‹ La vie et les livresChapitre 27 sur 39 · André Chevrillon, Dans VInde · texte numérisé non relu

André Chevrillon, Dans VInde

Comparez ses Sensations aux Promenades de Gregorovius, aux Essais de Gebhart, aux Croquis de René Bazin, aux Notes plus récentes de M. Eugène Lautier. Ce Germain et ces Latins ont vu ritalie des empereurs, des papes et des républiques. Bazin et Lautier ont même regardé curieusement la nouvelle Italie, le royaume d'Humbert et de Crispi, TÉtat nouveau ou renouvelé, encore adolescent ou déjà faible, qui étonne l'Europe par des mésaventures semblables à des crises de croissance ou bien (on ne sait pas au juste) à des symptômes d'inquiétante débilité. Ils ont étendu leur enquête jusqu'aux romans et poèmes où se marque l'activité intellectuelle de nos voisins. L'un a interviewé, dans une villa proche de Vicence, le noble et charmant Antoine Fogazzaro ; l'autre a écouté les conférences du sensuel et séduisant Gabriel d'Annunzio. Tous deux, en débouchant des fiasques de chianti et en découpant des grives au genièvre, daignaient ouvrir ces gazettes tumultueuses où la politique italienne éclate et tonitrue en phrases qui pourraient être signées tantôt par Cicéron, tantôt par Pasquin.

M. Bourget, lui, n'a pas voulu voir ce spectacle vivant et divers. Même l'Italie des romantiques s'efifaça devant ses yeux comme un vain mirage. Le turban de M™* de Staël et la lyre de Lamartine le préoccupèrent moins que le plaid de mistress Janet Ross ou que la guitare de Shelley. Il

vit surtout ritalie des esthètes anglais. Dès qu'il eut dépassé le mont Cenis, et qu'il stoppa en gare de Bardonnèche, il se sentit dans le royaume de Buskin.

J'ai essayé, un jour, de résumer la prédication de ce célèbre professeur Ruskin, qui est, comme on sait, une espèce de cicérone géniale Sa doctrine, épandue en une centaine de volumes, se resserre et se comprime en minces plaquettes, afin de pouvoir suivre les Anglais en voyage. Selon Ruskin, l'Italie est faite pour procurer aux Anglais des émotions esthétiques et des impressions morales. M. Bourget n'est peut-être éloigné de cette opinion que par les nuances changeantes dont s'atténue et dont se voile l'expression de sa pensée. Son pèlerinage au delà des monts est essentiellement ruskinien. Ruskin le hante au cimetière de Pise, et lui inspire quelques pages, d'ailleurs jolies, sur les fresques funèbres d'Orcagna... Ruskin le console, à Assise, durant une triste journée de novembre, dans un hôtel anglais tenu par des Anglais, habité par des Anglais... Ruskin, à Volterra, lui souffle ce vers mystérieux : La sirène aime la mer y et moi faime le passé.,. Ruskin n'est évincé qu'une seule fois, à Tarente ; il est obligé de céder la place au général Choderlos de Laclos, auteur des Liai-

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