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Causeries du lundis 1 février

en 1849. Il parlait couramment les dialectes et les patois de TEspagne, ayant vécu, dans les auberges, avec des muletiers et sur les routes avec des gitanos. L'italien, le grec ancien et moderne, l'anglais lui étaient familiers. L'érudition était pour lui une façon particulière de regarder l'éternelle vie jusque dans la réalité morte. Il avait beaucoup voyagé. Amoureux de Naples, il poussa ses excursions jusqu'en Grèce, avec Ampère et Charles Lenormant. Il vit ensuite l' Asie-Mineure. L'étude des livres et l'expérience de la vie lui semblaient inséparables. Quand on isole l'écriture de la chose écrite, on s'expose à devenir un cuistre ou un sot.

La cuistrerie et la sottise, malheureusement trop répandues, furent les épouvantails de Mérimée. Il finit par voir partout ces deux bêtes noires, et son principal souci, à mesure que l'âge aigrissait sa manie, fut de les accabler de ses traits*. Il avait peur du snobisme, du faux goût et de la convention. Né méfiant, il devint mystificateur. Le dimanche 23 février 1849, dînant chez

1. On lit, dans le Journal des Goncouri, 3 janvier 1864 : « Souvent une impression d'enfance donne le pli, le caractère de toute une vie. —- On me racontait que Mérimée est un être uniquement fabriqué de la crainte du ridicule, et que cela vient de ceci : Enfant, un jour on le gronda, et, sorti de la chambre, il entendit ses parents rire de la tète pleurarde qu'il avait faite à la semonce.

« 11 se jura qu'on ne rirait plus de lui, et il se tint parole, en se séchant à fond, •»

Bixio avec Delacroix, Lamartine, Malleville, Scribe et Meyerbeer, il prit plaisir à mystifier rillustre auteur des Méditations^ en le poussant sur les poésies de Pouchkine, que Lamartine prétendait avoir lues, bien qu'elles ne fussent pas encore traduites*. La comtesse de la Pagerie rapporte dans ses Mémoires qu'aux Tuileries « il avait l'air de rire de tous les hommes qui l'entouraient, sans pour cela se croire meilleur qu'eux ». C'est bien dans cette posture de critique narquois et désabusé que la postérité le verra. Ses ennemis le représentent comme un dilettante maussade, un dandy grincheux, inépuisable narrateur d'anecdotes méchantes. Sa devise, gravée sur sa bague, était une phrase grecque qui veut dire : Souvienstoi de te méfier^. Il ne faut pas trop craindre d'être dupe ; il n'a manqué à cet homme supérieur, pour être un grand homme, que d'avoir moins d'esprit, de considérer l'humanité avec plus d'indulgence et de se prendre lui-même davantage au sérieux. Il a craint de s'abandonner à son essor naturel. Il a eu le courage de ses opinions, mais non pas de ses sentiments. Il a trop cligné de l'œil et pas assez pleuré, malgré l'envie qu'il en eut quelquefois.

L'esprit est une flamme dangereuse qui, tout en brûlant les mauvaises herbes, dessèche les

i . Jouimal d'Eugène Delacroix, t. I, p. 346,

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