Voir le Malaise de la Démocratie^ par Gaston Deschamps
sons dangereuses^ personnage que Bourget considère comme « le plus cruel des vivisecteurs de Tamour ». Je crois bien aussi que, par-ci par-là, Ruskin s'efface un peu pour laisser paraître Stendhal ou Napoléon...
Mais ceci n'est point une contradiction. Bourget a toujours été amoureux d'énergie. Il salue la puissance humaine toutes les fois qu'il croit la découvrir dans un grand individu ou dans une grande race. Lorsqu'il mit le pied sur les quais de New-York, il put penser que sa croisière à la recherche de l'énergie s'achevait et qu'en débarquant sur le véritable champ de bataille des Anglo-Saxons il arrivait au terme de ses nostalgiques pèlerinages *.
Et les Koyagrewses? N'ayez crainte. Elles revien* nent à nous par un long détour.
L art de M. Bourget est très composite. Ses idées, ses personnages, sont des amalgames de lectures et de visions. Ses conceptions se rattachent aux méditations des autres ou à ses propres rêveries par un écheveau de liens subtils. Voici quatre petites femmes : Christine Malglaive, Germaine de Corcieux, Alice de Mégret, Odile d'Estinac. Elles sont Françaises.
Christine nous emmène à Corfou. Corfou! L'île préférée de M. Paul Bourget. « Quel voyageur,
dit-il, a pu prononcer ce nom sans un soupir, s'il s'est une fois promené sous la verdure d'argent de ses oliviers énormes, en face de la côte sauvage de l'Épire qui dresse ses montagnes blanches de neige par-delà le canal, si intensément bleu le jour, si paiement lilas le soir?... »
Germaine nous conduit au milieu des Celtes de l'Irlande, de pauvres Celtes, imaginatifs et excitables, pas pratiques pour un penny, et si peu individualistes !
La comtesse Alice exile ses mélancolies dans l'île de Port-Cros, louée pour une saison de chasse par un ami de son mari.
Odile s'assied à une table d'hôte de la Maloja, dans la Haute-Engadine. Cent cinquante personnes, autour d'elle, « soupent en sept ou huit langues, entre des murs stuqués à l'imitation du marbre et sous des plafonds éclairés par une végétation compliquée de fleurs électriques ».
Je ne veux pas étriquer par de sèches analyses la bonté de Christine, la grâce de Germaine, la charité d'Alice, les douleurs d'Odile.
Ce que je voudrais noter, c'est ceci : Ni les jardins de Corfou, ni les friches lamentables de l'Irlande, ni les arômes des îles d'Or, ni la « cosmopolis » alpestre de l'Engadine n'ont pu déprendre M. Bourget de ses chers Anglo-Saxons. A Corfou, il ne dissimule pas ses sentiments pour le protectorat britannique, ni sa joie lorsque son
hôte écrase des citrons dans un petit pressoir d'argent venu de Régent Street... A Dublin, son cocher dépenaillé lui présente une fâcheuse idée de la race celtique, tandis que de jeunes Anglo- Saxons, confortablement vêtus de flanelle blanche, jouent patiemment au cricket sous les vieux 'hêtres... Dans la rade d'Hyères, au pays des pitchouns, sur le pont d'un bateau où sont parqués des soldats rapatriés de Madagascar, Alice de Mégret interpelle notre auteur : Do you speak English?... Will you ask him if the officers were as badly off as the men?... Et le débraillement de nos troupiers, les « capotes délabrées », les « képis déformés », la « repoussante malpropreté des basanes », les récits sur l'incohérence des ordres donnés et sur l'inertie du commandement, sont encore une occasion de constater que la race gallo-romaine court décidément un mauvais bord \
Un de mes amis, très anglophobe, m'affirmait un jour, avec des gestes désespérés, que M. Pallain, du temps qu'il était directeur général des douanes, remarquait une hausse dans le chifire des importations anglaises toutes les fois que Bourget publie un roman.
M. Pallain est bien capable de mettre de l'esprit jusque dans les statistiques.
1. Cf. le Catmet de campagne du lieutenant-colonel Lentonnet.
Quoi qu'il en soit, M. Bourget continue, avec une sincérité souvent éloquente, la propagande inaugurée en 1725 par ce Béat de Murait, qui est le véritable ancêtre de M. Edmond Demolins *. Après ce Béat, Voltaire, Montesquieu, Rousseau, fortifièrent de toute la puissance de leur génie une tradition reprise avec éclat, dans notre siècle, par Guizot, Taine, James Darmesteter. Pendant ce temps, une tranchée parallèle, commencée par M"® de Staël, et à laquelle ont travaillé, depuis la guerre, Michel Bréal, Gabriel Monod, Gaston Paris, a détourné vers nous une notable quantité d'idées allemandes. Nous avons toujours été ainsi. Au moyen âge, les Polonais nous ont donné leurs souliers « à la poulaine » . Nous avons été Italiens au xvi* siècle. Espagnols au xvn*. Entre temps, nous nous sommes échaufifés à la vue des grands hommes de Plutarque. Maintenant, nous sommes Anglais. Avons-nous tort?
avons-nous raison? That is the question. Je ne la traiterai pas aujourd'hui. J'ai voulu simplement situer Bourget dans sa lignée, montrer ses tenants et ses aboutissants, le remettre dans son « milieu » . Je sais qu'il préfère une étude sincère et motivée à de fades compliments.
1. Voir Joseph Texte, le Cosmopolitisme en France au XVllî^ siècle, chap. i et suiv.
SUB M. ANDRÉ THEDRIET A PROPOS DE SON ÉLECTION A l'AGADÉMIE.
11 décembre 1896.
Si les petites bêtes ont du cœur, si les arbres des forêts sont capables de sentiment, si les herbes des sentiers rustiques ont des accès de tendresse et de reconnaissance, il y a eu de la joie ce soir, malgré Thiver, dans les bois, autour des mares et des étangs, parmi la mousse. Les coccinelles sont couchées, comme dit le poète Armand Silvestre ; mais si elles ont appris, avant de s'endormir, que le champêtre André Theuriet, leur bon ami, est, à cette heure, très heureux, elles rêveront, cette nuit, d'aurore et de printemps.
Quelle jolie séance nous aurons, le jour où Fauteur de SauvageonnCy un peu gêné peut-être
par son habit de récipiendaire, sera reçu, devant cinq ou six cents témoins, par le directeur de TAcadémie! Quelque chose de frais, de verdoyant, de fleuri égayera sans doute la solennité de cette cérémonie et la froideur du décor où les Quarante tiennent leurs assises. Un gentil soleil illuminera la coupole du triste architecte Levau. Au milieu des congratulations imposées par Tusage, et malgré Tinévitable panégyrique des morts, rien d'amer ni de sombre ne troublera cette petite fête. Le fantôme de Dumas le fils passera, de temps en temps, comme un spectre gênant dans cette idylle. Les mots féroces du terrible mulâtre : a Tue-la! tue-la! » se jetteront au travers des chastes amours où s'attardent les héros et les héroïnes de race blanche qu'a célébrés doucement le rural André Theuriet. Il se peut que le chantre matinal des Pommes sauvages veuille enfler ses pipeaux afin de jouer quelque lamento emprunté aux musiques horrifiques de F Ami des femmes. J'ai peur qu'il ne casse sa flûte s'il entreprend de tonitruer ceci :
« Donc ceux qui voient, ayant reconnu à des signes évidents ce qui va se passer, se sont regardés d'une certaine manière et se sont dit tout bas : Il est temps!... Les temps prédits sont proches. Dieu a de nouveau prévenu Noé. Il va falloir être avec les hommes dans le déluge ou avec l'homme dans l'arche. » Je ne vois pas, non
plus, le flexible poète des Brins d'osier entonnant, par piété envers les mânes de son illustre prédécesseur, ce terrible récitatif : « C'était une Bête colossale qui avait sept têtes et dix cornes, et sur ces cornes dix diadèmes. Et les sept têtes de la Bête dépassaient les plus hautes montagnes, et, formant une immense couronne, plongeaient dans tous les horizons ». Enfin, s'il entreprend, comme doit le faire tout bon successeur, d'explorer même les œuvres ignorées et, pour ainsi dire, les péchés de jeunesse commis par son héros, je souhaite qu'il ne cite point (à moins que ce ne soit pour faire rire ses confrères) les vers o\x Dumas fils prétendit expliquer comment il faut s'y prendre
Pour entrer au palais qu'on trouve au pont des Arts.
Si lu veux quelque jour chez ces ombres descendre, Prends ta belle jeunesse, et, venant rattacher, Ainsi que Jeanne d'Arc sur le bois d'un bûcher, Brûle-la toute entière et jette au vent sa cendre!
Reste seul en faisant le vide autour de toi, Et tu seras reçu, c'est une ruse adroite.
Car on ne peut pas passer par cette porte étroite Si Ton a par hasard un bagage avec soi.
On n'a pas l'audace de penser légèrement à un sujet si sérieux. Sans quoi l'on désirerait que le compliment adressé par le pastoral André Theuriet à la docte compagnie fût, d'un bout à l'autre, une mélodie de printemps, un chant d'oiseau.
LA VIE KT LES LIVRES. i6
Qui, mieux que lui, connaît la voix du pinson?
Fitt! fitt! fitt! Partout à la fois Le pinson chante dans les bois.
Son ramage, qui se marie Aux voix des merles familiers, Annonce à tous les écoliers Pâque fleurie.
Fitt! fitt! fitt! Partout à la fois Le pinson chante dans les bois.
Et les trilles du rouge-gorge :
Tireli!... Le jour renaît.
Tout dort : râles de genêt Et cailles dans les champs d'orge ; Mais la matinale voix Déjà réveille les bois, Rouge-gorge.
L'amour dans ton cœur mutin S'éveille encore plus matin. Car, dès avant la Saint-George, Ton nid brave le grésil Et les averses d'avril, Rouge-gorge.
Et les refrains du merle, qui s'en donne à cœurjoie sur sa branche, comme un peintre en bâtiment sur son échelle :
En mars le merle, gai siffleur, Chante dans les pruniers en fleur.
Malgré les tardives gelées Qui poudrent à blanc les prés verts, Il sent le printemps à travers Le ciel rayé de giboulées.
Longtemps d'avance il va rêvant A des clos remplis de cerises, Et, flairant des odeurs exquises, Il siffle, la narine au vent.
Et le merle noir, gai siffleur.
Chante dans les pruniers en fleur
Et la bonne caille amoureuse
La moisson mûre au vent frissonne, Les cailles sous Therbe ont filé.
Et leur appel d'amour résonne
— Caille! caillette! — dans le blé.
Aux roses clartés de l'aurore
On l'entend monter au lointain.
Bref et sonore. Et le soir, on l'entend encore Dans la paix du jour qui s'éteint.
Chez cette race de bohème Au gré du hasard on s'unit.
On se rencontre un soir, on s'aime.
— Caille! caillette! —Vite un nid!
Un trou dans la paille séchée, Voilà le lit à ciel ouvert
De l'accouchée; Les épis mûrs à la nichée Donnent le vivre et le couvert.
Caille! caillette! au sud, au nord...
Rasant d'une aile vagabonde
Les champs et la mer, tour à tour
Grasse et féconde, A travers le monde, à la ronde, La caille chante et fait l'amour.
Sur un rythme qu'eût envié Remy Belleau, le forestier Theuriet a aimé la fauvette, et il a dit
ses mœurs, qu'elle soit rousserolle en marais, effarvatte en prairie, verderolle en chêne vières :
fauvettes babillardes
Et mignardes, Joie et charme du courtil, Quand Farbre sans feuille encore
Se décore Des premières fleurs d*avril ;
Gaîté des vertes lisières
De rivières Où voire nid sur les eaux, Dans une molle indolence
Se balance Entre trois brins de roseaux;
Vous avez Téclat limpide
Et rapide Des plaisirs vifs et trop courts ; Votre leste villanelle
Nous rappelle Nos printanières amours.
Voilà un aimable concert. Heureux l'homme qui, en ce siècle si dur, a passé sa vie à cueillir des fleurs et à écouter les oiseaux. La vie de Taimable André Theuriet est une idylle. On en pourrait faire un roman paisible, à la manière anglaise, sous ce titre : VIdylle d'un receveur d'enregistrement. Au temps où il appartenait à l'administration des Domaines, il consacrait ses loisirs à herboriser, en compagnie de son ami Camille Fistié, dans les halliers du Barrois, sur les bords de l'Ornain et de la Saulx. Plus tard, il emporta sa boîte de fer-blanc et son sécateur
dans les montagnes qui a voisinent le divin lac d'Annecy. Les prés de Menthon-Saint-Bernard, les vignes de Talloires, les châtaigneraies du Rocde-Chère, les sommets crénelés du Parmelan et de la Tourne tte n'ont plus de secrets pour lui. Maintenant, après des haltes brèves sous les rosiers de Nice, il est maire de Bourg-la-Reine, et administre, avec des soins de pépiniériste prudent, sa commune fleurie *.
De ce long tête-à-tête avec la nature, l'auteur de la Maison des deux Barbeaux est revenu parfait botaniste, spécialement infaillible sur le dangereux chapitre des champignons. Et aussi, en se promenant « au bord des taillis où jaunissent les cornouillers en fleurs, au fond des combes humides où le joli-bois épanouit ses calices », il a appris l'art d'exprimer comme pas un le « sourd frisson qui court à travers la forêt, le murmure mystérieux de l'herbe qui pousse, de la feuille qui se déplie et de la sève qui monte... » L'essentiel, quand on écrit, c'est d'apporter à la littérarature française quelque chose de nouveau, André Theuriet fut novateur par ses émotions de Sylvain modéré et de faune tranquille.
De son passage dans les bureaux, il a gardé l'habitude des soins méticuleux et des calligraphies régulières. C'est pour cela, peut-être, que
1 . Hélas ! Depuis le jour où ces lignes furent écrites, M. André Theuriet s'est brouillé avec ses administrés!
ses descriptions ont quelquefois un air ratissé et propret de jardin de curé. Intime avec les animaux et les plantes avant d'étudier les passions humaines, il a conquis une belle place de romancier, mais il est resté, tout de même, fleuriste, forestier, oiselier. On dirait que son paganisme ingénu le maintient sur un terrain neutre, sur cette ligne indécise où les anciens apercevaient des métamorphoses. Les jolies jeunes filles dont il aime à nous entretenir ont de vagues parentés avec les églantines et avec les mésanges. Quand il veut nous donner Fidée d'une jeune femme épanouie, on sent qu'il pense surtout à une rose mousseuse. Ses jeunes premiers sont souvent d'exquis moineaux ou d'honnêtes merles. Ayant été amusé, dans les champs, par la maternité intempérante des cailles, il reporte volontiers quelque chose de cette bienveillance aux gentilles bourgeoises grassouillettes, aux petites mamans de France, qui, sans troubles décadents ni rêveries exotiques, exemptes de bandeaux plats et de théories malthusiennes, sont heureuses tout simplement « de chanter et de faire l'amour ».
De là le charme reposant de cette œuvre et l'optimisme souriant de cet écrivain. Cet esprit salubre est indulgent aux hommes et aux femmes, parce qu'il connaît surtout les bêtes du bon Dieu.