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Essais de critique et d^ histoire, p

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eût été un homme de premier ordre s'il n*eût pas eu d'amis; ses amis se l'approprièrent ».

Après ces jugements, voici le témoignage d'un biographe qui a beaucoup connu Mérimée, qui, pendant plusieurs années, a joui et profité de sa conversation, et qui a pu, grâce à d'illustres amitiés, chercher dans des lettres intimes les confidences furtives où cet écrivain, si habitué qu'il fût à maîtriser sa pensée et sa plume, s'est peint tout entier. M. Augustin Filon nous a donné, sur Mérimée, deux volumes très documentés et suggestifs.

La première entrevue de M. Augustin Filon et de Mérimée remonte au mois d'août de l'année 1863. M. Filon sortait de l'École normale, où il avait été le camarade de l'archéologue Albert Dumont, du journaliste Charles Bigot, du savant Gaston Darboux, de l'historien Ernest Lavisse, de l'érudit Gabriel Monod, du géographe Vidal de la Blache, et l'élève de l'helléniste Chassang, du critique Sainte-Beuve, du grammairien Thurot, de l'aimable Caro, de l'illustre Victor Duruy. Les normaliens, quelles que fussent leurs opinions politiques, admiraient beaucoup Mérimée. Ils aimaient sa probité littéraire, le réalisme classique de son langage, son ironie subtile et profonde. L'ironie a toujours été en honneur à l'École normale. Le prestige de cet homme d'esprit était

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d'autant plus grand qu'il ne recherchait point la faveur des générations nouvelles. On ne le voyait presque jamais en public. Il ne discourait pas dans les banquets. On ne lui offrait pas des punchs d'indignation ou de remerciement. M. Filon l'avait peut-être imaginé tout autre qu'il n'était. Voici comment il fixa, sur un carnet daté de Fontainebleau, l'impression récente et vive :

« En entrant dans la cour des Fontaines, j'ai aperçu l'Impératrice qui venait du jardin anglais. Un vieux monsieur marchait à côté d'elle en regardant les pavés. Mise soignée et même coquette; pantalon gris, gilet blanc, simple cravate bleu ciel, d'ancien style. Un gros nez à bout carré, de forme curieuse; le front bâché de quatre profondes rides cruciales; l'œil rond, froid, un peu dur, à l'cmbre d'un sourcil épais et derrière le miroitement du pince-nez. L'allure générale très raide. Probablement un diplomate anglais.

« L'impératrice m'appelle pour me présenter.

C'est Mérimée. »

C'est à Madrid, dans Tété de 1830, que l'auteur du Théâtre de Clara Gazul avait connu la comtesse de Montijo, mère de l'Impératrice. Bien qu'il eût à peine vingt-sept ans, il était déjà plus que célèbre. Il était à la mode, parce qu'il inquiétait tout le monde. Plusieurs personnes le croyaient romantique, sous prétexte qu'il avait lu

à ses amis, chez Etienne Delescluze, un Cromwell antérieur à celui de Victor Hugo.

Ayant lu Inès Mendo ou le Préjugé vaincu^ l'enthousiaste J.-J. Ampère avait déclaré, dans un journal, qu'un Shakespeare nous était né. Disciple de sir Walter Scott, — comme, du reste, Victor Hugo, Balzac, Alfred de Vigny et Vitet — il fît une Jacquerie dans le temps où Fongeray publiait les Soirées de Neuilly, Loève-Veimars une série de Scènes historiques, et Cordellier- Delanoue le Barbier de Louis XL

La Chronique du règne de Charles IX s'inspirait visiblement de Peveril du Pic, de Quentin Durward y des Puritains et, en général des « Waverley Novels » .

« Vers l'an de grâce 1827, dit Mérimée, j'étais romantique. Nous disions aux classiques : « Vos « Grecs ne sont point des Grecs, vos Romains ne « sont point des Romains. Vous ne savez pas don- « ner à vos compositions la couleur locale » . Point de salut sans couleur locale. Nous entendions par couleur locale ce qu'au xvm' siècle on appelait les mœursy mais nous étions très fiers de notre mot, et nous pensions avoir imaginé le mot et la chose. En fait de poésies, nous n'admirions que les poésies étrangères et les plus anciennes : les ballades de la frontière écossaise, les romances du Cid nous paraissaient des chefs-d'œuvre incomparables, surtout à cause de la couleur locale *... »

i, La Guzla, Avertissement, 1840.

Les heyduques et les Croates de la Guzla avaient réjoui tous les Jeune-France, épris de couleur locale. Les cénacles disaient qu'il était impossible d'être plus lUyrien. Ce fut, dans toute Fécole, un long cri de douleur et de rage, lorsqu'on apprit que cette orgie d'exotisme était une pittoresque mystiflcation. L'ironiste et polyglotte Mérimée avait donné une nasarde sur le nez des Jeune-France. Tout le monde voulut voir le jeune impertinent qui traitait avec tant d'irrévérence les grands-prêtres du romantisme et les accessoires du culte. Ce petit scandale n'avait pas nui au succès de Mateo Falcone, de V Enlèvement de la redoute, du Vase étrusquCy de la Partie de trictrac, La première lettre de 1' « Inconnue » date, à peu près, de ce temps-là. Mérimée voulut se reposer de tout ce bruit en visitant l'Espagne, où il partagea son temps entre la préparation d'une Histoire de la peinture à l'huile, les courses de taureaux et l'entretien des gitanes.

Le hasard d'une rencontre sur l'impériale d'une diligence le mit en relation avec don Cipriano Gusman Palafox y Portocarrero, comte de Teba et de Montijo, ancien colonel d'artillerie au service de la France. Ce gentilhomme avait deux petites filles, Paca et Eugenia. Le voyageur français, qu'une sympathie instinctive avait attiré dans cette famille, ne se doutait pas que cette liaison fortuite ferait de lui, douze ans plus tard,

un homme de cour et un fonctionnaire assez important.

Avant d'être appelé, par sa destinée bizarre, au soin de rédiger le contrat de mariage d'un empereur et de cette petite fille qu'il avait promenée, grondée, amusée dans les jardins de Carabanchel, Mérimée perdit beaucoup de temps à tâcher très sincèrement de devenir un bon fonctionnaire.

Cet esprit libre, qui eut la réputation de ne rien respecter, éprouva toujours un secret désir d'entrer et de s'installer dans les hiérarchies officielles. Il pensait, non sans motifs, que le titre d' « homme de lettres » est bien vague, que celui de « publiciste » est inquiétant, et qu'on est exposé (depuis que la « République des lettres » s'ouvre comme un moulin) à des confusions fâcheuses ou à d'incommodes promiscuités, et que, dans une démocratie fondée sur le sans-gêne mutuel, la meilleure précaution contre les malotrus est encore un bouton de cristal.

A la fin de ses jours, il est devenu sénateur, plus heureux que Renan, qui rêva, sans jamais pouvoir l'atteindre, un fauteuil au Luxembourg.

Tout jeune, au sortir de l'École de Droit, il fut maître des requêtes au Conseil d'Etat, chef de cabinet de M. d'Argout, ministre de la marine, chef de cabinet du même M. d'Argout, ministre du commerce, et encore chef de cabinet de

M. d'Argout, ministre de Tintérieur*. C'est probablement au ministère qu'il acquit, à force d'étude, ces façons irréprochables, cette mise correcte, cette physionomie sérieuse, cette resjyectability^ dont la tradition se perd, semble-t-il, dans les bureaux et même dans les antichambres. C'est peut-être dans les bureaux, qu'il prit aussi l'habitude de calligraphier presque administrativement ses manuscrits*. i

On a retrouvé des invitations à souper, grif- 1

fonnées de sa main, avec Ten-tête : « Cabinet du ministre ». Ne nous scandalisons pas. Je connais des gens qui mobilisent les estafettes de la cavalerie municipale pour porter leurs billets doux (parce que « ça fait de l'effet »), et qui n'ont pas l'excuse d'avoir écrit la Vénus (Tille,

La confiance d'un secrétaire d'État confère, paraît-il, à ceux qui en sont honorés, le droit d'entrer à toute heure dans les coulisses des théâtres. Mérimée profita modérément de cette aubaine sur laquelle se jettent, avec un furieux appétit, les affamés et les insatiables. Il préférait retrouver une petite bande d'amis, auxquels il donnait rendez-vous à table. « Nous étions huit qui dînions très souvent ensemble », écrit-il à la comtesse

J. Il y a, dans la Correspondance de Victor Hugo (décembre 1832), une lettre qui porte cette suscription : A Monsieur Mérimée, secrétaire de M. te comte d'Argout.

2. Voir Papiers. d'autrefois^ par Paul et Victor Glachant, Paris, Hachette, 1899, p. 29 i.

de Montijo. Il nomme deux de ces viveurs : Stendhal et Sutton Sharpe, l'avocat anglais, qui « gagnait en dix mois 150 000 francs, puis en passait deux autres parmi les rats de TOpéra ». Les autres étaient le baron de Mareste, Koreff, médecin et ami de Stendhal, Eugène Delacroix, Victor Jacquemont, qui n'avait pas encore vu rinde, lé baron Horace de Viel-Castel, qui fut plus tard académicien et qui n'était alors que diplomate et gastronome. Quand Mérimée ne causait pas au café de la Rotonde avec ses amis, il allait s'asseoir, chez M™* de Boigne ou à l'hôtel Castellane, près de quelque jolie femme. Il recherchait les « belles méchantes », les « adorables furies », les Italiennes ou les Andalouses « au sein bruni », genre Colomba ou genre Carmen. On peut croire que les sauvagesses ne lui déplaisaient point. D'ailleurs excellent fils. Quand il rentrait chez lui pour dormir ou pour corriger ses épreuves, après avoir soupe au cabaret, ou bu de l'orangeade sur les tours de Notre-Dame, il ne manquait jamais de donner le bonsoir à sa mère.

Ce cynique a beaucoup aimé les femmes. Il en aima plusieurs en particulier. Pour quelquesunes il eut de l'amour; pour les autres, de l'amitié. Parmi celles qui lui inspirèrent Tun et l'autre de ces deux sentiments, il faut citer d'abord cette « Inconnue » dont Timage, d'abord indistincte,

puis très précise, a intrigué, passionné, obsédé son esprit et son cœur.

C'était en 1831. Il collaborait à la Chronique^ et remarqua, parmi les lettres de femmes qu'il recevait comme tout chroniqueur, une épître dont le tour lui sembla particulièrement agréable. Il crut d'abord que la correspondante qui lui avait adressé, sous le masque, les témoignages d'une admiration sans bornes, était une dame anglaise. Elle signait, en effet, Lady A. Seymour. C'était une demoiselle de province, Jenny Dacquin, fille d'un notaire de Boulogne-sur-Mer. 11 la vit à Londres, au mois de décembre 1840, neuf ans après avoir répondu à sa. première épître. Il remarqua qu'elle avait des bas rayés et de beaux yeux, des « yeux mauvais », de fines attaches, une main blanche, des cheveux superbes, une « nature si raffinée qu'elle résumait pour lui toute une civilisation ». Il l'aima pendant plus de vingt ans, d'un amour bizarre et légèrement « poseur » que gâta un malheureux abus de psychologie stendhalienne, et qu'il faut respecter, parce qu'il a éveillé des larmes divines dans les yeux de cet homme d'attitude hautaine, de propos volontiers cyniques et d'aspect glacé.

Au fond, c'était un sentimental. Il avait beau faire : le poète, vainement réprimé, renaissait en lui, s'échappait vers les chimères fantasques ou les visions douloureuses. On sait qu'un jour, étant occupé à visiter les arènes de Nîmes, il vit, à

dix pas de lui, un oiseau charmant, un peu plus gros qu'une mésange, le corps gris de lin, avec des ailes rouges, noires et blanches. Cet oiseau était perché sur une corniche et le regardait fixement. Il se souvint que la duchesse de Buckîngham avait vu, en 1628, sous la forme d'un oiseau, son mari assassiné à Portsmouth par John Felton. Il crut que Jenny était morte et que c'était son àme qui voltigeait ainsi... Le lendemain, rassuré par une lettre, il rougit de sa « bêtise ». C'est la peur d'être « bête » qui a toujours retenu l'esprit de Mérimée au seuil du rêve, dans certaines limites qu'il aurait pu dépasser d'un coup d'aile et d'un glorieux essor.

L'Académie porta malheur à ce roman. L' « Inconnue JD fut jalouse de cette maîtresse âgée qui, dit-on, ne souffre pas de rivales. Pendant la séance de réception, en 1844, le nouvel élu, siégeant en habit vert et l'épée au côté, lui envoya, du bout de son gant blanc, un baiser discret. C'était très osé, en un pareil lieu, c'était très élégant, tout à fait distingué, un peu froid. Pauvre Jenny! Elle a dit en parlant d'elle-même un mot délicieux, un mot de poète : « Je ne sais que jouer et rêver » .

Mérimée aima d'autres femmes. Il eut même la délicatesse d'aimer sans déclarer son amour.

On lit, dans une de ses lettres :

« J'allais être amoureux quand je suis parti pour FEspagne. La personne qui a causé mon voyage n'en a jamais rien su. Si j'étais resté, j'aurais peut-être fait une grande sottise, celle d'offrir à une femme digne de tout le bonheur dont on peut jouir sur la terre, de lui offrir, dis-je, en échange de la perte de toutes les choses qui lui étaient chères, une tendresse que je sentais moi-même très inférieure au sacrifice qu'elle aurait peut-être fait*. »

C'est le sonnet d'Arvers, moins les rimes et moins ce ton de fatuité résignée que les romantiques mêlaient à tous leurs gémissements*. C'est aussi une généreuse action, dont peu de gens seraient capables. On trouve beaucoup de traits aussi chevaleresques dans la vie de ce sceptique qui prenait plaisir à se calomnier lui-même, qui écrivait, par exemple, le 27 mai 1852, à la comtesse de Montijo : « J'ai manqué au précepte si juste de feu M. de Montrond, qui recommandait de se méfier des premiers mouvements, parce qu'ils sont presque toujours honnêtes ». En réalité, Mérimée se calomniait.

Il eut peu d'amis. Lorsqu'on en a trop, on ne peut attribuer à chacun d'eux qu'une part de soimême. Mérimée prodiguait sans compter, à ceux

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