Voir Charles Baudelaire, VArt romantique, i
des fusées. J'ai mis sur la palette du style tous les tons de Taurore et toutes les nuances du couchant, etc.. »
Regardez, en effet, cette vue de Moscou à vol d'oiseau : '
Oa ne saurait rêver rien de plus beauf de plus riche, de plus féerique, que ces coupoles surmontées de croix grecques, que ces clochetons en forme de bulbes, que ces flèches à six ou huit pans côtelées de nervures, évidées à jour, s'arrondissant, s'évasant, s'aiguisant, sur le tumulte immobile des toitures neigeuses. Les coupoles dorées prennent des reflets d'une transparence merveilleuse, et la lumière au point saillant s'y concentre en une étoile qui brille comme une lampe. Les dômes d'argent ou d'étain semblent coiffer des églises de la lune; plus loin, ce sont des casques d'azur constellés d'or, des calottes faites en plaques de cuivre battu, imbriquées comme des écailles de dragon, ou bien encore des oignons renversés peints en vert et glacés de quelque paillon de neige ; puis, à mesure que les pans se reculent, les détails disparaissent même à la lorgnette, et l'on ne distingue plus qu'un étincelant fouillis de dômes, de flèches, de tours, de campaniles de toutes les formes imaginables, dessinant d'un trait d'ombre leur silhouette sur la teinte bleuâtre du lointain et en détachant leur saillie par une paillette d'or, d'argent, de cuivre, de saphir ou d'émeraude. Pour achever le tableau, figurezvous, sur les tons froids et bleutés de la neige, quelques traînées de lumière faiblement pourprées, pâles roses du couchant polaire semées sur le tapis d'hermine de l'hiver russe.
La probité de cet artiste scrupuleux était infinie. Il aimait, disait-il, à lire le Dictionnaire de la langue française. C'était pour lui, nous dit-on, un verger de délices. Il lut aussi Mathurin
Régnier, Théophile de Viau, Saint-Amant, Scarron, Scudéri, tous les lyriques, précieux, grotesques ou burlesques du xvii® siècle. Il a Recueilli Télite de leur vocabulaire. 11 a ravigoté de vieux mots vagabonds, auxquels l'Académie refusait l'entrée de son Dictionnaire, Il a doré, safrané la prose française. Il aurait pu enseigner la grammaire et la littérature aux enfants*. Tous les hommes de talent qui ont commencé d'écrire dans la seconde moitié de ce siècle — sauf peut-être Renan — doivent le reconnaître pour leur professeur de rhétorique. Il a éparpillé, à travers son œuvre disparate, des préceptes avec lesquels on ferait aisément VAi^t poétique du romantisme. On a pu dire qu'il fut le « Malherbe » et {horresco referens) le « Boileau » des Jeune-France. On l'a appelé le « législateur d'un nouveau Parnasse ». Taine s'est avoué son disciple. Flaubert procédait de lui, et aussi les Concourt, et aussi M. Emile Zola qui a modelé beaucoup de pages sur le patron de Théo. M. Huysmans et l'ineffable Des Esseintes auraient pu prendre place dans ce « club des Haschischins », où Gautier connut Baudelaire, Boissort et autres chercheurs de a paradis artificiels * ». Nos symbolistes n'auraient pas cru inventer la théorie de l'audition colorée et
1. Il y aurait une curieuse étude à faire sur la précision de son vocabulaire, par exemple dans le Capitaine Fracasse,