Voir le Journal d'Eugène Delacroix, 1. 1, p
la méthode des voyelles suggestives, si Gautier n'avait pas rimé avec des mots de neige et d'aubépine la Symphonie en blanc majeur^.
Mais on a trop répété que cette virtuosité verbale était Tunique prestige de Théophile Gautier. Cette louange, par les restrictions énormes qu'elle suppose, plaît aux esprits chagrins qui craignent d'admirer même les morts. Ce maître styiiste a prouvé par son exemple qu'il n'est pas nécessaire d'écrire mal pour sentir, pour voir et pour savoir. Après^ tout, il a eu, pour le moins, autant d' « idées » que Malherbe. Lisez attentivement ses Affinités secrètes, et dites, après cela, si ce poète fantasque est incapable de penser.
Yite affranchi de la tyrannie romantique, libre de toute école, échappé des cénacles, Théophile Gautier aurait voulu parcourir en tous sens le monde moderne et traduire en beauté les formes nouvelles de la vie. Pèlerin passionné, il fut un des inventeurs de l'exotisme. Dédaigneux des ignorances dont les esthètes sont coutumiers, très instruit au contraire, grand lecteur de livres petits et gros, il apercevait d'une vue perçante les civilisations très reculées, les races primitives, les drames confus qui se nouent au fond de ces perspectives troubles que les historiens découragés appellent « la nuit des temps ». Il a compris quel
1. Voir Poésies, de Stéphane Mallarmé, 1 vol. in-S**, Bruxelles, Edmond Deman, 1890.
parti la littérature pouvait tirer de Térudition et comment Tarchéologie, Tépigraphie, avaient renouvelé notre conception du passé. Il n'a pas vécu assez pour voir une Grèce inconnue, lointaine, sortir des tranchées où nos fouilleurs cherchent obstinément des parcelles de vérité. Et il a pensé que le poète moderne doit, comme les grands seigneurs aumôniers du moyen âge, se tourner vers les foules et leur faire largesse de beauté.
Les poètes sont de grands épicuriens. Leurs yeux ont besoin d'une fête perpétuelle, et, si les choses leur paraissent ennuyeuses, ils les décorent et les parent, pour en voiler la triste nudité.
Gautier a eu la nostalgie des formes magnifiques où vécut jadis l'humanité. Il eût été digne, après ses escales « au fleuve Jaune où sont les cormorans », d'être accueilli par le sourire de ces statues belles et mystérieuses qui, plus anciennes que Phidias, échappées par miracle à l'incendie des Perses, ont dormi pendant vingt-trois siècles et se sont éveillées, un matin de printemps, sur l'Acropole d'Athènes!
Mérimée et ses amis, par Augustin Filon, avec une bibliographie des œuvres complètes de Mérimée par le vicomte de Spœlberch de Lovenjoul.
Samedi, 19 mal 1894.
Taine a tracé jadis le portrait de Mérimée en quelques coups de crayon rapides et forts :
C'était un homme grand, droit, pâle, et qui, sauf le 'sourire, avait l'apparence d'un Anglais; du moins il avait cet air froid, distant, qui écarte d'abord toute familiarité. Rien qu'à le voir, on sentait en lui le flegme naturel ou acquis, l'empire de soi, la volonté et l'habitude de ne pas donner prise. En cérémonie surtout, sa physionomie était impassible. Même dans l'intimité, et lorsqu'il contait une anecdote bouffonne, sa voix restait unie, toute calme ; jamais d'éclat ni d'élan; il disait les détails les plus saugrenus en termes propres.... La sensibilité chez lui était domptée jusqu'à paraître absente; non qu'elle le fût, tout au contraire, mais il y a des chevaux de race si bien matés par leur maitre, qu'une fois sous sa main ils ne se permettent plus un soubresaut *.
Le philosophe Ernest Renan a écrit sur le romancier de Colomba cette phrase : « Mérimée