‹ La vie et les livresChapitre 13 sur 39 · Souvenirs f par Édoqard Grenier, 1 vol., Paris, 189 i · texte numérisé non relu

Souvenirs f par Édoqard Grenier, 1 vol., Paris, 189 i

défendre. Outré de l'arrêt qui frappa son ami, il insulta la magistrature dans la Revue des Deux Mondes et fut condamné, pour ce délit, à quinze jours de prison, qu'il subit de fort bonne grâce, sans se' donner des airs de victime. Il fit plus. Considérant que « sa position de repris de justice » pourrait compromettre la dignité de la bureaucratie française, il écrivit au ministre pour lui offrir sa démission.

Car il était fonctionnaire de l'administration des Beaux-Arts. Même (et cette démonstration n'est pas la partie la moins piquante du curieux livre de M. Filon) il était le modèle des inspecteurs. (Les romanciers sont parfois d'excellents fonctionnaires.) Il inspecta réellement les monuments historiques dont il avait la garde. Bien plus, il les protégea contre les propriétaires, contre les fabriques, contre les conseils municipaux, contre toutes les puissances malfaisantes qui veulent remplacer les vieilles bâtisses par des granges, des gares, des buanderies et des préaux. A Couard, près d'Autun, il chassa du tombeau de Divitiacus une famille de porcs, que les autorités locales y avaient installée. A Villeneuve-lez-Avignon, il fit déguerpir un rustre qui avait, sans façon, calé ses barriques sur le sépulcre d'un pape. 11 fut, avec Monlgilembert, contre des démolisseurs ineptes, le défenseur de l'église de Vézelay. Il corrigea plusieurs erreurs, propagées avec fougue par les

archéologues départementaux. C'était pour lui une vive joie que de rencontrer un maire lettré ou un curé intelligent. Il faillit embrasser, dans un transport de reconnaissance, Tarchiprêtre de Saint-Maximin. Ce digne ecclésiastique était en guerre avec les personnages influents de sa paroisse. Le conseil municipal voulait tout badigeonner. Le curé, au contraire, prétendait « conserver aux murailles de son église le noble vernis dont le temps les avait revêtues ».

« Monsieur l'inspecteur général, dit le prêtre, j'ai d'abord essayé de négocier. Mais ils n'ont rien voulu entendre. Alors, j'ai donné au sacristain l'ordre de fermer l'église. C'est ainsi que je les ai réduits à composition. Sacrebleu! je les aurais laissés six mois sans messe I...

— Bravo, monsieur le curé! »

Le soir même, un rapport signalait à qui de droit ce défenseur des antiquités. Et sans doute une silhouette amusante se fixait dans l'imagination de M. l'inspecteur, que. cette dépense de zèle n'empêchait pas d'être un romancier toujours attentif*.

Quand écrivait-il? On se demande comment il a pu, dans cette existence si dispersée, parmi ces multiples devoirs d'amitié et ces besognes dont il s'acquittait avec une ponctualité peut-être dédai-

1. Voir Colomba, de Mérimée, et la Vendetta corse, par l'abbé Ronpain, Revue de Lille.

gneuse, plus tard dans les divertissements de Saint-Cloud et des Tuileries, trouver le temps d'achever tant d'œuvres, où « il est arrivé, selon le mot de Sainte-Beuve, à la perfection * ». On dirait que, pour ce dilettante, comme pour les gentilshommes d'autrefois, l'art fut moins un métier qu'une récréation élégante, un accessoire, un superflu. Il ne parlait guère de sa prose, ou, s'il en parlait, c'était sur un ton de léger persiflage, estimant sans doute que l'honnête homme (nous dirions aujourd'hui le gentleman) ne se pique de rien. Ses écrits les plus admirés sont nés d'un caprice, d'une conversation, d'une lecture, du désir de plaire à quelqu'un... On regrette, en lisant sa biographie, qu'il n'ait pas formé le dessein de remplir sa destinée et d'aller jusqu'au bout de son mérite. La liste complète de ses œuvres, patiemment dressée par M. le vicomte de Lovenjoul, donne une idée vraiment extraordinaire de ses aptitudes et de ses facultés. Il y avait en lui, outre le conteur et l'artiste que l'on connaît, un philologue, un historien qui n'ont pas abouti tout à fait, malgré les vigoureux tableaux de Y Essai sur la Guerre sociale et les vastes esquisses de V Histoire de don Pèdre. Sa curiosité, si étendue et si diverse, a devancé la mode sur bien des points. Il savait le russe et traduisait le poète Pouchkine

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