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Voir le personnage de Saint-Clair dans le Vase étrusque

fleurs d'alentour. Pourtant n en disons pas de mal, Voltaire, About, Mérimée n'ont pas été remplacés. On ne voit pas que les afi*aires humaines aillent, pour cela, beaucoup mieux. Les gens spirituels sont aussi nécessaires à une nation policée que les douaniers et les gendarmes. Que deviendra le monde le jour où il n'y aura plus personne pour se moquer des pédants, des pontifes, des pieds-plats, de tous les bonshommes burlesques et vilains?

Quelques années de ma vie, par M"'^ Octave Feuillet. Souvenirs et correspondances, par la même.

Samedi, 4 avril i896.

L'indiscret Sainte-Beuve serait bien content.

Mil si ce grand biographe, si ce friand et subtil confesseur revenait au monde, quelle joie ne prendrait-il pas à voir tous ces hommes et femmes de lettres, qui se déshabillent aux vitrines des libraires! Partout, le public est convié à des expositions sensationnelles. Le mystère des correspondances privées est violé. Le secret des personnes est livré à Polichinelle, qui va conter la chose à Arlequin, lequel s'en gausse avec Pierrot. Ici, c'est le cœur de Mérimée, livré tout chaud à la curiosité de la foule. Ailleurs, c'est la confession de George Sand. Plus loin, c'est cette pauvre poétesse Marceline Desbordes-Valmore, qui vient nous avouer elle-même qu'elle a « fauté ». On a

découvert que le grand Victor Hugo savait défendre ses intérêts, toucher ses rentes, résister à son éditeur. Et Ton entendit des messieurs, peut-être enrichis par la brocante, s'écrier d'un air positivement dégoûté : « Hein? quel rapiat que ce père Hugo! » Et M. Edmond Biré fut satisfait. Il faudra, quelque jour, analyser ce bizarre plaisir que nous éprouvons tous, nous autres médiocres, dès que nous pouvons surprendre en flagrant délit d'erreur, de petitesse ou de ridicule, les hommes privilégiés dont nous sommes forcés d'acclamer le génie ou d'applaudir le talent. Il y a une assez forte dose de jalousie démocratique dans cette disposition maligne.... Et puis les hommes aiment tant à voir démolir 1 Avez- vous remarqué, à Paris surtout, les cercles de curieux qui se forment autour des entreprises de démolitions? Mais, aujourd'hui, je voudrais simplement extraire le suc et la moelle de deux volumes très copieux que M°® Octave Feuillet consacre à la mémoire de son mari.

Il serait aisé à quelqu'un qui voudrait faire le facétieux, de trouver là des occasions de plaisanterie. Si le malin Sainte-Beuve, le grincheux Edmond Schérer et les autres ennemis de Feuillet vivaient encore, ils en feraient sans doute des gorges chaudes. Certaines personnes, pour l'écraser d'un mot, l'appelleraient encore 1' « auteur

favori de l'impératrice Eugénie » . On peut s'égayer particulièrement sur la candeur minutieuse avec laquelle ce galant homme s'acquitta, aux Tuileries et à Saint-Cloud, de ses devoirs de courtisan.

Courtisan, il le fut (courtisan honnête) et l'on n'a pas négligé de relever dans ces deux recueils de lettres et de correspondances, tous les traits qui peuvent marquer à quel point Feuillet goûta le plaisir d'être admis aux récréations de Compiègne, aux plaisirs de Saint-Cloud et aux dîners de Fontainebleau. Oui, c'est vrai, il écrivait à sa femme, le 16 juin, ce bout de billet, dont la sincérité, après tout, n'est pas un cas pendable :

J'ai beau faire, toute ma philosophie n'y peut rien; j'éprouve toujours une fièvre de première représentation quand, après un intervalle, je vais me retrouver en présence des personnes augustes et surtout, comme hier, avec la quasi-certitude d'être interpellé et de faire quelques-unes de ces sottes réponses qui se trouvent plus facilement que les à-propos.

Je montais donc le perron hier soir, quielques minutes avant sept heures, les genoux serrés par cette légère angoisse. C'était la première fois que je pénétrais dans les grands appartements du palais.

Il décrit ailleurs, avec une dévotion minutieuse, les toilettes de l'Impératrice. Rien n'échappe à ses catalogues pieux, qui s'achèvent en descriptions enthousiastes et se colorent de teintes idéalisées :

L'Impératrice s'est levée et a disparu. Puis elle est rentrée au bout d'un quart d'heure pour présider son thé*

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Elle avait changé de toiletle. Elle avait quitté sa grande traîne blanche et bleue et revêtu une robe courte et étroite, parfaitement décolletée, et chaussé des petites mules blanches comme celle du pape, brodées de paillettes d'argent. J'ose dire que jamais aucune Diane, aucune Gorisande, aucune Gabrielle n'a fait dans ces salons une entrée plus gracieuse, plus triomphale, plus légère, plus aimable. Elle avait vingt ans! Elle s'est assise sur un grand canapé^ tournant le dos à l'immense porte ouverte sur le lac. J'étais assis en face d'elle, je la voyais dans ce cadre de verdure lointaine, d'eaux lumineuses, d'azur sombre et d'étoiles! On a causé jusqu'à près de minuit, de toutes choses, du palais, des souvenirs qu'il rappelle, de Marie- Antoinette, de Monaldeschi, de M*"® de Motteville. Puis on est passé dans le salon voisin où l'Empereur faisait sa partie d'échecs. On était gai, l'Empereur lui-même plus que de coutume.

Parfois ce sont des constatations sobres à la façon de l'officieux Dangeau :

« Point d'Impératrice au dîner d'hier. Elle souffre d'un gros rhume. Je me suis trouvé à table en face de l'Empereur, qui était en belle humeur. Il nous a conté un menu de dîner fait pour Alexandre Dumas et dans lequel figure une pieuvre rôtie. Le prince impérial, qui était près de son père, s'est mêlé à la conversation et se penchant tout à coup vers moi :

a — Monsieur Feuillet, dit-on des combats navals ou des combats navaux?

a — Autant que possible ni l'un ni l'autre, monseigneur. »

« Et l'Empereur de rire de son bon rire d'enfant qui lui faisait sauteries épaules. »

Rien n'échappe à Finvestigation passionnée de ce poète épris des splendeurs impériales :

« Le cabinet particulier de l'Impératrice se compose de deux pièces réunies par une espèce d'arcade, cela est un pur rêve, un nid de fée, de reine, d'oiseau bleu. Des tableaux, des fleurs, des merveilles d'art, des petits coins, des niches, des retraites, des grottes cachées dans des draperies derrière des paravents de verdure et de fleurs, avec des lampes dans le feuillage... »

Ceci encore :

«... Pendant plus de vingt minutes, l'Impératrice m'a tenu sous le charme de sa parole, de sa beauté, de sa couronne. Tout à coup elle s'est levée, me couvrant des feux de ses diamants, comme si elle eût secoué une pluie d'étoiles. »

De temps en temps , l'académicien Octave Feuillet jouait des rôles dans les charades de la cour, entre deux opérettes du jovial Offenbach. On le vit un jour, à Compiègne, affublé d'un pantalon tricolore et « d'une veste de beau berger ». Une autre fois, il se couvrit le chef d'une casquette dorée et cercla ses chevilles de bracelets de grelots, qui tintaient. Il consentit même, après un peu d'hésitation, à paraître sur les planches en maillot à paillettes. Ainsi accoutré, il remporta un succès auquel il fut peut-être plus sensible qu'à la réussite de Monsieur de Camors. Toutes les crinolines de la cour s'empressèrent pour le féli-

citer. L'Impératrice avait fait bisser plusieurs tableaux ; l'Empereur « riait comme un bienheureux ».

Napoléon III passe et repasse dans ses souvenirs, silhouette indécise, déconcertante à force de contraste, doucement rebelle aux jugements sommaires de l'histoire, inégale assurément aux tyrans légendaires dont elle fut rapprochée par le lyrisme officiel des préfets et par la haine aveugle des pamphlétaires, — ombre d'empereur, qui n'eut point, quoi qu'on en ait dit, les vertus de Jules César ni les vices de Néron, chef populaire qui disparut dans une formidable tempête d'impopularité, — apôtre vague du socialisme humanitaire et représentant d'une autorité absolue à laquelle il renonça par l'effet d'un préjugé sincèrement libéral, — ami de la paix et condamné par le sort à des guerres perpétuelles, idole de la démocratie et instrument de règne pour les partisans surannés du despotisme, — personnage inquiétant, douloureux, tragique, prince acclamé comme le sauveur d'une République et maudit comme l'égorgeur inconscient d'une nation, — installé au pouvoir par un plébiscite et chassé du trône par une révolution, — héritier douteux d'une dynastie conquérante et libérateur chimérique des peuples opprimés, — général d'une armée longtemps victorieuse et signataire de nos pires capitulations j — arbitre de l'Europe avant

. d*en être le jouet et la risée; — figure ambiguë et trouble, devant qui notre conscience perplexe refuse de formuler un verdict.

Le voici, cet homme doux et pâle, déjà suffisamment reculé dans le lointain, pour que les jeunes gens d'aujourd'hui , en cherchant ses traits effacés, puissent être exempts des passions diverses que son nom souleva dans Tàme de nos pères. Le voici, errant de palais en palais, promenant çà et là sa mélancolie morne et ses brusques accès de brève et bizarre gaieté, ordinairement sérieux et fatal parmi des messieurs et des dames qui ne péchaient point par excès de gravité, confiant à ses familiers les inquiétudes de son esprit visionnaire et de sa volonté irrésolue, effrayé par le poids des responsabilités qui pesaient sur sa tête, chancelant déjà sous la poussée de ce sufirage universel qui naguère se ruait si joyeusement à la servitude, et enfin (sur ce point les témoignages sont unanimes) séduisant tous ceux qui l'entourent par sa bonne grâce tranquille, par la simplicité souriante de son accueil et par la fidélité de ses attachements.

Je voudrais faire passer ici, sous vos yeux, comme un album de photographies, quelques-uns des « instantanés » qui furent saisis au vol par l'attentif Octave Feuillet pendant les séjours qu'il fit à Compiègne, aux Tuileries, à Fontainebleau. Mieux que les dissertations d'académie et que les

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documents de chancellerie, ces notes griffonnées à la hâte, ces lettres vites rédigées font voir la réalité vivante. Évidemment le portraitiste a quelque tendance à prendre son modèle en des attitudes avantageuses. On ne peut pas être un photographe impitoyable, lorsqu'on exerce la profession de romancier idéaliste. Derrière tous les profils que nous présente Octave Feuillet, on aperçoit presque toujours, dans un clair obscur nimbé d'auréoles, la noble tête de Maxime Odiot de Champcey d'Auterive, dit le « Jeune homme pauvre ». N'importe. On remarquera aisément, dans les images éparses que je tâcherai de réunir, la trace toute chaude de la vie réelle, et malgré un léger parfum de noblesse un peu factice, la bonne odeur de la vérité.

C'est le 13 novembre 1859 que les Portraits de la marquise y petite comédie de circonstance, composée par Feuillet pour l'Impératrice, fut représentée au palais de Compiègne. Sa Majesté, pour marquer son approbation, fit faire son portrait en miniature et l'offrit à l'heureux auteur. Quelques jours après, M. et M"® Feuillet furent invités à dîner aux Tuileries. C'était, pour les gens de lettres, en ce temps-là, un honneur dont rien aujourd'hui ne peut donner l'idée. On recherchait jalousement cette faveur, qui était regardée comme la consécration de la renommée. Et ce n'était point un plaisir médiocre que de s'imposer par

le prestige du talent à l'attention de ces assemblées luisantes d'or, de galons et de diamants. Le régime impérial — il faut le reconnaître en toute sincérité — a honoré les lettres. Et Ton ne peut pas dire que les écrivains auxquels il distribua ses grâces ou prodigua ses coquetteries furent des fonctionnaires domestiqués : le noble Feuillet, le timide Sandeau, Timpertinent Mérimée, le libre Théophile Gautier, Fégoïste Sainte-Beuve, le doux Renan, le sauvage Taine, d'autres qui peuvent encore témoigner de vive voix, compensent, par leur indépendance intellectuelle et par l'éclat de leur réputation, le souvenir du chantre Belmontet.

Donc, le biographe de Sibylle fut flatté d'obtenir si tôt une distinction si enviée. Il vit, dans cette heureuse fortune, un présage favorable à une candidature académique, qui déjà le préoccupait. Mais étant, avant tout, le plus délicat et le plus charmant des maris, il fut ravi parce que l'Impératrice daigna demander à M""® Feuillet l'adresse de son couturier. L'Empereur eut même la bonté, étant à table, de chercher du regard sa nouvelle invitée, à travers l'encombrement des corbeilles de fleurs, des candélabres et des surtouts d'or massif. La princesse d'Essling, maîtresse des cérémonies, voyant cela, écarta tout exprès une pyramide de fruits î

Dès lors, ce ménage, gentiment littéraire et innocemment bonapartiste, fut convié à toutes

les fêtes, pénétra dans le petit cercle de la cour et savoura, dans ce milieu un peu mêlé, des félicités très pures. Quand M'"*' Feuillet était retenue à Saint-Lô par des affaires de famille, son mari, par des lettres incessantes et détaillées, lui contait toutes les merveilles et toutes les élégances auxquelles il avait part. Il faudrait illustrer ces pages avec des aquarelles de l'exact Eugène Lami, et avec de la musique du romanesque Charles Gounod. La beauté de l'Impératrice, cette beauté que le bon Dubufe et le loyal Winterhalter ont essayé de rendre fidèlement, le ravit d'admiration :

« J'ai passé hier encore aux Tuileries une admirable soirée... A sept heures et demie, je débarquais sous le pavillon de l'Horloge, grelottant dans mes bas de soie; j'ai toujours froid. Je monte l'escalier de gauche... Il y avait un petit nombre de dames et de généraux. Sandeau et sa femme, à ma grande joie, sont arrivés peu de moments après moi et m'ont tiré de mon isolement. Vers huit heures, on annonce l'Empereur, puis l'Impératrice suivie pas à pas par le prince impérial, digne et charmant. L'Empereur vient jusqu'à moi et me donne la main : « Je ne vous ai pas dit bon- « soir », et il gagne la porte en se dandinant. L'Impératrice parcourait alors le front de notre ligne, s'inclinant par intervalle. Elle avait un diadème en diamants et un peigne en diamants d'où

s'échappait un chignon à la grecque. Elle était éblouissante et fulgurante , vêtue d'un satin argenté et pareille à Diane sœur du Soleil. »

L'excellent Sandeau, ce jour-là, fut très embarrassé. Il avait pour voisin de table un monsieur qu'il prit d'abord pour un loup de mer et qu'il appela amiral. Puis, se ravisant, il crut reconnaître, à certains propos que c'était un médecin, et il l'honora aussitôt du titre de docteur. Mais reprenons le récit de notre Feuillet :

« L'Impératrice m'a parlé de Sibylle et des larmes qu'elle lui a données , puis elle m'a demandé de tes nouvelles. La conversation est tombée sur les tables tournantes. L'Impératrice, un peu mystique, se plaît à ces évocations. Elle a voulu sur l'heure faire une expérience sur la sensibilité de son guéridon ; nous voilà donc assis autour du guéridon; M. et M"® de Cadore étaient aussi de l'expérience* On ne s'appliquait nullement ; j'étais un peu distrait. L'Impératrice disait : « Soyons sérieux », et ne l'était guère; la table seule faisait bonne contenance et ne bougeait pas. Tout à coup, l'Impératrice se lève en disant :

« Ah! voilà l'Empereur 1 »

« C'était l'Empereur en effet qui avait passé sa journée à surveiller les fouilles d'un camp de César dans les environs. Il m'a dit un bonjour amical après avoir au préalable embrassé l'Impératrice.

« Les salons étaient déjà remplis. Tout étincelait de parures et d'épaules. J ai trouvé là M. de Sacy, intimidé à un degré extraordinaire.

« Pauvre M. de Sacy! »

Il faut détacher encore ceci :

« L'Impératrice me fît inviter à aller prendre le thé chez elle. Le personnel était très limité. L'Impératrice nous montra le cadeau que l'Empereur lui avait fait pour sa fête.

« L'Empereur entra; alors il dit à l'Impératrice :

< — Eugénie, voilà un valet de chiens qui te demande.

« Et, démasquant la porte, il laisse passer le petit prince en habit galonné de veneur, culotte courte, bas blancs, grand chapeau, le cor en sautoir et tenant en laisse deux jolis chiens blancs qui l'entraînaient plus vite qu'il ne voulait. Il était ravissant. L'Empereur avait les yeux humides en l'embrassant. 1»

En 1868, Feuillet fut nommé bibliothécaire du château de Fontainebleau. Pendant la belle saison, il voyait ses chers souverains presque tous les jours. Il s'enhardit avec eux jusqu'au point d'oser leur exprimer ses opinions sur la politique. Il approuvait du reste toutes les initiatives du gouvernement. Son optimisme candide déridait parfois le maître ennuyé auquel il tâchait de faire entrevoir un avenir bleu et rose.

Un jour, l'Empereur le rencontrant, lui dit, de sa voix molle :

« Je ne vous ai pas encore remercié de votre lettre, de cette lettre que vous m'avez écrite il y a... combien... plus d'un an déjà?...

— Sire, répondit le bon romancier, c'est bien à moi à remercier l'Empereur qui a bien voulu me répondre et me rassurer, car je craignais d'être sorti de la réserve qui convient.

— Vous croyez, dit l'Empereur avec un sourire triste, vous croyez que nous devons persévérer dans les réformes libérales. Nous essayons. Nous verrons si cela réussira.

— L'Empereur a bien raison !

— Nous verrons si nous réussirons », répéta la voix molle, de plus en plus lointaine, comme perdue dans un rêve...

Feuillet prit son courage à deux mains et insista, d'un ton oratoire et véhément dont il n'était pas coutumier :

« L'empereur a raison, je suis convaincu que l'Empereur est dans la vérité. L'Empereur et la France sont centre gauche, la majorité est centre droit, voilà la situation ! »

Devant cette opinion imprévue et cette naïve confiance. Napoléon III sortit de son calme et céda, malgré lui, à un accès de franche hilarité. Il reprit :

« Oui, oui, c'est bien ; mais on va si facilement

aux extrêmes dans ce pays! Voyez ce qui se passe! »

Il faisait allusion à un journal, fort injurieux pour sa personne, et que ses sujets lisaient avec empressement.

« Sire, hasarda Feuillet, on lit tout cela, mais on le méprise.

— Eh oui! mon cher monsieur Feuillet; mais on peut mépriser une femme et coucher tout de même avec elle. »

Puis , on parla de l'Angleterre , des Etats- Unis...

« Quand on revient d'Amérique en Europe, dit l'Empereur (soudain revenu aux idées générales) , on trouve que tout le monde a lair endormi... »

Cependant, Forage s'amoncelait sur la frêle bâtisse du second Empire. L'air se chargeait d'électricité. En vain on multipliait les paratonnerres pour détourner la foudre. Les réunions de Compiègne, de Fontainebleau, de Saint-Cloud et des Tuileries furent assombries par des visages soucieux, dont le mutisme annonçait des événements inévitables. Finies, les jolies promenades, libres de préoccupations, sur les étangs ou dans les forêts. Les admirations d'Octave Feuillet ne pouvaient plus être exemptes d'angoisse. Il était, malgré son romantisme idéaliste, trop clairvoyant pour ne point soupçonner ce qui allait arriver. Il

était aussi trop expert aux péripéties draniatiques pour ne pas discerner ce qu'il y avait de poignant dans le drame réel qui se jouait sous ses yeux. Les acteurs principaux, si légers ou si coupables qu'ils pussent être, les comparses, quel que fût Tattrait de leur beauté tragique ou de leur force comique, ne lui faisaient pas oublier ce qui, dans ce spectacle composite, était fait pour retenir l'attention et la pitié. Parmi tous les personnages de cette tragi-comédie à cent actes divers, il y avait un pauvre être innocent et charmant, que le hasard de la naissance avait jeté, comme une proie sans défense, à l'acharnement des destins contraires et des partis adverses. Le sort injuste promettait déjà de frapper sans mesure l'héritier de ce trône précaire, l'enfant malheureux qui portait le poids des fautes commises, et qui, dès ce temps, payait des dettes dont il n'était point comptable. Je trouve, dans une lettre datée de Fontainebleau, cette scène que personne, je pense, ne pourra lire sans compassion :

« La soirée d'hier a été triste. Le prince était allé dans la journée assister à la distribution des prix du grand concours. Il était revenu pour dîner, mais nous étions déjà réunis depuis longtemps dans le salon de Saint-Louis, l'Impératrice même y était, et ni l'Empereur ni le prince ne paraissaient. Cette longue attente a fini par sembler

extraordinaire à la cousine de Tlmpératrice. La comtesse Sclafani m'a dit tout bas qu'elle avait vu rentrer le prince très triste et qu'elle pensait qu'il avait dû se passer quelque chose dq pénible à Paris. L'Empereur est enfin arrivé avec le prince et on a passé dans la galerie.

« J'étais placé en face de Leurs Majestés. L'Empereur avait l'air grave, doux et tranquille comme à l'ordinaire. Le prince de même, mais l'Impératrice était visiblement préoccupée et très silencieuse. Après le dîner, on est venu prendre le café dans le salon de Saint-Louis, puis tout le monde s'est écoulé peu à peu par l'escalier qui donne dans la cour de la Fontaine. Sept à huit personnes seulement prolongeaient la causerie dans le salon, entre autres M. Conti et moi. Nous étions tous deux assis dans l'embrasure profonde d'une fenêtre, quand tout à coup un rire étrange, saccadé, continu, a éclaté dans l'embrasure de la fenêtre voisine. Un petit frisson m'a passé et j'ai regardé M. Conti qui m'a dit tranquillement :

« — C'est l'Impératrice qui rit.

« — Mais c'est une attaque de nerfs, ai-je dit.

<c — Non, non, pas du tout.

« Enfin, ce rire continuant avec plus de violence, il n'y a plus eu de doute possible, nous nous sommes levés et nous avons passé dans le salon voisin. Pietri a vivement fermé les deux battants delà porte que l'Empereur a entr'ouverte la minute

d'après en demandant Corvisart de sa voix douce et calme. Le bruit de ce rire effrayant a cessé, on entraînait Flmpératrice chez elle; mais les fenêtres du salon où nous étions retirés ouvraient sur la cour ovale où sont les appartements de Flmpératrice, et bientôt nous avons entendu de nouveau ce rire terrible retentir bruyamment; la cour en était remplie et un groupe de domestiques et de surveillants écoutait au milieu du silence ce rire sardonique qui glaçait le sang.

« J*ai interrogé alors M. Conti sur ce qui s'était passé. Il paraît que le prince a été assez mal accueilli à cette distribution des prix et qu'il a été chuté...

« La pauvre femme a reparu une heure après dans le jardin. On s'est groupé cinq ou six autour d'elle. J'étais assis, contre son fauteuil, un peu en arrière, sur une des marches du perron. Elle portait sans cesse à son nez un gros flacon d'éther, puis renversait sa tête sur le dossier et regardait le ciel noir. Elle essayait de suivre la conversation, mais elle disait des choses décousues, répétant à tout instant avec une tendresse d'intonation extrême : « Mon petit garçon, mon petit garçon! »

Ces citations, que personne ne jugera trop longues, suffisent à montrer que ces deux volumes, riches d'impressions personnelles, excèdent de beaucoup les limites habituelles de l'histoire litté-

raire. Le second Empire, ainsi vu du dedans, et par un témoin dont la déposition n'est point altérée par des préoccupations d'intérêt personnel, est un des spectacles les plus émouvants que les historiens puissent observer et dépeindre.

Ce n'est point le lieu d'exposer tout ce que ces notes intimes nous révèlent sur les qualités individuelles d'Octave Feuillet. Qu'il me suffise d'indiquer en deux mots que ce courtisan eut des raffinements de fidélité quand la mauvaise fortune rendit plus difficile l'exercice de son culte. L'empire déchu, l'Empereur détrôné, l'Impératrice errante n'eurent point de partisan plus tenace ni plus loyal. Ici, la politique n'a rien à voir. Il s'agit simplement de qualifier un talent et d'analyser une âme. Octave Feuillet ne fut pas plus que les autres hommes exempt de ces menus enfantillages contre lesquels peut s'exercer la malignité des critiques impeccables. Mais il faudrait être bien pur de tout péché pour oser l'accabler sous des sentences sévères. Et il serait facile de prouver, par des extraits de ses confessions, qu'il fut aussi naïf, aussi aimable, aussi noble que les héros de ses romans.

PoBSiBs COMPLÈTES, pap Ëdouard Grenier : t. I, Primavera, lambesy la Mort du Juif-Errant^ le RévCy VElkovan, Prométhée délivréy etc.; t.] II, Jacqueline Bonhomme^ Francine^ Rayons (V hiver. — Souvenirs littéraires, par le môme, 1 vol.

Samedi, 12 mai 1894.

On a souvent cité cette page où Prévost-Paradol, fatigué de polémiques, las d'assister au perpétuel recommencement des mêmes discussions, arrivé à Tâge où les plus déterminés journalistes voudraient échapper à la corvée de l'article quotidien, interrompait sa « copie », déjà guettée par le prote, pour implorer la tutelle et le réconfort des lettres maternelles et charmantes. Cette invocation est si belle, si évidemment sincère, d'un si superbe mouvement, malgré son allure un peu trop oratoire, qu'on ne saurait se lasser de la relire :

€ Salut, lettres chéries, douces et puissantes

LA, VIK BT LIS UTRSS. 5

consolatrices! Depuis que notre race a commencé à balbutier ce qu'elle sent et ce qu'elle pense, vous avez comblé le monde de vos bienfaits; mais le plus grand de tous, c'est la paix que vous pouvez répandre dans les âmes. Vous êtes comme ces sources limpides, cachées à deux pas du chemin, sous de frais ombrages. Celui qui vous ignore continue à marcher d'un pas rapide ou tombe épuisé sur la route. Celui qui vous connaît accourt à vous, rafraîchit son front et rajeunit en vous son cœur. Vous êtes éternellement belles, éternellement pures, clémentes à qui vous revient, fidèles à qui vous aime. Vous nous donnez le repos, et si nous savons vous adorer avec une âme reconnaissante et un esprit intelligent, vous y ajoutez par surcroît un peu de gloire. Qu'il se lève d'entre les morts et qu'il vous accuse celui que vous avez trompé! »

Je ne sais si l'amour des lettres est aussi pur et aussi généreux chez nous que chez nos devanciers. Certains signes, assez inquiétants, obligent les moins pessimistes à regretter l'état d'âme des lettrés d'autrefois. Beaucoup d'entre nous demandent à la littérature tout autre chose que des joies littéraires. Le Bottin des gens de lettres est tout rempli de notables commerçants. Il y a, dans Je bois sacré des Muses, comme un bruit de comptoir et de gros sous. Nos romanciers savent très exactement ce que rapporte une moralité bien

placée et ce que vaut une ordure jetée au bon endroit. Nos poètes eux-mêmes voudraient bien vendre au poids leurs mélancolies, leurs élans et leurs rêves. Jamais on n'a vu pareille foire aux livres, ni tant d'affiches, de prospectus, de boniments, de trompettes, de clowns, de pitres. Nous appliquons au débit de nos petites inventions la méthode qu'ont inaugurée le pharmacien Géraudel et Fécuyer Buffalo-Bill pour faire avaler au public des pastilles et des histoires de brigands. Nous avons remplacé la gloire par la publicité. Voyez la vente! Voyez la vente! Notre plus grand écrivain sera celui qui détiendra le record du « tirage »... Et puis, la littérature s'encanaille. Elle se prête aux ambitions de Rastignac et de Trissotin. Elle est complice de la « rosserie » des petits féroces. Quelques plumitifs se servent d'elle pour répandre, à tort et à travers, des plaidoyers anarchistes, des protestations habiles, des effusions sans sincérité. Puis, quand ils ont poussé à la prison, au bagne, ailleurs encore, quelques têtes faibles, ils vont, d'un air serein, toucher le prix de leurs lignes. Tout cela n'est pas joli à voir. Lisons, afin de nous nettoyer les yeux et l'âme, ce vers du bon poète Pierre de Ronsard :

L*amour, sans plus, du verd laurier m'agrée...

Je sais un homme, qui est resté parmi nous comme un survivant d'une génération disparue.

et dont Fexemple est un cas très rare, tout à fait singulier, d'amour des lettres. Le poète Edouard Grenier n'a môme pas exigé des Muses, en retour de son adoration dévote, ce « verd laurier » que l'ambitieux Ronsard voulait cueillir. Les vrais amants, lors môme qu'ils ne sont pas toujours heureux en amour, se consolent de tout par le bonheur d'aimer. La noble passion qui a embelli la vie, déjà longue, du poète Edouard Grenier a été souvent récompensée. Elle l'eût été davantage si ce charmant esprit, qui est de race aristocratique, eût mêlé à son talent un peu de ce savoirfaire dont le génie lui-même ne pourra désormais se passer.

Le poète Edouard Grenier a publié, sur le tard et sans demander le secours de la réclame, des vers dont la plupart sont très bons, dont plusieurs sont très beaux. S'il a écrit dès l'âge^ le plus tendre, ce fut simplement pour fixer les émotions qui ont inquiété son cœur, ou bien pour arrêter au vol les spectacles qui hantaient ses yeux. Nulle vision d'éditeur bien payant, nulle idée de scandale lucratif ne s'est jamais interposée entre son regard et la page vierge à laquelle il confiait ingénument ses songeries. Il a aimé l'amitié, l'amour, même privé d'espoir, le souvenir des heures douces, la grâce du printemps fleuri où l'on a parlé pour la première fois aux arbres du chemin, le sourire des jeunes filles, l'ombre des

bois OÙ Ton a laissé tomber de ses lèvres Taveu hésitant et candide, les douloureuses délices des yeux qui se rencontrent et des mains qui se cherchent, la splendeur brève du renouveau, les paradis clairsemés qui nous délassent parfois de rétape incommode, toutes ces adorables choses dont nous affectons de nous moquer maintenant (pauvres fous que nous sommes!) et sans qui la vie ne serait qu'un horrible cauchemar. Il a pris son parti tout de suite ; il n'a pas craint les hauteurs, il s'est écrié :

Toi qui fais oublier, qui charmes, qui consoles, Muse! avec les sœurs s'il faut que lu l'envoies, Ne m'abandonne pas, viens, prends-moi dans les bras.

Parlons! le ciel est vaste et la route est connue : n vaut mieux se mouiller les ailes dans la nue Que de salir ses pieds dans la fange d'en bas.

Il est resté dans la nue si longtemps, que ceux-là seuls qui ont la vue perçante ont pu l'y découvrir. Si l'on mesure le prix des louanges à la valeur des personnes qui les donnent, le poète Edouard Grenier n'est pas à plaindre. Le poète Lamartine voyait dans son poème, intitulé la Mort du Juif-Errant^ le « germe de la plus belle épopée moderne )>. Le poète Théophile Gautier disait que ce poème « c'était une belle fresque sur fond d'or ». Le Breton Brizeux, le fougueux Barbier, l'honnête Laprade n'étaient pas loin d'avoir ]a même opinion. George Sand trouvait

chez Fauteur de Proniéthée délivré « deux qualités rarement réunies, la grandeur et la fraîcheur r». Plusieurs de ses élégies ont été recopiées soigneusement par des lectrices fidèles, qui voulaient les garder à la portée de la main et près du cœur. Un critique subtil Ta appelé un « Lamartine sobre, un Musset décent, un Vigny optimiste ». Ses contemporains, même ceux qui, par une espèce de tour de force, réussirent à ne point Taimer, ne le séparaient pas de la pléiade où il chercha constamment des maîtres et des amis.

Lorsqu'il se présenta chez Tâpre Viennet, au cours d'une campagne académique où ses amis l'avaient poussé, cet académicien auquel il déclina ses noms et qualités fit mine de foncer sur lui en brandissant une canne et s'écria : « Ah! c'est vous qui avez écrit la Mort du Juif-Errant ! Je ne voterai pas pour vous; vous êtes un romantique! » En revanche, Victor Hugo fut assez aimable. Il le fit asseoir à côté de lui, s'installa sur un fauteuil gothique, sous un dais, et prononça d'une voix profonde, lente, bien accentuée, sur un ton emphatique, quelques paroles de bienvenue :

« Monsieur Grenier, je suis bien aise de vous voir ; Vacquerie m'a parlé de vous, Vacquerie vous a lu! » Le candidat était tout fier de cet accueil et se laissait aller à une vague espérance, lorsque le maître reprit, toujours sur le même ton sacerdotal, détachant ses mots et ses syllabes

comme s'il eût été en chaire pour un prône : « Je voterai néanmoins pour Arsène Houssaye ; il a de grands titres littéraires. Sans doute, il a trempé dans cette orgie de TEmpire, mais je ne lui en veux pas : j'ai de l'indulgence pour les autres, je n'en ai pas pour moi. » Afin de corriger l'effet désastreux de ce discours, l'illustre poète consentît à faire connaître à son interlocuteur quelquesuns de ses sentiments intimes : « Je vais rarement à l'Académie: quelques amis veulent bien encore me consulter, mais j'y vais sans plaisir. L'Académie n'est pas ce qu'elle devrait être; M. Guizot l'a pervertie et il l'a perdue, comme il a perdu et perverti la monarchie. »

Quoi qu'il en soit, malgré la fureur des uns, l'encouragement des autres, et l'amitié de tous ceux qui ont lu ses vers, le poète Edouard Grenier, après cinquante ans d'un labeur si probe et d'un dévouement si désintéressé aux lettres, n'est pas encore académicien. Il est moins célèbre que tel ou tel reporter. On ne l'interviewe jamais. On ne lui demande pas son avis sur le krach de la librairie, sur la réforme de l'orthographe, sur les crimes passionnels, sur l'emploi de la lance et sur la nouvelle tenue des dragons. Les premières représentations ont lieu sans lui. On ne l'aperçoit pas dans les coulisses de l'Opéra. Je parie que les organisateurs de vernissages négligent de lui envoyer des billets pour ces fêtes où s'écrasent,

au dire des nouvellistes mondains, « toutes les notabilités du tout-Paris littéraire et artistique ». Il n'est pas décoré. On ne lui a même pas décerné le grade d'officier d'Académie, récompense honorable, après tout, puisque le conteur Guy de Maupassant n'a jamais pu monter plus haut. Mais tout cela le touche peu. S'il s'afflige quelquefois, c'est à cause de l'abandon où nous laissons la poésie. 11 a écrit, à propos de son dernier recueil, cette phrase mélancolique : « Je réunis ici ce que j'ai retrouvé de mes poésies, soit inédites, soit publiées çà et là dans les revues ou les journaux. Je le fais surtout pour mes amis ; car je ne sais si le public lit encore des vers... » Il avait dit, dans la préface de ses premières Poésies :

... J*ai cherché la clarté, la pureté et Télévation; j'ai aspiré au grand art. On sentira, je pense, dans ces pages, le jeune contemporain de Lamartine, de Musset, de Vigny, de Brizeux et de Barbier, pour ne parler que des morts et de ceux que j'ai connus et aimés. Nous sommes bien loin de tout cela maintenant. Pour ma part, je me fais l'effet d'un attardé, d'un épigonc. Pourvu que je n'aie pas l'air d'un revenant.

En efifet, il revient de loin. Il revient d'un pays enchanté. Il a combattu dans l'arrière-garde de cette grande armée, qui a couru tant d'aventures et remporté tant de triomphes. Il est allé, avec les guides dont il suivait pieusement la trace, vers de radieux mirages, qui n'apparaissent plus qu'à

travers une brume à nos yeux fatigués. C'est pourquoi il est encore jeune, et nous sommes déjà vieux. Il a aimé passionnément la beauté. A cause d'elle, il a révéré les grands poètes, les grands artistes, tous les hommes divins qui nous ont donné, sans compter, le vrai pain de vie, faute duquel nous serions exposés à mourir de misère ^Tiorale et d'ennui. Il ne lui suffisait pas d'entendre écho de leurs cris d'amour, de leurs désespéiinces et de leurs joies. Il voulait les voir, leur parler, tenir de leurs mains quelque relique. Pendant longtemps, il a conservé des lettres que les plus célèbres écrivains de ce siècle lui avaient écrites. Elles étaient enfermées, comme une correspondance amoureuse, dans une cassette arabe en bois de santal que M"® Tastu lui avait rapportée de Bagdad. Hélas î les barbares ont détruit, avec beaucoup d'autres choses, ce gracieux trésor. Les incendies de la Commune ont dévoré cette maison de la rue de Lille que le poète Edouard Grenier habita, pendant trente ans, porte à porte avec Mérimée. Quand il se promène dans les rues, l'enthousiaste disciple de Lamartine, de George Sand, de Sainte-Beuve, ne reconnaît plus le décor où il a salué pour la première fois ses illustres amis. Qu'est devenu ce salon de la rue Saint- Florentin où l'on rencontrait le naturaliste Humboldt, le physicien Arago, le peintre Ary Scheffer, où Liszt se mettait au piano, où l'on essayait par-

fois un timide quadrille pour amuser les deux filles de M. Guizot, tandis que le poète Edouard Grenier, tout fier d'un pareil honneur, faisait une partie d'échecs avec Lamennais? Qu'est devenu ce café Caron, oti le « dîner Brizeux » réunissait périodiquement cinq convives, résolus à soutenir jusqu'au bout, parmi des générations oublieuses, la renommée du barde breton ? Ce pauvre café a servi ses derniers biftecks à quelques fidèles, dont je suis. Et il a disparu, moins bruyamment queTortoni, bien qu'il eût peut-être

mieux mérité de la littérature La maison de la

rue de la Ville-l'Évêque où Lamartine a tant travaillé et tant souffert, sert maintenant, paraît-il, à loger les vieilles paperasses du ministère de l'intérieur.

N'importe. La mémoire du poète Edouard Grenier est assez tenace et assez riche pour relever des ruines et peupler des déserts. Il vient de publier des Souvenirs littéraires y si copieux, si vivants, si instructifs, que je ne connais pas de plus attrayante lecture. Il faut écouter cet idéaliste impénitent, comme on écoute les témoins, de plus en plus rares, des victoires impériales. Cet homme a vu Chateaubriand !

Il l'a vu deux fois. D'abord, à Notre-Dame, lors des conférences du Père Lacordaire, vers 1840. Sur le parvis, devant l'église, un groupe d'étudiants reconnut le grand homme et le suivit

d'abord en silence, respectueusement. Puis, des acclamations retentirent. On cria : « Vive Chateaubriand! » Les passants s'arrêtèrent. Chateaubriand monta dans un des cabriolets qui stationnaient devant le quai et s'échappa lentement à cette ovation improvisée, en saluant la foule... La seconde fois, c'était sur le quai Voltaire. René passa, une badine à la main, serré dans une redingote noire, vif, allègre, presque aussi fringant qu'au temps heureux où il se savait attendu par Pauline de Beaumont. Son regard était beau et plein de feu. Où allait-il?...

Les premiers mois de l'année 1848 furent une belle saison pour les poètes. Lamartine régnait. Comme aux jours glorieux de la cité antique, le peuple avait voulu être régi par l'éloquence et par le génie. A la nouvelle de ces événements prodigieux qui semblaient présager une ère nouvelle et qui enivrèrent d'espoir ceux qui croient que les affaires politiques doivent être maniées par des archanges, le poète Grenier accourut précipitamment à Paris. Une joie imprévue l'y attendait. Un matin, on vint le prévenir « qu'un inconnu, d'âge mûr, de tenue fort correcte, la figure fraîche et rasée, le regard fin, le chef orné d'une perruque blonde », demandait à lui parler confidentiellement.

« Monsieur, lui dit ce mystérieux personnage, je sais que vous revenez d'Allemagne, où le

ministère des finances vous a chargé d'une mission. Je sais, de plus, qu'après avoir rempli votre devoir avec le zèle le plus louable, vous avez profité de vos loisirs pour aller chercher à Vienne des impressions poétiques et pittoresques.

— C'est vrai, monsieur. Vous êtes fort exactement renseigné.

— Savez-vous la langue allemande?

— Suffisamment pour lire Gœthe à livre ouvert, pour n'être pas volé par les aubergistes et pour n'être pas trompé par les interprètes sur le sens d'un discours officiel.

— Parfait. Ce n'est pas le cas de tous nos diplomates... Vous plairait-il de me donner quelques renseignements sur les pays que vous avez visités?

— A vos ordres. i>

Lorsque cet examen fut terminé l'inconnu se leva et dit :

« Je suis le baron d'Eckstein. Mon ami, M. de Lamartine, m'a prié de l'aider à reconstituer les légations françaises d'outre-Rhin, en lui trouvant des jeunes gens qui sachent l'allemand et connaissent l'Allemagne. Je viens de sa part vous demander si vous voulez bien faire partie de cette nouvelle diplomatie républicaine. On lui a parlé de vous avec éloge, et je vois qu'on ne l'a pas trompé. Allez le voir demain au ministère; je le préviendrai de votre visite; il sera heureux de vous voir. »

Un poète lyrique chef de TÉtat; un gouvernement qui offre des places à des jeunes gens sur la seule recommandation de leurs mérites ; un ministre qui va chercher des poètes pour en faire des secrétaires de légation, c'était trop beau; c'était l'âge d'or; cela ne pouvait pas durer. Peu de temps après, Lamartine, cet homme d'État qui sut réprimer une émeute sans faire charger la cavalerie municipale, cet orateur qui abattit le drapeau rouge par la seule vertu de sa merveilleuse éloquence, descendit du pouvoir, découragé par l'expérience des hommes et des choses, déçu par les efifrayantes distances qui séparent encore le rêve et l'action. Dès lors, commença ce long crépuscule où son génie s'éteignit lentement et tristement. On le voit, dans le livre de M. Edouard Grenier, assis, dès le matin, à sa table de travail, accumulant pour apaiser les exigences de ses créanciers, les feuillets de ce Cours familier de littérature^ où il a enfoui d'admirables pages, trop oubliées. On le voit aussi, las de ces besognes forcées, avide de repos et d'oubli, achevant de vivre et tâchant d'échapper au supplice de penser. Il faut citer cette lettre que M. Edouard Grenier écrivait en 1868 et qui marque bien son impression d'alors, son attendrissement et son culte :

Tai vu souvent M. de Lamartine, cet hiver. Je vais chez lui par piété, une piété attendrie; il faut savoir être fidèle. Gela m'est facile, d'ailleurs : j'ai toujours eu le culte des

78 LA VIE ET LES LIVftES

ruines, et, hélas! ce n'est plus qu'une ruine désormais. Au lieu de parler avec une abondance souvent amère de sa situation, comme il y a deux ans, il a pris maintenant l'attitude du silence; — ou plutôt le silence s'est établi de lui-même dans cette belle intelligence, comme il se fait dans toutes les solitudes et parmi les débris des temples abandonnés. Il vous accueille, vous reconnaît, vous le prouve par un mot, vous écoute, suit la conversation sans rien dire... Son intelligence, comme ces feux endormis sous la cendre, ne fait que sommeiller sous le poids des années et Tamas de douleurs, de calomnies et de gloire que la vie a amoncelés sur elle. Mais que de tristesse quand on pense quel orateur, quel poète est enseveli dans ce morne silence ! Pauvre cher grand homme! Pourquoi n'est-il pas mort sous les sabots d'un cheval, le jour où nous avons manqué être écrasés tous les deux par un équipage, au tournant du pont Royal, ou plutôt pourquoi n'est-il pas tombé sous les balles des factieux en 1848?

Cette taciturnité devint, de jour en jour, plus profonde. Et pourtant, qui sait si cette grande âme, enveloppée de nuit, ne continuait pas d'aimer et de souffrir? Un soir, M"* Valentine de Cessia, la nièce du poète, la noble femme qui a fermé ses yeux et qui veilla tendrement sur sa gloire, se mit à lire à haute voix, devant lui, quelques chants de Jocelyn. Quand elle eut fini, elle leva les yeux et vit des larmes couler sur le visage douloureux de Lamartine.

Je voudrais entrer encore dans le détail de ces Souvenirs littéraires. C'est un livre qu'on ne peut se résoudre à fermer. On y trouve des anecdotes curieuses, racontées avec une spirituelle bonhomie.

On n'y rencontre point ces commérages par où notre érudition indiscrète et cancanière aime à rapetisser les grands écrivains. M. Edouard Grenier est un galant homme, que Henri Heine, George Sand, Montalembert, Villemain, Mignet, Thiers, le duc d'Aumale, M"* d'Arnim, Edmond Schrer ont pu admettre dans leur intimité sans craindre ces « révélations » dont nous accablent, à présent, les dénicheurs de documents inédits et les chercheurs d'interviews. Un optimisme clairvoyant, une indulgence très avertie et très décidée à l'égard de ceux que V « influence divine » a placés hors de la portée de nos jugements, anime cette confession d'un lettré, ce récit très varié et très simple où défile plus d'un demi- siècle de littérature et d'art.

L'auteur est de ceux qui admirent d'instinct, sans jalousie et sans injurieuse curiosité, tout ce qui dépasse le niveau commun, tout ce qui épouvante, scandalise ou exaspère les médiocres. Je ne dirai pas qu'il a vieilli. Mais il est arrivé à ce moment de la vie où les jours tombent lentement et silencieusement comme les pétales des roses d'automne. Je le rencontrai dernièrement. Il était gai, le visage épanoui, comme un adolescent qui vient d'apercevoir enfin une beauté longtemps désirée. « Je reviens de Grèce, me dit-il. Je n'ai pas voulu mourir sans voir le Parthénon. »

Honorons les lettres î Elles sont capables, mal-

gré tout, de donner la sagesse à nos pensées, la dignité à notre conduite, la grâce à nos discours. Elles aiment les honnêtes gens, puisqu'elles les rendent si heureux. Elles sont vraiment consolatrices.

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