LES ÉCRITS
Lorsque le comte de Clermont, prince du sang, abbé commendataire de Saint- Germain-desPrés, et général célèbre par ses défaites, voulut être de
TAcadémie, il fit savoir aux Quarante que tel était j
son désir. Aussitôt il fut élu à l'unanimité , le ■
samedi 1" décembre 1783. Ce prince, ne voulant pas tenir le, second rang dans une cérémonie, refusa de se plier à la coutume traditionnelle de la réception publique. Il voulut bien toutefois adresser à la compagnie un compliment de douze lignes , dans lequel il promettait aux académiciens sa protection. C'est à peu près tout ce qu'il a écrit.
Le général Henri d'Orléans, duc d'Aumale, n'était pas de la race des grands seigneurs stériles et impertinents*. Il a sollicité les suffrages de l'Académie française avec l'intention évidente de rendre hommage, par cette démarche de candidat respectueux, à une assemblée qui lui paraissait, malgré certaines défaillances, dépositaire d'une tradition historique et chargée d'un devoir social. Par son testament, il a témoigné en quelle
1. Alésia, étude sur la cinquième campagne de César en Gaule, 1 vol. in-8, Paris, Michel Lévy, 1859. —Les Zouaves et les Chasseurs à pied, 1 vol. in-i8, nouvelle édition, Paris, Michel Lévy, 1886. — La Question algérienne, à propos de la lettre adressée par Tempereur au maréchal de Mac-Mahon, 1 br. in-8, Paris, Michel Lévy, 1867. — Les Institutions mili" taires de la France, Louvois-Carnot-Saint-Cyr, 1 vol. in-18, Paris, Michel Lévy, 1867. — Discours prononcé à l* Académie française le 7 avril 1881, 1 br., Paris, Calmann Lévy. — Histoire des princes de Condé pendant le seizième et le dix-septième siècles, 8 vçl. dont un index, in-8, Paris, Calmann Lévy, 188J9-. 1896. — Le Roi Louis-Philippe et le droit de grâce, 1 br. in^^,^ Paris, Calmann Lévy, 1897.
estime il tenait les cinq classes de cet Institut de France dont il faisait partie à des titres divers. Désormais, qu'on le veuille ou non, il faudra le compter, avec le cardinal de Richelieu, avec le chancelier Séguier, avec le ministre Colbert, avec le consul Bonaparte, au nombre des bienfaiteurs de ce corps très composite, mais encore imposant.
Enfin, il a écrit plus et mieux que bon nombre de ses confrères.
Son premier livre, improvisé dans le temps de son premier exil, s'intitule : les Zouaves ^t les Chasseurs à pied. Il l'écrivit pendant la guerre de Crimée, comme s'il eût cherché, par ce moyen, à n'être point tout à fait absent des champs de bataille où ses compagnons d'armes, plus heureux que lui, faisaient le coup de feu. Il souhaitait, de tout son cœur, que « les drapeaux qui flottèrent sur la brèche de Constantine fussent enfin plantés sur les murs de Sébastopol ». Son livre est un récit de bivouac, une sorte de fanfare, claironnée avec enthousiasme, tout d'une haleine, par un officier d'Afrique, à qui l'on a ôté trop tôt son sabre et ses galons. Je voudrais que ce petit livre commode, pas gênant, très portatif, facile à caser dans une musette, fût distribué aux bibliothèques de nos régiments. Ces pages sont toutes chaudes de l'épopée algérienne. Elles évoquent le mirage de ces années héroïques où il y avait encore, dans :lës ravins de l'Atlas et dans les oasis de Biskra
OU de Figuig, des ennemis à vaincre, des exploits à tenter, des risques à courir, de la gloire à gagner...
As-tu vu La casquette, La casquette? As-tu vu La casquette Au pèr' Bugeaud?
Au rythme de cette marche allègre, aux accents de cette poésie dénuée d'académiques métaphores, les zouaves s'en vont, d'un pas dégagé, à travers les plaines d'alfa ou les forêts de cactus, vers la
1 montagne perfide ou vers les douars menaçants.
' Soldats sublimes et cocasses. S'ils n'avaient con-
quis d'emblée l'admiration des Français et des Arabes, ils eussent été quasiment ridicules, avec leur accoutrement de mamamouchis. Crânes et débrouillards, ils ne craignent ni les balles, ni la pluie, ni le vent, ni le soleil, ni la faim, ni la soif. Aux haltes de midi, sous le ciel torride, il se font des tendelets avec leurs turbans et leurs ceintures, jetés sur les faisceaux, et ils dorment, comme des odalisques, le visage délivré de la chaleur et caressé par la brise. Sous l'averse, ils rabaissent leurs capuchons, tendent les plis de leurs culottes, et les voilà préservés de l'humidité. Toujours gais, ils supportent sans mauvaise humeur des étapes si dures que le sang empourpre leurs gué-
très blanches. Ils narguent les chasseurs d'Afrique en sifflant des boute-selles qui réveillent les chevaux harassés. Ils cheminent par monts et par vaux, ayant pour toutes chaussures des espadrilles de peau de bœuf retenues par des ficelles. Ils se nourrissent du blé des silos. Ils chargent à la baïonnette dans la neige, sous la grêle. Ils connaissent tous les grands sentiments et tous les bons tours. Ce sont des héros un peu chapardeurs. Ces pourfendeurs de Kabyles n'ont pas leurs pareils pour tordre le cou aux poules, faire mainbasse sur les tortues, secouer un olivier, rafler des figues, dénicher une jarre d'huile et passer un licol aux bourricots vagabonds. Une nuit, le maréchal Bugeaud, dormant d'un œil selon sa coutume, est réveillé, sous sa tente, par des pié- i
tinements, des bêlements, le bruit d'une lutte sourde entre des hommes et des bêtes. Il regarde par sa lucarne et voit les zouaves fort occupés à s'approprier nuitamment un magnifique troupeau de moutons qui avait été razzié la veille et parqué dans le camp par l'intendance. Furieux, le vainqueur d'Isly, en chemise, l'épée à la main, fonce sur les maraudeurs. Aussitôt, zouaves et moutons de disparaître, comme par l'effet d'une bizarre magie. On éveille les officiers, on fait des appels, des contre-appels , on perquisitionne. Tout le monde est à son poste, prêt au combat. Personne n'a vu de moutons... Le père Bugeaud est obligé
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de se recoucher bredouille. Mais il rit tout de même dans sa moustache.
Cette biographie des zouaves n'est pas seulement pour l'auteur une occasion bien naturelle de s'abandonner à des souvenirs de jeunesse dont on parlera longtemps, autour des feux, dans les grand'gardes d'Algérie. C'est aussi un moyen de fixer au passage, en de brèves esquisses, la figure des vaillants hommes qu'il a connus là-bas, et dont il aime à se rappeler la mâle vertu. L'Algérie, la « seconde France, patrie militaire des zouaves », a vu les premiers exploits de Lamoricière, de Ladmirault, de Bourbaki, de Charras, de Cavaignac, de Le Flô, de Canrobert. Ceux-là sont illustres, parce que les balles, auxquelles pourtant ils s'exposaient de gaieté de cœur, ont épargné leur jeunesse. Ils ont pu remplir leur mérite, aller jusqu'au bout de leur destinée et assister aussi, hélas! à des crépuscules qui leur ont fait regretter amèrement les rayonnantes aurores du Tell ou de l'Aurès. Mais les autres zouaves! Ceux qui sont tombés là-bas, mitraillés ou sabrés! Il serait injuste d'oublier leur sacrifice. Le duc d'Aumale n'en a garde, et, dans ces notes rapides, il nous donne une liste funèbre et glorieuse : le capitaine Bessières, tué à l'assaut de Laghouat, le lieutenant d'Harcourt, le commandant Peraguey, le capitaine Gardarens, frappé, à l'assaut de Constantine, tout près du colonel
Combe, le sergent Giovannelli, le capitaine Gau trin, le capitaine Magagnosc, le lieutenant Laplanche. Le capitaine de Grandchamp, qui fut laissé pour mort dans un combat, subit Taffreux supplice de servir de billot à plus de quarante de ses camarades décapités sur son corps, et put rejoindre sa compagnie, défiguré, haletant, sanglant... On ne peut les nommer tous*. A chaque feuillet de ce petit Plutarque de poche, on voit passer leurs silhouettes hautaines et cordiales. Ils ont eu rhéroïsme joyeux, le courage bon enfant. Ils sont morts à la française, sans emphase.
Quel pédant d'école militaire a donc prétendu que leur exemple a nui, en Europe, au prestige de nos armes, qu'ils ont désappris la grande guerre, abandonné les sacrés principes et troublé la tactique des bureaucrates en pantalon garance?
Comme si le premier principe de la « grande guerre » n'était pas partout et toujours d'accepter un poste périlleux et de s'y tenir! Non, si nous avons été vaincus en 1870, ce n'est pas la faute des zouzous, ni des turcoSy ni des spahis, ni des
1. La statue équestre du général Henri d'Orléans, duc d'Aumale, a été inaugurée à Chantilly le 15 octobre 1899, dans le môme moment où la ville de Pau saluait Teffigie du général Bourbaki. Les noms de ces deux braves, séparés d'abord par une distance sociale qui semblait infranchissable, furent longtemps réunis, par une confraternité de gloire, dans les bulletins de l'armée d'Afrique; et voilà qu'une nouvelle rencontre les assemble, au delà du tombeau, parmi les touchants symboles d'une commémoration nationale.
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Il vitriers d'Afrique. Ils ont, Dieu merci! jeté assez
^' d'éclat sur nos défaites et suffisamment sauvé
l'honneur du pays, pour que les conférenciers
n'aient pas le droit de les injurier commodément
du haut de leurs chaires doctrinales.
Le duc d'Àuraale disait, en 1871 : « La France est cassée, mais les morceaux en sont bons ».
L'historien des zouaves et des chasseurs à pied semble avoir prévu les dangers que courait notre nation, lorsqu'il publia en 1867 — l'année même de cette Exposition universelle où la France se grisa de vain prestige et de fausse sécurité — cette I espèce de méditation rétrospective qu'il intitula :
les Institutions militaires de la France; Louvois- CarnolSaint'Cyr. Louvois, c'est l'organisateur de l'ancienne armée royale, victorieuse à Steinkerque, à Nerwinde, à Fontenoy; — Carnot, c'est l'homme des armées révolutionnaires et napoléoniennes; — Gouvion-Saint-Cyr, c'est le promoteur de la loi de 1832.
Ce traité devrait être lu, relu et médité par tous nos officiers. On y trouve, en un langage sobre et clair, le souci qui fut la principale préoccupation du duc d'Aumale, et qui donne à sa vie, malgré tant de traverses et de déboires, une belle unité. Instruit et averti par l'étude quotidienne de l'histoire, il redoutait de voir l'armée se rebeller secrètement contre l'ordre nouveau
et se consumer dans les ï^egrets stériles d'une sorte d'émigration à l'intérieur. Il craignait, par conséquent, de voir la Démocratie se méfier de ceux-là même à qui elle remet le soin de la défense nationale. Il aurait voulu contribuer, par son action personnelle, à dissiper un malentendu qui risque d'être le plus douloureux procès des temps modernes, et qui menace également les libertés publiques et la sécurité de la patrie.
L'histoire de la Prusse inquiétait le duc d'Aumale. Jamais on n'avait vu sortir si vite de l'obscurité et s'imposer si rapidement à la terreur de l'Europe une nation naguère si petite, si pauvre, si méconnue, si méprisée. Pendant plusieurs siècles, une monarchie quasiment indigente végète sur un sol ingrat. Elle est l'objet du dédain des diplomates, de la risée des voyageurs. Elle pousse en dessous, obscurément, enfonçant ses racines tenaces dans la terre dure, vivotant chichement sous des rois burlesques, dont les magnifiques potentats de Versailles, de Londres, de Madrid raillent le caporalisme et la rusticité. Tout à coup, au milieu des cours de l'Europe, éclate la foudroyante nouvelle de Rosbach. Quoi! ce roitelet de Poméranie a osé vaincre les premiers soldats du monde? Et aussitôt les professeurs de stratégie bouleversent leur enseignement, changent leurs rédactions, dissertent à
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perte de vue sur V « ordre oblique », sur le « fusil à baguette », et même sur Tinstitution prétendue bienfaisante dé la schlague. Cependant, les années passent, amenant des révolutions inouïes, des catastrophes sans précédents. L'Europe est labourée, ravagée jusqu'en son fonds par des invasions, par des conquêtes, par des massacres, par des traités. Le royaume prussien, abandonné de tous, détesté, hué par le « concert européen », martelé par la main puissante de Napoléon, réduit à des proportions étriquées, tient bon tout de même. Il s'enfonce tristement et obstinément dans sa terre natale comme un coin de fer dont la tête est rouillée mais dont la trempe est bonne. Cette peuplade, décimée, humiliée, résiste à tout, survit à tout. Et, un jour, devant les empereurs et les rois, devant les diplomates toujours étonnés, s'inscrit, en lettres inoubliables, le nom d'un petit village de Bohême : Sadowa!... Pourtant, le « pas oblique » a disparu; le « fusil à baguette » est relégué dans les musées ; la bastonnade ellemême est surannée. Soit, disent les raisonneurs un peu déconcertés, tout s'explique par l'emploi des mouvements tournants, du télégraphe électrique et des chemins de fer... Eh! parbleu! dit un autre, c'est la faute du fusil à aiguille. Ne voyez-vous pas, insinue un troisième, que le vainqueur de Sadowa, c'est l'instituteur?
« Tout comme il y a cent ans, disait le duc
d'Aumale en 1867, tout comme il y a cent ans, les jugements qu'on porte actuellement pèchent par ce qu'ils ont d'exclusif. Il est inexact d'attribuer les dernières victoires des Prussiens à telle ou telle branche de leur système militaire, et ce serait faire injure au vainqueur que de chercher dans l'excellence même d'un système l'unique explication des événements de Tété dernier... Ce qu'il nous importe de dire et ce que nous croyons vrai, c'est que si la Prusse a pu presque instantanément mettre en ligne une armée considérable, très instruite, bien commandée, complètement pourvue et, à défaut d'expérience, animée du plus vif sentiment de l'honneur; si elle a pu opérer à la fois sur l'Elbe, sur le Mein, dans la Thuringe, et, tout en dispersant les levées de la Confédération germanique, envahir la Bohême avec des troupes supérieures en nombre et en organisation aux légions vaillantes et aguerries que lui opposait l'Autriche, elle doit ce grand résultat aux institutions militaires qu'elle a su maintenir, coordonner, développer pendant la paix. »
Et il ajoute :
« Les institutions militaires ne donnent pas, ne garantissent pas la victoire ; elles donnent le moyen de combattre, de vaincre ou de supporter des revers. Sans elles, tant que durera l'état actuel des sociétés européennes, tant que nous ne verrons pas fleurir cet âge d'or, pax perpétua^ qui,
seloii Leibniz, n'existe qu'au cimetière ; sans elles, disons-nous, pas de sécurité ni de véritable indépendance pour les nations. Comment se sont-elles fondées? Par quelles transformations peuventelles s'adapter aux temps ou au génie des peuples? D'où vient qu'elles se fortifient ou s'affaiblissent, qu'elles s'épurent ou se corrompent? Comment peuvent-elles devenir un fardeau insupportable, un instrument de tyrannie, ou s'implanter dans les mœurs, s'associer aux libertés publiques et former la base de la puissance nationale? Nous essayerons de l'étudier dans l'histoire de notre pays, p
On ne s'étonnera pas qu'un homme qui a passé la meilleure part de sa vie parmi les soldats considère que les institutions militaires d'une nation doivent être une sorte de cadre où se discipline et se fortifie la vie nationale. Mais ce n'est pas lui qui établira cette sotte distinction du civil et du militaire, dont la tradition subsiste encore dans quelques bureaux de recrutement et dans quelques parlottes de politiciens. Ce préjugé haineux sépare, au grand profit des adversaires de notre patrie et des ennemis de notre liberté, ce qui doit être uni d'une jointure indissoluble. Mettre des cloisons étanches entre les soldats et les citoyens, c'est exposer, du même coup, l'armée et la nation aux pires dangers. Celle-ci se défiera des gens armés, galonnés, empanachés; elle les regardera
de travers, comme des garnisaires, dont on a besoin, que Ton supporte, mais qu'il faut licencier au plus vite dès qu'on se croit hors de péril. Celle-là s'habituera insensiblement à considérer la foule anonyme des pékins comme une collection de bonshommes méprisables, mal habillés, dénués de prestige et même de tenue, et sur lesquels il est bon de taper, de temps en temps, le 18 Brumaire ou le 2 Décembre. C'est ainsi que la France, divisée contre elle-même par des sophismes ridicules, a vu naître d'un côté Homais, le bourgeois craintif, criard, ennemi personnel du sabre , et de l'autre , ce fameux colonel RamoUot, pour qui l'humanité finit aux murs de la caserne, RamoUot jureur, sacreur, radoteur; Ramollot, qui méritait tout de même de n'être pas blagué trop fort, parce qu'à l'occasion cette vieille bête se ferait crânement tuer. Mais enfin, si l'on me donnait à choisir entre ces deux hommes, j'aimerais mieux ni l'un ni l'autre. A cause des malentendus que représentent leurs figures grotesques, la France a oscillé, depuis cent ans, entre le triomphe (à l'intérieur) des gardes prétoriennes tenues en main par un « pouvoir fort », et la débandade des milices « citoyennes » , systématiquement affaiblies par des partis, qui, d'un cœur léger, sacrifiaient à la crainte de consolider un gouvernement désagréable le soin d'assurer la défense des frontières. Le remède à ces maux, qui
nous ont valu tant de misères, c'est, selon notre auteur, la conservation soigneuse de cette armée nationale, que Carnot avait formée en amalgamant les admirables troupes de Louvois avec les recrues nouvelles que la Révolution jetait sur les champs de bataille.
La garde de nos institutions militaires exige chez ceux qui en sont chargés, l'exercice presque quotidien des facultés les plus rares. Un ministre de la guerre n'est pas un simple compteur de boutons de guêtre. C'est très bien d'étudier les avantages respectifs du dolman et de la tunique, de disserter sur les basanes et de se prendre de passion pour le képi « semi-rigide ». On se rend populaire en faisant peindre les guérites, en autorisant le port de la barbe ou en goûtant le rata. Cela ne suffit pas. La preuve, c'est que tous les gouvernements soucieux des intérêts de l'armée ont placé au ministère non pas des techniciens plus ou moins moustachus, grognons et compétents sur Içs vétilles, mais quelques-unes de nos plus fortes têtes : un grand commis, comme Louvois, un organisateur comme Carnot, un philosophe comme le maréchal Gouvion-Saint-Cyr *.
Le livre du duc d'Aumale sur les Institutions militaires de la France s'achève par des conseils et par des avertissements que l'on peut résumer ainsi :
1. Voir le Rapport sur l'expédition de Madagascar^ par le général Duchesne.
Toutes les fois que nous touchons aux lois qui régissent notre armée, n'apportons pas à cette œuvre, souvent nécessaire, des préoccupations autres que le souci de la sécurité publique et de la défense nationale. Le service militaire est fait pour garantir au pays tout entier Tordre et la tranquillité qui sont la condition du progrès, et non point pour donner satisfaction aux idées préconçues d'un parti. C'est commettre une action dangereuse et coupable que de jeter une question si haute dans la rhétorique d'un programme électoral. On se trompe, si l'on croit fortifier les institutions démocratiques en affaiblissant les institutions militaires. La force d'une démocratie réside dans la puissance de l'opinion, dans le respect de tous envers la loi. Si ces deux points d'appui manquent, la faiblesse, savamment organisée, d'une milice sans prestige ne sera pas une garantie pour la liberté. Qui ne sait, d'ailleurs, que les démocraties, lorsqu'elles ont peur d'être brutalisées par l'ennemi du dehors, se jettent aveuglément au-devant de César?
On voit que le culte raisonné de la patrie et le souci d'assurer, à travers les incertitudes du présent et les menaces de l'avenir, la perpétuité de notre race, dominent, dans les ouvrages du duc d'Aumale, toutes les autres préoccupations. Il pensait qu'on n'a encore rien inventé de mieux, comme laboratoires de vertus, que la famille et la patrie.
Cette noblesse de sentiment et ce beau souffle d'épopée animent, d'un bout à l'autre, les sept volumes où il a conté d'une plume alerte, en un langage lucide et précis, la vie des princes dç Condé.
Cette œuvre est un morceau d'histoire de France, inclus dans la biographie particulière d'une famille dont les splendeurs et les misères ont été souvent unies aux diverses fortunes qui ont tour à tour rehaussé ou accablé notre nation.
A la bataille de Jarnac, le 13 mars 1569, Louis P' de Bourbon, prince de Condé, s'apprêtait à charger à la tête de ses cavaliers huguenots,, lorsque le cheval de M. de la Rochefoucauld lui lança une ruade qui lui cassa la jambe. Le coup fut si rude, dit Agrippa d'Aubigné, qu'on entendit craquer la fracture, et que l'os perça la botte. Malgré la douleur qu'il ressentait, le prince resta en selle, et montrant aux siens la devise de sa cornette : « Doux est péril pour Christ et le pays », il s'écria : « Voici, noblesse vraiment française, le moment désiré. Souvenez-vous en quel état Louis de Bourbon entre au combat! d Et, baissant la tète, il chevaucha vers la mort, avec 300 cavaliers contre 800 lances.
Le duc d'Aumale aime à conter ces prouesses, qui donnent parfois à sa narration un air de chanson de geste. Mais les hauts et puissants seigneurs n'ont pas le privilège exclusif d'exciter
son admiration. Autour d'eux, il groupe, avec beaucoup d'art et d'émotion reconnaissante, les braves ^ens qui furent pour eux ce qu'ont été pour lui ses chefs et ses camarades de l'armée d'Afrique : par exemple, ces capitaines des régiments de Picardie et de Piémont, qu'on appelait à l'armée de Racroi, les « petits vieux » ; le marquis de la Barre, excellent artilleur; le vénérable Gassion, cuirassier insigne; le beau Bois-Dauphin, tué devant Dunkerque ; Baradat, ancien chanoine devenu capitaine de cavalerie; le gros Senneterre, qui, blessé à la cuisse,^ se faisait attacher sur son arçon; tant d'autres, qui faisaient la « guerre en dentelles », et qui auraient pu chanter cette vieille chanson de route :
Messieurs les maîtres, dit Lauzun, Assurez vos chapeaux chacun, Nous allons charger en bataille.
Ces bons Français ont trouvé un historien digne d'eux, un biographe lettré, séduit par leur vaillance, amusé par leur courtoisie, passionné pour leur héroïsme, capable d'écrire leurs belles aventures sur le ton que demande un tel récit, dans le langage d'un cavalier et d'un gentilhomme.
J'ai fait une longue halte devant les écrits du duc d'Aumale. La mort, en dispersant les courtisans d'un prince, autorise le respectueux témoignage de ceux qui l'ont admiré sincèrement de loin.
L'Enfermé, par Gustave Geffroy.
Samedi, 28 novembre 1896.
« Accusé, levez-vous. Gomment vous appelezvous?
— Louis-Auguste Blanqui.
— Quel âge avez- vous?
— Soixante-sept ans.
— Quel est votre domicile?
— Mon domicile, je ne m'en connais pas, à moins que ce ne soit la prison.
— Votre profession?
— Homme de lettres. »
Ce dialogue s'engagea, le 15 février 1872, dans la salle des assises du palais de justice de Versailles, entre le colonel Robillard, président du quatrième conseil de guerre, et un vieux monsieur très correct, ganté de noir, redingote de noir, l'air d'un universitaire en retraite ou d'un
médaillé des Trois Glorieuses (il Tétait en effet), mais pâle de colère intérieure et animé, sous la froideur apparente de sa face d'ivoire, par une flamme de révolte. L'assemblée était nombreuse. Des militaires, des journalistes, des députés, des femmes du monde (avec, parmi leurs fourrures, Dumas fils), se pressaient pour voir Blanqui le récidiviste, Blanqui en personne, que Ton venait d'extraire du Dépôt de la rue Saint-Pierre, sa vingt-troisième geôle, pour lui demander compte de Téchauffourée du 31 octobre 1870, la huitième insurrection à main armée où il prit part.
Cet émeutier philosophe qui, dans l'intervalle de ses bataUles, écrivait en prison un traité de V Éternité par les astres, cet astrologue tombé dans un cul-de-basse-fosse, qui, la veille de son dernier procès, envoyait au président de l'Académie des Sciences un mémoire sur la lumière zodiacale, ce Silvio Pellico de la monarchie de Juillet, du second Empire et de la troisième République, a été peint aux trois moments principaux de son existence aventureuse par trois peintres, habiles à saisir, même chez un ennemi, l'expression qui persiste et le trait qui demeure.
Voici d'abord un portrait signé du poète Henri Heine, et qui date de 1831, l'année où le jeune Blanqui, encore tout chaud de la fumée de poudre où s'était évanouie la royauté de Charles X,
dénonçait aux Amis, du peuple, la platitude et la vulgarité du nouveau régime :
« Je me trouvais, dit Henri Heine, je me trouvais par hasard, à l'assemblée des Amis du peuple.... Il s y*trouvait plus de quinze cents hommes, serrés dans une salle étroite qui avait Tair d'un théâtre. Le citoyen Blanqui, lils d'un conventionnel, fit un long discours plein de moquerie contre la bourgeoisie , ces boutiquiers qui' avaient été choisir pour roi Louis-Philippe, la boutique incarnée, qu'ils choisirent dans leur propre intérêt, non dans celui du peuple, qui n était pas complice d'une si indigne usurpation. Ce fut un discours plein de sève, de droiture et de colère. La réunion avait l'odeur d'un vieil exemplaire, relu, gras et usé, du Moniteur de 1793. Elle ne se composait guère que de très jeunes hommes et de très âgés.... Au reste, jeunes et vieux, dans la salle des Amis du peuple, conservaient un digne sérieux, comme on le trouve toujours chez des hommes qui se sentent forts. Seulement, leurs yeux étincelaient, et souvent ils criaient : « C'est vrai! c'est vrai! » quand l'orateur articulait un fait. »
Le poète Lamartine, ministre des affaires étrangères, reçut un jour, en 1848, la visite de Blanqui. Aussitôt Lamartine, écrivain, griffonna cette note :
« Blanqui lui-même vint se livrer un matin, avec abandon, à moi, à l'heure où l'on prétendait qu'il
conspirait ma mort. J'en plaisantai avec lui. Je ne crois pas au poignard dans la main de ceux qui manient l'arme intellectuelle. Blanqui m'intéressa plus qu'il ne m'effraya. On voyait en lui une de ces natures trop chargées de l'électricité du temps, qui ont besoin que les commotions les soulagent sans cesse. Il avait la maladie des révolutions. Il en convenait lui-même. Les longues souffrances physiques et morales étaient empreintes sur sa physionomie, plus en amertumes qu'en colères. Il causait avec finesse. Son esprit avait de l'étendue. Il me parut un homme dépaysé dans le chaos, qui semblait chercher la lumière et une route à tâtons à travers le mouvement. Si je l'avais revu plus souvent, je n'aurais pas désespéré de lui pour les grandes utilités de la République. Je ne l'ai vu qu'une fois. »
Enfin, le journaliste J.-J. Weiss publia, pendant la guerre de 1870, cet article qu'il faut sauver du naufrage où s'abîment les vieux journaux :
« Je ne connais de Blanqui que ce que j'ai vu de lui, du 4 septembre au 8 décembre 1870, sur une estrade de club, que ce que j'ai lu de lui pendant le même temps, sur un méchant morceau de papier jaunâtre qu'il faisait paraître à force de sacrifices, qui n'avait ni abonnés, ni acheteurs, qui n'a pas pu vivre plus de trois mois, et dont je suis peut-être le seul, en dehors de son cénacle intime, à me souvenir aujourd'hui. Je ne connais
que le Blanqui du siège, le Blanqui du club des Halles et de la Patrie en danger. C'est de celui-là seul que je veux parler...
« Son extérieur était distingué, sa tenue irréprochable, sa physionomie délicate, fine et calme, avec un éclair farouche et sinistre qui traversait quelquefois des yeux minces, petits, perçants, et, à leur état habituel, plutôt bienveillants que durs; la parole mesurée, familière et précise, la parole la moins déclamatoire que j'aie jamais entendue avec celle de M. Thiers. Quant au fond du discours , presque tout y était juste. J'avais pour voisin, au club des Halles, un jeune rédacteur du Journal des Débats^ très conservateur, comme j'ai l'honneur d'être moi-même, qui débutait alors et qu'on remarquait beaucoup pour la sagesse et la maturité de son esprit. Combien de fois ne l'ai-je pas entendu soupirer au moment où Blanqui faisait son exposé quotidien des événements du siège, des fautes du gouvernement, des nécessités de la situation : « Mais tout cela est vrai! Mais c'est « qu'il a raison! Mais quel dommage que ce soit « Blanqui ! » Je le pensais comme lui, je le disais comme lui, mais je n'en soupirais pas. La vérité est bonne, de quelque côté qu'elle vienne. »
A ces honorables témoignages, il convient d'ajouter une étude détaillée, fouillée, qui est due à un écrivain dont j'ai déjà loué le talent vigoureux et tendre, l'impressionniste Gustave
GeCfroy *. L'auteur du Cœur et r Esprit, de la Vie artistique, des Notes d'un journaliste et de cette sérieuse étude sociale qui s'intitule folàtrement Yvette Guiibert, a consacré dix ans à réunir les matériaux de cette biographie. Cette œuvre de prédilection germait lentement dans son esprit et dans son cœur. Tandis qu'il paraissait prodiguer toute son attention aux meules de Claude Monet, aux blanchisseuses d'Edgar Degas, aux brumes d'Eugène Carrière, aux banlieues de Jean-François Raffaëlli, aux paysanneries de Camille Pissaro, aux damnations d'Auguste Rodin, aux pierrots d'Adolphe Willette et à la comédie humaine racontée, après Balzac, par Jean-Louis Forain, l'historien de l'impressionnisme trouvait le temps de parcourir, une à une, comme les étapes d'un douloureux calvaire, les prisons de Blanqui. Il délivrait de l'oubli cette vie enclose. Il s'arrêtait d'abord dans la maison centrale de Fontevrault, où son héros, à peine marié, fut verrouillé pendant huit mois en 1836. De là, il courait s'enfermer sous les triples serrures du mont Saint- Michel, entre ces murailles de granit dont le silence et l'ombre pesèrent sur Blanqui pendant quatre ans, de 1840 à 1844.
Puis il s'installait, avec son prisonnier exténué, mourant, dans les odeurs fades, écœurantes, de
rhôpital de Tours. Une éclaircie de liberté, une trêve à toutes ces épreuves, l'aurore de 1848 et, de nouveau, renfermement, l'éternel écrou à Vincennes, et ensuite dans la citadelle de DouUens, où Blanqui écrivit, entre autres ouvrages, une dissertation sur le protestantisme et un pamphlet contre Robespierre.... De Doullens, M. Gustave Gefîroy se transporte en bateau cellulaire à Belle-Ile-en-Mer, pour passer trois mois dans une chambre du Château -Fouquet, d'où il émigré au Pénitencier, parmi six cents détenus dont le gouvernement a peur, et que le ministre de l'intérieur laisse vivre en phalanstère, jouant aux boules, se faisant mutuellement des conférences... Ici, un nouveau voyage. Dix jours de pner, quatre jours en rade de Cadix, trois jours en rade d'Ajaccio, vingt-quatre heures de patache, et le guichetier de Corte reçoit livraison de Blanqui. Triste séjour. « L'été, dans la prison de Corte, est étouffant, entre des murs blancs où l'air ne circule pas. En hiver, c'est un autre supplice, le supplice de l'eau. La prison est au rez-de-chaussée et au sous-sol. Le prisonnier que Ton jette là peut croire habiter quelque grotte marine ou quelque égout. L'eau ruisselle des murs, suinte des plafonds, des planchers. La moisissure qui ronge les murailles gagne l'homme enfoui dans les caveaux glacés... » Un court passage à la maison d'arrêt de Marseille. Quatre mois d'internement à Mas-
cara, dans la province d'Oran. Une station à Toulon, dans un fort. Une levée d'écrou, et cela recommence. Trois années à Sainte-Pélagie (1861-1865), trois années pas trop malheureuses, employées surtout à lire des auteurs très sérieux ou très plaisants (le grave Tacite et le joyeux Horace, Balzac le pessimiste et Aboutie moqueur, le lyrique Lamartine, le grivois Paul de Kock et surtout le Prince de Machiavel), ou bien à jouer aux échecs avec Jean Dolent, ou bien encore à donner des leçons de lecture aux voleurs. Survient la guerre. Blanqui est nommé commandant du 169'' bataillon de la garde nationale; il porte une tunique boutonnée d'or, un képi à quatre galons, un sabre. Mais presque aussitôt il est destitué par ses propres soldats. C'est le temps où le philhellène Gustave Flourens est « major de rempart », tandis que le général Trochu disserte. On crie, on se dispute, on s'accuse mutuellement de trahison. Et, finalement, la ville de Paris ouvre ses portes aux Prussiens.... Quelque temps après, le 17 mars 1871, Blanqui, fort affaibli parle siège, malade (il faut lui rendre cette justice) de déception et d'angoisse patriotiques, est arrêté, près de Brétenoux, dans le département du Lot, par les gendarmes de Figeac. On lui apprend qu'il vient d'être condamné à mort par un conseil de guerre, et on le promène encore de brigade en brigade, de prison en prison. Tandis que la Commune de
Paris lui prodigue des dignités et des titres, il reprend sa vie d'autrefois, transféré de cellule en cellule, ballotté de procureurs en substituts et de gardiens-chefs en geôliers. De temps en temps, il reçoit la visite d'un préfet qui le morigène. L'administration pénitentiaire le cadenasse à Cahors, l'en extrait, le dirige sur Périgueux, sur Coutras, sur Tours. Arrêt à Saumur, à Angers, à Nantes, à Redon, à Rennes. Passage à Saint- Brieuc. Arrivée à Morlaix. C'est l'avant-dernière étape. Le 24 mai 1871, à trois heures du matin, Blanqui est enfermé au château du Taureau. On mobilise un vaisseau de guerre pour le garder. Une sentinelle est en faction sous sa fenêtre, baïonnette au canon, fusil chargé. Le pont-levis du château est levé. Le commandant du fort communique au prisonnier les instructions officielles, venues de Paris : « Ordre de faire feu sur le détenu à la moindre tentative d'évasion, et, si on tentait de l'enlever, ordre de le fusiller sur-lechamp et de ne livrer aux assaillants qu'un cadavre. » C'est le carcere duro. Dans sa casemate obscure et sonore, le vieil émeutier, très nerveux, est secoué à chaque instant, réveillé, taquiné par toutes sortes de chocs, de paroles et de bruits. La nuit, ce sont les pas du factionnaire sur le pavé, les changements du poste, les qui-vive, le fracas des crosses contre terre, les rondes d'officiers, de sous-officiers, les patrouilles, les
appels, les contre-appels. Pendant le jour, la cantinière et le portier-consigne hurlent des duos à faire miauler des chiens, tandis que les mioches poussent des cris aigus, et que le chœur des soldats profère des beuglements formidables. C'est à devenir fou. Blanqui, toujours le nez dans ses paperasses, amoureux de silence et maniaque de tranquillité comme un vieux professeur, se bouche les oreilles avec de la cire. Il se plaint au commandant :
« Vous m'avez enfermé dans un tombeau, vous me devez au moins la paix du tombeau.
— Je ne puis pas empêcher de chanter des gens qui s'ennuient.
— Mais, dans aucune prison, de pareils scandales ne seraient tolérés. Le silence règne dans les maisons d'arrêt, dans les maisons centrales, partout où il y a des détenus. Il devrait régner aussi dans votre bastille.
— Ceci n'est ni une bastille ni une prison, c'est une caserne.
— Une caserne ! Mais une caserne ne renferme pas de prisonniers politiques, des masques de fer^ auxquels il est défendu de dire un seul mot à qui que ce soit. J'en suis là, moi. Il m'est défendu d'adresser la parole à personne, et il est plus sévèrement encore défendu de me parler.
— Oui, vous êtes une manière de masque de fer.
— Certes, et je n'habite pas une caserne. La cour et les corridors d'une caserne ne sont pas encombrés toute la nuit de rondes, de patrouilles, de factionnaires hurlant des qui vive! à se briser les poumons. On y dort en paix. Votre prétendue caserne est un fort de Fenestrelle, une bastille de Louis XIV, premier échantillon du retour à l'ancien régime. Cette bastille est une violation de toutes les lois... C'est l'arbitraire de l'ancienne monarchie. On m'y a introduit clandestinement au milieu d'une nuit noire. Il ne s'y trouve pas de greffe. Je n'ai pas été écroué. Je n'ai pas aperçu, depuis huit mois, l'ombre d'un magistrat civil ou militaire. Je suis à la merci de violences sans responsabilité.
-^ Votre situation est bien simple : vous êtes ici prisonnier de guerre. »
Cette biographie très dramatique, très colorée, un peu trop pailletée peut-être de touches empruntées à la palette des impressionnistes (non pas que cela me fâche, mais vraiment une telle façon de peindre ne va pas avec la latinité rectiligne du modèle), cette biographie s'achève par une description de l'ancienne abbaye de Clairvaux, devenue maison centrale et prison d'État.
Ainsi, en compagnie du biographe Gustave Geffroy et de l'insurgé Blanqui, on peut faire le tour de France en prison. Mais rassurez- vous. Chemin faisant, dans ces préaux où pousse l'herbe,
dans ces corridors, dans ces parloirs-cages, derrière ces guichets verrouillés, on rencontre, en somme, pas mal de braves gens. J'aperçois, parmi ce peloton de punition, le noble Godefroy Cavaignac, qui s'évada de Sainte-Pélagie ; le général Clément Thomas, qui devait plus tard, par une cruelle ironie du sort, tomber sous les balles des communards ; l'ouvrier Albert, dont les vertus furent récemment célébrées par des voix officielles; le bonhomme Joigneaux; Raspail, pharmacien solennel et doux; Eugène Pelletan, poursuivi à cause des audaces du Courrier du dimanche^ Germain Casse, prévenu d' « outrage à la morale publique et religieuse » ; Scheurer-Kestner, accusé de « manœuvres et intelligences à l'intérieur »; Laurent-Pichat, inculpé d' « excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres » ; Edmond Schrer, condamné pour le même délit, et» l'honnête Etienne Yacherot, conscience admirable, intelligence supérieure, maintenant oublié par la démocratie, sans doute parce qu'il a vécu pour la liberté, souffert pour la République et travaillé pour l'esprit humain.
On ne peut écrire la vie d'un homme marquant
— qu'il soit grand politique ou notoire carbonaro
— sans coudoyer avec lui, sans remuer tout son siècle.
Je félicitais M. Auguste Angellier d'avoir contribué, par sa Vie de Robert BurnSy à faire, de
la biographie, un genre littéraire *. Les mêmes louanges sont dues au biographe de VEnfermé.
Les biographies réelles, lorsqu'elles ne se réduisent pas à de sèches nomenclatures, lors« qu'elles montrent, dans une destinée tragique, le jeu des passions et, autour de cette destinée, les remous du milieu ambiant, de telles biographies valent mieux que la plupart des fictions romanesques. Raconter ainsi, en détail, la vie d'un homme, évoquer les idées pour lesquelles il a vécu, les sentiments dont il a savouré le réconfort ou subi la meurtrissure, et enfin le décor extérieur qui a réjoui ou peiné ses yeux, c'est explorer, en tous sens et jusqu'au fond, un coin de nature et d'humanité \ Aux personnes que le nom de Blanqui éloignerait de ce livre, je conseillerai de vaincre ce petit mouvement de frayeur et d'aller chercher dans ces pages, presque toujours apaisées et sereines, une vive résurrection des vaillants de 1830, et le contre-coup de cet élan magnifique qui, au sortir des cauchemars de la Restauration, entraîna tous les esprits de ce temps-là, pêle-mêle les sublimes génies et les pauvres têtes, depuis Lamartine, Hugo et Vigny,
2. Les Anglais excellent dans ce genre littéraire. Ils aiment à raconter la vie des Eminent Persons. Voyez la biographie de Macaulay par sir George Trevelyan. Et aussi la biographie de Moltke, parue dans le Times, au lendemain de la mort du maréchal. On dit qu'elle est de Brinsley Richards.
jusqu'à Ledru-Rôllin, Huber et Herbulét, vers les mirages d'un idéal nouveau. Tout cela est représenté, par M. Gustave Geffroy, avec une belle fougue. Et si je répète, après l'auteur, que les épreuves de ce volume ont été revues par M. Lucien Herr, on conviendra que cette narration volontiers lyrique ne s'avance que sur des notions vraies et des documents contrôlés.
Quant à l'homme dont M. Geffroy tente ici la réhabilitation, l'apologie, plus encore, l'apothéose, je ne veux pas le juger en de brèves lignes. « L'esprit de rçvolte du vieux Blanqui, dit M. Geffroy, salubre comme le sel de la mer, imprégnera l'histoire. Il n'a pas voulu le bonheur, il a refusé d'être payé de son vivant. Il est même plus grand que les martyrs et les saints des religions, qui n'acceptent de souffrir et de mourir qu'avec la certitude d'une vie future, d'une récompense de paradis. Lui, ne veut être ni consolé, ni récompensé. Il accepte hautainement le sort, sans l'espoir d'une rémunération. C'est le héros nouveau, d'accord avec l'idéal du siècle, d'accord avec l'humanité. » Poussé par sa vocation de critique d'art (et par sa pitié naturelle) vers le Salon des Refusés, vers les vies dolentes, vers les limbes où végètent les obscurs, M. Geffroy a voulu défendre ce refusé de la politique, ce malheureux qui fut renié, même par les siens. Le chevale-
resque Barbes, devant la Haute-Cour de Bourges, le 2 avril 1849, a flétri Blanqui, et Blanqui, soutenu par de Flotte, a déclaré que personne au monde n'était plus menteur que Barbes. Je crois que, dans cette altercation haineuse, ces deux célèbres chefs d'insurgés ont été entraînés trop loin par la passion, comme il arrive d'ordinaire aux amis qui se brouillent.
Le 31 mars 1 848, Blanqui fut accusé de trahison par son propre parti. On prétendit qu'il était «f de la police ». On lui sortit un « dossier ». C'était déjà la mode en ce temps-là. Il ressortait, paraîtil, d'un papier publié par l'archiviste Taschereau, que Blanqui avait ses petites entrées au ministère de l'intérieur et qu'il avait souvent « mangé le morceau » chez le ministre Guizot. Et donc il fut « exécuté » selon le rite, par les purs. Il ne s'est jamais relevé de ce coup.
M. Geffroy réfute les allégations de Taschereau par des raisons qui, je l'avoue, m'ont convaincu. Cela d'ailleurs n'enlève rien à l'horreur que m'inspirent des entreprises violentes dont le premier résultat fut de répandre sur le pavé de Paris le sang innocent. Dans l'aflaire du 12 mai 1839, je m'apitoie moins sur Barbes, condamné à mort et d'ailleurs gracié, et sur Blanqui, condamné à la détention, que sur le lieutenant Drouineau, tué à son poste, en faisant son devoir.
Après cela, je reconnais que Blanqui, « résigné
i30 LA VIE ET LES LIVRES
pour lui-même, révolté pour tous », fut brave, sincère, que son journal du siège de Paris est remarquable de clairvoyance, et qu'il a eu littérairement des trouvailles singulières (notamment une métaphore qu'il a passée' à Taine et une tirade dont a hérité Renan).
Et puis, il a tant souffert! Ne soyons pas plus durs que le clairvoyant J.-J. Weiss, lequel a dit :
Comment tant de souffrances, à la longue, et tant de déceptions si profondes et si cruelles, n^eussent-elles pas apporté à leur suite un ferment de folie? Avoir la conscience nette et claire qu'on est le premier de sa secte et de son parti; sacriQer. tout à la cause révolutionnaire, joies de la jeunesse, études et travaux de Tâge mûr, fortune, liberté, honneur, une femme aimée; méditer sans cesse dans la prison, dans Texil, à travers les chemins que Ton suit en fugitif, au fond des cachettes ténébreuses où l'on se dérobe, sur les lois de la politique et sur les procédés certains de gouvernement qu'on mettra en jeu le jour de la victoire, et quand elle arrive, la victoire convoitée de la Révolution, quand la Révolution triomphante reçoit de la fortune, pour première tâche, la France à délivrer de l'invasion, Paris à sauver d'une capitulation épouvantable, voir la Révolution qu'on a préparée par toute sa vie glisser entre les mains « de valets des rois déguisés en brillants papillons républicains »,... puis un beau jour ne même plus se plaindre parce qu'on n'a plus de quoi payer le morceau de papier sur lequel on imprimera sa plainte; se sentir mourir inutile à son pays qui se meurt.... Ah! si l'enfer existe, il doit être fait de sensations pareilles. Et c'a été l'existence de Blanqui.
L'état de révolutionnaire était rude, au temps des vieilles barbes. Maintenant, c'est quelquefois un joli métier, pas difflciici
Samedi, 18 Janvier 1896.
M. le professeur Emile Deschanel, au cours de sa vie déjà longue, fort honorable, très bien remplie, a trouvé le moyen de résoudre un problème difficile. Il a vécu politiquement et littérairement, sans apporter aux affaires publiques
1. Études sur Aristophane , 1 vol. — Les Courtisanes grecques, les Poésies de Sappho, 1 vol. — Essai de critique naturelle ou Observations physiologiques sur les écrivains et les artistes, i vol. — La Vie des comédiens (romans, comédies, satires, biographies, mémoires, anecdotes), 1 vol. — Histoire de la conversalioUy i vol. — Causeries de quinzaine, 1 vol. — A bâtons rompus, 1 \o\, — A pied et en wagon, 1 vol. — Christophe Colorr*.b et Vasco de Gama, 1 vol. — Le Peuple et la Bourgeoisie,
1 vol. — Benjamin Franklin^ i vol. — Petites anthologies : Le mal et le bien qu*on a dit des femmes, i vol. — Le mal et le bien qu'on a dit de Vamour, i vol. — Le mal et le bien qvHon a dit des enfants, 1 vol. — Les Conférences en Belgique et en France, 1 br. — Le romantisme des classiques : I. Cotmeille, Botrou, Molière, i vol. — U. Bacine, 2 vol. — HL La Bochefoucatild, Pascal, Bossuet, i vol. — IV. Boileau, Charles Perrault, 1 vol. — V. Le Théâtre de Voltaire^ 1 vol. — Lamartine^^
2 vol: Parisi Caïman n-Lévy;
la dangereuse fantaisie d'un homme de lettres et sans laisser atteindre Télégance de son âme par la barbarie contagieuse des politiciens.
Je ne voudrais offenser personne. Mais il est évident que le niveau intellectuel de nos assemblées délibérantes baisse, à mesure que s'enhardit la cohue démocratique. Chaque renouvellement, total ou partiel, humilie d'un cran la valeur moyenne de nos mandataires. Les vides que la maladie et la mort creusent dans notre Parlement ne semblent point réparables. Au Sénat même, où se maintiennent encore certaines traditions de culture et de courtoisie, chaque disparition nous vaut l'arrivée d'une gloire suburbaine ou provinciale, souvent dépaysée et penaude. Par qui fut remplacé Victor Hugo? Et qui viendra, plus tard, s'asseoir, au Luxembourg, devant le pupitre de M. le professeur Berthelot?
L'auteur de la Vie des comédiens y qui n'a jamais été ministre, est sage et sérieux, malgré l'enjouement aimable de son style. Je parie qu'il n'éprouve aucun sentiment d'envie , lorsqu'il apprend qu'un garde municipal à cheval est allé dire : « Tu seras ministre » à quelque MiBicbeth de la Bresse, de l'Aunis ou du Porcien. Il a trop lu et relu le comique Aristophane pour ignorer par quelles ruses cousues de fil blanc on devient le favori du suifrage universel. Apparemment, il n'a jamais voulu descendre aux roublardises de
Cléon le corroyeur. C'est pourtant bien simple; le premier venu peut y réussir. Voyez plutôt cette scène des Chevaliers ^ que M. le professeur Deschanel a précisément traduite pour l'édification de ses auditeurs et de ses lecteurs. C'est, comme vous savez, un dialogue entre un esclave et un charcutier qui se présente à point pour être (comme nous disons dans nos congrès) Voutsider des partis rivaux :
DÉMOSTHENE. — Tourne maintenant Fœil droit du côté de la Carie, et Tautre vers Chalcédoine, et, dis-moi, n'es-tu pas heureux?
Le Charcutier. — Parce que tu me fais loucher?
DÉMOSTHENE. — Nou ; mais d'avoir tout cela à administrer; car cet oracle te fait souverain.
Le Charcutier. — Souverain, moi? Un charcutier!
DÉMOSTHENE. — Oui, sjouveraiu, pour cela même, parce que tu n'es rien que vaurien et Taubourien.
Le Charcutier. — Je ne me crois pas digne d'un si haut rang.
DÉMOSTHENE. — Et pourquoi donc, pas digne? Aurais-tu des scrupules? Serais-tu d'honnête famille?
Le Charcutier. — Par tous les dieux! Je suis de la canaille!
DÉMOSTHENE. — Hcureux drôle! Tu es né pour gouverner !
Le Charcutier. — Mais je n'ai pas d'éducation : à peine sais-je lire et mal!
DÉMOSTHENE. — Ceci pourrait te faire tort de savoir lire, si mal que ce soit. Le gouvernement populaire n'appartient pas aux hommes instruits ni aux honnêtes gens, mais aux ignorants et aux gredins.
Ici, la verve d'Aristophane — comme celle de tel ou tel de nos orateurs socialistes — se débraillé
un peu et dépasse la mesure. M. Deschanel blâme cet excès et reproche à Aristophane d'avoir confondu ïochlocratie avec la démocratie. « L'ochlocratie, dit-il, est le gouvernement de la populace; la démocratie est le gouvernement du peuple. » Je n'y contredis pas. Mais on avouera qu'à de certains moments la démocratie tend vers l'ochlocratie, de même que les corps pesants tendent vers le centre de la terre.
D'ailleurs, M. Deschanel ne s'est point privé, pour cela, du plaisir de commenter copieusement et ingénieusement cette autre scène, où l'on voit deux candidats offrir leurs services au bonhomme Peuple :
Cléon, au bonhomme Peuple, — Ah! lu ne trouveras jamais d*amis plus dévoués que moi. Seul, j'ai su étouffer les conspirations! Il ne se trame pas un complot dans la ville que je ne sonne aussitôt l'alarme.
Le Charcutier, au même, — Tiens, voici une boîte d'onguent pour les plaies de tes jambes.
Cléon. — Permets que j'ôte tes cheveux blancs, pour te rajeunir.
Le Charcutier. — Prends cette queue de lièvre, pour essuyer la chassie de les yeux. î
Cléon. — Quand tu te moucheras, ô Peuple, essuie tes i
doigts à mes cheveux!
Le Charcutier. — Aux miens!
Cléon. — Aux miens !
Tout a été dit (comme vous voyez) et depuis longtemps, sur la psychologie des réunions électorales. C'est pourquoi les personnes qui ont
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vécu dans Tintimité familière des maîtres anciens ne peuvent pas considérer comme des nouveautés ni même comme des modernités les flagorneries qu'écoute encore le bonhomme Peuple, et ne sauraient se figurer qu'une cabriole démagogique, exécutée après boire, soit nécessairement une « marche en avant ».
J'ai l'air de sortir des limites où doit se mouvoir la « critique littéraire ». Je suis, remarquez-le bien, au cœur de mon sujet. En effet, ce sont les livres et la méditation, et non point le tapage de la rue ni le commerce des hommes qui ont inspiré à M. Emile Deschanel les convictions politiques dont il a été, pendant quarante ans, sans ostentation et sans défaillance, le très noble serviteur. C'est un démocrate idéaliste, et, à ce titre, il représente un genre à peu près disparu : il a puisé sa foi républicaine aux sources les plus pures. Quelle erreur on a commise en retirant des mains de nos écoliers le Conciones et en remplaçant le discours latin par d'insipides exercices! Les humanistes, les lettrés, les privilégiés qui ont échappé à l'action déprimante des programmes récents, trouvaient, dans les textes dont ils faisaient leur nourriture quotidienne, des raisons de vivre, des motifs d'espérer, des arguments à invoquer contre toutes les tyrannies. L'opposition, sous le second Empire, a vécu de cette forte substance et de cet austère entretien. La troisième
République, en répudiant toutes ces antiquités, a renié ses propres origines et compromis son avenir. Plût à Dieu que nous eussions encore beaucoup de Fabricius, de Thraseas et de Cremutius Cordus !
M. Deschanel fut initié au culte de la liberté par des âmes fortes et douces. Les Yacherot, les Despois, les Havet, tous ces universitaires de vieille roche et de bonne race furent ses amis ou ses maîtres. C'est d'eux qu'il apprit à respecter la vérité, à chercher la justice, à travailler pour le triomphe du droit. Formé par ces anciennes disciplines, qui prenaient Tâme tout entière, il se trouva muni de fières maximes dès qu'il fut obligé, par sa conscience, de passer du discours à l'acte. Il préféra la destitution, la prison, l'exil au sacrifice de ses opinions.
Je pourrais craindre, en rappelant ce trait, de donner à M. Deschanel les apparences d'un fossile. En ce temps de veulerie, de « lâchage », de « rosserie », ou (pour parler plus académiquement) de compromissions et de capitulations, un homme qui file en Belgique autrement que pour emporter une caisse, semble un revenant des temps lointains. Cela ne se fait plus. C'est vieux jeu... Nous n'aimons pas les gens qui s'acquittent si proprement de leur devoir. Leur noblesse est un vivant reproche à notre dilettantisme. Nous sommes tentés de leur crier, avec ces gentillesses
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de langage qui de Montmartre ont passé dans la littérature, et de la littérature dans les salons : « Eh! va donc, poseur! On ne nous la fait pas! »
Mais, précisément, M. Deschanel n*a jamais posé. Sa vertu est exempte de raideur puritaine et d'arrogance jacobine. Personne n'est plus éloigné de la morgue et du pédantisme. Ayant souffert pour la liberté, il n'a point voulu jouer le rôle du proscrit maussade et grondeur. Son humeur resta gaie, même parmi ces sociétés lugubres où Ton s'échauffait la bile en déclamant les Propos de Labiénus. Si je ne craignais d'abuser des métaphores, je dirais qu'il fut, en ce temps-là, un stoïcien couronné de roses.
' Tandis que la politique lui faisait mauvaise figure, la littérature lui souriait, et son esprit était en joie perpétuellement. Montesquieu, diton, était habituellement délivré de tout souci par une heure de lecture. Je crois qu'une heure de libre écriture ou de causerie à bâtons rompus peut faire oublier à M. Deschanel bien des nùsères. Et il ne jouit pas en égoïste de cette félicité intérieure. Il aime à la propager autour de lui par ses livres, qui sont la continuation de son enseignement.
Livres! Enseignement! Voilà des mots désagréables, et qui ne peuvent se rapporter tout à fait aux occupations ni aux caprices de cet esprit
si alerte et si dispos. L'auteur des Essais de critique naturelle ne s'est-il pas calomnié lui-même en inscrivant sur la couverture de ses volumes des titres parfois solennels? A moins que ce ne soit une façon de nous faire goûter davantage le plaisir que l'on éprouve à découvrir, au lieu d'une dissertation en trois paragraphes, les ingénieuses et doctes fantaisies d'un maître qui nous amuse en nous instruisant.
La collection des œuvres complètes de M. Emile Deschanel — une vraie bibliothèque — atteste un labeur ininterrompu, l'information la plus variée et la plus diverse, une lecture immense. Mais l'auteur, obligeant et courtois, nous épargne le spectacle de ses efforts et la confidence de ses minutieuses recherches. Il n'imite pas ceux qui comparaissent en public l'œil dur, le front crispé, les épaules lasses, le geste accablé, — grossier charlatanisme, peu différent de celui qui consiste à mettre de la poussière sur une bouteille pour faire trouver le vin meilleur.
Sénateur prompt à s'émanciper de sa chaise curule, professeur que n'empêtra jamais la robe doctorale, journaliste aussi (je tiens à montrer du doigt, à l'occasion, cet honorable confrère), liseur presque aussi charmant que M. Legouvé, et, pour toutes ces causes, vrai bienfaiteur public, M. Emile Deschanel prodigue sa parole et ses écrits; plusieurs générations d'hommes et de
femmes lui doivent des notions précieuses ou des plaisirs délicats.
Il enseigna le grec à Thistorien Taine, à Thumoriste Edmond About, au chroniqueur Sarcey.
J'imagine que les élèves et le maître n'ont pas dû s'ennuyer un seul instant, si j'en juge par ce livre des Hétaïres, dont raffolait Victor Hugo. Ses réflexions sur la comédie altique furent goûtées de Renan, qui appelait son Étude sur Aristophane « un livre supérieur ». Sainte-Beuve loua sa Physiologie des écrivains et des artistes. Son brillant paradoxe sur le Romantisme des classiques a paru peut-être un peu risqué et prolongé.
Cependant, tout en refusant d'en admettre les conclusions, le critique Ferdinand Brunetière le jugeait ainsi :
« Il importe surtout que la critique et l'histoire littéraire, au lieu d'aller, comme l'a dit M. Deschanel dès sa première leçon, « s'enlîzer pure- « ment et simplement dans les sables de la philo- < logie i>, se soucient quelquefois aussi de remuer des idées. Là est la valeur du livre de M. Deschanel. Une idée y domine le sujet. Les faits n'y valent point par eux-mêmes, mais pour autant qu'ils concourent à la démonstration de l'idée... De pareils livres font faire à ceux qui les lisent plus de pas en avant que de fort gros, et, d'ailleurs, fort estimables ouvrages, qui se croient, sans doute, plus savants. »
L opinion du psychologue Paul Bourget n'est pas moins flatteuse. « Il y a, dit Tauteur du Disciple^ un charme particulier à ces pages de critique, rédigées après avoir été parlées, et qui, de la conversation, gardent Talerte allure, le ton aisé, la variété de points de vue, un je ne sais quel air vivant et agile. L'ouvrage du professeur du Collège de France est un des meilleurs ouvrages de haute critique qui aient été donnés depuis la mort de Sainte-Beuve. »
M. Deschanel a, pour ainsi dire, créé ou recréé à son usage un genre littéraire qui, depuis la publication de ses Conférences de Belgique^ a rapidement évolué dans le sens indiqué par lui. Ici encore, j'invoquerai l'autorité d'un témoin dont on ne récusera pas la compétence : M. Francisque Sarcey. Écoutez ce que dit, avec sa verve coutumière, celui qu'on a justement nommé notre « conférencier national » :
C'est à Deschanel qu'il faut reporter Thonneur de la création des conférences. Il en est le fondateur et le père...
Ce que je ne saurais rendre, c'est cette parole sûre et souple, naturelle et élégante; c'est cette aisance sans affectation, celte connaissance de son public, cet esprit toujours doublé de bon sens, cette malice voilée de bonhomie; c'est l'art d'amener des citations heureuses, qui jettent sur le sujet de la lumière et de l'éclat; c'est une leclure animée et fine, qui conserve aux chefs-d'œuvre la fraîcheur et la vie, qui nous fait voir des intentions et des nuances nouvelles jusque dans Molière; ce sont enfin
toutes ces qualités qui font de M. Deschanel un des orateurs les plus écoutés et les plus goûtés du public... On s'abandonne au plaisir de suivre cette parole si sûre, si élégante, si harmonieuse, de voir se répandre sur le sujet traité une lumière toujours égale... Il a porté sa manière au dernier point de perfection dont elle est susceptible, il en joue avec la sûreté de main d'un virtuose consommé : il est un maître.
Est-il nécessaire, après cela, d'expliquer, par raisons démonstratives, la faveur avec laquelle on accueille, en ce moment, le cours de M. Deschanel sur Balzac et la Comédie humaine t Qy\\\ nous suffise de constater ce succès et de transcrire cette jolie note griCFonnée un jour par Télève Jules Lemaître : « Du public accouru aux leçons de M. Deschanel, le premier tiers voit et entend; le second tiers, pressé dans les corridors, entend sans voir; l'autre tiers s'en va désespéré, sans avoir vu ni entendu ».
Le plus récent ouvrage de M. Emile Deschanel est consacré à Lamartine. C'est un hommage, encore plus qu'une étude, hommage de piété reconnaissante envers le poète incomparable qui a versé si largement à nos soifs désespérées la consolation, l'oubli, la force. Onorate Valtissimo foeta! Tous, du fond des turpitudes où la réalité nous enfonce, nous avons levé les yeux et tendu les bras vers l'homme qui fut le plus malheureux, le plus sublime, le plus glorieux peut-être des enfants du siècle. Nous pensons de
nouveau avec tendresse, après quelques années d'ingratitude, à ce cœur douloureux et fier, qui fut consumé par des amours merveilleuses, à cet esprit surhumain où se sont réfléchies, comme en un miroir de diamant, les questions éphémères et pressantes qui inquiètent Thumanité, les sentiments qui sont le tourment et la joie de notre race, les beautés éternelles qui sont le triomphe de Tart.
Ce ne sont point des hasards chronologiques qui ont amené M. Deschanel à s'arrêter devant cette figure qui, à mesure qu'elle s'éloigne vers le passé, s'impose davantage à notre culte. Dans cet artiste qui fut homme d'État, dans cet écrivain qui fut un chef populaire, dans ce poète qui fut un voyant, il reconnaissait ce qui est évidemment son propre idéal : l'union de l'éloquence et de l'honnêteté, de l'enthousiasme et de la sagesse, de la politique et des lettres. Nos admirations donnent ordinairement la mesure de notre valeur morale et intellectuelle. Celles de M. Deschanel sont salutaires et fécondes. Il a réussi à les répandre, de proche en proche, en des âmes qui lui gardent secrètement une reconnaissance fidèle. Et son œuvre multiple est comme un Songe de Polyphile, très nuancé, très ondoyant, et que domine, à des hauteurs sereines, un rêve lumineux.
Nos pères avaient une quantité de bonnes choses que nous n'avons plus.
George Eliot.
Vite un fauteuil pour M. Anatole France, à TAcadémie des Sciences morales et politiques, dans le coin des indisciplinés, à côté de M. Emile Gebhart.
En effet, VOrme du Mail est une monographie politique et sociale qui pourrait s'intituler : Étude sur une ville de province sous la troisième République. Ou bien : Contribution à t étude de la psychologie des démocraties. Ou bien encore : Essai sur les mœurs ^ considérées dans leurs rapports avec les institutions.
Si l'auteur de TinefFable Rôtisserie avait adopté l'un ou l'autre de ces titres, en y joignant quelques épigraphes, empruntées aux Assemblées provinciales de Léonce de Lavergne, à V Église de France
de Delbos, à YÉtat religieux des abbés Bonnefoi et Bernard, à VHistoire du gouvernement parlementaire de Duvergier de Hauranne, nul doute que son travail n'eût été l'objet de « communications » en des conférences d'hommes doctes, et qu'une chaire de sociologie n'eût été offerte à l'ami de Jérôme Coignard.
Mais VOrme du Mail! Oh! F Orme du Mail!
Cela est peu sérieux. Cela sent l'école buissonnière, le Jardin d'Épicure, la flânerie, la dissipation. Les personnages politiques passeront , dédaigneux, en disant : « Bahî c'est de la littérature! »
Seulement, c'est toujours la littérature qui finit par avoir raison.
l'orme du MAIL
Samedi, 30 janvier 1897.
Cet orme, très vieux, sans doute planté au temps de la grande Révolution , en qualité d' « arbre de la liberté », pourrait s'étonner, à bon droit, qu'une nation puisse vivre avec des lois durables et des coutumes changeantes.
Autour du mail où ce vieil arbre enfonce ses racines, il y a un chef-lieu dont la vie a été réglée,
mécanisée , domestiquée par des législateurs morts depuis longtemps. Au centre de cette ville, le pouvoir exécutif est représenté par une préfecture qu'institua jadis le Premier Consul. L autorité ecclésiastique s'exerce par l'entremise d'un archevêque, nommé par la République et le Saint-Siège, en vertu d'un Concordat que signa le Premier Consul. La justice est rendue par des magistrats dont Portalis et Treilhard dictent encore les décisions. L'impôt est perçu par des fonctionnaires qu'avait prévus l'honnête financier Gandin, duc de Gaëte. M. de Fontanes, grandmaître de l'Université impériale, reconnaîtrait la « Faculté » où les fils des commerçants locaux et des gros paysans d'alentour viennent passer les examens du « bachot ».
Depuis près d'un siècle, la maison n'a pas bougé. Voyons, d'après M. Anatole France, quels sont les habitants nouveaux qui désormais s'installent dans cette bâtisse héréditaire. La démocratie bourgeoise a dit au maître impérial :
« La maison est à moi, c'est à vous d'en sortir ».
D'abord le préfet, M. Worms-Clavelin, israélite. M. Worms-Clavelin a commencé sa carrière dans des brasseries où péroraient des « chimistes politiciens ». Dès qu'il eut conquis, sans savoir au juste pourquoi, ce diplôme de licencié en droit qui est le « pont-aux-ânes » de la plupart des
LA VIE BT LSB LiVRESi {Q
Français, il épousa M"** Noémi Coblentz, fille d'Isaac Coblentz, lequel était agent d'affaires dans un entresol du quartier Bréda. Franc-maçon et même « vénérable du Soleil-Levant », M. Worms- Clavelin a été casé dans l'administration par les gens avec lesquels il avait pris autrefois des bocks. Farouche radical et laïcisateur forcené au temps où il n'était que sous-préfet de Céret, il s'apaise, maintenant qu'il est pourvu d'une préfecture de première classe. Il triture les élections en dosant de son mieux le républicanisme clérical des presbytères avec le socialisme généreux des instituteurs. Il s'appuie d'un côté sur les loges, de l'autre sur deux ou trois châteaux qui se sont « ralliés ». Dans les crises particulièrement malaisées, il organise des fêtes franco-russes. Les palmes académiques et le ruban vert du Mérite agricole lui sont très utiles pour ramener au bercail les égarés et les révoltés. Aidé par sa femme Noémi Coblentz, qui a du < tact », ce gros homme louvoie très lestement entre les députés et les sénateurs, de manière à rester quand les ministres tombent. Il réalise exactement ce type de fonctionnaire que M. Barthou, ministre de l'Intérieur, définissait, un jour, à la tribune du Sénat. C'est un de ces préfets « qui obéissent moins au souci de servir le gouvernement que de se ménager, par de regrettables complaisances, les faveurs du gouvernement qu'ils espèrent ou
TROIS ÉTAPES DE M. ANATOLE FllANCE U7
redoutent le lendemain... » Si Ton ajoute que M. Worms-Clavelin, ayant « un goût inné pour les métaux précieux » , est collectionneur de ciboires ; qu'il brocante de vieilles chasubles, mais que, d'ailleurs, il est personnellement intègre, « hors les irrégularités devenues régulières par l'effet d'une mauvaise administration commune à toute la République » ; qu'il chasse volontiers le poil et la plume chez les « gros bonnets » du département; « qu'il tire avec des écarts de jambe, des haussements d'épaules, des inclinaisons de tête, des clignements d'yeux et des froncements de sourcils , à la façon des locataires de Bois- Colombes, bookmakers et limonadiers, ses premiers compagnons de chasse », et vous aurez un léger crayon de ce bouc émissaire sur lequel M. Anatole France semble avoir épuisé toutes les flèches d'or de son carquois.
Autour du préfet, voici quelques autres dignitaires.
Son Éminence Monseigneur Chariot, cardinalarchevêque. Prélat bien pensant, c'est-à-dire républicain à la façon du pape et de M. l'abbé Gay* raud. Ami de la tranquillité, du pouvoir et de la bonne chère, ce prélat offre aux autorités civiles et militaires des diners qui sont abondamment pourvus de faisans, de lièvres et de bécasses par le < braconnier de la préfecture ». Ignorant et faible, intrigant et hypocrite, le cardinal Cha>vlpt
« ne se range pas volontiers du côté des vaincus ». Soigneux de sa popularité, « très attentif à se concilier Topinion de tous, il ne dédaigne pas celle des honnêtes gens ». Il parle volontiers, dans ses mandements, « des vérités de la religion confirmées par les découvertes de la science et notamment par les expériences de M. Pasteur ». Bref, l'élévation de M^' Chariot à la pourpre cardinalice est, selon M. Anatole France, un des principaux résultats de cette méthode de gouvernement qui consiste à faire à TEglise « des blessures profondes, cachées, envenimées, en introduisant dans Fépiscopat des prêtres imbéciles d'esprit et de caractère... »
Le général Cartier de Chalmot, commandant la division. Noté comme un excellent officier. Classé dans les bureaux « comme un des plus intelligents de nos divisionnaires ». Le général Cartier de Chalmot, n'étant plus « enclin à monter à cheval », exécute des manœuvres dans sa chambre. Voici comment : « Il a mis sa division en fiches dans de petites boîtes de carton qu'il pose chaque matin sur son bureau et qu'il range chaque soir sur des tablettes de bois blanc au-dessus de son lit de fer ». Levé dès l'aube, le général, à peine sorti du tub où il a épongé sa vieille peau, s'attelle à ses fiches et les fait manœuvrer. Cette stratégie se prolonge jusqu'au moment où M°* la géj)4.rale, en peignoir, ses cheveux blancs cou-
ronnés de bigoudis, entre violemment dans la chambre en criant : « Poulot! Poulot! viens déjeuner! »
Dans le chef-lieu où M. Anatole France nous emmène, la justice est rendue par le président Peloux, ancien avoué normand, jadis obligé de vendre son étude à la suite d'une fâcheuse affaire de terrains, maintenant lumière de la magistrature épurée. L'avocat Lerond, substitut démissionnaire, s'est fait, dans toute la ville, une réputation d'esprit, en disant de lui : « C'est un gaillard qui mesure la distance de son fauteuil au banc des accusés » . Mais le président Peloux s'est réhabilité, dans ces derniers temps, en « salant » les anarchistes. On l'accueille à la table des maisons bourgeoises, et même de certains châteaux, comme un des derniers défenseurs de l'ordre, comme le boulevard de la propriété et le rempart du capital. Somme toute, ce Peloux est proche parent de ces étonnants magistrats, dont M. François Coppée, dans le roman qu'il a intitulé le Coupable, nous décrivait les façons un peu débraillées, les aptitudes chicanières et les talents de société. M. Peloux joue bien au billard.
Parmi toute cette bande de fonctionnaires nomades, qui campe dans ce coin de province, il n'y a guère que deux personnes honnêtes et vraiment intelligentes : 1** un prêtre, l'abbé Lantaigne, supérieur du grand séminaire; 2^ un universitaire.
M. Bergeret, maître de conférences à la Faculté des Lettres. Ici, M. Anatole France a vu très juste. Le clergé — catholique ou protestant, — l'Université — littéraire ou scientifique — pourraient bien être, à tout prendre, nos dernières aristocraties. Presque toute la somme de vie intellectuelle et morale dont est capable notre nation s'est réfugiée dans ces deux corps, si différents d'ailleurs l'un de l'autre. On trouve, en province, dans les plus petites provinces, des curés très vertueux, des pasteurs d'une rare culture. Et c'est peut-être lorsqu'on monte vers les hauts échelons de la hiérarchie cléricale que l'on voit diminuer le mérite de l'esprit et les qualités du cœur. En l'état présent des choses, il n'y a guère de chances pour que l'abbé Lantaigne parvienne jamais aux dignités officielles qui font de M^ Chariot un personnage...
Quant aux professeurs de l'Université, il faut bien croire qu'ils représentent une élite, puisqu'ils ont le privilège d'être injuriés tous les jours, dans les gazettes, dans les petites revues, dans les conversations des cénacles et sur les planches de nos théâtres, par les plus inintelligents de nos concitoyens. Il ne se passe guère de semaine où l'Université n' « écope » en quelques chroniques. Hier encore, un « Jeune » déjà âgé, annonçant un « art nouveau » (le sien), vouait l'Université aux dieux infernaux. Cet apôtre ajoutait, naturel-
lement, que toute sa « génération » partageait sa haine. Qu'est-ce que les professeurs ont donc fait à ce garçon, pour qu'il veuille ainsi allumer un brasier de haine et qu'il s'en donne chaud? Oui, qu'est-ce que les professeurs ont donc fait à ces gens, dont ils excitent, sans le vouloir, la colère et l'envie? Qu'est-ce qu'on veut? Leurs places? Je ne crois pas. Car ces places sont malaisées à tenir, peu rétribuées (surtout dans l'enseignement supérieur) et, par conséquent, peu offrables. Que dirait un agent électoral, un député non réélu, un préfet en disponibilité ou un négociant en faillite, si le gouvernement lui proposait, comme récompense ou comme « compensation », une place de maître de conférences à la Faculté de Poitiers?
Taine, qui était affranchi de tout préjugé universitaire, a écrit ceci :
Les administrateurs et professeurs de TUniversité, même les premiers, n*ont qu'un salaire modique : 6000 francs au Muséum et au Collège de France, 7 500 à la Sorbonne, 5 000 dans les Facultés de province, 4 000 ou 3 000 dans les lycées, 2 000, 1 500, 1 200 dans les collèges communaux, juste de quoi vivre. Le train des plus hauts fonctionnaires est modeste; chacun vivote sur des appointements restreints... Point de gaspillage; les écritures sont bien tenues; peu de sinécures, même dans les bibliothèques; point de passe-droits ou de scandales criants. L'envie égali taire est presque désarmée : il y a beaucoup de places pour les petites ambitions et les mérites moyens, et il n'y a presque aucune place pour les grandes ambitions, les grands mérites. Les hommes éminents de l'Université ser-
4t)2 LA VIE ET LES LIVRES
vent rÉtat et le public à prix réduits moyennant un traitement alimentaire, un grade plus haut dans la Légion d'honneur, parfois un siège à Tlnstitut, un renom universitaire ou européen, sans autre récompense que le plaisir de travailler d'après leur conscience intime et l'approbation des vingt ou trente personnes compétentes qui, en France ou à l'étranger, sont capables d'apprécier leur travail à sa valeur.
Taine, au temps où il parcourait les départements en qualité d'examinateur pour TÉcole de Saint-Cyr, a dû rencontrer son camarade Bergeret, maître de conférences dans la ville oii M. Worms-Clavelin est préfet.
M. Bergeret (ce nom et ce type resteront) est tien un universitaire de province. Je l'ai tout de suite reconnu. C'est un cœur généreux et un peu triste, un esprit délicat et un peu chagrin. Ayant beaucoup vécu dans les livres, il a été froissé de bonne heure par la réalité. Il s'étonne ingénument que les hommes et les choses ne soient pas conformes à ces nobles idées, dont il aimait à contempler l'harmonie dans cette petite « turne » de l'Ecole normale où s'écoulèrent, si doucement, les trois années les plus heureuses de sa jeunesse. Il a pris un pli dès son âge adolescent. Il est fait pour vivre dans un phalanstère studieux, dans un couvent de bénédictins laïques, et non point dans une cohue qui n'est agitée et passionnée que par des vanités ou des intérêts. Les professeurs de province, sauf dans certaines villes ingénieuses et
hospitalières (Nîmes, Nancy), fréquentent peu les provinciaux. Célibataires, ils vivent entre eux, à la pension, au café, occupant ordinairement une table à part, près de la table d'hôte, échangeant de vagues bonjours avec les officiers et les magistrats qui mangent à côté, et stupéfiant la dame du comptoir par l'insistance avec laquelle ils demandent les journaux... Mariés, ils se reçoivent sans façon entre collègues et daubent, au coin du feu, sur les puissants du jour. Presque partout, particulièrement dans ces grandes fourmilières industrielles du Nord où un caissier, gagnant plus qu'eux, obtient davantage de considération, ils sont tentés de dire, comme Ovide, exilé chez les Scythes :
Barbarus hic ego sum, quia non inlelligor illis.
Ils ont beaucoup lu, trop peut-être. Si bien qu'ils aperçoivent le monde à travers un voile de littérature volontiers pessimiste. M. Homais leur gâte tous les pharmaciens. Pot-Bouille leur interdit d'estimer les bourgeois ventrus. Ils songent à Charles Bovary, à la TeirCy aux paysans de George Sand et de Balzac. Ils goûtent la fraîcheur de la Mare au diable. Pourtant ils méprisent les ruraux qui viennent à la ville en char-à-bancs afin de vendre un cochon à la foire ou de présenter un fils au baccalauréat.
On ne peut pas dire que M. Bergeret soit mal-
i54 LA VIE ET LES LIVRES
heureux. Il n'est pas heureux non plus. M. Anatole France nous dit qu'il se croit persécuté par son doyen. Je crois qu'il y a là une erreur. Les doyens ne persécutent plus, depuis qu'ils sont élus par leurs collègues, lesquels, plus avisés que les grenouilles, ne regrettent jamais d'avoir un soliveau pour roi. Mais M. Bergeret est taquiné, dans la vie, par ces mille piqûres que ressentent vivement les natures fines. Sa femme et ses trois filles ont complètement secoué le joug de l'autorité maritale et paternelle. M. Bergeret « s'attriste de trouver des bigoudis sur sa table à écrire et de voir ses manuscrits brûlés aux marges par les fers à friser ». Il a des regrets, parfois, en songeant à Sarcey, à Prévost-Paradol, à Hervé, et il se dit in petto : « Et moi aussi j'aurais pu être journaliste! » Quand il a cessé de méditer sur la monotonie des journées universitaires et provinciales, il va se rencoigner dans la boutique du libraire Paillot, rue des Tintelleries, ou s'asseoir sous l'orme du Mail, en compagnie de son ami, l'abbé Lantaigne. Cet abbé et ce professeur ne se ressemblent pas. L'un procède de saint Augustin, de saint Thomas et parle sans ironie. L'autre serait plutôt un « petit-fils de Voltaire », apparenté avec Renan. Toutefois, ils sont à peu près d'accord sur la politique. L'esprit de la Satire Ménippée habite en eux. Sous les excommunications de l'un, sous les épigrammes de l'autre, on retrouve, au fond,
les mêmes sentiments : ceux de M. Anatole France.
Écoutez France-Lantaigne :
Vous n'avez pas, monsieur Bergeret, l'esprit théologique. Je parle de notre République. Je ne considère ni la romaine, ni la balave, ni l'helvétique, mais seulement la française. L'Église ne périra pas. Quelle sera la consolation du patriote? 11 découvre que tous les membres de l'État sont gangrenés et putréfiés. En vingt ans, quel progrès dans la décomposition! Un chef de l'État dont l'impuissance est l'unique vertu et qui devient criminel dès qu'on suppose qu'il agit ou seulement qu'il pense; des ministres soumis à un Parlement inepte; un fonctionnarisme sans cesse accru, immense, avide, malfaisant, en qui la République croit s'assurer une clientèle et qu'elle nourrit pour sa ruine ; une magistrature recrutée sans règle ni équité ; une armée que pénètre sans cesse, avec la nation tout entière, l'esprit funeste d'indépendance et d'égalité, pour rejeter ensuite dans les villes et les campagnes la nation tout entière, gâtée par la caserne; un corps enseignant qui a mission d'enseigner l'athéisme et l'immoralité; une diplomatie à qui manquent le temps et l'autorité; enfin, tous les pouvoirs, le législatif et l'exécutif, le judiciaire, le militaire et le civil, mêlés, confondus, détruits l'un par l'autre; un règne dérisoire qui, dans sa faiblesse destructive, a donné à la société les deux plus puissants instruments de mort que l'impiété ait jamais fabriqués : le divorce et le malthusianisme.
Écoutez France-Bergeret
Ce régime est, peut s'en faut, tel que vous le représentez. Et c'est encore celui que je préfère. Tous les liens y sont relâchés, ce qui affaiblit l'État, mais soulage les personnes, et procure une certaine facilité de vivre et une liberté que détruisent malheureusement les tyrannies locales. Ce qui me réjouit surtout dans notre République,
c'est le sincère désir qu'elle a de ne point faire la guerre en Europe. Elle est volontiers militaire, mais point du tout belliqueuse. En considérant les chances d'une guerre, les autres gouvernements n'ont à redouter que la défaite. Le nôtre craint également, avec juste raison, la victoire et la défaite. Cette crainte salutaire nous assure la paix, qui est le plus grand des biens.
Le pire défaut du régime actuel est de coûter fort cher* Il ne paye point de mine : il n'est pas fastueux. Il n'est brillant ni en femmes ni en chevaux. Mais, sous une humble apparence et des dehors négligés, il est dépensier. Il a trop de parents pauvres, trop d'amis à pourvoir. Il est gaspilleur. Le plus fâcheux est qu'il vit sur un pays fatigué, dont les forces baissent et qui ne s'enrichit plus. Et le régime a grand besoin d'argent.
J'ai été nourri sous l'Empire, dans l'amour de la République, c Elle est la justice >, me disait mon père, professeur de rhétorique au lycée de Saint-Omer; Il ne la connaissait pas. Elle n'est pas la justice. Mais elle est la facilité. Monsieur l'abbé, si vous aviez l'âme moins haute, moins grave et plus accessible aux riantes pensées, je vous confierais que la République actuelle, la République de 1896, me plaît et me louche par sa modestie. Elle consent à n'être point admirée. Elle n'exige que peu de respect et renonce même à l'estime. Il lui suffit de vivre.
Assurément les pouvoirs forts font les peuples grands et prospères. Mais les peuples ont tant souffert, au long des siècles, de leur grandeur et de leur prospérité, que je conçois qu'ils y renoncent. La gloire leur a coûté trop cher pour qu'on ne sache pas gré à nos maîtres actuels de ne nous en procurer que de la coloniale. Si l'on découvrait enfin l'inutilité de tout gouvernement, la République de M. Carnot aurait préparé cette inappréciable découverte. Et il faudrait lui en avoir quelque reconnaissance. Toute réflexion faite, je me sens très attaché à nos institutions.
Ce livre, dont il serait superflu de louer le style, est délicieux et inquiétant. Il est saturé d'idées,
OU du moins de commencements d'idées. Je ne lui reprocherai qu'une légère tendance à l'uniformité caricaturale. L'ironie continue, comme l'éloquence continue, risque d'ennuyer, d'agacer. Le dilettantisme, même paré de toutes les grâces du langage, est une posture dont le spectacle, à la longue, pourrait devenir pénible. La perpétuité de la moquerie, la malignité des pince-sans-rire finiront par nous faire regretter tout de bon l'emphase lourde et convaincue de Rousseau. Je ne dis pas cela pour M. Anatole France, dont la maîtrise est assurée contre tous les accidents. Mais il a des disciples, hélas î des pasticheurs qui croient, en sautillant, imiter sa démarche aisée et qui grimacent de toutes leurs forces, afin de sourire aussi bien que lui.
En tout cas, ce livre exquis et terrible n'est pas fait pour réconcilier la littérature et la politique, qui depuis quelque temps se brouillent de plus en plus. Ce divorce est toujours plus dangereux pour celle-ci que pour celle-là. Les exemples abonderaient pour le prouver. Que les politiciens prennent garde 1 Je ne veux pas humilier mes contemporains, en citant des noms dont nous n'avons plus les équivalents. Mais je me rappelle ceci : on sait ce qu'il en a coûté au premier Empire d'avoir déplu à Chateaubriand, à Louis- Philippe d'avoir ofTensé Lamartine, à Napoléon III d'avoir vexé Victor Hugo.