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SA VIE

Samedi, 8 mai 1897.

Plus d une fois, dans ce$ libres entretiens où Ton peut causer familièrement avec le lecteur, j'ai déclare mon goût pour les biographies. Rien n'est plus intéressant que la vie d un homme ou d'une femme. La vie individuelle est le fond multiforme, ondoyant et divers sur lequel s'exercent toutes les littératures. L'exploitation de ce domaine infiniment varié commença dès l'instant où les Sémites inventèrent l'écriture en gravant sur la pierre, avec une pointe de clou, les symboles graphiques de leurs « états d'âme ». Et il s'en faut que le genre humain ait fini d'écrire. Sous le voile

bariolé des poèmes, des romans et des drames, il y aura encore beaucoup de biographies cachées...

Lorsque la vie d'une personne a touché aux événements publics, le récit de cette existence individuelle est un bon moyen d'apprendre une partie de l'histoire générale.

La biographie, très documentée, que nous donne M. Ernest Daudet, parcourt, en retraçant la carrière du général Henri d'Orléans, duc d'Aumale, soixante-quinze années du xix® siècle *.

Ce n'est pas que la vie du cinquième fils de Louis-Philippe se soit mêlée directement à l'histoire de France. Les destinées de notre nation n'ont pas été modifiées par sa venue. Sa carrière a été trop entravée pour s'égaler à son mérite. Et, si le fusil de quelque moricaud d'Algérie l'eût étendu dans la brousse, il n'y aurait eu, dans notre pays, qu'un bon soldat et un excellent gen-tilhomme de moins. C'est déjà beaucoup.

Le duc d'Aumale a côtoyé l'histoire. Il a marché aux bords de la politique, comme un cavalier qui chevauche sur la lisière d'un bois mal famé. Il a regardé, d'un œil méfiant, ces fourrés dangereux où, selon Victor Hugo,

Le sentier a l'air traître et Tarbre a Pair méchant.

1. Le duc d*Aumale, i8i2'i897, par E. Daudet. — Cf. le Journal intime de Cuvillier*Fleury, t. I.

On peut, en suivant sa trace, apercevoir, au hasard de la route, des coins peu connus ou des clairières inexplorées. Et puis, ce prince aimable et brave, qui fut un témoin plutôt qu'un acteur de la tragi-comédie moderne, a peut-être mieux compris que les premiers rôles, engagés dans la bagarre ténébreuse, un spectacle qui, surtout dans les derniers temps de sa vie, Facheminait peu à peu vers la sérénité.

Son enfance, depuis 1822 jusqu'en 1830, évoque, pour ainsi dire, les arrière-plans de la Restauration, les coulisses où le futur roi Louis-Philippe, mis en pénitence par la royauté légitime, expiait d'anciennes liaisons avec les sans-culottes et des manifestations jacobines que Louis XVIII ne pouvait pas oublier.

Je voudrais que M. Ernest Daudet eût glissé avec moins de hâte sur les pages où il esquisse les hôtes du Palais-Royal et de Neuilly. Le fils de Philippe-Egalité, tenu soigneusement à l'écart des aCFaires publiques, vivait en mai^e de la cour. On l'avait affublé du grade de « colonel-général des hussards », bien qu'il fût déjà le moins hussard de tous les princes. MaisYAlmanachroyal ne lui attribuait que le titre d' « Altesse Sérénissime », tandis que la duchesse 'Marie-Amélie, sa femme, était « Altesse Royale », comme fille du roi de Naples. Si bien qu'aux bals des Tuileries, lorsque Louis- Philippe et Marie-Amélie descendaient de leur

carrosse, la porte s'ouvrait d'abord à deux battants pour la duchesse, et ensuite à un battant pour le duc. Le protocole a de ces rigueurs...

Louis-Philippe, duc d'Orléans, était trop avisé pour paraître vexé de ces malices. H mettait à profit les froideurs du Château en se dispensant des corvées de cour et en évitant la contagion d'impopularité qui commençait à se répandre aux alentours du trône des Bourbons.

« C'est un brave homme », disaient les ouvriers en voyant le cousin du roi promener ses enfants sous les charmilles.

« C'est un des nôtres », disaient les bourgeois de Déranger, en admirant les vertus privées que Son Altesse Sérénissime avait su restaurer dans la famille, jusqu'alors décriée, du Régent.

Louis-Philippe , qui surveillait en personne l'éducation de ses fils, confia le jeune duc d'Aumale aux soins d'un professeur de l'Université, M. Cuvillier-Fleury. Cet honnête homme, dont Sainte-Beuve s'est moqué outre mesure, fut le plus consciencieux des maîtres. Il apprit l'équitation, afin d'accompagner son élève au Bois. Dans ces chevauchées pédagogiques, il ne négligeait pas de donner au duc ce que nous appelons maintenant des « leçons de choses ». On rencontrait parfois, dans l'allée des Poteaux, un cavalier au teint olivâtre, au nez retroussé, aux yeux perçants, avec une de ces fines moustaches que les bour-

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geois trouvaient alors insolites et presque impertinentes. C'était Eugène Delacroix. La conversation s'engageait entre le professeur Cuvillier- Fleury et le fougueux peintre dont le pinceau était alors comparé, par les critiques influents, à un « balai ivre ». Une discussion s'élevait, amicale, mais vive; Delacroix, très passionné, très âpre à la dispute, était immodéré dans ses ripostes. Le bon Cuvillier, tout bouillant, s'emportait comme une soupe au lait.

« Voyons! voyons! mon cher Fleury, disait le peintre, vous êtes vraiment trop romantique!

— Voyons! voyons! mon cher Delacroix, vous êtes décidément trop classique. Vous êtes arriéré, que diable! »

Eugène Delacroix , en effet , n'admettait pas qu'on eût écrit en français depuis la mort de Racine. Cuvillier-Fleury avait des opinions beaucoup plus libérales.

Ces propos ont été rapportés par le duc d'Aumale dans un récit qui est inscrit au Livre du centenaire du « Journal des Débats », et qui me semble avoir échappé aux investigations, pourtant si sagaces, de M. Ernest Daudet. Sans doute, en écoutant ces querelles, l'enfant comprit que dans tout révolutionnaire il y a un conservateur probable, et que dans tout conservateur il y a un révolutionnaire possible. Il apprenait, dès son jeune âge, à discerner ce qu'il y a de mystérieux

dans les oscillations et dans les bouleversements de la politique.

Le mardi 27 juillet 1830, à six heures et demie du matin, Michelet, maître de conférences à rÉcole normale, commençait son cours d'histoire. Ses élèves (Vacherot, Chéruel, Foncin, Adolphe Berger) écoutaient fort attentivement. Tout à coup, une détonation fit trembler les vitres de la salle. Le canon grondait du côté des Tuileries. Michelet interrompit sa leçon et dit : « Messieurs, on fait de l'histoire! Nous récrirons! »

Le mercredi 28 juillet, M. le chancelier Pasquier, jadis petit robin d'ancien régime, naguère baron de l'empire , alors « noble pair » de la Restauration, apprit que « des pavés arrachés, des arbres abattus sur les boulevards, formaient des barricades de tous côtés ». M. Pasquier apprit aussi que a des coups de fusil très bien ajustés partaient des fenêtres et des coins de rue ». M. Pasquier se barricada dans sa maison, laissa le gouvernement dont il portait encore la livrée se débattre avec l'émeute, et attendit, sans trop d'impatience, l'occasion d'offrir au nouveau régime, quel qu'il fût, son douzième serment de fidélité.

Le jeudi 29 juillet, le peuple et la garde royale se fusillèrent mutuellement avec une allégresse qui n'eut d'égale que l'apathie du ministère, la niaiserie de la cour et la tendance des orateurs révolutionnaires à fuir les coups. Le Louvre fut

pris d*assaut. Les flaques de la place Dauphine furent rouges de sang. La caserne de Babylone fut un charnier. Le boulevard des Italiens prit l'aspect d'une boucherie. Le polytechnicien Vaneau et le normalien Farcy furent tués. Braves enfants! Ils croyaient mourir pour la République. Pendant ce temps, un attroupement de députés, d'ailleurs déchus d'un mandat que leur avait conféré un régime tombé, se préparaient, dans la sécurité du huis-clos, à saluer Louis-Philippe comme les vieilles sorcières de Macbeth : « Salut!.'.. Tu seras roi ! »

Les savants organisateurs de cette trilogie ont surnommé ces trois journées les Trois Glorieuses. On a inscrit sur une colonne, à la place où fut la Bastille, les noms des dupes qui sacrifièrent leur vie à cette intrigue parlementaire. Paris incendié fut un vaste brasier où de pauvres diables tirèrent, pour les autres, les marrons du feu. Et la monarchie de Juillet inaugura ses destinées moroses. Le prince qui fut l'instrument de cette mystification et qui accepta des mains de quelques marchands un sceptre dérisoire dont sa noble femme ne voulait pas , a laissé dans l'histoire le souvenir d'un monarque débonnaire, modeste, bien intentionné. Il distribua des sabres d'honneur à MM. les officiers de la garde nationale qui, après la bataille, avaient mis belliqueusement leurs bonnets à poil. Il confia naïvement

sa dynastie à la loyauté de ces sabres. Abandonnant désormais son dolnnan de hussard, il professa pour la garde nationale une sorte d'admiration mystique. Il se proclama le général en chef de cette arme. Il porta des épaulettes d'argent, comme M. Prudhomme. Il s'efforça, très sincèrement, d'être un militaire civil, un bourgeois couronné, un roi-citoyen. Ses ministres cherchèrent un « juste milieu » entre des termes inconciliables. Le système de la « paix à tout prix » fît croire aux bourgeois censitaires que la France ne ferait plus jamais la guerre, sauf dans les endroits où les petites gens et les vaillants princes sont seuls admis à l'honneur de cueillir des lauriers pour les classes « digérantes ». Et. cet équilibre instable dura jusqu'au jour où le malheureux Louis-Philippe , taquiné par Jacques Bonhomme dont il s'était un peu moqué, trahi par Joseph Prudhomme dont il avait encouragé l'orgueil et rassasié les ambitions, dut porter la peine de son péché originel. Le roi des barricades vit les barricades se tourner contre lui. Le roi des bourgeois fut abandonné par une bourgeoisie qui ne soutient jamais ceux qui la défendent. Le roi-citoyen dut reculer devant un mouvement populaire qu'un grand poète a trop cruellement appelé la « révolution du mépris ».

Si quelque chose avait pu sauver ce régime bâtard, c'eût été assurément la bonne grâce, la

fîère allure, la bravoure bien française des jeunes fils de France qui entouraient ce trône vacillant. Lorsque Ferdinand d'Orléans, prince royal, périt d'une chute de voiture sur la route de Neuilly, Alfred de Musset improvisa des vers qui méritent d'être cités, parce qu'ils furent l'expression éloquente du deuil public :

Que ce Dieu qui m'entend me garde d'un blasphème!

Mais je ne comprends rien à ce lâche destin

Qui va sur un pavé briser un diadème

Parce qu'un postillon n'a pas sa guide en main!

Je le pense et le dis à qui voudra m'en croire, Non pas en courtisan qui flatte la douleur, Mais je crois qu'une place est vide dans l'histoire. Tout un siècle était là, tout un siècle de gloire, Dans ce hardi jeune homme, appuyé sur sa sœur, Dans cette aimable tête et dans ce brave cœur.

Certes, c'eiU été beau, le jour où son épée,

Dans le sang étranger lavée et retrempée.

Eût au pays natal ramené la fierté...

A moi, Nemours! à moi, d'Aumale! à moi, Joinville!

Certes, c'eût été beau, ce cri dans notre ville,

Par le peuple entendu, par les murs répété !

Après la mort, si tragique, du prince royal, le duc d'Aumale fut le plus séduisant héros de cette Algérie , où la monarchie de Juillet trouva un prestige qui lui manquait sur le continent. Il combattit à côté de Lamoricière, de Cavaignac, de Gueswiller, de Duvivier, de Charras, chevaliers errants qui honorèrent par leurs prouesses un régime dénué de chevalerie.

Le duc d'Aumale était, avant tout, un soldat

français. Ce fils de roi, devenu académicien, aurait donné son titre d'Altesse Royale et son habit à palmes vertes pour son képi de guerre et son épée à dragonne d'or.

Il écrivait un jour à M. de Chabaud La Toug : « Je suis soldat dans Tâme ». Les détails biographiques dont nous fait part, M. Ernest Daudet confirment, jusque dans les moindres détails d'une longue vie, cette fière déclaration, où apparaît la mélancolie d'un homme de cœur réduit à rinaction.

Dès le temps où il était écolier, il avait déjà la « folie de Tépée ». Il aimait bien son maître, le savant et ingénieux Cuvillier-Fleury. Il Teût aimé peut-être un peu moins, si M. Cuvillier-Fleury n'eût été le fils d'un brillant officier de dragons. Le musée de Versailles possède un tableau qui réprésente les Préliminaires de Leoben. Parmi les redingotes bleues des généraux français et les habits blancs de l'état-major autrichien, on distingue l'uniforme vert d'un jeune officier de dragons qui présente la plume au général Bonaparte. C'était le commandant Louis Cuvillier- Fleury. On parla souvent de ses campagnes dans les doctes entretiens des Tuileries ; le professeur et l'élève, entre deux odes d'Horace, évoquaient le souvenir des grandes guerres.

Lorsque le duc d'Aumale reçut pour ses étrennes, le 1" janvier 1837, son premier galon, il dit,

en revêtant l'uniforme de sous-lieutenant d'infanterie:

« Moi, je n'ai d'autre ambition que d'être le quarante-troisième Bourbon tué sur le champ de bataille. »

Les exercices du « service en campagne » lui plaisaient par une sorte d'avant-goût de la réalité belliqueuse et chevaleresque. « Vois-tu, écrivait-il à un ami, je ne le dis qu'à toi, parce que toi seul tu ne me trouveras ni vain ni ridicule; quand, confondu dans le rang, j'entends tonner le canon, j'oublie que nous jouons la comédie, une sorte de délire s'empare de moi; il me semble que j'aurais dans les batailles cette fièvre qui fait réussir, et je reste en extase jusqu'à ce que la voix monotone du chef de bataillon me rappelle à la réalité. »

On sait comment le duc d'Aumale, au milieu de son beau rêve d'épopées africaines, fut surpris par la Révolution de 1848. Un caprice de la politique lui arrachait des épaulettes qu'il avait portées avec honneur, des éperons qu'il avait gagnés à la bataille, une épée qu'il avait tirée au grand jour, face à l'ennemi.

Ni le temps ni la distance ne purent, pendant vingt-deux ans d'exil, apaiser, dans le cœur de ce soldat français, la nostalgie de ces bivouacs d'Algérie où sa jeunesse s'était enivrée de soleil, de danger, de gloire. Dans les mornes hivers et dans les tristes étés de Twickenham, il essayait

de tromper lennui des heures monotones en écrivant l'histoire des zouaves et des chasseurs à pied. Le poids de Texil s'allégeait au souvenir des gais combats. Et le proscrit écoutait venir, du fond des années heureuses, ce chant grêle de la diane qui là-bas, dans les matins roses et clairs, semblait la voix de Taurore. Il songeait à ses espérances, vite éveillées et tôt déçues. Il envia ses camarades qui pouvaient, malgré les passions populaires et les combinaisons des politiciens, continuer, sous le drapeau national, de servir la France.

Dans la soirée du 5 septembre 1870, le duc d'Aumale revenait à Paris par le train de Bruxelles, en même temps qu'un autre exilé dont le génie avait paré de splendeurs poétiques une monarchie vermoulue et une république éphémère : Victor Hugo.

L'ancien cavalier du col de Mouzaïa, le vainqueur d'Abd-el-Kader, le vieil Africain décoré sur le champ de bataille attendit, deux ans, qu'un acte d'équité lui rendît son képi brodé, son écharpe de commandement et ses épaulettes étoilées.

Cette rentrée dans le giron de la grande famille militaire fut assurément la plus forte joie de son retour.

On sait ce qui a suivi : la présidence du procès Bazaine, difficile tâche, acceptée à contre-cœur et loyalement remplie; — le séjour à Besançon,

OÙ le général Henri d'Orléans, duc d'Aumale, porta joyeusement les plumes blanches de commandant en chef; — puis les nouvelles taquineries de la politique, les querelles des partis, voilant de deuil la fin d'une vie dont elles avaient déjà gâté le radieux début.

Lorsque le général duc d'Aumale fut placé par la République à la tête d'un corps d'armée, sur la frontière, il sentait tout le prix de ce périlleux honneur et rêvait davantage encore.

« Certes, disait-il à ses officiers, il est beau de commander une armée. Mais commander une division de cavalerie et tomber comme un Condé, en menant une charge, voilà qui est encore plus beau. »

Le duc d'Aumale n'aurait jamais été un général de guerre civile. Né dans un siècle orageux, il a vu plusieurs révolutions, il a traversé des époques troublées, sans que la fidélité de son patriotisme ait jamais cédé au contre-coup de nos discordes. Ce prince loyal avait assez de clairvoyance intellectuelle et de grandeur morale pour discerner, en toute occasion, l'intérêt de la France, et pour regarder sans cesse, au-dessus des agitations de la rue ou des intrigues du Parlement, les trois couleurs du drapeau. Les pires épreuves n'ont pu ébranler cette religion, qui s'était emparée de son àme tout entière. L'adversité, qui aigrit et révolte les caractères médiocres, avait épuré son

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esprit et fortifié son cœur. Du fond de l'exil et de la retraite, il suivait, avec une attention passionnée, la marche de nos armées au chemin de Thonneur et de la victoire. Il écoutait Técho de nos clairons vainqueurs. Il saluait nos enseignes déployées, sans chercher à connaître les desseins de politique éphémère qui se cachaient à Tombre de Tétendard immortel. Et si parfois un mouvement d'impatience échappait à sa sérénité coutumière, c'est que ce soldat, éloigné du champ de bataille par les querelles des partis, ce chef, dépouillé de son commandement, aurait voulu que la destinée lui accordât une plus large part de péril et de responsabilité.

On oublia que Lamartine, peu suspect de tendresse envers la famille de Louis-Philippe, avait dit au jeune colonel de 1846 : « Vous avez servi la France. Elle grandit tout ce qui la sert. » En 1886, un décret signé Grévy et contresigné Boulanger raya le duc d'Aumale des cadres de Tétatmajor général de l'armée.

On vit alors, à des signes certains, que l'ambition de cet homme n'avait jamais dépassé la limite de ces cadres. S'il n'eût pas été prince, il eût marché tout uniment dans la voie ouverte par Lamoricière, Bugeaud et Changarnier. La France aurait pu avoir en lui quelque chose comme un Mac-Mahon lettré, un Canrobert très intelligent, un Bourbaki supérieur. Qui sait si, aux heures

difficiles, la fortune de nos armes n'en eût pas été changée?

Toute cette partie du récit de M. Ernest Daudet contient des faits très intéressants. Les témoignages inédits, les documents nouveaux y abondent. On y voit comment, après le départ de Grévy et avant la fuite de Boulanger, tout le moode, sans distinction de parti, s'appliqua très conscieusement à revenir sur une mesure trop vite accordée à des rancunes ou à- des frayeurs, dont l'expression avait été peu noble.

Dans la matinée du 12 mars 1889, le duc d'Aumale, revenu de son second exil, se présentait à l'Elysée. Entrant chez M. Carnot , il lui dit : € Monsieur le Président, en touchant le sol de la patrie, mon premier soin est de vous exprimer les sentiments que m'inspire l'acte que votre gouvernement vient d'accomplir dans des conditions également honorables pour celui qui en est l'auteur et celui qui en est l'objet ». M. Carnot, très ému, lui prit les mains, et, les étreignant affectueusement : « Je me félicite de votre retour, répondit-il. J'aurais pu vous rappeler un peu plus tôt. Mais je tenais à ce que vous revinssiez sans condition. Nous ne pouvions agir autrement avec un homme tel que vous. » Et le Président de la République, prenant congé du prince, lui dit : € Au revoir, monseigneur! » Quand le duc d'Aumale traversa le salon des officiers de service, le

chef de la maison militaire du président lui présenta ses respects en l'appelant: « Mon général ».

« Ah! répondit le duc. Que vous me faites plaisir! C'est le titre que j'aime le mieux, et voilà si longtemps qu'on ne me l'avait donné ! »

Au mois d'octobre 1896, M. Félix Faure, qui, en 1886, avait voté contre la loi relative à l'exil des princes, invita le duc d'Aumale à toutes les fêtes données en l'honneur des souverains de Russie. Le duc se rendit à l'Elysée, un matin, vers sept heures, et dit au président ces paroles, dont le texte authentique a été conservé :

Je n'ai pas voulu, monsieur le Président, attendre le moment où je vous rencontrerai peut-être à la séance de TAcadémie, pour vous remercier des gracieuses invitations auxquelles j'aurais été heureux de me rendre. Je tiens à vous dire loyalement, à vous, chef de l'Etat et chef de l'armée, pourquoi je n'ai pas cru pouvoir les accepter. Il n'y a là rien de personnel, ai-je besoin de vous l'affirmer? Vous connaissez mes sentiments pour vous. Rien qui, de près ou de loin, tienne à la politique. Mais voici. Je suis le doyen des officiers généraux français. J'ai commandé en chef devant l'ennemi. Tous mes camarades, qui vous entourent et qui approchent l'empereur, ont revêtu leur uniforme. Cet uniforme, je l'ai porté sous le gouvernement républicain, quand, dans une circonstance mémorable, j'ai rendu la justice au nom du peuple français. Je l'ai porté quand, au lendemain de la guerre, j'ai commandé pendant six ans un corps d'armée sur la frontière, veillé sur ce coin de l'Alsace qui nous reste et relevé les remparts de Belfort à portée de canon des Allemands. Je ne parle pas des souvenirs du passé : la prise de la smalah, la soumission d'Abd el-Kader et autres faits de guerre. Eh bien ! paraître avec un autre costume devant un souverain

étranger, auprès de vous, monsieur le Président, il me semble que ce serait manquer de respect à ce glorieux habit, rompre avec toutes les traditions que nos anciens nous ont laissées. Dans ce que je vous dis, ne voyez aucune apparence de protestation; c'est le sentiment d'un Français, d'un soldat. Quand je verrais mes camarades. Billot, Saussier, Galliffet, Davout, vêtus de leur uniforme et moi seul dépouillé du mien, je pleurerais!...

Quelques mois après, en apprenant sa mort, M. Félix Faure dit au porteur de cette mauvaise nouvelle : « C'était un grand citoyen, un patriote ».

Le même jour, un des mandataires de la famille d'Orléans alla chez le général Billot, ministre de la Guerre. Quoique souffrant, le général descendit dans son cabinet.

« Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, je devine ce que vous venez m'annoncer. Il est mort! »

Devant le silence affîrmatif de son interlocuteur, le général reprit :

« C'était le premier soldat de France. »

Pauvre duc d'Aumale ! Pour rendre à ce soldat les honneurs militaires, pour faire défiler la troupe devant ce troupier , pour accorder au doyen des généraux de l'armée française le salut suprême des étendards et des épées, il fallut chercher un biais, recourir à un stratagème, enfreindre le règlement! Il était dit que la politique poursuivrait ce vaillant prince jusque dans son cercueil. En un temps où plusieurs généraux ne surent pas toujours échapper aux pièges de la politique,

celui-ci avait fait son possible pour s'en affranchir, pour s'en dépêtrer. Et cependant, elle venait encore le saisir mort après Vavoir tant persécuté durant sa vie.

Dieu merci ! Ces difficultés furent résolues par un gouvernement bien inspiré, dont l'initiative avait devancé l'élan unanime de l'opinion. Le général Henri d'Orléans, duc d'Aumale, grandcroix de la Légion d'honneur, membre de l'Institut de France, fut enseveli avec tous les honneurs dus aux citoyens français qui sont investis de ces grades et revêtus de ces dignités.

Plus d'un républicain, en quittant ces belles funérailles, se disait, à part soi, que la République sera « une et indivisible » lorsqu'elle acceptera, sans aucun reniement, l'héritage sécu- (

lairede la patrie, lorsqu'elle unira, pour le salut commun, toutes les forces vives de la nation, lorsqu'enfin, à l'appel autour du drapeau menacé, tous les hommes de bonne volonté pourront répondre : « Présenti »

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