impératrice un rôle d'héroïne dans un roman fantastique et surhumain. Peine perdue. Ce conquérant, exalté par la lecture de Rousseau, se trompait en matière de sentiment, comme tous ceux qui ont appris l'amour dans les livres. Il confondit la nouvelle Héloïse avec Joséphine. Cette créole, indolente et frivole, plus disposée au caprice qu'à la passion, était insensible aux sublimités de l'épopée. Un conte galant du xviii^ siècle faisait bien mieux son affaire. Elle eût sacrifié Homère à Crébillon fils. Elle trompa son impérial époux avec les

héros habituels du répertoire comique : beaux militaires, hussards entreprenants, muscadins séducteurs, toute la séquelle d'Eraste, de Gléante et de Clitandre. Et le récit de cette première expérience conjugale pourrait s'intituler irrespectueusement : « Napoléon-Sganarelle », ou si vous aimez mieux : « Napoléon-Dandin ».

Yoici maintenant la suite : Napoléon-Arnolphe.

C'est en 1810. Napoléon, divorcé, cherche femme. Il a déjà plus de quarante ans. L'âge a clairsemé ses cheveux sur son crâne génial; et le coiffeur Duplan a reçu l'ordre de ramener sur le front de Sa Majesté une mèche qui, selon la pittoresque expression de M. Frédéric Masson, « vient de loin ». L'ardent et fin profil consulaire s'empâte dans un galbe de chanoine jouftlu. Sous le srilet de Casimir blanc, sous le ceinturon en peau de renne où s'adapte l'épée du conquérant, un embonpoint de propriétaire

Commence à dessiner la courbe d'un bedon.

N'importe! Il a une belle situation à offrir. Et l'Empereur a raison de ne pas attribuer uniquement à la flatterie les propos de ses familiers, disant qu'il a le droit de choisir une belle fille, ce qu'on appelle un morceau de roi.

En ce temps-là vivait à la cour de Vienne une archiduchesse, âgée de dix-huit ans, nommée Marie-Louise-Léopoldine-Caroline-Lucie. On fit

LA VIE ET LES LIVRES. 6* Séric, '

voir son portrait à Napoléon : « gentille fille, blonde, très fraîche, avec de belles couleurs, une peau rose et blanche, des yeux d'un bleu de faïence claire... » Elle était Taînée des enfants de François I", empereur d'Autriche. Ce souverain avait à peu près le même âge que Napoléon et semblait peu préparé à devenir le beau-père du vainqueur de Marengo. La maison d'Autriche et le fondateur de la dynastie napoléonienne étaient divisés par les inimitiés dont M. Frédéric Masson, après Albert Sorel, Ernest Denis et Gross-Hoffinger, nous explique les causes profondes :

François éprouve contre la Révolution et la France cette sorte d'horreur religieuse que doivent lui inspirer à la fois un cerveau peu développé, une éducation religieuse très stricte et le sentiment de sa majesté outragée. Dans le petit nombre des idées qu'il a acquises, celle de l'action directe de la Divinité sur les événements est une des plus claires. Il est donc convaincu que Napoléon, ce destructeur des choses sacrées, en qui la Révolution s'est incarnée, est une façon d'Antéchrist.

Cependant, la jeune Marie-Louise cueille des fleurs dans le parc de Schœnbrunn ou dans les jardins de Laxembourg. On l'amuse, en lui permettant d'élever des oies, des poulets, des tourterelles. Parfois, accompagnée de son chien Tisbé et suivie de quatre laquais, elle va, dans la plaine d'Achau, près de Vienne, « cueillir de la véronique pour faire du thé ». Elle aime les plaisirs simples.

Car, après avoir raconté, dans une lettre, cette moisson de véronique, elle ajoute aussitôt, avec une efTusion de bonheur qui donne une grâce ingénue à son style enfantin : « Il n'y pas un jour si heureux que j'ai passé dans ma Aie que celui-là !... »

Elle est ainsi : naïvement expansive, aisément contente. Sa défunte mère, Marie-Thérèse de Bourbon-Sicile, épouse docile et tranquillement féconde, lui a laissé en héritage un goût de tendresse, une aménité volontiers passive, l'amour de la vie intime et une innocente prédilection pour les divertissements de la pêche, de la chasse et de la promenade champêtre.

Ce qu'on remarque d'abord dans l'àme de cette excellente fille, c'est un besoin d'amitié vraiment délicieux, et, comme dit son biographe, « la recherche instinctive d'une affection où s'appuyer, l'offre constante de tout ce qu'elle possède, la joie de le donner... » A sa jeune amie, M"" Victoire de Poutet, compagne de ses jeux et de ses études, elle écrit :

Ne te gène pas; ne pense pas que tu pourrais me priver d'une chose ou l'autre. J'aimerais t'envo ver tout ce que j'ai et je suis sûre que tu ferais de même pour moi.

iVr" Victoire de Poutet est la fille d'une Française, établie à la cour de Vienne. Cette Française, née Folliot de Crenneville, veuve d'un

baron de Poutet, colonel de Tinfanterie wallonne, a su se faire épouser par le vénérable comte de Colloredo-Walsee, minisire d'Etat, cbef de la cbancellerie impériale, et le vrai maître de TAutriche après l'Empereur. La comtesse de Colloredo, promue à la dignité de gouvernante grande-maîtresse, a dirigé l'éducation première de l'archiduchesse Marie-Louise. Le programme de cette pédagogie fut abondant et varié. Outre la langue française, obligatoire dans toutes les cours, Marie-Louise a dû apprendre la plupart des langues usitées dans les Etats de son père. Ne faut-il pas qu'une princesse d'Autriche puisse dire : Eljen! Eljenl aux Magyars, parler tchèque aux Sokols, vanter en dialecte dalmate le marasquin de Raguse, savoir lallemand et même, en cas de voyage officiel sur les frontières de Bosnie, baragouiner un peu de turc?

Le piano, la harpe, le dessin, la logique (enseignée par un philosophe tudesquej, la statistique, la législation, la géographie entraient dans l'encvclopédie de M"'^ de Colloredo, qui, apparemment, ne pensait pas

qu'une femme en sait toujours assez Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.

L'histoire formait le fonds de cette éducation princière. L'enseignement historique se mêlait aux récréations par de vives leçons de choses.

Ainsi, la jeune archiducliesse s'amusait, avec un de ses frères, à faire manœuvrer des petits soldats en cire. Le plus noir de ces guerriers, le plus laid, le plus farouche, on le baptisait Bonaparte, on le criblait d'injures et de piqûres d'épingle. M'"' de Golloredo ayant fait lire à son élève le Plutarque de la jeunesse, Marie-Louise résuma ses impressions :

C'est la vie des hommes illustres depuis Homère jusqu'à Bonaparte. Ce nom ternit tout l'ouvrage, et j'aurais mieux aimé qu'on eût terminé par François II, qui a aussi fait des actions remarquables en rétablissant le Theresianum, etc., tandis que l'autre n'a commis que des injustices en ôtant à quelques-uns leurs pays... Maman m'a raconté une drôle de chose à présent : que M. Bonaparte étant en Egypte s'est sauvé, quand toute l'armée a été ruinée, avec seulement deux ou trois personnes, et qu'il s'est fait Turc, c'est-à-dire qu'il leur a dit : u Moi je suis un musulman, je reconnais pour prophète le- grand Mahomet! » Et puis, en revenant en France, il a fait le catholique; alors seulement il a été élevé à la dignité de consul.

Une autre fois, l'archiduchesse raconte à son amie Victoire cette anecdote :

Tu sauras comment M. Champagny (minisire de Napoléon) a reçu une caresse; car, à ce qu'on dit, de tous les ministres M. Talleyrand a été seul excepté. Le Corsicain a fait venir Champagny et lui a demandé brusquement pourquoi il lui avait toujours caché les sentiments guerriers de la maison d'Autriche. Champagny répondit : « C'est que je ne savais pas que vous prendriez la couronne d'Italie. » A ces mots, un joli soufflet vint caresser la joue de M. Champagny.

Citons encore ceci, qu'elle écrivait à son père, en 1809, au moment où les Autrichiens s'attribuaient à tort, la victoire d'Eckinûlil :

Xous avons appris avec joie que Napoléon était présent à la grande bataille qu'il a perdue. Puisse-t-il aussi perdre la tête ! On fait ici beaucoup de prédictions sur sa lin prochaine et Ton dit que c'est à lui que s'applique l'Apocalypse. On affirme qu'il doit mourir cette année à Cologne, dans une auberge appelée A l'Ecrevisse rouge. Je n'attache pas grande importance à toutes ces prédictions, mais comme je serais heureuse de les voir se réaliser !

Or, voici que le « Gorsicain )^, la Bête de l'Apocalvpse, notifie à la cour de Vienne, précisément par l'entremise de son ministre Champagny, l'intention d'épouser l'archiduchesse Marie-Louise!

Étonnant Gorsicain î Lui-même ne se doutait pas, en expulsant de Vienne la maison d'Autriche, que sa future femme, une blanche et blonde jeune fille, fuyait dans ce convoi de princes et de princesses, refoulé jusqu'à Bude comme un troupeau qui s'eiïare devant le chasseur. Mais il sest très vite accoutumé à l'idée d'un mariao'e où l'encasTent les susra'estions de ses conseillers, les intérêts de sa politique et sans doute aussi ce goût de nouveauté que détermine habituellement, chez les hommes résistants, la crise de l'âge mùr. Si les freluquets, novices en amour, ont du penchant pour les splendeurs automnales de la maturité féminine, en revanche

les barbons quadragénaires sont enclins à rechercher la fraîcheur des tendrons. Le seigneur Arnolphe était féru d'Agnès... Et puis, dans le cas particulier de Napoléon, un chatouillement d'orgueil se mêle à l'émoi d'une passion très naturelle . Vaincre l'empereur d'Autriche en bataille rangée, cela ne fut qu'un jeu pour sa maîtrise de stratège. Vaincre, c'est son métier. Il est déjà blasé sur ce genre de volupté supérieure. Yoici quelque chose de moins banal. Ce mariage est un établissement sérieux, par lequel la famille Bonaparte sera classée définitivement parmi les dynasties régulières. Napoléon s'est réjoui d'être le vainqueur de l'empereur d'Autriche; mais il sera encore bien plus flatté d'être son gendre. La perspective d'épouser en justes noces une descendante authentique de Charles Quint souriait, comme un invraisemblable rêve, à son imagination de poète. Marie-Louise est issue d'une race illustrée par dix siècles d'empire et que la jalouse surveillance de la noblesse allemande a préservée de tout alliage impur. Napoléon, dont les historiens ont souvent remarqué les prédilections nobiliaires, est fort aise d'obtenir une femme si bien apparentée. Ce second mariage marque une sorte de progrès aux yeux de cet ancien « boursier du roi », de cet artilleur arrivé, de ce grand capitaine que les questions de grade ne laissent jamais indifl'érent. Passer d'une vicomtesse des Iles a

une archiduchesse d'Autriche, c'est un bel avancement.

Ici les lettres de Marie-Louise deviennent tout à fait intéressantes. Elle est à Budapest, très heureuse, dans l'agréable compagnie de ses oncles et de ses frères. Elle a entendu parler vaguement des projets de Napoléon. Elle a deviné, avec ce flair particulier qu'ont les demoiselles à marier, le projet qui se trame et qui fait chuchoter, autour d'elle, l'aréopage des tantes. Son premier mouvement est une insurrection de petite fille sentimentale qui n'entend pas qu'on dispose de son cœur sans la consulter. Vous vous rappelez, dans V Avare, cette scène charmante :

« C'est là, ma fille, ce que j'ai résolu... Je te donne au seigneur Anselme.

— Au seigneur Anselme ?

— Oui, un homme mûr, prudent et sage, qui n'a pas plus de cinquante ans et dont on vante les grands biens.

— Je ne veux point me marier, mon père, s'il vous plaît.

— Et moi, ma petite fille, ma mie, je veux que vous vous mariiez, s'il vous plaît.

— Je vous demande pardon, mon père.

— Je vous demande pardon, ma fille.

— Je suis très humble servante au seigneur Anselme; mais, avec votre permission, je ne l'épouserai point. »

L'archiduchesse d'Autriche fait à peu près les mêmes gestes, prononce, ou peu s'en faut, les mêmes paroles que la jeune bourgeoise Elise :

Je vois Koseluch (le professeur de piano i parler sur la séparation de Napoléon avec son épouse; je crois même

qu'il me nomme pour celle qui la remplacera. Mais dans cela il se trompe, car Napoléon a trop peur d'un refus et trop envie de nous faire encore du mal pour faire une pareille demande, et papa est trop bon pour me contraindre sur un point d'une telle importance.

Le même jour, 10 janvier 1810, elle écrit à la comtesse de Golloredo :

Bude est comme Vienne, et l'on ne parle que du divorce de Napoléon. Je laisse parler tout le monde et ne m'en inquiète pas du tout. Je plains seulement la pauvre princesse qu'il choisira, car Je suis sûre que ce ne sera pas moi qui deviendrai la victime de la politique.

Cette archiduchessse de dix- huit ans ianorait encore ou se berçait de l'illusion d'ignorer que, dans ces sortes d'affaires, la politiqii)B;a^ loujaurgK . le dernier mot. M. de Metternich, la raison d'État i/I, 's, incarnée, venait d'adresser à notœ ministre des ' '' Relations extérieures une dépêche ainsi- conçue : c-

Nos princesses sont peu habituées à choisir leur éjîoiij d'après les affections de leur cœur, et le respect que porte à la volonté d'un père une enfant aussi bonne et aussi bien élevée que l'archiduchesse me fait espérer de ne pas rencontrer d'obstacles auprès d'elle... Elle ignore, comme de juste, les vues qui se rapportent à elle.

La résistance de Marie-Louise devait céder aux injonctions de la diplomatie. Et puis, cette bonne fille aimait tant son papa! Voici une lettre d'elle, datée du 23 janvier 1810 :

Depuis le divorce de Napoléon, j'ouvre chaque gazette de Francfort dans l'idée d'y trouver la nomination de la nouvelle épouse, et j'avoue que ce retard me cause des

inquiétudes involontaires. Je remets mon sort entre les mains de la divine Providence. Elle seule sait ce qui peut nous rendre heureux. Mais... Je suis prête à sacrifier mon bonheur particulier au bien de l'État, persuadée que Ton ne trouve la vraie félicité que dans Faccomplissement de ses devoirs, même au préjudice de ses inclinations. Je ne veux plus y penser, mais ma résolution est prise, quoique ce serait un double et bien pénible sacrifice. Priez pour que cela ne soit pas.

Cela fut.

Le 8 mars, au palais impérial de Vienne, en audience solennelle, devant le maréchal Berthier, prince de Neuchàtel et de Wagram, ambassadeur extraordinaire, l'empereur d'Autriche prononça la formule sacramentelle :

J'accorde la main de ma fille à l'empereur des Français.

L'ambassadeur extraordinaire s'inclina devant l'archiduchesse et lui remit un portrait-médaillon de Napoléon, enrichi de brillants, qu'elle attacha sur sa poitrine, en disant :

Je donne, avec la permission de mon père, mon consentement à mon union avec fempereur Napoléon.

Le 13 mars, après un nombre incalculable de cérémonies officielles ou religieuses, de banquets et de réjouissances publiques, Marie-Louise, bien confessée par le chapelain de la cour, dûment embrassée par tous ses parents, monta en carrosse et partit en poste, au bruit des trompettes, des tambours, des ocelots, des canons et des clo-

ches. Quand les princesses ont le cœur gros, on les étourdit par toutes sortes de tintamarres.

Napoléon attendait la mariée avec impatience. Sincèrement amoureux, par ouï-dire, des qualités et des vertus de la jeune Marie-Louise, il était « emballé » et ne soufTVait plus de délais. Il envoyait courriers sur courriers, estafette sur estafette, pour abréger les préliminaires et hâter le dénouement. En attendant, il méditait la conquête de son ingénue et s'exerçait consciencieusement dans l'art de plaire. Son état d'àme apparaît dans un document que j'extrais du Napoléon intime de M. Arthur Lévy. C'est une lettre que le roi de Wurtemberg a reçue de sa fille Catherine, alors fixée à Paris :

Vous ne croirez jamais, mon cher père, combien il est amoureux de sa femme future ; il en a la tête montée à un point que je n'aurais jamais imaginé... Chaque jour, il lui envoie un de ses chambellans, chargé, comme Mercure, des missives du grand Jupiter; il m'a montré cinq de ces épîtres, qui semblent réellement dignes d'avoir été dictées par un amant transi...

Ce n'est pas tout :

Pour vous prouver k quel point l'Empereur est occupé de sa femme future, je vous dirai qu'il a fait venir tailleur et cordonnier pour se faire habiller avec tout le soin possible, et quil apprend à valser...

Il ne se contentait pas de ces exercices. Il présidait lui-même, en bon bourgeois, à la garni-

ture de la corbeille et à la confection d'un trousseau très cossu, dont M. Frédéric Masson nous énumère les pièces : douze douzaines de chemises en batiste fine, avec broderies et dentelles, une douzaine garnie en vraie valencienne, haut et bas, quatre-vingts douzaines de mouchoirs, vingtquatre camisoles, dont douze en batiste d'Ecosse et douze en percale; et ainsi de suite. N'oublions pas les vingt-quatre bonnets de nuit, les trentesix fichus de nuit en mousseline et dentelles, les vingt-quatre peignoirs, etc. Lui, si économe, il achetait pour sa femme quarante-huit paires de pantoufles, à huit francs la paire. Il s'occupait aussi, avec un soin touchant, de la table de nuit et de tout ce qui s'ensuit. Car, enfin,

Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes.

Bref, on ne saurait entrer en ménage avec des dispositions plus simplement familiales.

La première rencontre du marié et de la mariée eut lieu dans la soirée du 27 mars. Le protocole avait réglé je ne sais quelles formalités, en rase campagne, sur la route de Compiègne à Soissons. Une tente avait été dressée, sous laquelle Napoléon et Marie-Louise, entourés de tous les hauts fonctionnaires, devaient marcher l'un vers l'autre, et attendre qu'un maître des cérémonies leur donnât solennellement le signal du premier baiser. Après

quoi, tous deux seraient montés dans une voiture à six places, en compagnie de quatre duègnes, ^lais l'heureux époux dérangea toutes ces baliverneries. En dépit du protocole, il résolut de faire à sa femme une aimable surprise.

Il partit de Gompiègne, incognito, dans une calèche bourgeoise, avec son beau-frère Murât. Les chevaux, rondement menés, trottèrent bon train pendant quinze lieues, traversèrent, sans s'arrêter, le pavé de Soissons. Au relai de Courcelles, on s'arrêta. La nuit était noire. Il pleuvait à torrents. Le marié s'abrita sous le porche de l'église. Tout à coup, on entend des claquements de fouet, des sonnailles, des galops de chevaux. C'est elle ! C'est la mariée !

Il s'approche de la voiture qui, au relai, fait halte. Son masque césarien apparaît dans la lumière. Un postillon le reconnaît. x\lors, voyant que sa bonne farce est découverte, il avoue son identité, se jette au cou de sa femme, l'embrasse sur les deux joues. Le beau-frère Murât s'égaye et rit de cette plaisante aventure. Et l'on s'en va, tous ensemble, à Compiègne, non sans narguer, au passage, les préparatifs du protocole ébahi et penaud.

Plusieurs témoins oculaires nous ont retracé le portrait de Marie-Louise, au moment de ces épousailles. J'ajoute ces deux pièces au dossier, très riche, de M. Frédéric Masson. C'est d'abord

1 i 0 LA VIE ET LES LIVRES

le capitaine Parquin, fin connaisseur en femmes, qui commanda l'escorte après l'étape de Saverne :

Marie-Louise me parut être une très belle personne, ayant une taille des plus élégantes, une figure très fraîche, de belles dents et une main fort jolie, signe certain de la beauté du pied.

Le baron de Méneval, secrétaire du portefeuille, s'exprime ainsi :

Marie-Louise, alors dans tout Téclat de la jeunesse, avait la taille d'une régularité parfaite... Son teint était animé par le mouvement du voyage et par la timidité; des cheveux châtain clair, fins et abondants encadraient un visage frais et plein, sur lequel des yeux remplis de douceur répandaient une expression charmante... Toute sa personne respirait la candeur et Tinnocence. Son embonpoint annonçait sa bonne santé.

A la place de Napoléon, qu'auriez-vous fait?

Le protocole lui avait assigné un appartement à riiôtel de la Chancellerie, loin de sa femme! Car c'était sa femme, après tout. Le mariage avait été célébré, par procuration régulière, à Vienne.

« iS 'est-ce pas, demanda-t-il à son oncle, le cardinal Fesch, n'est-ce pas que nous sommes bien mariés? »

Loncle fit une réponse prudente, qui cependant penchait vers Faffirmative.

A souper, vers onze heures, quelqu'un de très fort en histoire rappela comment Henri IV s'était

comporté envers Marie de Médicis. C'était un précédent. La tradition était sauve.

Le lendemain, à midi, on trouva Napoléon qui déjeunait tranquillement en robe de chambre auprès de sa femme. Le valet de chambre Constant affirme, dans ses Mémoires, que l'empereur avait l'air du plus heureux des maris. Il n'était guère ennuyé que pour le protocole.

« Dis-moi, Constant, demanda-t-il, crois-tu qu'on s'est aperçu de l'accroc fait au programme ? »

Il est avéré que Napoléon fut très bon, très tendre pour Marie-Louise, avec cette nuance d'indulgente bonhomie qu'ont les hommes mûrs pour les jeunes épousées. Il jouait aux barres avec elle à Saint-Cloud! Cependant, plus tard, quand il fut à l'île d'Elbe, elle ne répondit pas à ses lettres. Tant il est malaisé de conquérir une femme! C'est, apparemment, plus difficile que de conquérir le monde.

YIII

Le général Bonaparte, âgé de vingt-huit ans, vainqueur à Montenotte, à Millesimo, à Mondovi, à Cherasco, à Lodi, à Lonato, à Mantoue, à Roveredo, à Bassano, à Arcole, à Rivoli, recevait naturellement beaucoup de lettres de femmes.

Toutes les dames de Paris avaient littéralement

la tête tournée par les prodigieux succès de ce triomphateur.

Parmi les inombrables déclarations d'amour ou d' « amitié amoureuse « que ce courrier brûlant apportait au général en chef de l'armée d'Italie, on remarquait surtout l'écriture, particulièrement insistante, d'une personne très passionnée, qui s'exprimait ainsi :

... Vous êtes Scipion et Tancrède, alliant les vertus simples de l'un aux faits brillants de l'autre... *

Cette admiratrice enthousiaste essayait de détourner le général des devoirs sacrés de la fidélité conjugale. Elle employait la méthode que les chercheuses d'aventures illégitimes appliquent d'ordinaire à l'honorable résistance des hommes mariés. Elle se moquait de l'épouse au sort de laquelle il avait associé sa destinée. Lui, le vainqueur des monarchies réactionnaires, le libérateur des peuples, le disciple de Rousseau, le « philosophe à la tête des armées », le rêveur « sensible aux beautés d'Ossian », comment pouvait-il s'accommoder de cette puérile Joséphine?

... C'est une monstruosité, que l'union du génie à une petite insignifiante créole, indigne de l'apprécier...

1. Voir Madame de Staël et Napoléon, par Paul Gautier. 1 vol. in-8, v-422 p. Paris, Pion, 1903.

Le général montrait ces lettres, en haussant les épaules, à son secrétaire Bourrienne, et disait avec une brusquerie soldatesque :

(( Bourrienne, concevez-vous rien à toutes ces extravagances? Cette femme est folle! »

Il disait aussi, en riant aux éclats :

« Ah! bien oui! une femme bel esprit, une faiseuse de sentiment se comparer à Joséphine? Bourrienne, je ne veux pas répondre à de pareilles lettres. »

La signataire de ces lettres était une très s^rande dame, domiciliée à Paris, rue de Lille. Elle s'appelait Germaine Necker, baronne de Staël. Fille de ce M. Jacques Necker, banquier genevois, qui fut contrôleur aénéral des finances sous Louis XYI, elle avait sincèrement aimé les doctrines des philanthropes dont les prédications hâtèrent la fin de l'ancien régime. Son enfance, dans le salon de ]yjme p»j^ecker, sa mère, avait été bercée par l'éloquence de Buffon, et par les phraséologies de Marmontel, de l'abbé Raynal, de l'académicien Chabanon, du critique La Harpe, de M. Suard, du chevalier de Florian. Il faut certainement voir, en ses avances au jeune héros conquérant et pacificateur, autre chose que l'élan instinctif d'une femme impétueusement romanesque. Un idéalisme sincère se mêlait à l'imprudence de ces effusions. M"*® de Staël saluait, elle aussi, dans la gloire d'un général républicain, l'aurore d'une

LA VIE ET LES LIVRES. G« séric. 8

ère nouvelle. On croyait alors, en France, que l'avènement radieux de l'âge d'or allait resplendir sur les lauriers moissonnés par la République. Les rois de l'Europe, vainement ligués contre Tordre nouveau, avaient été chassés, tambours battants, clairons sonnants, l'épée dans les reins, jusqu'aux portes de leurs capitales. Vienne, la plus vieille citadelle des préjugés rétrogrades, avait cédé à l'impérieux et menaçant prestige du drapeau tricolore. Les trophées arrachés aux monarchies caduques par les jeunes défenseurs de la Patrie en danger attestaient le définitif avantage du progrès sur la routine, et imposaient au monde entier, parla proclamation de la liberté universelle, ce dogme de la « perfectibilité humaine », qui fut l'idée directrice des initiateurs de la Révolution.

La journée du quintidi, io frimaire an VI de la République française, une et indivisible (mardi o décembre i"9~), fut une date mémorable dans l'histoire de France et dans la vie du général Bonaparte. Ce jour-là l'homme qui n'était encore que le « citoyen Bonaparte », général en chef de l'armée d'Italie et président de la légation française au congrès de Rastadt, négociateur prudent et capitaine invincible, apportait aux Parisiens le traité de Gampo-Formio, par lequel il avait terminé sa merveilleuse campagne. Cette paix brillante, vite conclue, apparaissait à tous les

Français comme la condition de leur liberté. Le gouvernement fut d'accord avec l'opinion pour accueillir comme un bienfaiteur public celui que M""' de Staël appelait « le meilleur républicain de France ». Avec quelle dévotion respectueuse M""^ de Staël sollicita la faveur de voir face à face son héros de prédilection! Elle le vit d'abord dans le salon du « citoyen » Talleyrand, ministre des Relations extérieures, à qui le plénipotentiaire de Gampo-Formio fît sa première visite, voulant montrer, par là, qu'il revenait « avec le rameau d'olivier». Oh! qu'il était mince, pâle, fatigué! Elle jugea que « vingt batailles gagnées vont bien à la jeunesse, à la pâleur et à une sorte d'épuisement ». L'émotion de cette femme éprise d'héroïsme fut encore plus profonde, lorsqu'elle assista aux cérémonies de l'audience solennelle où le Directoire exécutif de la République française accueillit et fêta ce « héros de Plutarque ». C'était le décadi, 20 frimaire an VI (dimanche 10 décembre 1797). Une imposante mise en scène avait transformé, d'une pompeuse façon, la grande cour du Luxembourg. On eût dit une espèce de temple. L'autel de la Patrie, dressé devant le vestibule du palais, s'illuminait d'un flamboiement de torches ardentes. Les drapeaux que notre armée d'Italie avait conquis sur les Autrichiens rehaussaient les colonnes et les pilastres de ce somptueux décor. Les chefs

de l'État français, qui s'appelaient alors les « citoyens directeurs » Barras, François (de Neufchàteau), Merlin (de Douai), Rewbell et Réveillière-Lepeaux, étaient vêtus d'un costume romain et attendaient, en cet équipage, le nouveau Gincinnatus. D'ailleurs, ils se méfiaient de cette explosion de gloire. Leurs hommages au héros acclamé par les multitudes étaient moins l'expression de leurs sentiments qu'une habile concession à l'opinion publique, absolument * emballée ». Le ministre de la Guerre (le général Schérer) assistait à cette fête, ayant mission de présenter au Directoire les généraux Joubert et Andréossy, porteurs d'une oriflamme où les noms d'Arcole et de Rivoli étaient brodés en lettres d'or. Mais on pria Schérer de se taire, afin que la cérémonie fût exempte de tout caractère belliqueux. G'est au ministre ïalleyrand , ci-devant ecclésiastique , expert en l'art de tout dire sans rien compromettre, que fut confié le soin de haranguer le général Bonaparte. Il reçut, à ce sujet, les instructions du ci-devant comte de Barras, alors président du Directoire.

« G'est à vous, Talleyrand, que je donne la préférence, avait dit Barras. Ge n'est point le ministre de la Guerre qui nous présentera Bonaparte. Ge n'est point le général, c'est le négociateur de la 'paix, c'est surtout le citoyen qu'il faut louer... Vous avez du tact : que vos compliments

soient dans ce sens; mes collègues sont vraiment effrayés, non sans raison, de la gloire militaire : il ne faut pas Téteindre, mais la diriger.

— Citoyen directeur, répondit ïalleyrand avec un fin sourire, je vais me recueillir sur les ordres que A'ous m'avez fait l'honneur de me donner; ils seront exécutés : je vous ai compris de reste, citoven directeur. »

Malgré ce luxe de consignes préalables et de précautions oratoires, la réception, quasiment académique, du 20 frimaire an VI, tourna complètement à l'avantage du récipiendaire. Le « Corse aux cheveux plats », se sentant guetté par toutes sortes de malices, n'eut point de peine à démonter, pièce par pièce, la comédie arrangée par des politiciens aux abois, et fit voir à Barras, à Talleyrand, à Sieyès et à beaucoup d'autres compères, qu'il avait autant qu'eux, plus qu'eux, r c( l'habitude des planches ». Il se présenta, sans faste, dans l'uniforme sévère et puritain des généraux de la Convention (l'habit bleu, presque bourgeois, avec une étroite bordure de feuilles de chêne). Il évita de paraître « traîneur de sabre », comme cet imbécile d'Augereau qui épouvantait les civils par ses fanfaronnades de caserne. Personne, en effet, ne sembla plus inoffensif, plus éloigné de la dictature et du césarisme, que ce petit jeune homme émacié, ascétique, pâle d'une pâleur ossianesque qui attendrissait, à première

vue, le cœur des femmes sentimentales. Il s'aA'anca modestement vers l'avantaereux Barras qui « plastronnait » avec emphase. Son attitude paisible, efFacée, supérieurement intéressante, fit courir un frisson d'approbation admirative dans les rangs pressés des femmes, où M"'® de Staël voisinait avec M'°^ Récamier. Il était entouré de ses aides de camp, tous plus grands que lui, mais « courbés par le respect ».

Talleyrand, d'une voix calme, avec sa face immobile de serviteur bien stylé, commença son discours, qui fut un chef-d'œuvre de prétentions. L'orateur du gouvernement effleura, d'une main légère, les victoires qui avaient ennobli d'une auréole précoce le nom de Bonaparte. Il insista sur les goûts champêtres du général. Il s'espaça sur les charmes de la poésie. Il parla de ce « sublime Ossian avec lequel on apprend à se détacher de la terre ». Il vanta également l'attrait des mathématiques. Enfin, après avoir dépeint, en termes enchanteurs, l'agrément des « chères études », il feignit de regretter ce qu'il venait de dire, et se tournant avec grâce vers le héros de son panégyrique, il eut l'aplomb de prononcer sans rire, cette phrase monumentale :

Ah ! loin de redouter ce qu'on pourrait appeler son ambition, je sens qu'il faudra peut-être le solliciter un jour pour l'arracher aux douceurs de sa studieuse retraite'....

Cette harangue indiquait nettement à Bonaparte le diapason qui devait régler sa réponse. Avec une souplesse merveilleuse, il profita, séance tenante, de ce charitable avis. Ses premières phrases furent un hymne en l'honneur des progrès de Tesprit humain. Pourtant, les oreilles fines distinguèrent, dans ce bref remerciement, une prédiction qui, par-dessus la tête empanachée des « citoyens directeurs », s'adressait à la nation entière :

Lorsque le bonheur du peuple franrais sera assis sur les meilleures lois organiques, FEurope deviendra libre...

« Qu'est-ce à dire? chuchota Barras.

— Il y a là de l'avenir! » murmura Talleyrand.

L'ordre de la cérémonie et les traditions sacrosaintes du protocole voulaient que le président du Directoire parlât en dernier lieu. Barras s'évertua de toutes ses forces à multiplier les allusions malignes, les bons conseils et les comparaisons suii"2restives :

Vous avez, après dix-huit siècles, vengé la France de la fortune de César; il apporta dans nos champs l'asservissement et la destruction : vous avez porté dans son antique patrie la liberté et la vie.

Le président du Directoire termina même sa mercuriale par une déclaration qui contenait de vasrues menaces :

Le Directoire connaît les ennemis de la liberté et les siens : il écrasera toutes les ambitions.

Barras affirme, dans ses Mémoires, que ces paroles furent «'fort applaudies ». Mais on sait que les affirmations de Barras sont parfois sujettes à caution. Quoi qu'il en soit, la cérémonie du 20 frimaire an VI fut close par une cantate officielle, dont Marie-Joseph Chénier était Fauteur, et qui fut entonnée par les choristes du Conservatoire :

Tu fus longtemps l'efTroi, sois l'honneur de la terre,

0 République des Français!

Que le chant des plaisirs succède aux cris de guerre!

La victoire a conquis la paix.

Le général Bonaparte, en sortant de la cour du Luxembourg afin de regagner son logis de la rue Chantereine, parut grandi aux yeux des multitudes. Un des témoins de cette scène, le futur général (alors commandant) Paul ïhiébault, a noté, fort exactement, Feffet produit par Fentrevue solennelle du général victorieux et du Directoire déconsidéré :

Le général Bonaparte reçut du Directoire l'audience dans laquelle il présenta lui-même aux chefs de la République tous les drapeaux conquis par son armée durant ses campagnes d'Italie. Ambassadeurs, ministres, généraux et otticiers supérieurs de terre et de mer, tout ce qui avait rang, autorité, illustration ou notabilité, tout ce que Paris renfermait de femmes riches ou belles remplissait la grande cour du Luxembourg, magnifiquement disposée pour cette solennité. Et malgré ce luxe, cette affluence, la recherche des costumes, la parure des femmes, et ce que la mise des Directeurs avait de somp-

tueiix, ce fut un petit homme maigre, pâle, sec, jaune et simplement vêtu, qui fixa tous les regards et parut à lui seul remplir tout l'espace. Pour toujours il avait conquis Topinion du monde et dominait son pays, son siècle, d'autant plus indiscutablement qu'il affectait plus de simplicité, de réserve et d'impassibilité.

Comment une femme aussi enthousiaste que M™"" de Staël aurait pu échapper à une pareille contagion de popularité, c'est ce qu'il est difficile de concevoir. Irrésistiblement attirée par les mirasres de la gloire et par les énig'mes de la politique, elle s'abandonna, sans réserve, à l'instinct de curiosité véhémente et jalouse qui l'entraînait sur les pas de l'homme prédestiné. Elle pressentait, en Bonaparte, un grand conducteur de peuples. Affolée du désir de lui plaire ou, à tout le moins, d'attirer son attention, elle inventa coquetterie sur coquetterie, ne néglig^eant aucune occasion de se trouver sur le chemin du héros, allant au-devant de lui, le conviant, chez elle, à un bal oi^i il ne vint pas, essayant, par tous les moyens, d' « accaparer sa jeune renommée », — obtenant enfin cinq minutes d'entretien, dans une soirée de gala, chez Talleyrand.

Le général Bonaparte n'aimait pas les femmes qui ont la prétention de mener les affaires politiques. Cette répugnance lui était commune avec la plupart des contemporains de la Révolution. Le désastreux souvenir de la Pompadour hantait encore toutes les mémoires. Ceci explique les

disgrâces successives où tombèrent ces femmes diversement illustres et malheureuses : Marie- Antoinette, M™' Roland, Théroigne de Méricourt. Le futur empereur des Français et Fambitieuse authoress anglomane, qui déjà s'intitulait in petto V « impératrice de la pensée », aperçurent bientôt les profonds dissentiments qui devaient, pendant près de dix ans, aigrir de plus en plus leurs relations.

Un livre récent (fort exact, très complet), de M. Paul Gautier expose en un récit tour à tour divertissant et dramatique, les péripéties tragicomiques de cette brouille.

L'incomparable volubilité de cette femme éminente empêche le Premier Consul de dormir. Il se fâche. Elle se désole, s'abandonne à de véritables accès de dépit amoureux, s'exaspère, se répand en confidences naïves.

« Que voulez-vous! dit-elle à Lucien Bonaparte les larmes aux yeux. Que voulez-vous! Je deviens bête devant votre frère à force de vouloir lui plaire. Je ne sais plus, et je veux lui parler, je cherche, modifie mes tours de phrase; je veux le forcer à s'occuper de moi, enfin je me trouve bête comme une oie.

— J'entends, répond en riant le Premier Consul, c'est que

Son génie étonné tremble devant le mien. »

Se sentant rebutée, elle se prend à détester celui qui fut Tobjet de ses cordiales prédilections. L'amour, dès qu'il se décourage, a vite fait de se changer en haine dans le cœur des femmes romanesques. La victoire de Marengo déplut à M™^ de Staël. Elle a imprimé, dans ses Mémoires cet aveu plein de franchise :

Je souhaitais que Bonaparte fût battu...

Ce souhait fut désormais son idée fixe et le stimulant de son activité. Elle se considéra comme en état de guerre avec le plus redoutable des guerriers. « Le génie, disait-elle noblement, est aussi une puissance. » Et sans peur elle engagea une lutte épique et assez puérile, avec la puissance formidable de Napoléon.

Le roman de Delphine^ paru en 1802, contenait un éloge immodéré des Anglais, ennemis personnels de Bonaparte. « Il faut avouer, dit M. Paul Gautier, que cette admiration systématique de l'étranser... tourna, chez M"^ de Staël, à la manie véritable. » Mais il faut reconnaître qu'elle était maintenue dans ce système par son conseiller habituel, Benjamin Constant, lequel était fort enclin à instituer sans cesse le procès de la France. Le Journal intime de Benjamin Constant est bien humiliant pour notre amourpropre national. On en jugera par ces courts extraits :

... Comme les Prussiens nous sont supérieurs! ... Les Français sont toujours les mêmes : fous et méchants.

... La France est une Chine européenne.

Le gallophobe Benjamin Constant écrivit un jour à un xlnglais, sir James Mackintosh, pour lui (lire que la France devait être m.ise au ban des nations. Rien que celai...

L'anglomanie, et, pour parler plus exactement, ]a « xénomanie » de Corinne sont inspirées par les conseils et par les su2:2"estion de cet homme d'Etat manqué, de ce romancier malcontent, qui ne pardonna jamais à la France les mécomptes de son ambition.

La caricature des Français fut tracée par lauteur de Corinne, dans le portrait du comte d'Erfeuil, léger, vaniteux, bavard, résumant par les grâces de son aimable personne tous les défauts que nous tenons de notre extrême sociabilité. En face de ce vieil enfant, l'Angleterre est personnifiée par les étonnantes vertus du noble lord NelviL

Poétique, rêveur, taciturne et prudent.

Cette antithèse factice a malheureusement suscité tout un genre littéraire, fort dommageable aa bon renom de notre patrie. C'est de là que viennent les aphorismes ahurissants dont ou nous rebat les oreilles à propos de la prétendue supé-

riorité des « Angio-Saxons ». On oublie vraiment trop que le comte cFErfeuil, bavard gentil, Numa Roumestan, bavard insupportable, l'illustre Gaudissart, bavard odieux, et Tartarin de ïarascon, prince du bavardage, ne composent pas, à eux seuls, toute la nation française. Il est faux que les Français soient toujours — comme on dit en Amérique — excitables et gesticulatoires. On peut citer des Français très sérieux, de bonnes têtes pensives et silencieuses : Michel de l'Hôpital, Coligny, Duplessis-Mornay, Calvin, Descartes, Golbert, le vieux Corneille, si impropre aux grimaces de la conversation mondaine. N'importe. Nous sommes maintenant étiquetés. Rien ne sert, apparemment, de récriminer contre des formules que nos plus distingués publicistes répètent, sans se lasser, avec une machinale insistance de perroquets.

Cette campagne littéraire irrita Napoléon qui se fâcha terriblement, et employa (il faut l'avouer) des moyens un peu gros pour en finir avec cette guerre de plume. On connaît les lettres furibondes qu'il écrivait, à ce sujet, de tous les pays d'Europe où flottait le fanion de son quartier impérial. Les estafettes du grand état-major crevaient des chevaux pour apporter, à franc étrier, au ministre de la Police générale, des billets comme celui-ci :

Ne laissez pas approcher de Paris cette coquine de M"^^ de Staël; je sais qu'elle n'en est pas éloignée.

Cette femme illustre le hantait à tel point, qu'il avait mobilisé toute une contre-police, afin J de connaître ses faits et gestes mieux que I Fouché, auquel il écrivit ceci :

Je suis fâché que vous soyez si mal informé... M"^*^ de Staël est probablement encore à Paris... Elle a fait beaucoup de dîners avec des gens de lettres. Si l'on n'avait pas rempli d'illusions la tête de M'^'^ de Staël, tout ce tripotage n'aurait pas eu lieu, et elle se serait tranquillisée. En ne lui ôtant pas l'espoir de revenir jamais à Paris et de recommencer son clabaudage, c'est accroître les malheurs de cette femme et l'exposer à des scènes désagréables; car je la ferai mettre à Vordre de la gendarmerie.

Les bottes des gendarmes aux trousses d'une femme de lettres, c'est un tableau de comédie dont le ridicule échappa au vainqueur d'Austerlitz. Mais l'importance que Napoléon attribue aux écrits et aux paroles de M""^ de Staël n'est pas trop exagérée. Homme d'Etat essentiellement moderne, l'Empereur connaît la toute-puissance de l'opinion publique. Il sait bien qu'aucune force temporelle ou spirituelle — armée de canons ou munie de dogmes — ne peut résister à l'insaisissable influence des idées et des mots qui courent parmi la foule anonyme et moutonnière. Sa fureur redouble, lorsque le directeur de la librairie, en 1810, dépose sur son bureau les « bonnes feuilles » d'un nouveau livre de M"^ de Staël : V Allemagne.

Quoi! l'apothéose des vertus germaniques, au moment où FAUemagne, de toutes parts, se soulève contre les Français! Cette fois, la gendarmerie, à pied et à cheval, se déploie en ligne de bataille contre M'"" de Staël. Expulsée de France, sommée de s'embarquer sans délai pour l'Amérique, elle réussit à rester en Europe, où elle s'occupe de « prêcher la croisade » contre Napoléon.

M. Paul Gautier, historien dilisrent, suit son héroïne d'étape en étape, à Berlin, à Londres, à Stockholm. Un dépouillement méthodique des correspondances diplomatiques de ce temps-là nous permet de suivre pas à pas les négociations et les menées où elle eut l'imprudence de se fourvoyer. Par exemple, les dépêches de M. Sabatier de Cabre, auditeur au Conseil d'Etat, notre chargé d'affaires en Suède, ne nous laissent rien ignorer de la part qu'elle a prise à l'enrôlement de Bernadotte dans la coalition des rois de l'Europe contre l'Empire français. A quoi sert donc le génie, puisque cette femme extraordinaire n'a pas vu qu'en visant Napoléon elle risquait d'atteindre la France au cœur?

Plus tard, elle a reconnu son erreur en des termes qui doivent lui concilier l'indulgence de la postérité. En 1814, à Benjamin Constant, qui, indiscrètement, se réjouissait de nos désastres, elle adressa des lettres éloquentes :

Ne voyez-vous pas le danger de la France? Je suis comme Gustave Wasa : j'ai attaqué Ciiristiern, mais on a placé ma mère sur le rempart. Est-ce le moment de mal parler des Français, quand les flammes de Moscou menacent Paris?... Que Dieu me bannisse plutôt de France, que de m'y faire rentrer par le secours des étrangers!... Je ne ferai rien contre la France. Je ne tournerai contre elle, dans son malheur, ni la réputation que je lui dois, ni le nom de mon père, qu'elle a aimé; ces villages brûlés sont sur la route où les femmes se jetaient à genoux pour le voir passer. Vous n'êtes pas Français, Benjamin!

C'est sur ce beau mouvement qu'il convient de juger, en dernière analyse, cette femme célèbre et malheureuse. Elle eut, peut-être la première dans la série de nos écrivains politiques, assez de clairvoyance pour voir

Napoléon percer sous Bonaparte.

A la déception sentimentale que lui causèrent les froideurs du jeune héros d'Arcole et l'antipathie du Premier Consul se mêla certainement la douleur qu'elle ressentit en assistant à la faillite de la liberté. Ses livres, replacés par un savant et ingénieux biographe dans l'atmosphère où ils sont éclos, y puisent une nouvelle vie. A travers les pages de Delphine, de Corinne, de C Allemagne on retrouve, pour ainsi dire, le son de sa voix, et l'écho de ces improvisations orales, où triomphait son génie oratoire et passionné.

Au mois (l'août de l'année 1810, par un chaud après-midi, le baron de Dedem de Gelder, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de S. M. le roi de Hollande près S. M. le roi de Naples, faisait la sieste dans une salle basse de son palais \ L'arrivée imprévue d'un de ses secrétaires le tira du demi-sommeil où il savourait les douceurs du far niente.

« Qu'y a-t-il? demanda Son Excellence.

— Ah! monsieur le ministre, ree^ardez! «

Le secrétaire tendit au ministre un numéro du Moniteur de VEmpire, arrivé, le matin même, par estafette. Ce journal contenait un décret impérial, ainsi con(^u :

Napoléon', par la grâce de Dieu et les Constitutions, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, médiateur de la Confédération suisse, etc., etc., etc.

Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

Article l'^''. La Hollande est réunie à la France.

Art. 2. La ville d'Amsterdam sera la troisième ville de l'empire.

Art. S. La Hollande aura six sénateurs, six députés au Conseil d'Etat, vingt-cinq députés au Corps législatif et deux juaes à la Cour de cassation.

1. Mémoires du général baron de Dedem de Gelder (1774- 1823), avec un portrait en héliogravure. 1 vol. in-8, Paris, Plon-Nourrit, 1900.

Art, 4. Les officiers de terre et de mer, de quelque grade qu'ils soient, seront confirmés dans leurs emplois. Il leur sera délivré des brevets signés de notre main, La garde royale sera réunie à notre garde impériale, etc., etc.

« Je m'y attendais », répondit simplement le baron de Dedem de Gelder.

M. de Gelder, étant Hollandais, savait g-arder, dans toutes les circonstances de la vie, un calme que les révolutions politiques ne parvenaient pas à troubler. Parfait diplomate, il faisait profession de ne s'étonner de rien.

C'était un homme de trente-six ans, de mine agréable, d'esprit vif et ingénieux, de caractère entreprenant. Sa naissance et ses facultés naturelles semblaient le prédestiner à jouer un rôle brillant dans une société turbulente et sur une scène instable où l'occasion de se siernaler s'offrait à tout le monde, excepté aux timides et aux médiocres.

Elevé à l'école de Fancienne diplomatie, M. de Gelder apportait, dans les royaumes improvisés par les innovations révolutionnaires de Napoléon, une politesse qui fut d'autant plus appréciée quelle était plus rare sous le régime nouveau. Il avait vu, en son jeune âge, M. de Yergennes. Son enfance et sa première jeunesse s'étaient écoulées à Constantinople, ou son père occupa le poste d'ambassadeur de Hollande auprès des sultans Abdul-Hamid 1" et Selim HI. Le corps diploma-

tique accrédité à la cour du Grand-Turc était, en ce temps-là comme aujourd'hui, une sorte de colonie cosmopolite où les oriizinaux ne manquaient pas. M. de Gelder, en apprenant la politique, put exercer à loisir ses précoces facultés de moraliste et d'observateur. L'attention passionnée avec laquelle il observait déjà les progrès de la Russie et les empiétements de l'Autriche ne l'empêchait pas de regarder et d'entendre, autour du Divan oriental, la perpétuelle discorde du « concert européen ». Il connut l'ambassadeur de France, M. de Ghoiseul-Gouffier, gentilhomme aimable, vaniteux et frivole, qui « portait l'empreinte de la légèreté et de l'insolence de la cour de Versailles ». Et il le jugea ainsi : « M. de Ghoiseul a toutes les qualités et les défauts d'un homme de cour. Son goût pour les arts se réduit à l'envie de se faire un nom ; ses ouvrages lui appartiennent parce qu'il les a payés. » Tout ce que faisait ou disait M. de Ghoiseul était régulièrement contrecarré par sir Robert Ainslie, ambassadeur d'Angleterre. Celui-ci prétendait savoir l'arabe autant que celui-là se piquait d'archéologie. Sir Robert, qui était affligé, quoique Anglais, d'une volubilité intarissable, aimait à raconter les contes des Mille et une Nuits. Il goûtait, à ces narrations, plus de plaisir que son auditoire coutumier. Un jour, le jeune baron de Gelder, subissant un de ces redoutables récits, en compagnie de

son père et du comte «le Choiseul, avait vu Leurs Excellences s'endormir au nez de sir Robert, qui continua imperturbablement sa rhapsodie pendant deux heures d'horloae...

Les plus hauts personnages et les moindres comparses de la comédie diplomatique qui se prolonge, de siècle en siècle, sur les rives du Bosphore et de la Corne d'Or, avaient laissé, dans la mémoire du baron de Gelder, des souvenirs instructifs et divertissants. L'ima^'e du passé lointain évoquait à ses yeux, jusqu'en sa résidence de Naplcs, un défilé de silhouettes surannées et abolies. Il avait vu les derniers ambassadeurs de Venise, les « bailes », comme on disait dans le lanaaae des chancelleries. Et, considérant les tristes mandataires de cette république décadente, il avait enregistré, sur son carnet, cette observation digne d'être méditée : ft Les ambassadeurs de Venise ou bailes, comme on les appelait, ne restaient jamais plus de trois ans à Constantinople, ce qui tenait, je crois, à la jalousie du gouvernement vénitien et peutêtre aussi à ce fait que, lambassade étant fort lucrative, on y envoyait successivement ceux des nobles qui avaient à refaire leur fortune. »

M. de Gelder acheva son éducation en visitant les monuments d'Athènes, dont le consul FauveL antiquaire charmant, lui expliqua les beautés. 11 profita aussi des entretiens de l'abbé Delille, que

l'ambassadeur de France hébergeait à Constantinople. Il alla aussi en Egypte, où les belles Fatmas le « dégoûtèrent par l'excès de leur lascive té ». Il vit Chypre et Famagouste. Il fut poursuivi par un corsaire, dans les parages de Samos. Bref, ce jeune Hollandais éprouva là-bas des émotions inoubliables, qui lui firent regretter à jamais « un pays où les vins sont exquis, le poisson et le gibier excellents, et où il y a de fort jolies femmes ».

Un jour, lisant la Gazette de Lei/de, M. de Gelder apprit qu'on venait de couper la tête au roi de France. En même temps, le comte de Ghoiseul-Gouffier fut remplacé par le citoyen Descorches, que la Sublime Porte refusa de reconnaître comme ambassadeur. Enfin, un « arbre de la Liberté » fut planté sur la terrasse du palais de France à Constantinople.

C'étaient là de graves événements. M. de Gelder résolut de changer sa vie et de ne plus s'attarder aux bagatelles. Il avait beaucoup aimé les femmes. « J'ai commencé, disait-il, à les aimer de fort bonne heure, et je les ai bientôt mises à leur juste valeur. Elles ont été pour beaucoup dans tout ce qui m'est arrivé d'heureux et de malheureux, sans qu'elles m'aient tourné la tête longtemps. A vingt-quatre ans, je les ai abandonnées pour la politique. »

Ce sage de Hollande, si vite guéri de ses pas-

sions, trouva, dans la politique, un objet moins digne d'enthousiasme et d'amour. Il était à la cour de Vienne lorsqu'on apprit la fin tragique de la reine Marie-Antoinette, tante de l'Empereur d'Allemagne. Les scènes dont cette catastrophe fut l'occasion frappèrent son esprit à un tel point qu'il voulut noter, dans ses tablettes, cette impressions rare :

Pendant que nous étions à Vienne, arriva la nouvelle de la fin tragique de la reine Marie-Antoinette. Je fus frappé du peu d'effet que ce terrible événement produisit. L'empereur François II nous en parla comme d'une chose à laquelle on s'attendait depuis longtemps. L'Impératrice s'exprima d'une manière étonnante sur les émigrés : » 11$ sont came des malheurs de la France, disaitelle. Ils ont ahandonné le roi et la reine après les avoir conduits sur le hord du précipice par leurs mauvais conseils et par leur conduite : ce sont des égoïstes, aussi je ne fais rien pour eux. » Un grand seigneur que je neveux pas nommer, après avoir lu le jugement de Marie-Antoinette, jeta le Moniteur sur la table, en disant avec dédain : « // n'y a pas là de quoi fouetter un chat, continuons notre partie. » Et l'on reprit le jeu...

En 1806, l'empereur Napoléon, ne sachant que faire de son frère Louis, le nomma roi de Hollande. Les principaux personnages des Pays-Bas accueillirent cette nomination avec faveur, d'autant plus que le mari de la reine Hortense était un brave homme. M. Gelder, en particulier, ne se choqua pas outre mesure de cette demi-annexion. Il accepta d'abord un poste de premier cham-

bellan. Ensuite, il fut ministre plénipotentiaire auprès de Jérôme-Napoléon, roi de Westphalie. Enfin, il fut accrédité auprès du Gascon Murât, qui était devenu roi des Deux-Siciles sous le nom de Joachim-Napoléon.

Voilà pourquoi M. de Gelder se trouvait à Naples, au mois d'août de l'année 1810. Il aimait ce pays. Le golfe de Sorrente, la baie d'Amalfi enchantaient sa vue. Il avait cueilli des roses à Paestum. Il avait échappé par miracle aux espingoles et aux tromblons de Fra Diavolo. Il avait commencé des fouilles à Pompeï. Le roi Joachim et la reine Caroline lui plaisaient, l'un par son héroïsme fringant, l'autre par son impérieuse beauté.

Mais un bon diplomate doit savoir boucler ses malles sans murmurer. D'ailleurs, toute réclamation eût été stérile. M. de Gelder ne pouvait plus représenter une puissance qui n'existait plus. Pour qu'il n'en ignorât, un courrier de cabinet lui remit l'ampliation d'un arrêté ainsi conçu :

Nous, prince architrésorier de l'Empire, duc de Plaisance, lieutenant-général de S. M. l'Empereur et Roi,

Nous avons arrêté et arrêtons ce qui suit :

Article 1^''. Le ministère des Relations extérieures de Hollande est supprimé.

Art. 2. Les ministres de Hollande dans les cours étrangères sont rappelés.

Fait en notre palais d'Amsterdam, le lo juillet 1810.

Signé : Lebrun.

En conformité de ces ordres, M. de Gelder remit les papiers de la légation hollandaise entre les mains de Son Excellence le baron Dupont, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de S. M. l'Empereur des Français, près S. M. le roi des Deux-Siciles.

Et puis il partit pour Paris.

La capitale de l'empire était alors très gaie. Le Théâtre-Français jouait, avec succès, Les deux Gendres, comédie en cinq actes et en vers, de M. Etienne. Le Grand Opéra triomphait avec les Bayadères. L'Opéra-Comique représentait Ninon chez madame de Sévigné. Aux Variétés, on voyait un vaudeville intitulé Boileau à Anteuil. Au Vaudeville, on admirait un pot-pourri qui s'appelait Piron chez Procope. Le Théâtre de l'Impératrice amusait le public avec la comédie des Lunettes cassées. L'xVmbiiru offrait aux amateurs de mélodrames La famille savoyarde ou les jeux de la Fortune. L'affiche de la salle Montansier portait ces mots : Arlequin partout. Le panorama du boulevard des Capucines célébrait la victoire de AVagram. La « Salle des jeux gymniques » montrait V Union de Mars et de Flore. Il y avait bal, tous les soirs, à TiA'oli et au jardin de la Grande- Chaumière.

M. de Gelder négligea ces divertissements, dont la simple énumération prouve que les plaisirs parisiens sont toujours les mêmes. Il prit à

peine le temps d'admirer, sur la place Vendôme, la colonne que MM. Gondoin et Lepère, architectes, élevaient à la Sfloire de la Grande-Armée. Il loua une voiture, se rendit à Saint-Cloud et obtint une audience de l'Empereur.

Napoléon était, en ce temps-là, très accueillant pour les Hollandais. Il les « cajolait », il « leur dorait la pilule ». Et les bons Hollandais jugeaient, en somme, que la « pilule » ainsi « dorée » n'était pas difficile à avaler.

Ceux qui furent tentés de montrer quelque méchante humeur en apprenant que le comte Molitor était nommé commandant de la dix-sep- ' tième division militaire, à Amsterdam, se consolèrent en songeant que leur compatriote l'amiral comte Ver Huell était nommé inspecteur général des côtes de la mer du Nord.

Le conquérant s'ingéniait à séduire les conquis. Il les accabla de décorations et de di2:nités. M. van Maanen, ancien ministre de la Justice, rcA'êtit l'hermine en qualité de premier président de la cour impériale de la Haye. M. Van Andringa de Kempenaer devint préfet du département de TYssel-Supérieur, tandis que M. Lewe van Middelstum était nommé conseiller de préfecture de l'Ems-Occidental. M. Six d'Oterbeck obtint la direction du grand-livre de la Dette hollandaise. Le chevalier de Stuers fut secrétaire général du Zuiderzée. Et M. Twent van Kortenbosk fut con-

servateur des hypothèques. D'autres furent versés dans les droits réunis.

Napoléon intenta des titres inouïs, des fonctions surprenantes, pour récompenser le loyalisme de ses fidèles Hollandais.

Le comte van Zuylen van Nyevelt reçut une sénatorerie et fut promu d'emblée gouverneur du palais impérial d'Amsterdam.

Le comte Schimmelpenning, sénateur, commandeur de la Légion d'honneur, fut nommé, par surcroît, grand trésorier de Tordre impérial des Trois-Toisons d'or.

Le baron Yan der Goës van Dirxland, membre du Corps législatif, officier de la Légion d'honneur, devint grand trésorier de Tordre impérial de la Réunion et eut le droit de porter dans les cérémonies un baudrier bleu de ciel!

Enfin on envoya les acteurs du Théâtre-Français jouer la comédie à Amsterdam, à Toccasion des fêtes du 1o août.

M. de Gelder eut sa part de tous ces bienfaits et de tous ces galons.

c( Monsieur, lui dit TEmpereur, vous êtes sans doute grand dignitaire de Tordre royal des Deux- Siciles?

— Oui, sire.

— Je vous nomme chevalier de la Légion d'honneur.

— Sire, ma reconnaissance sera éternelle.

— Vous serez, de plus, commandeur dans mon ordre impérial de la Réunion.

— Ah ! sire, je demeure confondu...

— Voulez-vous être conseiller d'Etat?

— Sire, je préférerais autre chose.

— Eh bien! je vous fais cénéral de briofade. » Les diplomates sont habitués à porter Tépée.

Le J)aron de Gelder ne parut point iièné dans son nouvel uniforme. Le chapeau bicorne, l'habit bleu, brodé de feuilles de chêne, les épaulettes d'or lui convenaient très bien. Il avait toujours aimé, en secret, le métier des armes.

Il éping-la, sans se faire prier, la cocarde tricolore à son chapeau de général. Ses compatriotes lui donnaient l'exemple d'une adhésion enthousiaste aux couleurs de la France. Le bourgmestre d'Amsterdam, M. van der Poil, haranguant l'ancien consul Lebrun , devenu ^Vitesse sérénissime et prince architrésorier, ne parlait pas autrement que n'eût fait, en pareille circonstance, le maire de Lyon ou de Nantes. Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, distribuant des numéros et des aigries aux réeiments de l'armée batave, était accueilli par les cris, mille fois répétés, de Vive rEmpereiir! « Je vous félicite, répondait le maréchal, je vous félicite d'avoir compris l'insigne faveur qui vous est faite par le souverain qui vous associe aux grandes destinées de l'Empire. » La gloire du

nouveau Charlemagne était si forte que rien ne pouvait résister au prestige impérial. Tout se transformait sous l'éblouissante lumière dont le foyer se concentrait à Paris. Le baron de Gelder devint naturellement général français, comme les ducats et les rixdales devenaient des napoléons et des pièces de cent sous.

Le général de Gelder ne se sentit nullement dépaysé, ni embarrassé, lorsqu'il prit le commandement d'une brigade d'infanterie, dans la division Priant, sous les ordres du maréchal Davout. Il tint garnison à Neu-Brandenbourg, petite ville située aux environs de Berlin. Ensuite, il fit la campagne de Russie. Blessé à la prise de Smolensk, il eut deux chevaux tués sous lui à la bataille de la Moskowa. Il fut des premiers à entrer dans le Kremlin, où il désarma la garnison russe...

Une telle vie, si étrangement variée, si intimement mêlée à tant d'événements divers et imprévus, méritait bien d'être racontée. Les Mémoires du général de Gelder doivent être classés hors ligne dans la collection, si riche, des rapports individuels qui nous font connaître en détail les péripéties du grand drame politique et militaire dont l'émouvant souvenir émeut encore les nations. Écrits avec un art délicat, en un stvle qui sent la bonne compagnie et qui révèle une fine culture, ces Mémoires nous découvrent

les impressions d'un étranger, entraîné à notre suite dans une prodigieuse aventure, et assez détaché de nos passions pour apprécier impartialement la valeur relative des hommes et des choses.

En plus d'une rencontre, les Mémoires du général de Gelder complètent par un trait de mœurs, rapidement saisi, habilement noté, ce que nous savons par les autres témoins. Cette déposition dun diplomate volontiers psychologue, jette parfois une vive lumière en des âmes obscures, que nous connaissons mal.

Un exemple entre autres.

Chacun sait que le passage du Niémen par l'armée française, allant guerroyer en Russie, fut un des plus mémorables spectacles que Napoléon ait offert à Tadmiration des peuples. Le décor, la mise en scène, les figurants, tout était disposé pour frapper l'imagination des spectateurs. Ceux qui ont assisté à ce magnifique panorama du 24 juin 1812 en demeurèrent émerveillés.

Le capitaine Fan tin des Odoards, grenadier de la vieille garde, nous a laissé cette note, griffonnée au bivouac de Kovno :

Vive l'Empereur ! Le Rubicoii est passé. L'épée sortie brillante du fourreau n'y rentrera pas sans que de belles pages soient ajoutées aux fastes modernes de la grande nation... L'Angleterre ne retirera encore une fois que honte et malédiction de ses hideuses intrigues... Qu'elle sache, cette vieille ennemie de la France, que tout est

possible au grand homme qui gouverne notre malheureuse imlrie...

Le soleil a éclairé un magnifique spectacle. Par trois ponts jetés à la hâte sur le Niémen, la plus belle et la plus nombreuse des armées modernes faisait majestueusement son entrée sur le territoire russe, sous les yeux du grand Napoléon. Du haut de la colline qui, dans cet endroit, domine le cours du fleuve-frontière, qu'il était beau de voir nos innombrables colonnes s'élancer sur le sol ennemi!... Je ne pense pas que tableau à la fois plus imposant et plus pittoresque puisse être offert à l'œil de l'homme. 11 me serait aussi difficile d'en donner une idée exacte que de peindre le sentiment d'orgueil et d'enthousiasme qui, dans ce moment solennel, épanouissait toutes les figures. Aucun bruit meurtrier ne venait se mêler à nos joyeuses acclamations, [/armée russe s'était repliée sans brûler une amorce, et notre invasion semblait débuter par une fête.

Le général de Gelder, lui aussi, malgré sa froideur néerlandaise, fut secoué par un frisson lorsqu'il vit cette invraisemblable « fête » :

On ne se fait point d'idée du tableau imposant qu'offrit la réunion de soixante mille hommes groupés au pied de la colhne sur laquelle Napoléon avait fait établir ses tentes. De cette hauteur, il dominait toute son armée, le Niémen et les ponts préparés pour notre passage. Le hasard me servit pour jouir de ce spectacle. La division Priant, destinée à former l'avant-garde, s'était égarée pendant la nuit, en sorte qu'elle arriva sur le plateau après que l'armée fut rassemblée.

Mais le diplomate hollandais a remarqué les ombres du tableau :

L'Empereur, nous voyant enfin déboucher, fit appeler le comte Friant et lui donna ses ordres. Pendant ce

temps, la division était arrêtée pour attendre son chef devant les tentes impériales; je m'approchai du groupe d'officiers généraux de la maison de S'apoléon. Un morne silence régnait parmi eux, presque de la consternation. M'étant permis un peu de gaieté, le général Auguste de Caulaincourt, gouverneur des pages, frère du grand écuyer, avec qui j'étais lié, me fit signe et me dit tout bas « On ne rit point ici; c'est une grande journée. » Il me montra l'autre bord du lleuve, et il eut l'air d'ajouter : u Voilà notre tombeau! »

Ainsi, le grand état-major allait à contre-cœur vers cet horizon chargé de menaces. D'où venait donc l'impulsion fatale qui poussait l'Empereur et l'Empire dans une vertigineuse course à l'abîme?

Écoutons le général de Gelder :

L'Empereur en ayant terminé avec le général Friant, la division traversa tous les corps de l'armée pour s'approcher des ponts; bientôt elle se trouva sur la rive opposée. Alors les soldats jetèrent des cris de joie qui me firent horreur, comme s'ils voulaient dire : « Nous voilà sur le territoire ennemi! Nos officiers ne nous puniront plus lorsque nous nous ferons servir chez le bourgeois! » Jusque-là beaucoup de chefs avaient réussi à maintenir une stricte discipline, d'après les ordres mêmes de l'Empereur.

Voilà un détail très suggestif. Il apparaît que la crise de mégalomanie dont Napoléon fut atteint vers 1812, coïncide avec l'entraînement irrésistible d'une force aveugle qui échappe à toute direction et à toute maîtrise. L'armée, habituée à vivre en pays conquis, est désormais incapable de

supporter la paix. Vingt ans de batailles et de victoires ont enraciné, jusque chez le plus humble troupier, Faccoutumance et la volupté du commandement. A Paris ou dans les pays alliés de l'Empire, un grenadier n'est presque rien. Passé la frontière, en terre ennemie, c'est un seigneur, le senor soldado, comme on disait au temps de la guerre de Trente Ans. L' « Empereur et Roi » ne peut plus rester dans son palais. Le chasseur est entraîné par sa meute. Il faut faire la guerre, toujours, partout, malgré tout, contre tout le monde. Et les chefs, saturés de gloire, las de marcher, désireux de repos, devront suivre le mouvement des soldats, jusqu'à ce que cet élan fatal se ralentisse et se brise sous des flammèches d'incendie, dans une tourmente de neige...

L'Empereur, ébranlé, désemparé par le vice originel de cette expédition désastreuse, fut inégal à lui-même dans la navrante campagne de Russie. Plusieurs fois, par une inexplicable erreur, il laissa échapper l'occasion d'achever ses victoires et d'en finir avec l'armée russe. Il bavardait. On ne retrouvait plus en lui ce calme résolu, cette inflexibilité méditative qui, si souvent, avaient enchaîné la victoire au vol triomphant des aigles. Il gaspillait des heures précieuses. Son irrésolution déconcertait son entourage. Il ne montait presque plus à cheval. Pendant la bataille de la Moskowa, il resta assis sur une pierre, regardant

le portrait du roi de Rome, qu'on venait de lui envoyer, et répétant, sur un ton machinal : « Il faut voir ce qu'il sera à vingt-cinq ans. « Les généraux lui obéissaient à peine. Quelques-uns le trompaient grossièrement sur l'état de kurs effectifs, sur le chiffre des morts. Il croyait tout ce qu'on lui disait. A Moscou, il perdit son temps à s'occuper de théâtres, à nommer des commissaires de police et des maires. Il s' « endormit sur le précipice ». Quand vint l'hiver, il suivit la retraite de son armée, cahin-caha, en calèche ou en traîneau, emmitouflé d'une houppelande, et coiffé d'un bonnet de fourrure qui lui tombait jusqu'aux yeux. On ne reconnaissait plus le général Bonaparte. Un jour, dans les rangs, un grenadier osa dire tout haut : « C'est pas Moreau qui nous aurait conduits comme ça! » Plus tard, il se ressaisit, recouvra son génie, regarda stoïquement pâlir son étoile et redevint grand dans l'adversité.

On voit tout cela, tragiquement, dans les Mémoires du général baron de Gelder.

Le genre littéraire que j'appellerais volontiers r « histoire héroïque », s'est enrichi récemment de plusieurs ouvrages, qui nous racontent l'avène-

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ment et le déclin de Tépopée impériale. Après la campagne de France et les Cent-Jours, M. Henry Houssaye nous raconte Waterloo^

S'il est vrai, comme on Ta dit, qn il y a des défaites triomphantes à Venm des victoires, on peut ajouter que jamais cette parole ne parut plus digne d'être répétée que le jour où 74 000 Français furent vaincus par 6" 700 Anglais, Hollandais ou Belges, joints à 30 000 Prussiens, dans les plaines de Waterloo en Belgique.

Le dimanche 18 juin 1815, depuis onze heures trente-cinq minutes du matin — heure exacte où fut tiré le premier coup de canon — jusqu'à huit heures trois minutes — instant précis où le soleil de cette eCTroyahle journée disparut dans un ciel d'orage, parmi des rougeurs de gloire et de sang,

— la dernière armée de l'empereur Napoléon a ennohli, par la sublimité d'un suprême sacrifice, les aigles que les soldats de France avaient suivies de bataille en bataille, depuis Austerlitz et AVagram jusqu'à Ligny et Fleurus.

Quelle tragédie! Et combien les épopées de l'antiquité paraissent petites, à côté de cette for-

1. iSioy Waterloo, par Henry Houssaye, de rAcadémie française. 1 vol, in-8, ol2 p., Paris, Perrin, 1899. — Cf. A Waterloo, par Gustave Larroumet (dans la Revue de Paris du 14 août 1897).

— L'épopée de Waterloo, par Georges Barrai. 1 vol. in-i2, Paris, Flammarion. — Itinéraire illustré de la bataille de Waterloo, par le même, 1 vol. in-12, ibid. — Précis de la campagne de 1815, par Charles Malo. l vol. in-12, Paris, Berger-Levrault, voir le colonel Charras, Waterloo, etc.

midable catastrophe, qui date à peine d'hier, et dont le souvenir, pareil à Fémotion d'un deuil récent, palpite encore dans les récits et dans les lamentations de nos aînés î

Waterloo! Waterloo! Waterloo! morne plaine!...

Ce champ sinistre, où Dieu mêla tant de néants, Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants!

Ces fortes expressions d'un grand poète ne sont point des figures de rhétorique. Ici, la légende est d'accord avec la réalité; la poésie n'a pas besoin de grandir les proportions de l'histoire. L'idée seule de cette guerre, entreprise par la nation française contre toute l'Europe en armes, a quelque chose d'invraisemblable, d'inouï. C'est une gageure héroïque. Il faudrait remonter, dans nos traditions nationales, jusqu'aux narrations fabuleuses de nos « chansons de geste », pour rencontrer un tel accès d'aventureuse folie, un semblable désir de tenter l'impossible, un si bel appétit de se battre quand même, un contre dix.

Les exploits de la chevalerie française furent renouvelés par des paladins qui savaient mourir sous les trois couleurs de la nouvelle France, comme leurs devanciers étaient morts sous l'oriflamme rouge des anciens rois. Les ménestrels racontaient, dans les couplets de la Chanson de Roland, que l'empereur Charles était sorti de ses frontières, pour combattre, à lai tout seul, tous

les rois païens : Marsile de Saragosse, l'émir Blancandrin, le calife de Cordoue, Gorsablin, roi de Barbarie, Turgis de Tortose, Margaris de Séville, le sombre Chernuble du Yal-Noir, et tous les autres... Il ne craignait rien, ayant avec lui les douze pairs de France, sire Olivier et le comte Roland, le vieux Gérard de Roussillon et Angellier de Gascogne, et Thierry, duc d'Argonne, et Geoffroi d'Anjou, gonfalonier de l'Empire... Il avait confiance dans la prudence de Naymes et ne doutait pas de la fidélité du comte Ganelon.

Tel l'empereur Napoléon, rappelé sur son trône parles acclamations de son armée, jeta un superbe défi à l'univers entier et offrit la bataille à tous les rois coalisés. Pour la septième fois, les souverains, réunis à Vienne, se liguaient pour nous vaincre. Le tsar Alexandre lançait à nos trousses ISO 000 Russes, Cosaques etBaskirs, qui devaient nous envahir par Sarrelouis et Sarrebruck... Ailleurs, les Kaiserlicks de François d'Autriche guettaient, l'arme au pied, nos régiments décimés. Frédéric-Guillaume de Prusse avait cantonné aux alentours de Sedan les grenadiers et les uhlans de Blticher. Les Ecossais gris, les gardes rouges et les dragons bleus du roi d'Angleterre bivouaquaient près de Maubeuge et n'attendaient qu'un signal pour marcher sur Paris. Derrière ces dogues menaçants, jappait, comme une meute de bassets, la troupe hargneuse des roitelets, principicules et

petits-ducs : Guillaume (FOrange, Charles Bernadotte, Guillaume de Hesse, François de Modène, Ferdinand de Toscane, et Brunswick et Mecklembours, sans oublier Lichtenstein et AYaldeck et Lippe... Un historien qui n'aime pas Napoléon, M. Henri Vast, apprécie sévèrement les dispositions de ces monarques. « Les souverains, dit-il, s'apprêtaient à faire contre Napoléon une guerre de sauvasses. »

L'empereur des Français ne se laissa pas émouvoir par ce cercle de fer et de feu, de canons, de sabres et de baïonnettes, au milieu duquel il allait se débattre comme un lion traqué par les chasseurs. Il rappela, sous les drapeaux tricolores, le ban et l'arrière-ban de ses fidèles. Un merveilleux élan rassembla encore une fois, au geste étincelant de son épée, cette nation, qui était amoureuse de lui, et à laquelle il pouvait tout demander. Il écrivit au maréchal Davout, prince d'Eckmuhl, qui était son ministre de la Guerre : « Le salut du pays est dans la quantité de fusils dont nous pourrons nous armer. » En quelques jours, la France fabriqua loOOOO fusils ou mousquetons, 15 000 paires de pistolets et 12 millions de cartouches. Les cuirasses manquaient. « Faites rejoindre les hommes quand même, ordonna l'Empereur; les cuirasses ne sont pas indispensables pour faire la guerre. » Tout le monde « rejoignit ». On mobilisa les militaires retraités, les fusiliers vétérans.

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les canonniers sédentaires, les forestiers, les douaniers, les gendarmes. Les gardes nationales, réorganisées par Carnot, quittèrent leurs foyers aux cris de : « Vive la nation! Vive l'Empereur! » Le mois d'avril de Tannée iSlo fut ensoleillé d'allésfresse et d'enthousiasme. Les régiments chantaient le Ions des routes et fleurissaient leurs fusils avec des branches de lilas.

c( Le 26 mars, dit M. Henry Houssaye, les dragons de la garde arrivent de Tours ; ils apprennent sur les quais que l'Empereur passe une revue. Il y a un an qu'ils n'ont vu leur idole! Ils entraînent leurs officiers, enfilent le guichet du Louvre et débouchent au grand trot, tout couverts de boue, les chevaux en sueur, sur la place du Carrousel, en vociférant : '< Vive l'Empereur! » Quelques jours plus tard, à une inspection à rangs ouverts, des dragons de la ligne se donnent le mot. Soudain, le premier rang fait demi-tour, et les deux rangs lèvent leurs sabres et les croisent au-dessus de l'Empereur. Il courbe la tête en riant et achève son inspection sous cette voûte d'acier. »

Le général Foy, commandant de la 8^ division d'infanterie, écrivait sur son carnet, le 15 juin : « Le moment d'entrer en campagne est parfaitement choisi. Les troupes éprouvent non du patriotisme, non de l'enthousiasme, mais une véritable rage pour l'Empereur et contre ses ennemis. »

LE CYCLE DE NAPOLÉON loi

Chacun voulait doubler les étapes pour arriver aux premières batailles. On vit, comme au temps des « Spartiates » de Farmée du Rhin, des compagnies entières renoncer à leur solde. Les grognards grisonnants, les conscrits imberbes

disaient: « Nous nousf de notre peau, pourvu

que l'Empereur rosse les Alliés! »

On trouve l'exacte expression de « cet état d'âme » dans l'imagerie populaire de ce tempslà. J'ai sous les yeux un grenadier de la garde, vivement colorié, fier de son plumet rouge, de son habit bleu, de ses buftleteries blanches et de sa croix d'honneur. Il dit, en montrant sa cocarde tricolore : A la bonne heure! C'est la bonne, cellelà! Je la portais à Marengo.

L'Empereur confia les destinées de ces braves gens à des chefs qui, presque tous, s'étaient illustrés sur les champs de bataille. Le 1" corps d'armée fut placé sous les ordres du général Drouet, comte d'Erlon, combattant d'Iéna et de Friedland. Le 2" corps fut commandé par le comte Reille, ancien soldat des campagnes d'Italie. Et le peuple de Paris admira, sur la place du Carrousel, les hussards de Pajol, les dragons d'Exelmans, les carabiniers de Donop, les cuirassiers de Milhaud et du comte de Valmy. La garde impériale, dont les régiments étaient commandés par des généraux, montrait avec orgueil les grenadiers du baron Petit, les chasseurs du

baron Cambronne, les voltigeurs du comte Duhesme, la cavalerie légère de Lefebvre-Desnouëttes. Le duc de Dalmatie était major général. Le bon Radet, terreur des traînards en maraude, était grand-prévôt. Avec de pareils hommes, l'Empereur se croyait sûr, après quatre jours de marche, d'entrer tambours battants, clairons sonnants, à Bruxelles, où la duchesse de Richmond venait d'annoncer un bal en l'honneur des officiers anglais. Il croyait que le maréchal Ney, prince de la Moskowa, avait gardé cette ardeur qui déconcerta l'ennemi dans les plaines d'Iéna et le fit détaler aussi vite que les lièvres de Saxe. Privé des services de Murât, il se souvenait que le maréchal marquis de Grouchy, glorieusement blessé pendant la campagne de France, avait commandé Vescadron sacré en Russie, et il n'hésita pas à ressembler, sous le fanion de ce cavalier intrépide, plus de 20 000 sabres. Enfin, il crut pouvoir compter sur la fidélité du général comte de Bourmont, ancien chouan, parvenu au commandement de la 14^ division d'infanterie par la protection inconsidérée du loyal et naïf Gérard. Le désastre de l'armée française à Warterloo fut célébré par les étrangers, avec une pompe et un faste qui démontrent, mieux que tous les récits, l'épouvante que cette armée sema sur son passage et l'admiration qu'elle inspira, jusque dans son agonie, à nos ennemis vainqueurs. Les

voyageurs français peuvent aujourd'hui, sans éprouver le moindre sentiment d'humiliation, visiter les ruines de ce château de Housroumont où les fantassins de Reille se firent fusiller à bout portant plutôt que de se rendre, et ces labours d'Ohain, où nos cuirassiers, chasseurs et chevaulégers, galopant à travers les seigles, sous une rafale de mitrailles et de boulets, prirent d'assaut l'artillerie anglaise...

Ce pèlerinage est d'ailleurs commode. Les Anglais, qui sont particulièrement intéressés à commémorer ce drame, organisent, en cet endroit, des caravanes, ou plutôt des processions, où abondent les guides Murray, les redingotes de clergymen et les ulsters à carreaux. L'incomparable Cook a lancé, dans Bruxelles, des breaks et des mail-coaches dont les conducteurs, pendant la belle saison, appellent, à son de trompe, les pèlerins curieux d'impressions héroïques. Sur la caisse de ces véhicules, on lit ces mots : Watei'ïoo Victoria. Si l'on est un peu gêné par ce léger excès de gloriole britannique, on est libre de prendre un billet de chemin de fer à la Cfare du Midi et de cheminer en was'on sur la ligne de Bruxelles à Charleroi. On descend, après un court trajet de dix-neuf kilomètres, à la station de Braine-l'Alleud. C'est une bourgade au versant dun vallon. Les gens du pays, lorsqu'ils cultivent leurs jardins, heurtent encore, du

bout de leurs bêches, des cuirasses bossuées et des sabres tordus. A g-auche de la voie ferrée, l'horizon de la plaine est exhaussé par une sorte de butte gazonnée, en forme de pyramide, au sommet de laquelle un piédestal de pierre supporte un lion de bronze. Les Belges ont voulu que ce monument rappelât à la postérité la plus reculée que plusieurs de leurs compatriotes, notamment le général Chassé (un des héros d'Arcis-sur-Aube!), ont combattu contre nous après avoir marché fraternellement dans nos rangs. Ce lion, fondu avec les débris des canons français par un médiocre sculpteur de Matines, qui s'appelait van Geel, regarde la France d'un air qui, malgré tout, n'est pas menaçant. Victor Hugo a pourtant invectivé, en beaux vers, ce lion belge. A la fin de l'ode triomphale où il a célébré le Retour de VEmpereur, l'auteur de les Rayons et les Ombres s'est écrié, s'adressant à son héros impérial :

Nul homme en ta marche hardie, N'a vaincu ton bras calme et fort; A Moscou, ce fut 'l'incendie; A Waterloo, ce fut le sort.

Que t'importe que l'Angleterre Fasse parler un bloc de pierre Dans ce coin fameux de la terre Où Dieu brisa Napoléon, Et, sans qu'elle-même ose y croire.

Fasse attester devant l'histoire Le mensonge d'une victoire Par le fantôme d'un lion?

LE CYCLE DE NAPOLEON loo

Oh! qu'il tremble, au vent qui s'élève. Sur son piédestal incertain, Ce lion chancelant qui rêve Debout sur le champ du destin!

Nous repasserons dans sa plaine!

Laissons-le donc conter sa haine Et répandre son ombre vaine Sur tes braves ensevelis!

Quelque jour — et je l'attends d'elle!

Ton aigle, à nos drapeaux fidèle, Les soufflettera d'un coup d'aile En s'en allant vers Austerlitz!

En attendant la revanche de Taigle, « le coq gaulois, selon la piquante remarque de M. Larroumet, s'est contenté d'un coup de patte ». En 1832, les soldats du maréchal Gérard, passant par là pour aller prendre Anvers, s'amusèrent à couper la queue du lion de Waterloo...

M. Larroumet a visité ce champ de hataille en compagnie de MM. Moimet-Sully et Paul Mounet, qui s'arrêtaient, de temps en temps, pour lancer aux échos *de ce lieu tragique les alexandrins ou les strophes de Victor Hugo. Il nous dit, dans un récit où l'humour alterne avec l'émotion, que ce décor convenait merveilleusement à l'âme srandiloquente, aux gestes amples, à la voix impérieuse de ses deux compagnons. La couleur de ce paysage est sombre. C'est une argile brune, qu'illumine doucement, en été, For pâle des moissons blondes. Le coteau de la Belle-Alliance — d'où l'Empereur observa, au commencement de l'action, les lignes ennemies — et le mont Saint-Jean — qui

fut au môme moment l'observatoire de Wellington — sont les deux points culminants, les « signaux » (comme disent les topographes) de ce terrain aussi ondulé, tourmenté qu'une mer orageuse.

L'étroit espace où gronda et flamboya cette lutte gigantesque est repéré par les clochers des villages, aujourd'hui si calmes, autour desquels tourbillonna la mêlée furieuse des escadrons.

A l'ouest, c'est le clocher de Braine-l'Alleud, modeste comme un éteii^noir; au nord, la coupôle de Waterloo, un « Yal-de-Gràce » en raccourci; à l'est, la pyramide aiguë de Plancenoit. Ces trois points déterminent un triangle où s'inscrivent fort exactement toutes les actions et réactions de la bataille. Cette aire, peu étendue, derrière laquelle bleuissent les masses profondes de la forêt de Soignes, est traversée par deux larges chaussées, pavées de grès, venant l'une de Nivelles, l'autre de Charleroi. Double voie, douloureuse et triomphale, où piétons et cavaliers se précipitaient avec cette sorte d'ivresse et d'extase qui fait courir les jeunes hommes, les fiers soldats, orgueilleux de vivre, au-devant de la srloire et de la mort.

Le duc de Wellington, en habit bleu, cravate blanche et petit chapeau sans plumes, était debout, sous un orme, au bord de la route de

Bruxelles, et regardait passer, en silence, ses divisionnaires et ses brigadiers .

Au général Kemp, qui demandait des renforts, il répondit :

« Mourez avec ce qui vous reste ! »

Au général Hill, qui sollicitait des ordres :

<i Mourir jusqu'au dernier. »

Le généralissime anglais n'avait pas Fespoir de vaincre, tout seul, une armée commandée par l'Empereur en personne. Il savait que le succès de cette journée de juin, si mortellement longue, dépendait de l'heure à laquelle les troupes fraîches du roi de Prusse prendraient position sur la ligne de bataille.

A quoi tiennent les destinées du monde ! Si une pluie d'été n'eût pas détrempé le sol, mouillé les seigles et attardé les soldats, des deux côtés, en de vulgaires travaux d'astiquage, l'action eût commencé plus tôt. Dès trois heures et demi, l'aube blanchissait le ciel, vers ces taillis de Wavre, où l'immobile Grouchy retint ses 50 000 hommes, attendant un ordre pour rompre les faisceaux.

Quels changements dans l'issue de ce drame, et ensuite dans la série de l'histoire humaine, si l'Empereur, renouvelant une fois de plus les rapidités foudroyantes de sa tactique, avait pu manœuvrer dès l'aurore, au lieu d'attendre jusqu'à onze heures que la campagne fût asséchée par

un rayon de soleil et par un coup de vent! C'est seulement vers sept heures du soir que les premiers uhlans de Blûcher furent aperçus par les lorgnettes des états-majors. Il est douteux que l'armée anglaise, attaquée de bonne heure, eût été capable, malgré sa ténacité souvent éprouvée, de tenir jusqu'au soir contre les canonnades de Drouot, contre les salves de Durutte, contre les charges de Ney qui, à huit heures, ayant eu cinq chevaux tués sous lui, se battait à pied, l'épée à la main, son chapeau de travers, en criant aux soldats : « Vous allez voir comment meurt un maréchal de France ! »

Plusieurs fois, les officiers anglais crurent que la partie était perdue. Beaucoup de témoins affirment que Wellington regardait sa montre avec anxiété, anxiously. Rien ne pouvait décourager nos cavaliers qui, mitraillés à brùle-pourpoint, fouettés par une grêle de balles, recommençaient sans cesse, sur les talus boueux du mont Saint- Jean, une invraisemblable chevauchée de la mort. Jetés à terre, désarçonnés, criblés, eux et leurs chevaux, par une fusillade infernale, ils se relevaient comme par miracle, revenaient à la charge, se précipitaient sur la gueule des canons, sur le hérissement des baïonnettes, et « sillonnaient d'éclairs d'épées tout l'échiquier des carrés ». A quatre heures, l'artillerie des Anglais, enveloppée par l'ouragan de cette cavalerie vertigineuse et

fantastique, prenait déjà ses dispositions pour battre en retraite.

Le colonel Gould dit au capitaine Mercer : « Je crains bien que tout ne soit fini. » En voyant monter du fond de la plaine, sous la pluie des obus, cette masse étincelante de cuirasses d'acier et de casques échevelés, cette galopade furieuse où tant de jeunes visages gardaient, malgré la passion des âmes et la souffrance des corps, une expression d'héroïque sérénité, le taciturne Wellington laissa échapper ce mot : Splendid! se rappelant peut-être le cri du prince d'Orange : « Oh! l'insolente nation! » et ne sachant pas que le roi Guillaume de Prusse, cinquante-cinq ans après Waterloo, dans une aventure encore plus désastreuse pour nos armes, dirait, en voyant les chasseurs de Margueritte et de GallifTet gravir le calvaire d'Illy : « Oh ! les braves gens ! »

A présent, la plaine sinistre de Waterloo n'est plus qu'un vaste cimetière où des tombes monumentales sont consacrées au souvenir des vainqueurs. Mais les vaincus ne sont pas absents de ce champ d'honneur, où ils ont trouvé, à défaut du succès, un surcroît de gloire. Leurs ossements peuvent fraterniser avec les reliques de leurs anciens ennemis, dans l'ossuaire où un vieux soldat anglais, ramené par la nostalgie au champ clos de ce duel inoubliable, a recueilli pieusement, sans distinction de nations ni de races, quelques-

uns (les morts de Waterloo. Des deux parts, la vaillance fut égale. L'honneur est sauf. On pourrait faire une sorte d'anthologie, très flatteuse pour notre amour-propre national, en réunissant ce qui fut dit, sur ce sujet, par nos adversaires, depuis les strophes de lord Byron jusqu'aux pages récentes de lord Wolseley.

C'est pourquoi nous ne nous lassons pas d'entendre parler de cette défaite. Sainte-Beuve disait, le 22 août 1862 : a. Il s'est écrit depuis des années bien des batailles de AYaterloo : il y en a eu de nettes et de patriotiques, de savantes et de passionnées, de fougueuses et de brillantes, de poétiques et de souverainement, j'allais dire d'outrageusement pittoresques. M. Thiers, venant le dernier, semble devoir clo7'e le concours entre les historiens. »

Malgré ce « décret de clôture » un peu prématuré, le critique des Lundis ne refuserait pas son audience à M. Henry Houssaye, qui vient, après Stendhal, après Charras, après Thiers, après Victor Hugo, après Erckmann-Chatrian, raconter en détail cette lutte où la réalité fut épique. Trop sévère pour ses devanciers — notamment pour le colonel Charras dont j'admire, avec M. Larroumet et beaucoup d'autres, la lumineuse précision, — M. Henry Houssaye ne s'est pas laissé entraîner par le désir naturel de les imiter. Possesseur de documents nouveaux,

muni de tous les renseignements que nous offrent les Mémoires et les Souvenirs qui sont récemment sortis des cantines et des sabretaches, M. Houssaye a fait un livre qui est nouveau par le scrupule des informations, et qui excelle par un sincère souci de simplicité. J'attends curieusement ce qu'en dira M. Chuquet dans la Revue critique. Je serais surpris que cet enquêteur, si exactement informé , y découvrît de graves inexactitudes. On sent que l'auteur a tout vérifié, tout contrôlé, depuis les paroles et les écrits des témoins qu'il cite, jusqu'à la couleur des épaulettes, tresses, galons, brandebourgs, aiguillettes, retroussis, fourragères et plumets dont il aime à noter, sans emphase, le pittoresque détail.

Je ne le suivrai pas dans ses considérations stratégiques ou tactiques. On dissertera longtemps encore à propos du plan de Napoléon et du cas de Grouchy. Sur l'ensemble des événements passés, à mesure qu'ils reculent dans l'histoire, la liberté d'hypothèse est illimitée. Que serait-il advenu si l'Empereur, au lieu de Soult, avait choisi pour major général le comte Belliard ou Bailly de Monthyon? Je n'en sais rien. Lorsqu'une entreprise échoue, c'est toujours la faute de quelqu'un. Que le comte d'Erlon ait mal compris les ordres de son chef, que le maréchal Ney, avant les belles inspirations de la fin, ait montré de la lenteur et de l'incertitude,

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c'est possible, et je n'y contredis pas. Mais j'aime mieux insister sur l'art avec lequel l'historien a su, en accumulant des parcelles de vérité, nous procurer la vision des personnages et des multitudes que cette tragédie a mis en mouvement. Il arrive au relief par la justesse et à la couleur par la netteté.

Et ici la poésie n'a rien à craindre de la plus minutieuse investigation. Il y a des moments où l'histoire est plus superbe que la légende. Tout est 2Tand dans cette aventure. Le erénie malheureux du grand homme n'est pas plus sublime que l'héroïsme des humbles qui le suivent et qui le défendent. Il est impossible que tant de force morale ait été dépensée en vain. Cette journée de Waterloo, où la mauvaise fortune ajouta je ne sais quelle beauté triste à la magnificence d'un effort surhumain, fait honneur à l'humanité.

Maintenant que les haines sont apaisées, nous pouvons songer avec orgueil que la France était là, dans ce champ saturé de gloire et de misère, comme si la place de notre nation était marquée d'avance, par le destin favorable ou contraire, en toutes les occasions mémorables où l'homme est obligé de s'élever au-dessus de son infirmité coutumière, et de faire plus que son devoir, en répétant la vieille devise des ancêtres : « Advienne que pourra! »

Lisons le Désastre!

Un snob, à qui j'ai prêté ce livre, me dit, effaré :

« Mais ce n'est pas un roman ! »

Je crois bien que ce n'est pas un roman! Non. Ce n'est pas un roman, si l'on entend par roman la répétition insipide des menues élégances, des « troublances » cruelles, des « navrances » et des « mourances » dont les psychologues ont saturé jusqu'à l'écœurement une minorité d'âmes faisandées et veules. Non. Ce n'est pas un roman, si le roman est condamné à la ])erpétuelle description des ignominies où le naturalisme s'est enlisé. Non. Ce n'est pas un roman, si le roman doit se traîner et croupir dans les endroits secrets qui ont fait gagner tant d'argent aux pornographes. Je préviens les lecteurs qu'ils ne trouveront

point, dans ce récit de 500 pages, la « garçonnière », naguère inévitable, ni ce bon petit adultère des familles, qui jadis était de rigueur dans les récréations intellectuelles des gens du monde. Ici, point d'excursion vers ces « dessous » dont la <( féminité », paraît-il, fut enivrante. Nulle concession à la mode, abolie, des subtilités sensuelles et des grossièretés bêtes. Mais quelque chose de fier, de généreux, de noble. Une allure dégagée, entraînante, qui, jusque dans les champs de carnage et à travers les scènes de désolation, reste un exemple d'optimisme allègre. Un ton où la pitié pour la souffrance humaine s'accorde avec la compassion jalouse, la prédilection passionnée que nous devons au cœur douloureux de la patrie. On sentirait à chaque détour de ce pieux pèlerinage, la race et le caractère de nos deux guides, quand même nous n'en serions pas avertis par la superbe simplicité de cette dédicace :

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