‹ La vie et les livresChapitre 18 sur 39 · LE MANNEQUIN D OSIER · texte numérisé non relu

LE MANNEQUIN D OSIER

Samedi, 9 octobre 1897.

« Madame Bergeret dit sèchement à M. Bergeret :

« Je ne te comprends pas, Lucien. Tu ris de ce qui n'est pas risible et Ton ne sait jamais si tu plaisantes ou si tu es sérieux. Il n'y a pas de conversation possible avec toi. »

Le lecteur ingénu du Mannequin d'osier s'ar*rête, perplexe, devant ce petit discours, et il est presque tenté d'en appliquer les termes — moins sèchement, moins aigrement — au romancier séduisant du Lys rouge, au peintre de Thaïs, au moraliste errant qui va du Jardin d'Épicure à la Rôtisserie de la Reine Péduuque,

Pourquoi ce litre imprévu : le Mannequin d' osier 1

Voici :

Dans le triste cabinet de travail où M* Lucien Bergeret, maître dé conférences à la Faculté des Lettres, annote Virgile à l'usage des boursiers de licence, l'impérieuse M°® Bergeret exige une place pour le mannequin d'osier qui lui sert à draper ses robes. Il est là, toujours là, ce mannequin. Il est encombrant, ironique, fatal.

On dirait un squelette, destiné à mortifier, en cellule, quelque pénitent. Femme sans tête, corps sans àme, fantôme du sexe aimable par qui le pauvre professeur a été toujours maltraité, ce mannequin goguenard ébauche des rondeurs de hanches, des cambrures de taille et des richesses de seins orgueilleux, à deux pas de la table où M. Bergeret corrige les thèmes de ses étudiants (car les étudiants font maintenant des thèmes). Il est symbolique, ce mannequin. Il représente les menus tracas de la vie domestique. 11 dit la gêne des petits ménages, l'incommodité des maisons étroites où Ton est « les uns sur les autres ». Sa silhouette obsédante allonge des ombres sur les pages d'écriture où M. Bergeret aligne les paragraphes de son cours. Il mêle incessamment sa réalité morose aux nobles idées dont nous entretiennent les classiques latins et grecs, rangés tout à côté sur une planche de sapin. Il rappelle ' les toilettes prétentieuses d'une épouse économe,

[ tandis que Platon, Homère, Virgile, évoquent la

■ beauté nue d'Aphrodite et la sagesse, harmonieu-

sement vêtue, de Pallas Athéna...

« Le mannequin était là, debout, contre les éditions savantes de Catulle et de Pétrone, le mannequin d'osier, image conjugale. »

Dans ce récit, dont les héros sont moins des personnages que des types, M. Bergeret représente l'Université.

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.,r'>^ né-

• oins, dans les cérémonies officielles, que

eur de Fenregistrement ou le conservateur

)othèques. Son habit noir est râpé. Sa cra-

anche n'est pas fraîche. Le plastron de sa

se ne peut retenir « les boutons de nacre dans

»utonnières agrandies par un long usage ».

vers de cet habit de fonctionnaire « pauvre

ince », une palme d'or, suspendue par un

Il violet, « jette un éclat dérisoire et fait

ître que M. Bergeret n'est pas chevalier de

région d'honneur ».

près l'Université, l'Armée. Celle-ci nousappasous la figure du jeune M. Roux, déjà nommé, licencié-fantassin est actuellement sous les dralux. Il fait, sans conviction, son année de sere militaire. Au moment où il séduit la femme -•itime de son bon maître, il est vêtu d'un pan- Ion rouge et d'une capote bleue que le ceinturon ' Tépée-baïonnette fronce violemment à la taille. ^ soldat de la République n'a point de patrîoisme. Il n'a pas non plus de disposition à la révolte. Exempt de cet enthousiasme que la guerre éveille plus dans l'âme des nouvelles générations, ^is fort éloigné d'une « rouspétance » qu'il jugenuisible à son repos, le licencié Roux a toutes docilités et tout le scepticisme d'un troupier >derne. Il sait que l'insurrection contre les st punie par une série de châtiments qui .onnent depuis la simple salle de police

VIE ET LES LIVRES. * l

jusqu'à la fusillade en musique. Il aime mieux éviter ces pénalités diverses. Les corvées de quartier ne l'effrayent plus, depuis qu'il sait qu'on s'en affranchit en payant la goutte au caporal et au sergent. Il craint peu les officiers, car il n'a pas souvent l'occasion de les voir. Il salue, dans la rue, ses supérieurs, et il s'estime fort heureux lorsqu'il obtient d'eux, en retour, un vague geste du doigt vers la visière du képi. Cette négligence indique, dans l'état-major, quelque disposition au relâchement de la discipline. M. Roux s'en réjouit et n'aspire qu'à réaliser le type du parfait garde national. Il « tire son année » le plus doucement qu'il peut. Très carottier, très fricoteur, il s'efforce de vivre en paix avec les très hauts, très puissants et très galonnés seigneurs de son régiment. Le métier d'ailleurs ne lui répugne pas trop. Il se vante d'y trouver l'occasion d'une somnolence quasiment perpétuelle et d'un abrutissement qui, pour être méthodique, n'en est pas moins salutaire. Les absurdes causeries de la chambrée le reposent de toute la philologie inscrite au programme des examens. Il attribue à son sergentmajor des larcins dont la vue, dit-il, l'exerce à l'indulgence. Il affirme que le lieutenant est plus ahuri que le sous-lieutenant, le capitaine que le lieutenant, le commandant que le capitaine. A force d'observer cette progression en raison directe des grades, il devient très philosophe. Il

s'occupe de faire comme les autres, c'est-à-dire (ï en faire le moins possible. Il arguë d'un certain malaise dans le genou pour obtenir des dispenses d'exercice. Le temps de son service militaire se passe principalement en congés.

Tout près de l'universitaire M. Bergeret et du militaire M. Roux, voici encore M. Worms-Clavelin, Israélite et franc-maçon, préfet du département. Ce dignitaire représente l'Administration. Nous le connaissons déjà, l'ayant rencontré sous l'orme du Mail. Depuis notre dernière entrevue, il est devenu un peu plus indifférent aux changements de ministères. Il est demeuré aussi ennuyeux. Seulement, les plus récentes nouveautés de la politique lui fournissent de quoi varier ses motifs d'éloquence. Il pérore sur l'alliance russe. Il flétrit les Grecs. Il prône les Turcs. . . Ayant profité de la République libérale, il commence à croire que l'amour de la liberté n'est qu'une des formes de l'égoïsme. Ses affaires de famille ne vont pas mal... Il consent presque à voir, dans l'Église nationale de France, la forme morale et idéale de la patrie. Il soupçonne que la religion est le premier des liens sociaux. Il s'avise, lui aussi, de vouloir « renouer les fils de la tradition ». En même temps, s'il fait un discours de distribution de prix, il cède — comme tant d'autres — à la tentation de saluer cette « aube des temps nouveaux )», ce mirage décevant, par lequel les

sociétés affaiblies essayent de se donner l'illusion du progrès. M"® Worms-Clavelin a fait baptiser sa fille, à Tâge de onze ans, pour la faire admettre dans un couvent distingué et pour la marier, plus tard, avec un catholique. « M""" Worms-Clavelin, considérant la force et la richesse de l'Église, a tenu la main énergiquement à ce que Jeanne fût laissée à ces religieuses qui donnaient à la jeune fille des principes et des manières. M""' Worms- Clavelin patronne les œuvres catholiques du diocèse, tandis que M. Worms-Clavelin encourage prudemment les comités radicaux, toujours bons à ménager, même lorsque la politique du ministère est modérée... »

Nous retrouvons aussi deux autres vieilles connaissances, l'abbé Guitrel et l'abbé Lantaigne, déjà vu aux environs de Forme du Mail. Celuici est probe, laborieux, chaste : il ne parviendra point aux sommets de la hiérarchie ecclésiastique. Celui-là est intrigant, coureur de guilledou : il sera évêque. Ce diptyque est, selon le spirituel auteur du Mannequin d'osier, un léger crayon du clergé contemporain.

Les magistrats sont-ils meilleurs? Hélas I non, si nous en jugeons d'après M. Roquincourt, déjà portraicturé, si je ne me trompe, et caricaturé dans le livre intitulé VOrme du Mail.

Pour achever cette peinture d'une ville de province sous la troisième République, il faut

épingler ici les fiches très instructives où M. Anatole France a recueilli, grâce à Tobligeance de M. Mazilre, archiviste départemental, la biographie succincte des familles du chef-lieu.

La famille Laprat, féconde en sénateurs, est « pleine d'incestes ».

Un membre de la famille Courtrai a été condamné pour crime de haute trahison en 1814.

Le banquier Dellion, président du Comice agricole, a pour ancêtres des accapareurs de blé.

Le député réactionnaire est Tarrière-petit-fils d'un sans-culotte, auteur d'un hymne à sainte Guillotine.

Le respectable M. Hyacinthe Quatrebarbe , architecte diocésain , descend d'un ménage de chauffeurs, pendus à un arbre, sous le Consulat.

Le grand- vicaire est le propre neveu d'un fournisseur aux armées qui fut envoyé au bagne en 1812 pour avoir livré, au lieu de bœuf, la viande de chevaux morveux.

Je ne sais dans quelle préfecture M. Anatole France a découvert cette collection, si complète, d'imbécillités et de gredineries. On refuserait de s'attarder en pareille compagnie, si l'auteur du Mannequin d'osier ne prêtait à tous ces comparses son esprit, qui est irrésistible, et son style, qui est impeccable.

Les dialogues philosophiques de M. Bergeret avec MM. Roux, Lantaigne et Mazure, les apho-

rismes du préfet, même les propos sans suite où se traîne la conversation des dames de l'endroit, se ressemblent par une certaine unité de ton et communauté d'allure. Une même plume, infiniment souple, variée, flexible et charmeuse, y a prodigué, ici, les ressources de la plus subtile rhétorique. Ces entretiens, dont la forme est tour à tour divinement caressante et diaboliquement brutale, sont, pour Thistorien de ce pauvre M. Bergeret, l'occasion d'une revue très inquiétante, où passent toutes les opinions pourlesquelles les hommes assemblés professent encore quelque respect. Les familiers de VOrme du Mail et les voisins du Mannequin d'osier prennent la parole à tour de rôle, moins pour dire leur sentiment que pour exprimer les opinions, parfois contradictoires, souvent violentes et toujours souriantes, que M. Anatole France professe sur tous sujets, de omni re scibili. La religion, la morale, la patrie, le gouvernement, la législation, le passé, le présent et l'avenir sont les objets successifs de ces entretiens enjoués et malins. L'univers entier se décompose, se dissout dans ces phrases, comme un bloc de métal mordu par un corrosif. Jamais on n'a poussé plus loin l'art de la destruction. Jamais on n'a mieux dissimulé sous une floraison de guirlandes l'horreur vertigineuse du vide.

Les interlocuteurs, dont l'âme reflète l'àme cha-

toyarite et versicolore de M. Anatole France, réduisent en miettes, sans avoir Tair d'y toucher, l'édifice séculaire de notre tranquillité individuelle et de notre sécurité sociale. Si je ne craignais de risquer l'apparence d'un jeu de mots, je dirais que M. Anatole France est un sapeur de bases...

Rien n'est sacré pour ce sapeur!

Mais quel délicieux sapeur! Sa pioche est d'or fin, sa pelle est un bijou. Tout de même, il creuse bel et bien la fosse où tomberont, si nous n'y prenons garde, nos illusions, nos rêves, nos amours, tous les « cordiaux », tous les « excitants » qui nous font vivre et nous aident à mourir.

Regardons de près les philtres de ce dangereux sorcier. On peut les étiqueter selon leur nature et d'après leurs effets. Ce sont des antidotes contre des « états d'âme » ou contre des caractères organiques que nous considérions jusqu'ici comme les signes et comme les conditions de la santé.

M. Anatole France met au fond de son creuset la religion traditionnelle à laquelle la plupart des Français font profession d'appartenir. Il lui semble qu'elle n'est plus qu'un rituel dont les formules règlent les gestes d'un troupeau de chrétiens routiniers et dont l'observance est confiée à un clergé volontiers simoniaque. Les grands

séminaires n'enseignent plus la théologie. La preuve, c est que le terrible sermon du R. P. OUivier sur Tincendie du Bazar de la Charité a été généralement désapprouvé par Tautorité diocésaine, par les prêtres séculiers, par les députés catholiques et par la clientèle des aristocratiques paroisses. Or ce sermon était, de tout point, conforme à la trallition de la Bible, aux directions des Pères de TÉglise et à la doctrine des Saints Conciles. C'est Tavis de M. Fabbé Lantaigne. C'est aussi l'opinion de M. Anatole France, que nous ne savions pas si intransigeant sur les principes, et qui rappelle, en une page tout à fait renanienne, combien Jéhovah — le vrai Jéhovah — était avide de la fumée des sacrifices et altéré de sang humain.

L'idée de patrie, soumise au même traitement, ne résiste guère à l'analyse de M. Bergeret, causant sous l'orme du Mail avec l'abbé Lantaigne, ou à la blague de M. Roux, attendant sur un canapé la venue complaisante de M™* Bergeret. La patrie, vue du troisième étage où trône le mannequin d'osier, ne serait plus guère qu'un vieux fétiche, mal gardé par une cohue de militaires afTaiblis.

La Révolution et la République, ingénieusement persiflées par les compagnons du Mannequin d'osier, sont défendues, non sans une sorte d'éloquence, par le préfet Worms-Clavelin. Ce fonctionnaire fait valoir la paix dont nous jouissons

depuis vingt-cinq années, la beauté de nos Expositions universelles et de nos Bœufs gras, la transmission normale des pouvoirs présidentiels, le nombre toujours croissant des amusements publics, Tefficacité de notre police, la prestance de notre gendarmerie, bref tous les bienfaits qu'il est séant de louer sous les lambris dorés d'une préfecture.

M. le préfet Worms-Clavelin ajoute, d'une voix tremblée , quelques paroles attendries sur les misères de la démocratie laborieuse»

A cet avocat de nos institutions, M. Bergeret, doucement, oppose cette objection cruelle :

On goûte un plaisir philosophique à considérer que la Révolution a été faite en définitive pour les acquéreurs de biens nationaux et que la Déclaration des droits de Thomme est devenu la charte des propriétaires...

... L'argent est devenu honorable. C'est notre unique noblesse. Et nous n'avons détruit les autres que pour mettre à la place cette noblesse, la plus oppressive, la plus insolente et la plus puissante de toutes.

Pauvre M. Worms-Clavelin! Plus loin, c'est un sien ami, jadis communard et maintenant inspecteur des Beaux- Arts, qui le harangue sur la politique extérieure :

Nous sommes tombés dans une citerne de honte... Ce qu'il y a de plus triste, c'est que la France, la France, antique libératrice des peuples, n'a souci désormais que de venger, en Europe, les droits des porteurs de titres. Nous avons laissé massacrer, sans même oser frémir, trois cent mille chrétiens d'Orient, dont nous nous étions consti-

tués, par nos traditions, les protecteurs augustes et vénérés. Tu vois, dans les eaux de Crète, la République nager parmi les puissances comme une pintade dans une compagnie de goélands.

Ailleurs, c'est Tabbé Lantaigne qui gémit sur notre décadence :

Il y avait une opinion publique sous la monarchie et sous l'empire. Il n'y en a plus aujourd'hui. Ce peuple, autrefois ardent et généreux, est devenu tout à coup incapable de haine et d'amour, d'admiration et de mépris.

Et M. Bergeret, donnant la réplique à Tabbé, gémit sur ce « peuple inglorieux et patient, traînant sans désirs une morne existence, indifférent au juste et à Tinjuste... »

Ici, je me permettrai de poser une question à M. Anatole France. Si son patriotisme, en désaccord avec les jeux délicats de son esprit, Tincline à souhaiter pour notre nation un réveil d'énergie, d'où vient qu'il s'applique avec tant de suite et de méthode, depuis plusieurs années, à combiner, d'une main diligente, tous les narcotiques et tous les « stupéfiants » qui peuvent aggraver notre engourdissement et alourdir notre torpeur?

Le Mannequin d'osiei% sous son air plaisant, est un bréviaire de découragement et un manuel de nihilisme. Si notre état est vraiment conforme à ce diagnostic, nous devons nous résigner à la paralysie générale.

L'ironie continue, comme l'éloquence continue,

endort. C'est apparemment pour nous préserver de Tanesthésie que Tauteur charmant de la Rôtisserie a multiplié ici les détails qui croustillent.

Soji M. Bergeret n'est pas seulement le plus Dandin des universitaires. Il est sujet à ce péché que les théologiens appellent la délectation morose. Toutes les fois qu'il rencontre M""* dtî Gromance, née Chapon, la plus belle femme du pays, M. Bergeret devient luxurieux, sinon de corps, du moins de consentement. Il pense, complaisamment, aux bas noirs et au cotillon blanc de cette dame. Un jour, au sortir de la messe, il ose lui lancer une œillade assassine. La dame riposte par un regard hautain, qui glace jusqu'aux moelles le professeur lascif. Alors M. Bei^eret, maître de conférences à la Faculté des Lettres, s'en va, penaud, préparer son cours. Et, comme il a coutume de réfléchir sur tous les déboires de sa pauvre vie, il s'adresse à lui-même cette petite mercuriale :

« Elle a été rosse. Mais j'avais été mufle. » C'est drôle. C'est très drôle, d'une drôlerie un peu amère. La première fois que j'ai lu, dans VÉcho de Paris^ cette saynète désopilante et déconcertante, j'ai ri tout haut. Dans le livre, parmi les réussites, les trouvailles et, par instants, les beautés où s'exerce, s'amuse et triomphe le brillant génie de M. Anatole France, cette note me

gêne, comme ces grincements d'archet auxquels sont exposés les plus grands virtuoses lorsqu'ils ne mettent pas assez de colophane.

Que de rosses! Que de mufles dans ces 350 pages !

On comprend qu'après ce jeu de massacre, où choses et gens tombent pêle-mêle comme des capucins de cartes, le spirituel imprésario de ce guignol macabre nous propose cette conclusion :

Il est difficile de concevoir que des hommes réfléchis et sensés nourrissent l'espoir de rendre un jour supportable le séjour de cette petite boule qui, tournant gauchement autour d'un soleil jaune et déjà à demi obscurci, nous porte comme une vermine à sa surface moisie.

Et alors?

Alors, il n'y a plus rien.

Et les hommes n'auraient plus qu'à choisir, selon leurs goûts, entre une cellule au désert, un plongeon dans la rivière, un coup de tête contre un mur, une boulette de strychnine ou une balle de plomb, si ces lamentations n'étaient corrigées, atténuées par le sourire du Jérémie intermittent qui est une des incarnations sublunaires de M. Anatole France. L'air narquois du conteur, sa voix qui ne sait pas s'indigner, son geste qui hésite à maudire, quelque chose d'onctueux dans l'invective, d'espiègle dans la gravité et de goguenard dans l'anathème, nous avertissent que ce pessimisme n'est pas douloureux, que ces jéré-

miades. sont voluptueuses, qu'enfin il ne faut point prendre au tragique ces ingénieux discours, mais s y complaire, s y ébattre comme en propos de haute graisse et joyeux devis tels que les contes du sieur d'Ouville et ceux d'Eutrapel, le Cym-balum de Despériers, les Matinées de Cholière et les Serées de Jean Bouchet.

L'étrange livre ! On le prend et on le laisse, on le déteste et on s'y attache. On s'y délecte et on s'y mortifie. Enfin, on lui donne l'absoute.

Et pourtant M. Anatole France est un de ceux qui ont connu, selon le beau mot de George Sand, le « tourment des choses divines ». Il est doué, plus que personne, de cet « esprit de finesse » dont parlait Pascal. Mais il a aussi l'esprit de caricature. Il manque d'esprit chrétien, à moins que l'esprit chrétien ne consiste exclusivement à voir partout l'horreur du péché originel. Il n'a point de sympathie pour ses semblables-

Ohl que M. France est bien Français par cette obstination à médire de sa propre race !

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