‹ La vie et les livresChapitre 24 sur 39 · Souvenirs j d'Alexis de Tocqueville · texte numérisé non relu

Souvenirs j d'Alexis de Tocqueville

Il a dit expressément que le règne de Louis- Philippe fut une longue comédie parlementaire. Il a tracé, de main de maître, le dessin d'une scène qui, depuis quelques années, se renouvelle fréquemment sous nos yeux : la chute d'un ministère et tout ce qui s'ensuit.

C'était le 23 février 1848. Le roi avait accepté la démission de M. Guizot et venait de confler à M. Mole le soin de former un nouveau cabinet. Cette nouvelle causa un grand tumulte dans les rangs de l'ancienne majorité. Beaucoup de gens se lamentaient. Mais M. de Tocqueville contemplait sans aucune pitié ces transes mortelles. Il connaissait trop bien ses collègues, pour croire un seul instant que leur douleur fût désintéressée. Il nous dit crûment que « le plus grand nombre de ces hommes se sentaient atteints non seulement dans leurs opinions publiques, mais dans le plus sensible de leurs intérêts privés ». Et il insiste, précisant les faits, révélant les secrètes convoitises, enfonçant le trait satirique dans la peau des législateurs :

L'événement qui renversait le ministère compromettait la fortune de celui-ci, pour celui-là la dot de sa fille, pour cet autre la carrière de son fils. C est par là qu'on les tenait presque tous, La plupart d'entre eux ne s'étaient pas seulement élevés à l'aide de leurs complaisances, on peut dire qu'ils en avaient vécu...

Je voyais de mon banc cette foule ondulante; j'apercevais la surprise, la colère, la peur, la cupidité, troublées

avant d'être repues, mêler leurs différents traits sur ces physionomies effarées; je comparais^ à part moi, tous ces législateurs à une meute de chiens qu'on arrache, la gueule à moitié pleine, à la curée.

Et M. de Tocqueville, avec une tranquillité de pince-sans-rire, ajoute cette petite note, qui ne manque pas d'ironie :

Si beaucoup de conservateurs ne défendaient le ministère qu'en vue de garder des émoluments et des places, je dois dire que beaucoup d'opposants ne me paraissaient l'attaquer que pour les conquérir.

Mon Dieu! si M. de Tocqueville revenait au monde et qu'il voulût revoir ce Palais-Bourbon, près duquel Michel de THospital et d'Aguesseau continuent de monter la garde, il ne trouverait peut-être pas grand'chose de nouveau sous le plafond « lumineux » de Tamphithéâtre. M. de Vogiié, racontant à son tour la chute d'un ministère, nous fait remarquer, en des termes différents, les mêmes espoirs et les mêmes regrets.

Hélas ! l'humanité se répète. Les figures changent. Les costumer se démodent. Les masques tombent. Les âmes restent pareilles. Si je consultais tous les anciens députés, même ceux qui ont vu resplendir 1' « âge d'or ;> du régime parlementaire, je crois qu'ils me rapporteraient tous, avec de légères variantes, les mêmes désillusions et les mêmes rancœurs. Le bon et regretté Bardoux, qui a écrit un panégyrique en l'honneur de la

Bourgeoisie française , et qui était incapable d'amertume, avoue lui-même que les bourgeois parlementaires de 1830, si chers au cœur de M. Duvergier de Hauranne, furent dignes, par leur « manie des places », d'être stigmatisés dans la Curée, d'Auguste Barbier.

« Ce n'est pas une Chambre, c'est un chenil ! »

Telle est la courte et expressive légende qu'on pouvait lire, dès l'année 1832, au bas d'une lithographie satirique où Granville et Forest avaient représenté Casimir-Perier fouaillant les députés.

En 1834, Daumier exagéra, dans un de ses chefs-d'œuvre, la béatitude bedonnante de la majorité, sommeillant, ricanant, ronflant sur les fauteuils parlementaires. Rien de plus inquiétant que ces caricatures. On ne lit que des pensées d'avidité sous ces crânes épais, sur ces bajoues tombantes, sur ces lippes. Les visages, enlaidis de cupidité, s'engoncent dans le triple tour des cravates, entre les deux pointes du col droit. Les nez s'allongent sous les besicles, comme pour flairer quelque pâture. Les lèvres rasées ont une vilaine expression de chicane. Presque tous ces messieurs dorment, affalés sur leur pupitre. On croit les entendre ronfler. Quelques-uns cependant prennent une prise de tabac et se mouchent bruyamment dans des mouchoirs à carreaux.

Tous ont un même air de rustres endimanchés

et satisfaits. Et voilà ce qu'on appelait alors le ventre législatif.

Ce ventre fut cruellement secoué, lorsque des hommes en blouse, armés de fusils, brandissant des drapeaux, envahirent Thémicycle, sautèrent par-dessus les gradins, escaladèrent la tribune, fermèrent la baraque et emportèrent la clef.

L'institution du suffrage universel n'a donc pas créé les maux dont nous souffrons. Elle a pu développer les germes infectieux que contenait l'organisme de l'oligarchie censitaire.

Dès l'année 1884, un sénateur républicain, M. Edmond Scherer, avait l'audace, au grand scandale d'un certain nombre de ses collègues, de décrire ce qu'il appelait « les mœurs du suffrage universel ». Il disait la toute-puissance du politicien, depuis le comité local où pérorent les gros bonnets du chef-lieu, jusqu'au Parlement et aux bureaux ministériels, où les élus s'efforcent, tant bien que mal, de tenir les promesses fantastiques qu'ils ont faites à ceux qu'ils sont censés représenter.

Scherer définissait ainsi les parlementaires « nouveau jeu », les politiciens de profession :

Ce sont les hommes qui appartiennent aux carrières libérales, qui ont quelque instruction, quelque facilité de parole, des habitudes de sociabilité et enfm le goût de la politique, et naturellement de la politique avancée. H est remarquable, en effet, que l'orateur du chel-lieu soit toujours partisan des opinions extrêmes. La même ardeur qui

le pousse à jouer un rôle en fait un personnage d'opposition. Contre qui le besoin de lutte, les instincts turbulents se tourneraient-ils , sinon contre Tautorité? Sans parler de rat'finité entre la culture superficielle et le programme radical. L'idée abstraite opère dans le vide.

Je viens de nommer le comité électoral. Savez-vous ce que c'est que ce comité? Tout simplement la clef de nos institutions, la maîtresse pièce de la machine politique ^

Ainsi, les misères et les faiblesses de l'ancien € pays légal » dénoncées par M. de Tocqueville, s'étendent maintenant, selon M. Scherer, au pays tout entier, tyrannisé, sur toute la surface du territoire, par des comités électoraux. Après avoir montré la composition de ces comités locaux, qui ne sont point formés de délégués régulièrement nommés, mais qui se constituent spontanément etse composent toujours, endéflnitive, des fainéants de chaque localité, M. Scherer faisait voir la bassesse des candidats prosternés devant ce tribunal, et la fâcheuse posture du député, enchaîné par les engagements sans nombre qu'il a dû signer sous peine de voir réussir son concurrent.

M. de Vogué, au sixième chapitre de son livre, a décrit, lui aussi, le comité local, le « clan d'agitateurs alertes... entraînés... organisés... embusqués... » Il a montré « cette minorité active qui courbe sous le joug, par les faveurs et par la terreur, une majorité moutonnière ».

Voici comment M. Scherer racontait l'arrivée

Page 1