PIERRE NOZIÈRE
Samedi, 19 août 1899.
« La première idée que je reçus de l'univers me vint de ma vieille Bible en estampes. C'était
une suite de figures du xvu' siècle, où le Paradis terrestre avait la fraîcheur abondante d'un paysage de Hollande. On y voyait des chevaux brabançons, des lapins, de petits cochons, des poules, des moutons à grosse queue. Eve promenait parmi les animaux de la création sa beauté flamande. »
C'est ainsi que M. Anatole France nous rapporte ses propres impressions d'enfance, en ayant l'air de nous conter les aventures de Pierre Nozière.
Pierre Nozière était né < regardeur », comme d'autres naissent marcheurs, calculateurs, orateurs ou sauteurs. Il pouvait demeurer pendant des heures entières les yeux fixés sur un spectacle. Il aimait les jolies couleurs et les lignes belles.
Avant d'admirer la mer, le ciel, les montagnes, les forêts et les étoiles, il s'amusa longtemps à regarder le reflet de ces merveilles sur les pages coloriées des vieux livres ou dans les images peintes des musées. Quand il se fut promené tout à son aise à travers les rayons et les ombres de sa Bible brabançonne, le jeune Nozière fut conduit par sa bonne au Jardin des Plantes. Ayant pris l'habitude, dès son jeune âge, d'associer l'illusion à la réalité, de mêler la nature au rêve et d'unir la sensation des choses vues à la divination des choses invisibles, il se crut transporté, par la baguette d'une fée, dans les splen-
deurs du Paradis terrestre. C'étaient bien les mêmes arbres, noueux et placides comme des géants très doux. Les mêmes eaux jaillissantes et claires faisaient étinceler, sous les feuilles, leur fraîcheur de cristal. Les mêmes fleurs, bleues, rouges ou violettes, éparpillaient un semis de turquoises, de rubis ou d'améthystes, sur le velours lustré des pelouses. Çà et là, s'arrètant au détour d'une allée, Pierre Nozière put apercevoir sa face de gamin pensif au miroir des étangs où glissait la blancheur des cygnes.
Tous les animaux, jadis réunis dans Tarche de Noé , se trouvaient rassemblés au Jardin des Plantes. Voici la crinière royale du lion, le mufle du tigre, la moustache du léopard, les yeux dorés de la panthère, le museau de l'ours. Mais Pierre Nozière était un peu inquiet. Il lui sembla que, dans le Paradis terrestre, les crinières, les mufles, les moustaches, les yeux et les museaux avaient un aspect à la fois plus débonnaire et plus triomphant. Le lion captif lui parut valétudinaire et morose. Le tigre prisonnier bâilla plusieurs fois devant lui. Le léopard et la panthère faisaient les cent pas dans leur cage en attendant leur ration de viande comme des bourgeois désœuvrés qui sont réduits à tuer le temps avant de se mettre à table... L'ours blanc était ridicule dans la fosse où il est enterré vivant, misérable jouet des tourlourous, des nounous et des mioches qui lui jettent
des morceaux de pain pour se moquer de sa voracité maladroite ou des journaux déchirés pour rire de ses déconvenues.
Les oiseaux n'étaient pas beaucoup plus gais que les bêtes à quatre pattes. Le cacatoès, couleur de saphir et d'émeraude, s'ingéniait à répéter, de sa voix rauque, les niaiseries des badauds. Le héron, sur ses échasses, attendait que le gardien de sa geôle vînt lui jeter quelques poissons sous le bec. Il y avait là des oiseaux bleus, des oiseaux verts, des oiseaux roses, de vrais « oiseaux de paradis ». Mais tous étaient mornes; leurs ailes étaient repliées et inutiles, loin de Tespace illimité où s'éploie librement, dans la lumière, Fessor des envergures conquérantes.
Ce pauvre aigle! Était-il assez triste, sur son perchoir, Tœil éteint, le nez allongé vers la terre, lui que les imagiers représentent planant sur les plus hautes cimes et bravant fixement le soleil !
Pierre Nozière, en promenade au Jardin des Plantes, réfléchissait. Les grilles de ce paradis, les palissades, les cages, les chaînes lui paraissaient en désaccord avec Theureuse liberté de FEden primitif. Son jeune esprit s'initiait, en jouant, aux mystères d'une vérité qui serait insupportable, si sa laideur n'était masquée par le décor éternel des arbres et des fleurs. Il soupçonna, dès cet instant, que l'alliance de l'homme avec les bètes est un pacte depuis longtemps aboli. Les
animaux du Jardin des Plantes ne sont pas les hôtes ni les compagnons de Thumanité. Ce sont des prisonniers de guerre.
Pierre Nozière était un bon enfant. Il n'avait pas remarqué, jusqu'alors, les engins de destruction dont les êtres vivants sont armés les uns contre les autres. Il ne savait pas que ses ongles étaient d'anciennes griffes et que les dents dont il se servait pour mordre dans ses tartines de confiture étaient, bel et bien, des crocs de carnassier, primitivement destinés à happer de la chair vive.
11 discerna, peu à peu, dans les spectacles qui façonnaient sa jeune âme, l'entre-tuerie qui est, depuis longtemps, la condition de la vie universelle.
Il ne put s'empêcher, sans doute, de faire une autre réflexion qui, vu son âge, était innocente. Dans le Paradis terrestre une belle dame se promenait, superbement nue. Au Jardin des Plantes, on ne voyait rien de pareil. Pierre Nozière comprit plus tard que le maléfice du péché originel s'est perpétué, d'âge en âge, dans l'obligation de la pudeur, vertu perverse, sans qui le vice n'aurait point de saveur ni d'attraits.
En dehors du Jardin des Plantes, Pierre Nozière ne connaissait guère que le quartier où habitaient ses parents : les quais de la Seiïie, le pont Neuf, le dôme de l'Institut... Ce pays, maintenant ravagé par les ingénieurs des chemins de fer, fut jadis
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une contrée de riante figure, de doux loisir et de gaie science. Les vieux Parisiens n'en oublieront jamais le charme évanoui. On était si tranquille, si heureux sur cette rive gauche! Le fleuve, incessamment mobile et muticolore, tantôt bleuté par la clarté du jour, tantôt diapré de mille feux par l'illumination nocturne des ponts et des berges, mettait, dans ce recueillement et dans cette solitude, le mouvement de sa vie fluide. Les riverains du quai Conti ou du quai Voltaire, sans avoir la prétention d'être un peuple maritime, ont pris peu à peu, dans la familiarité quotidienne des eaux courantes, quelque chose de la philosophie des gens de mer. Accoudés aux barreaux de leurs fenêtres, ou debout sur le seuil de leurs boutiques, ils regardent passer les bateaux. Ils ressemblent aux habitants du Tréport ou de Honfleur, comme un capitaine de bateau-mouche ressemble à un pêcheur d'Islande... Pierre Nozière pouvait, sans quitter le logis paternel, regarder l'amusante métamorphose de la Seine. Ses yeux, du matin au soir, étaient divertis par un défilé d'images. Il connut des crépuscules d'été, où le fleuve, embrasé par le couchant, était comparable à une coulée d'or en fusion. Il vit des soirées d'hiver, où la brume enveloppait de mousseline blanche la mélancolie des eaux plaintives. Son enfance fut ainsi ennoblie par une sorte de poésie aimable et triste que ne connaissent pas les autres Parisiens,
plus OU moins hantés par l'obsession trépidante des omnibus et des tramways. La Seine, venue de loin, lui apportait Tidée de la montagne salubre où filtrait, à travers les herbes neuves, le mince filet d'eau, origine du fleuve. Il se demandait où pouvaient bien aller , sur leur pente ininter rompue, les eaux inquiètes* Ce voisinage élargissait son horizon. La naissance obscure du fleuve, sa destinée inconnue, éveillaient, dans son imagination, des formes vagues, où apparaissait confusément le mythologique fantôme des nymphes et des naïades.
Il est dangereux de regarder trop longtemps couler un fleuve. Tandis que l'œil du spectateur prend plaisir à poursuivre la grâce éphémère des reflets qui s'éteignent et des nuances qui meurent, l'âme s'habitue, par une accoutumance insensible et délicieuse, aux voluptés de l'illusion.
Le sens de « l'écoulement des choses » est nécessaire au sage, s'il ne rêve rien au delà des félicités molles du doute et des béatitudes languissantes du scepticisme. En cet état de contemplation sereine et amusée, le philosophe sait que la fantasmagorie de l'univers n'est pas plus stable que l'apparition d'une étincelle de lumière à la crête d'une vague. Nos sentiments, nos idées, nos plaisirs, nos douleurs, nos haines, nos amours sont aussi fragiles que le reflet des nuages dans le miroir des eaux. Alors, pourquoi chercher un
point fixe dans Timmensité mouvante qui nous ballotte, nous berce et nous endort? Pourquoi vouloir encadrer nos pensées dans les contours tremblés d'une réalité dont les lignes, à chaque instant, se déplacent, dont les teintes s'effacent et dont les plus somptueuses magnificences n'ont que l'éclat fugitif d'une aurore boréale?
Tout n'est qu'apparences, a dit un moraliste. Et la beauté de l'univers n'est, en somme, qu'un feu d'artifice sous un crâne. Est-ce qu'on essaye de lier en gerbe un bouquet de fusées? Vivons donc en paix, sans nous préoccuper outre mesure du soin de mettre dans nos ambitions ou dans nos espoirs un souci de durée, dont la nature ne nous permet pas l'audacieuse présomption.
Telle est la doctrine que la Seine, comme une institutrice bienveillante, enseignait doucement à Pierre Nozière. Cette doctrine fut professée, en des temps très anciens, par le Grec Heraclite, qui, dit-on, pleurait sans cesse, tandis que Démocrite, son compère, riait toujours. Heraclite pleurait en songeant à l'évanouissement, si rapide, des réalités illusoires que sa vue ne pouvait saisir ni arrêter au vol. Le papillotement universel, qui faisait cligner ses yeux, en tirait ordinairement des larmes. La relativité de nos perceptions l'affligeait. « Hélas ! disait-il en soupirant, l'homme ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » Pierre Nozière, au contraire^ s'est réjoui de sa
condition. Il n'eût pas échangé contre un empire la loge que le sort lui assignait au spectacle de l'univers. « J'étais heureux, dit-il, et les gens heureux ne savent pas grand'chose de la vie. La douleur est la grande éduçatrice des hommes... »
Pierre Nozière admirait, sur la rive droite, pardelà le fleuve, un paysage superbe et charmant. C'était la façade du Louvre , avec ses portes monumentales, ses hautes fenêtres, ses mascarons ciselés, toute la grâce héroïque et cavalière de la Kenaissance. On n'a pas savouré le charme de Paris si l'on ne s'est arrêté à l'entrée du pont des Saint-Pères, surtout vers le soir, quand l'ombre descend, comme une draperie légère, sur le deuil de l'antique palais. La colonnade elle-même, entrevue au coin du jardin de l'Infante, s'accorde harmonieusement avec la majesté de l'ensemble. On dirait une ode de Ronsard, achevée par un chœur de Racine. Et toute cette architecture est noble, d'une beauté avenante et d'une décence aimable, jusque dans les scrupules trop minutieux qui ont surveillé sa symétrie.
A mesure que Pierre Nozière grandissait, le Louvre lui inspirait davantage le goût de ce qui est beau, l'horreur de ce qui est vilain, vulgaire ou mesquin. Le Louvre lui donna des leçons de style. Nozière s'appliqua désormais à ordonner ses pensées et ses paroles selon le rythme qui lui parut le plus propre à flatter l'oreille et l'intelli-
gence de ses contemporains. La règle de beauté, qui fut le principal secret de sa maîtrise en Fart d'écrire, lui a permis, malgré le scepticisme profond dont il était atteint, d'établir une distinction entre les actions humaines. A force de regarder « couler » le cours des hommes et des choses, il s'exposait à devenir lui-même trop « coulant » sur la distinction du bien et du mal. Mais il apprit que le bien est une harmonie, que le mal est un discord. Sa morale fut surtout une esthétique. Le vice lui déplut parce qu'il était laid. Les personnes mal informées ou peu averties croyaient que Pierre Nozière , trop distrait par les spectacles changeants où se plaisait son caprice, deviendrait incapable d'approuver ou de désapprouver, de bénir ou de maudire. C'était un jugement téméraire. Pierre Nozière, tant qu'il ne rencontra sur son chemin que des problèmes peu pressants, ne se hâta point d'en chercher la solution. De savoir, par exemple, si Louis XVI aurait pu empêcher la Révolution en offrant aux jacobins des places, des décorations et des grades, comme on peut soutenir également le pour et le contre, cela n'émeut pas Pierre Nozière, et il abandonne cette énigme aux « Œdipes » qui, chaque soir, dans les cafés de province , se mettent martel en tête pour trouver le mot des rébus. Survienne un véritable cas de conscience, un de ces conflits tragiques où la gloire de la patrie et l'honneur de l'humanité
sont en jeu. Pierre Nozière prend parti d'une façon vive et d'une humeur décidée. Sans quitter tout à fait son air de détachement narquois et le ton d'habituelle ironie qui lui est trop familier et qui lui sied trop bien pour qu'il s'en déprenne, il discerne très nettement, dans le tohu-bohu des opinions, des passions et des querelles, la dictée du bon sens, la voix de la bonté, la protestation, vainement inécoutée, de la justice et du droit. Résolument, il se range du côté de la vérité. Cette décision n'est point, chez lui, l'effet d'un simple raisonnement. Un instinct secret l'éloigné des méchants et des imbéciles, des cœurs de pierre et des caboches de bois. Étant Français de France, bourgeois de Paris, imbu de la meilleure sève de notre sol, imprégné de toute la bonne humeur de notre race, il ne comprend pas (lui qui comprend tant de choses) que l'on s'abandonne aux délectations moroses de l'intolérance et du fanatisme. Le syndicat des antisémites, sorte d'association fondée sur le désir de reprendre illicitement à quelques juifs trop riches l'argent et l'or qu'ils ont, je ne sais comment, ramassé, lui semble un foyer de convoitises malsaines et d'ambitions petites. On ne fait rien de grand lorsqu'on vise uniquement l'escarcelle d'autrui.
Pierre Nozière n'admet pas que l'on crie :
« Mort aux juifs! » Les hurlements à la mort sont de mauvaises suggestions pour les foules
inconscientes. Il s'ensuit toujours quelque effusion de sang. Tandis que les pamphlétaires illustres gagnent des gros sous en accumulant toutes les ressources de leur rhétorique meurtrière, les obscurs scélérats s'arment dans l'ombre. Et les revolvers partent tout seuls, au risque de tuer des chrétiens selon le < rite anti-juif ».
Pierre Nozière ne s'étonne de rien. S'il s'étonnait, il serait frappé de stupeur par la puissance de haine qui permet aux antisémites et à leurs complices masqués d'étendre leur manie de persécution à d'autres personnes, notamment aux protestants de France. Longtemps, les gens naïfs ont cru que les guerres de religion étaient définitivement éteintes. Les clameurs de la Saint-Barthélémy semblaient reléguées au fond des plus vieux mélodrames. Il fallait aller voir la Reine Margot pour entendre crier « haro » sur le huguenot. Maintenant, cette ridicule exclamation se répand dans les salons où jacassent les snobinéttes. On réhabilite les Dragons de Villars. La dissertation sur les inconvénients du protestantisme a remplacé, autour des tables chargées de truffes, la conférence néo-socialiste et le couplet vaguement humanitaire qui, naguère encore, à l'heure du foie gras, étaient de rigueur. On ne s'attendrit plus, entre la poire et le fromage, sur le malheureux sort des affamés. La mode a changé. On préfère dévorer du juif et manger du
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protestant, au nom d'une religion qui nous commande d' a aimer notre prochain comme nousmême pour Vamour de Dieu ».
Mais il s'agit bien de religion, dans ces méchantes distractions de l'oisiveté mondaine! Demandez donc à ces prétendus défenseurs du catholicisme s'ils obéissent seulement aux prescriptions de l'Église :
Les dimanches la messe ouïras Et les fêtes de commandement.
Tous tes péchés confesseras A tout le moins une fois Fan.
Ton Créateur tu recevras
Au moins h Pâques humblement.
La messe, les péchés et le Créateur, voilà des sujets de méditation dont nos joyeux docteurs des salons « littéraires » sont fort dégagés. Ils sont croyants sans croire, prédicants sans autorité, afflrmatifs sans conviction, papistes sans Credo, piétistes sans piété, dévots, si c'est être dévots que d'être saturés d'un fiel de sacristie. Je ne crois pas que jamais, au temps du Bas-Empire, le désœuvrement et la malice aient jamais inventé quelque chose de plus hybride, de plus byzantin, de plus opposé à la rectitude de notre jugement et à la probité de nos mœurs.
C'est d'ailleurs au nom de la patrie, que ces messieurs en frac et ces dames décolletées soutiennent leurs paradoxes et débitent leurs calem-
bredaines. Car vous saurez que le patriotisme autrefois négligé par les clients, volontiers cosmopolites, des five o'clock, est maintenant à la mode. Il ne faut plus avoir l'accent anglais, ni se faire blanchir à Londres, ni être en partance pour le Nouveau Monde. Ces gentillesses et ces exploits sont, à présent, surannés. Le chic, c'est de se dire « terrien », autochtone, indigène, premier occupant du sol ancestral. Ce rôle est assez difficile à jouer pour les nombreux princes, marquis, comtes, vicomtes, barons, dont les pères, voulant redorer un blason défraîchi, sont allés chercher, au pays du Veau d'or, des épouses juives.
Pierre Nozière, dans son coin, regarde cette comédie. Il en connaît les acteurs, les figurants et jusqu'aux plus humbles comparses. Il sait ce que valent ces professions de foi, qui ne sont nullement incompatibles avec l'incrédulité , et ce culte du drapeau, qui s'accorde si bien avec la dispense de tout service militaire. Il sait aussi que ces illogismes, ces incohérences, ces efifronteries d'une minorité neurasthénique et vociférante ne sont point des nouveautés.
M. Anatole France, nourri sur les quais, parmi les vénérables livres qui racontent des histoires anciennes, a déjà vu passer toutes ces figures. Il a dénombré les différents costumes sous lesquels cette parade, quasiment foraine, s'est déjà présentée à la France, qui, régulièrement, a chassé
les pitres. Frocs, chapelets et pertuisanes de la très sainte Ligue, feutres emplumés des Importants, pourpoints et hauts-de-chausse des Frondeurs, toutes ces hardes se sont promenées, à travers Thistoire de France, sur des corps sans âme et sur des têtes san3 cervelle qu'un juste retour des choses d'ici-bas a toujours précipités vers une journée des Dupes. Qu'importe cette mascarade? Tous ces précurseurs, acharnés contre Henri IV, contre Richelieu , contre Mazarin , n'ont pas empêché le triomphe final des gens d'esprit et des gens de cœur. Jamais la France ne s'est trompée longtemps sur les intentions de ces bandes affolées qui, malgré leurs patenôtres et leur hypocrite affectation de chauvinisme, n'ont jamais pu avoir une odeur de sainteté ni un parfum^ de terroir.
Au temps de la très sainte Ligue, les bourgeois de Paris se moquaient déjà d'un certain catholicon d'Espagne, drogue frelatée, dont il est resté, paraît-il , quelques gouttes au fond du flacon éventé. M. Anatole France, après avoir peut-être abusé d'un dilettantisme où son talent ne pouvait pas s'attarder sans dommage, est revenu à la tradition vigoureuse et à la causticité héréditaire des Français de France. Allègrement, il s'est rangé du côté de Pascal contre Escobar, et avec Voltaire contre Nonotte et Patouillet.
C'est pourquoi il est en train d'écrire, à bâtons rompus, sous le nom de M. Bergeret, une œuvre fantasque, ondoyante, diverse et savoureuse, qui pourrait bien être la Satire Ménippée de ce siècle finissant.
JEAN d'aGRÈVE
Je n'os onques si grant frisson. . .
Mais mon cuer et mon corps ensemble Trembloient plus que fueille de tremble...
Vescy mon cuer ; se je povoie, Par ma foy, je le metteroie En vostre main, pour remporter.
Guillaume de Machaut.
C'est toujours une histoire bien simple que celle d'un cœur passionné....
Alfred de Vigny.
Un jour, le roi Richard II d'Angleterre, qui « moult bien parioit et lisoit françois », fît venir en son palais d'Eltham messire Jehan Froissart, chanoine de Chimay, homme docte et subtil, grand clerc en Tart d'aimer et passé maître au récit des amoureuses prouesses.
Froissart apporta au roi un beau livre, enluminé d'or, d'azur et de carmin, couvert de velours vermeil à dix clous d'argent, fermé par deux grands fermaux richement ouvrés de rosiers d'orî
a Adonc, messire, demanda le roi, de quoi traite ce livre? »
Et l'autre répondit :
« D'amour *. »
Le vicomte de Vogué, si quelqu'un l'interrogeait (mais, hélas! les rois, ni les empereurs, ni les présidents ne s'occupent plus guère de littérature!), pourrait reprendre pour son propre compte la réponse brève et triomphante du chanoine de Chimay.
Jean d'Àgrève est un livre d'amour, d'amour exalté, d'amour sublime. C'est, comme on disait au temps du Roman de la Rose, un a ditié amoureux » qu'il faudrait illustrer par des miniatures où seraient pourtraits en vives couleurs le suave Bel-Accueil et les trois sœurs Beauté, Simplesse, Courtoisie, et dame Franchise et Pitié et Chasteté, inventions dont il ne faut point rire, puisqu'elles ont préservé nos pères, pendant longtemps, de Rosserie, Veulerie et Muflerie, lesquelles sont, comme vous savez, les trois Grâces de ce siècle finissant.
Peu importe, ici, le costume inévitable dont les héros de ce roman romanesque sont affublés par les tailleurs et par les couturiers de la troisième République.