‹ La vie et les livresChapitre 26 sur 39 · LA TIB ET LK8 LITBE · texte numérisé non relu

LA TIB ET LK8 LITBE

et qu'on doit les conquérir en plein air, dans la lumière.

J'ai lu récemment, dans une revue universitaire, ce sujet de « composition française » proposé aux jeunes filles de nos lycées : Dites quel plaisir teinté de mélancolie vous éprouvez en feuilletant un vieil album de photographies. J'imagine que Paul Bourget goûte le même genre de volupté lorsqu'il jette les yeux sur Foncin ou Vidal-Lablache. Il retrouve, dans le carmin, l'azur et le vermillon des atlas, les itinéraires de ses anciennes étapes. Assurément, les chemins de fer où il a pris ses billets, les paquebots où il a retenu ses cabines, les tunnels où il s'est enfoncé, les viaducs qu'il a franchis, les fleuves où il a navigué, les lacs où il a rêvé, même les voies forestières où il a fusillé des merles, aboutissent plus ou moins aux devantures anglaises de la rue de la Paix. N'importe. Le réseau des lignes qu'il a parcourues se ramifie sur une bonne part de l'ancien continent et du nouveau.

Si j'osais, je comparerais les premières sorties de M. Paul Bourget aux juvéniles escapades du rat de la fable. Il courut d'abord dans le voisinage de sa maison. Il explora le Quartier latin.

C'était en 1884. M. Paul Bourget avait trentedeux ans. C'est l'âge où l'on commence ordinairement à étudier la « jeunesse contemporaine >. On n'est pas encore assez vieux pour être traité

de perruque; on est assez âgé pour espérer de pouvoir disserter sur ce sujet avec désintéressement. M. Paul Bourget publia, le 20 janvier 1884, dans le Journal des Débats^ une monographie du « boul' Mich ». Il révéla Tembourgeoiseraent du Quartier, Tagonie de la bohème, la fuite de Musette et de Mimi Pinson. Il esquissa la géographie des cafés, les coins de province qui stagnent, obstinément monotones, autour des Facultés et des hôtels garnis : ici Testaminet coutumier où les Flamands entonnent de la bière et du saucisson, plus loin la brasserie où les Poite- . vins vont lire le Mémorial des Deux-Sèvres, ailleurs la « terrasse » où gesticulent les félibres. Il montra ce morceau de Paris « en proie à la grande invasion annuelle des fils de la bourgeoisie départementale ». Il disait (déjà! treize ans avant Henri Lavedan !) que le désir de parvenir tout de suite se manifestait chez cette jeunesse avec une âpreté singulièrement plus âpre quen aucun temps. Il déclarait que cette génération (la mienne, celle de Barthou, de Poincaré, de Wyzewa), avait parfois un côté sinistre. (Taine disait déjà cela de ses cadets en 1853, et je le dirai bientôt des contemporains de Fernand Gregh.) Il prévoyait, très finement, le « socialisme radical »,. Il déplorait enfin Téparpillement de notre énergie nationale et cherchait avec inquiétude des remèdes à notre neurasthénie.

Il crut, très sincèrement, les trouver chez les Anglo-Saxons. En février 1884, il était à Pise, non pas encore pour y savourer le soave austero de ritalie, mais pour y lire les poèmes de Shelley, notamment la Plante sensitive.

Au mois de juillet. 1884, il revit l'Angleterre pour la sixième fois. « Je ne suis pas encore blasé, disait-il, sur le plaisir que procure aux anglomanes la vision d'une petite ville du Kent ou du Sussex, avec ses maisons basses garnies de fenêtres en saillie, avec ses pelouses sur lesquelles des raies blanches marquent les places des joueurs de tennis. »

Il aima, dans Hyde park, la douceur molle des verdures, le défilé des amazones et les processions politiques. Il admira la santé athlétique des éoys, des misses et des ladies. Il se plut à analyser la belle tenue des dandys : « plastrons de chemise tendus comme des cuirasses, cols droits et raides, luisants comme de la porcelaine, nœuds de cravate ayant la rigidité du marbre, chapeaux noirs lustrés comme du métal ». Et ne voyez point, je vous prie, dans ce catalogue d'élégances l'efifet de ce tf snobisme vestimentaire » dont lui-même s'est moqué spirituellement. Il considère ces plastrons, cravates et chapeaux simplement comme des signes qui doivent aider l'observateur à mieux comprendre en quoi consiste la supériorité des Anglo-Saxons. « De ces habitudes rigou-

reuses, dit-il, le satirique peut sourire; le moraliste, lui, ne saurait les négliger sous peine de méconnaître un signe, frivole si Ton veut, mais bien caractéristique, de la grande vertu anglaise : cette capacité d'exiger beaucoup de soi-même qui fait qu'un gentleman, ici, vit et meurt en tenue comme un soldat... Qui peut dire que l'étiquette n'est pas, en effet, une arme comme une autre dans le conflit entre les classes? Ainsi l'ont pensé Louis XIV et l'Empereur, lesquels s'entendaient pourtant à gouverner. j>

Il écouta, en des fêtes villageoises, des sermons anglicans, alternant avec des ripailles de tartines beurrées. Il compara le logis, souvent délabré, du paysan français avec « la petite maison du farmlabourer (rosiers devant la porte, géraniums sur le rebord de la fenêtre). Il voulut voir, dans l'île de Wight, la propriété du poète Tennyson. Heureux pays! pensa-t-il, heureux pays où les poètes peuvent vivre, que dis-je? s'enrichir en faisant de beaux vers!

Il s'arrêta, dans Oxford Street, devant le magasin de tapisserie ouvert par l'illustre William Morris. Les tableaux préraphaélites de Burne Jones lui plurent, et il les recommanda aux Français.

Il lut les livres de ce Ruskin dont M. Robert de la Sizeranne s'est fait le propagateur et le truchement, livres immenses qu'un professeur de l'Uni-

versîté, M. Morel, comparait dernièrement à une mer sans bornes et sans fond *.

C'est seulement après ce pèlerinage au pays anglais que Paul Bourget, d'ailleurs imprégné de la LiUérature anglaise de Taine, voyagea dans les salons parisiens. La direction de son esprit était dès lors indiquée; ses prédilections lui étaient imposées par des expériences antérieures, il avait pris un pli. On risquerait, si Ton ne songeait à son éducation britannique, de ne point comprendre le soin avec lequel Tauteur de Cruelle Énigme et diUn cœur de femme décrivit les « coupés anglais commandés à Londres i>, les « petites lampes anglaises à globe rose », les bow-windows où Ton est bien pour flirter^ les lunches où brillent la théière d'argent et Taiguière d'eau chaude, les adultères où l'on dit : Will you be so kind as io ask for a carriage, will you?... bref, toutes les élégances anglaises qui fleurissent si joliment entre le parc Monceau et les Champs-Elysées.

Naïveté de néophyte! ont dit les malveillants; admirations d'étudiant ébloui! Point du tout. Cela est raisonné. Cela s'explique naturellement par cette inquiétude vraiment avant-courrière, qui poussa Paul Bourget à précéder, dans l'étude et dans le panégyrique des Anglo-Saxons, les Edmond Demolins, les Paul de Bousiers, les Max

1. Voir Robert de la Sizeranne, Ruskin et la religion de la Beauté.

Leclerc. D'avance, il souscrivait à cette phrase d'André Chevrillon : Le gentleman anglais, développé au grand air, tranquillement assis sur quelques fortes idées morales, est un des spécimens accomplis de notre humanité, par sa noblesse et par son bonheur *.

En 1891, Paul Bourget publia ses Sensations d'Italie. OuvreZ' le volume. Que lisez-vous à la première page? Ceci : To Robert^ lord Lytton, thèse itnlian sketches are dedicated by his affectionate friend and admirer.

Sous les cyprès de la Toscane, devant les collines bleues de TOmbrie, parmi les ruines harmonieuses de la grande Grèce, Paul Bourget s'efforce de rester Anglais.

Je ne veux pas dire, par là, qu'il osa étaler au soleil italien les casquettes quadrillées, les ulsters injurieux et les façons sans gène que John Bull adopte aussitôt qu'il est sorti de son île. Non. L'auteur du Disciple est né à Clermont, en Auvergne. Il est, Dieu merci! de notre race par la courtoisie et par le bon goût.

Mais dans ses courses à travers les églises et les musées d'Italie, il reste Anglais. Et, comme au fond il n'est pas Anglais, il se fait naturellement un peu plus Anglais que s*il était Anglais. Vous saisissez, n'est-ce pas?

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