M. EMILE POUVILLON
Samedi, 19 juin 1897.
Dieu! que c'est donc amusant, maintenant, d'apprendre la géographie de la France ! Plusieurs de nos provinces, les plus belles ou les mieux aimées, ont retenu, par je sais quel charme, des peintres qui nous font voir, comme en un miroir enchanté, les grâces antiques, les misères récentes et jusqu'aux verrues du sol national. Ne me parlez plus du morose Malte-Brun ni du fâcheux Cortambert. Laissons les nomenclatures de Meissas et Michelot. Ne fatiguons point nos enfants sous le fardeau des dissertations suscitées par les nouveaux programmes. Éloignons de notre vue ces livrer gris où les plus harmonieuses vallées sont des « cuvettes », où les fleuves bleus sont des « artères », où les montagnes sont des « arêtes », des « contreforts » ou des « bourrelets ». Oublions cette ennuyeuse terminologie, où tout ae confond, où tout s'efface. Allons à ceux qui savent transposer, en lettres noires sur du papier blanc, ce qu'il y a de vivant, de mouvant, de changeant
1. Nouvelles réalistes. — Céseite. — h* Innocent, — Jean de Jeanne. — Chante- Pleure, — Les AntibeL — Petites Ames, — Bernadette de Lourdes. — Vlmage. — Mademoiselle Clémence, — Pays et Paysages, — Le Cheval M^tner
dans la nature et dans l'humanité. De même que |
j'ai appris Thistoire de France dans les romans ^
mirifiques du père Dumas, j'ai connu le Berri I
par les récits succulents de la mère Sand, la bonne '
Berrichonne. J'ai vécu en Touraine avec Bahac... j
Alphonse Daudet, Paul Arène et leur cadet j
Georges Beaume m'ont ensoleillé de lumière pro- :
vençale, rassasié de brandade^ enivré de la chanson stridente et torride des cigales. J'ai été j Breton avec Anatole Le Braz et Charles Le Gof- ; fie; Bressan avec Gabriel Vicaire; Meusien avec André Theuriet et Camille Fîstié ; Normand avec | Gustave Flaubert et M asson-Forestier; Auvergnat i avec Jean Ajalbert; Flamand avec Paul Adam; Cévenol avec Ferdinand Fabre; Périgourdin avec Eugène Le Roy... Le poète Jean Richepin, qui » est de la Fère, et qui par erreur se dit Touranien, ■ m'a fait voir, aux tournants de ses odes, des coins {. de Picardie. René Bazin aime à refléter, au cristal de sa phrase, les horizons fuyants de la molle Loire, les collines qui ondulent, les peupliers qui frissonnent, les saules qui se penchent pour mouiller leur chevelure au fil de l'eau... Je voudrais, si Dieu me prête vie, faire connaître un jour le paysage avenant, les opinions alanguies et les passions apaisées du Poitou, qui est à peu près, chez nous, ce que le comté de Warwick est en Angleterre. Et tout cela, c'est de la bonne décentralisation. Ici, les écrivains sont d'accord
avec la « Ligue nationale de décentralisation », que préside M. de Marcère, et même avec la fameuse « commission extraparlementaire de la décentralisation ». Enfin je connais le Quercy comme si je Tavais fait, parce que je suis, depuis longtemps, un lecteur dévot d'Emile Pouvillon, et Tami de la petite Céselte, le compagnon de YInnocentj le commensal des Antibel, et généralement l'interlocuteur de toutes les Petites âmes dont ce délicieux provincial a traduit la rêverie ou perpétué la plainte.
Emile Pouvillon s'est raconté lui-même dans ses ouvrages sans le vouloir, peut-être sans le savoir, comme a fait George Eliot dans le Moulin sur la Floss. Je voudrais essayer de retracer sa vie d'après ses œuvres. Et, si je me trompe pour quelques détails matériels, je suis assuré que. l'impression d'ensemble est conforme à la réalité. Il est de Montauban. C'est là, sur les bords du Tarn, au pied des riants coteaux du Tescou, parmi des marguilliers, des presbytères et des couvents, que ses yeux s'ouvrirent à la clarté du jour et que son regard s'aiguisa doucement à saisir, sans malice, les ridicules, les tics, toutes les menues misères des petites gens.
Le mot qu'il entendit prononcer le plus souvent est celui-ci : Pecaïré!
Son enfance, comme celle de la plupart des provinciaux, fut sans doute pieuse et bien nourrie,
parfumée d'encens, sucrée de friandises, saturée
de catéchisme et empiffrée de bonnes choses. >
Les Parisiens, qui ont de si belles églises, ne i
s'en aperçoivent pour ainsi dire pas. La fantas- *
magorie de leurs rues, de leurs boulevards, de \
leurs boutiques, éclipse les vitraux et empêche le passant de dire bonjour aux statues de pierre qui se morfondent dans les niches des portails. La hauteur des maisons nuit à la majesté des clochers. Le fracas des omnibus, les vociférations des camelots, le vacarme des théâtres et les flonflons des bastringues couvrent la voix des cloches. Chez nous en province, Téglise s'impose même à ceux '
qui la considèrent comme un monument d'obscu- ..
rantisme. Elle domine de sa flèche nos maisons '
basses. Elle étend son ombre sur nos rues désertes. \
Son carillon réveille nos indolences. Son cadran j
mesure longuement les heures à notre oisiveté. '
Sa girouette nous fait redouter la pluie ou espérer le beau temps. Seule, elle pense, elle parle, elle commande, dans les petites cités, où tout le monde bavarde, et où personne n'ose élever la voix.
Le petit Pouvillon, dès qu'il fut en âge de marcher tout seul, entendit la messe et les vêpres, dimanches et fêtes, à la cathédrale. Quelle magni- i
fique église! < une superbe maison, ma foi, avec '
des croisées qui n'en finissaient plus, des colonnes, J
des colonnettes, des toits l'un par-dessus l'autre,
des statues vertes, des gargouilles noires, des clochers, des clochetons, des tours, des campaniles; une forêt de pierres et de briques rouges haut levées dans le ciel ». Et quelles cérémonies! « Des cierges plus brillants que des étoiles, des ostensoirs plus fulgurants que des soleils... » Et des chappes! Et des chasubles!... Ce qui surtout jetait le petit Pouvillon dans l'enthousiasme, c'était la vue des suisses à culottes courtes. Ils l'enchantaient vraiment, « ces hommes empanachés, barbus comme le Père éternel, avec leur bicorne posé sur l'oreille et leur épée battant la rondeur du mollet. Leur prestance était sans pareille quand ils ouvraient à deux battants les portes de la sacristie ou qu'ils précédaient, en faisant sonner leur canne à pomme d'argent, l'aumônière brodée des quêteurs ».
Ce que Pouvillon aimait à voir, aussi, c'étaient les enfants de chœur, « les petits curés en soutane rouge qui manœuvraient au bruit du claquoir de chêne, balançant l'encensoir, pliant le genou, saluant, croisant les bras, s'asseyant comme un seul homme, et tirant la langue au fond de leur barrette, les effrontés gamins! » Mais tout cela n'était rien auprès de l'éclat qui environnait, comme une auréole, la personne sacrée de Monseigneur l'évêque!
Pouvillon aimait « à voir pontifier Sa Grandeur, assistée d'une cour d'acolytes et de servants :
porte-crosse, porte-mitre, porte-bougeoir, portequeue, porte-missel, porte-aiguière, porte-serviette, un monde de chambellans en soutane, tous magnifiquement vêtus, évoluant avec ampleur, ou bien hiérarchiquement échelonnés, immobiles sur les degrés du trône épiscopal.
Pouvillon aimait « à voir, sous le dais écarlate frangé de crépines d'or, le reflet blanc du bougeoir effleurer le visage rosé de Monseigneur, et ses mains pâles étendues sur le missel ». Il aimait, « après YAgnuSy Taccolade évangélique tournant et retournant dos à dos ou nez à nez les séminaristes rangés en longue file dans les stalles du chœur, et au saint nom de Jésus, les barrettes noires sautant en Tair Tune après l'autre, comme une bande d'étourneaux dans un pré » !
Oh ! que les processions étaient somptueuses à Montauban, par les radieux dimanches de juin! Les pompiers escortaient le Saint-Sacrement. Les rues étaient drapées de linge blanc et enguirlandées de branches fleuries. Les portes étaient encadrées de buis. Les pétales de roses tombaient, en pluie de parfums et de couleurs, autour des reposoirs. Et, après les offices, quand on avait la conscience blanche et Testomac dispos, quels bons dîners! Les lamproies de la Garonne, accommodées avec des poireaux tendres et nageant dans une sauce au vin vieux, mijotée à petit feu, sont un mets dont les amateurs se souviennent long-
temps. Et Ton n'oublie jamais, lorsqu'on y a goûté, les sarcelles, les bécassines et les poulardes que les vieilles femmes de Montastruc apportent au marché. Les massepains à plusieurs étages, les tartes, les coques parfumées au cédrat et au gingembre, les croustades à la graisse sont mémorables. Quant aux crubalets ou gaufres à la mode de Saint-Nicolas, on se croit en paradis dès qu'on en mange...
Quel dommage de quitter cette admirable vie ! Mais en Quercy, comme ailleurs, il faut étudier. Les pédants et les grimoires guettent l'enfance à peine sortie de nourrice. Les collèges s'ouvrent et puis se ferment, rabattant lourdement leurs portes, vraies geôles de la jeunesse captive. On ne peut pas rester toujours à regarder de belles églises, à muser dans des jardins, ou à rire devant des gâteaux. On est obligé de travailler pour passer bachelier, et pour se destiner, qui à la pharmacie, qui à l'avocasserie, qui à l'enregistrement, qui au métier de percepteur (un joli métier, pas fatigant, lucratif et très recherché en province).
DonjD, Emile Pouvillon, le cœur gros, dut quitter la maison accoutumée, le jardin où des lauriers-roses fleurissaient dans des pots de faïence . vernie, les chambres amies oii les portraits des « anciens » souriaient dans des cadres fanés. Il dut renoncer aux parties de boule sur le sable
fin des allées, « aux réveils, si gais, le dimanche, dans les sonneries matinales de la messe première, si amusantes à écouter du lit, aussi légères que des rêves d'enfants ». Finies les promenades en ville et les escapades vers les faubourgs, le long du canal, sous les platanes du cours. Comme tant d'autres pitchoujc^e Montauban, il vécut des années tristes, entre les quatre murs d'un collège, il fut condamné, par la coutume, à tourner sans relâche les pages du Quicheraty à traduire le De viriSy à s'empêtrer dans des contresens, à buter contre des solécismes, à s'achopper contre des barbarismes. Sur les bancs des écoles, il coudoya j
la noblesse de sa province, « de petits messieurs /
pommadés, blasonnés jusqu'à la marque de leurs },
chaussettes »; et aussi des enfants du peuple \
« issus de boutiquiers ou de demi-paysans, attirés là par la modicité des prix, qu'on abaissait, quand il le fallait, au niveau des plus petites bourses ». 11 connut l'idéal des uns et le rêve des autres : pour les hobereaux, Saint-Cyr, l'Ecole forestière, l'Ecole des haras; pour les autres, être notaire, avoué, contrôleur, paperasser, financer, ergoter, s'habiller en noir.... Un jour, en promenade, son voisin, Justin Ségol, fils d'un homme en blouse et d'une femme en coiffe, lui montra deux panonceaux, qui reluisaient au-dessus d'un vieux logis. On entrevoyait, dans le corridor, des gens de la campagne, qui rôdaient, inquiets et
finauds. On apercevait, derrière la fenêtre voilée de lustrine verte, des gratte-papier qui griffonnaient. « Oh! s'asseoir là, respirer cette odeur de papier timbré, être bourgeois, être notaire, quel bonheur! » L'élève Ségol, d'ailleurs, ne devint pas notaire. Ayant raté son bachot, mais pourvu du « brevet de grammaire », il se résigna, faute de mieux, à être pharmacien. Après tout, pensa Pouvillon, un pharmacien, « c'est un bourgeois qui purge ».
Pouvillon, ayant fini ses classes et obtenu le diplôme de bachelier es lettres, s'en alla peut-être à Toulouse, afin de suivre les cours de la Faculté. Toulouse! c'est une belle ville, et gaie avec ça! Des églises superbes ! Des cafés magnifiques ! On y chante instinctivement. L'éloquence y coule sans effort des lèvres humaines. Quel gentil peuple que le peuple de Toulouse! Pouvillon ne fréquenta guère ces messieurs de la Faculté. C'est à peine s'il comparut devant leur sacré aréopage les jours d'examen. En revanche, il parut souvent aux Allées, le dimanche, tandis que la musique militaire prodiguait aux Toulousains le joyeux tonnerre de la grosse caisse et les fioritures du cornet à pistons. Les singes du Jardin des Plantes l'amusèrent par leurs gambades et l'attristèrent par leurs malices. Il les vit un jour brimer un « nouveau », cela lui rappela ses débuts de collégien. Les hommes, songea-t-il, ressemblent aux singes...
Pour se consoler, quand il se sentait poursuivi par les idées noires, il allait entendre la grand' messe à Saint-Étienne. C'est joli, Saint-Etienne de Toulouse. « Le clocher de brique et son léger campanile se revêtent de cette transparence rose, qui est comme la nuance juste du bonheur. »
Pour y arriver, il faut « traverser un boulingrin plein de soleil où des jacinthes, épanouies autour d'un jet d'eau, envoient des odeurs tièdes capiteuses, sous les ormeaux en fleurs ». D'autres fois (car il faut varier ses plaisirs) l'étudiant Pouvillon courait, aux environs de Toulouse, les fénétras (fêtes votives). Il chevauchait les chevaux de bois. Je crois (sans oser l'affirmer) qu'il consentait à flûter la blanquette de Limoux sous les tonnelles en amusant par de menues agaceries les grisettes des faubourgs.
Mais il préférait tout de même à ces divertissements toulousains le loisir ensoleillé des vacances. Ah! les vacances! Nous ne trouvons guère que cela de bon dans nos souvenirs de jeunesse, nous autres, libres citoyens d'une démocratie aflairée. Quand nous cherchons au fond de nos mémoires, nous n'y découvrons que des mois d'août et de septembre. Nous vivons deux mois par an. Le reste du temps n'est que torpeur et hivernage. Malgré les années qui passent, notre expérience est courte et nous restons très jeunes, ayant beaucoup dormi...
Les vacances de Pouvillon laissèrent en son esprit des images ravissantes. On dirait un album de lumineuses aquarelles.
C'était « une maison basse, au bord d'une route, dans une grande plaine; une plaine en long sans arbres, toute jaune ou toute brune, selon qu'elle portait des moissons ou des labours » . Pays fertile et triste. « La monotonie d'un ciel presque toujours bleu, sans une goutte d'eau ni un flocon de vapeur, s'ajoutait à l'uniformité de la terre, m Résidence peu récréative, direz-vous. Tournez-vous donc là-bas, du côté du levant.
Regardez, « presque au ras du sol, cette ligne d'un vert tendre, mince et sinueuse, dont le profil s'abaisse insensiblement aux deux extrémités de l'horizon ». Savez- vous ce qu'il y a derrière cette verdure?... Té, c'est la Garonne! Là-bas, « s'étendent des prairies toujours humides, des alignements d'arbres aux frondaisons luxuriantes , toute une oasis de fraîcheur » .
La Garonne! Lorsqu'il la vit pour la première fois, Pouvillon sentit un coup au cœur, comme les jeunes pages de Cordes-Tolosane quand ils aperçoivent celle qui doit être leur bonne amie. Il était juché sur une charrette à bœufs, parmi des piles de linge que l'on menait à la lessive. Tout à coup, il poussa un cri. Du haut d'un rocher en surplomb, « la vallée se découvrait : la Garonne d'abord, une Garonne tumultueuse, haletante,
LA TIB ET LES UVRKs! i"
/ lancée de toute sa colère contre le roc vif ébré- / ché, déchiré par ses âpres morsures, et, au delà du fleuve, en amont, en aval, tout un pays d'arbres, des forêts de peupliers, des taillis de saules, un fouillis vert tendre d'où sortait la pointe blanche d'un clocher dénonçant un village blotti dans les feuilles » .
La Garonne ! Depuis cette première entrevue ,Pouvillon n'apas cessé un seul j our de Taimer , de la célébrer, de la voir ou de penser à elle. Il faut vous dire que la Garonne, en passant si vite dans le Quercy, laisse derrière elle, quand par caprice elle change de lit, des eaux, quasiment mortes, qu'elle anime doucement de son remous. Ces étangs, que les gens du pays appellent des gaures, sont très beaux et très bons \ « La nappe profonde dort immobile sous le dais impénétrable des grands arbres : carolins majestueux, à l'énorme armature ; saules inclinés, au port superbe et nonchalant. Il fait sombre; des lueurs plombées traînent sur l'eau grise et lourde, voilée d'herbages. Dessous, dans les grands fonds vaseux, obstrués de racines, les brochets, les carpes, se promènent gravement. Les ablettes sautent. Des grenouilles, avec des yeux en or, s'étalent sur les palettes laquées des nénuphars; des libellules se bercent à la
1. Ed. Harlé, Age de la plaine de la Garonne en amont et en aval de Toulouse {BulL Soc» Géol., 3« série, XXVI, 1898, p. 413-418).
PROVINCES Et PROVINCIAUX 259
pointe des joncs... » C'est charmant. Et Ton n'a qu'à laisser tremper sa ligne au fîl de l'eau. Le poisson vient tout seul; on n'a presque pas le temps de changer les amorces. Les heures passent et la gourde s'emplit.
Emile Pouvillon connut aussi d'autres rivières : souvent, il s'est assis sur l'herbe, près de Saint- Antonin, dans Tétroite marge d'ombre que font les peupliers au bord de l'Aveyron, tandis que des musiques d'oiseaux égayaient, autour de lui, la solitude et que des parfums de menthe attiraient les guêpes. Il se retournait, de temps en temps, pour voir rôtir au soleil le « causse » d'Anglar... Il s'est attardé sur les rives du Lot, en haut de l'étroite vallée qui remonte vers le Rouergue. « Là, on voit des montagnes sévères, noires de châtaigniers ou claires de vignobles. On suit des chemins de halage, verdis d'herbe drue. On cause avec les éclusiers... Enfin il ne négligea point la Lère du Quercy , simple « affluent » dont beaucoup de fleuves pourraient être jaloux. Très curieuse, cette Lère! Moitié rivière, moitié ruisseau ; tantôt lente , endormie sous les iris, tantôt emportée, enjaml)ant les chaussées moussues, poussant les meules; elle est si maigre à de certains endroits qu'on ne lui donnerait pas dix brasses de vie : une fourmi, semble-t-il, la passerait à pied sec... Attendez : la voilà qui se ranime, qui s'enfle, et... pstt! la pelle s'ouvre;
elle saute, enfarinée, au déversoir d'un moulin. Quatre fois, en une lieue, ce manège recommence, les moulins se touchent... Entre les chaussées et les déversoirs, ce sont des îles, des enclos fermés de palissades, des peupliers en quinconce, des prairies où sèchent des lessives, des ponts et des passerelles où défilent, tout le long du jour, des charrettes et des charretons... »
Mais Pouvillon revient toujours à sa Garonne. Malgré son pèlerinage à Lourdes et ses voyages aux eaux des Pyrénées, c'est aux environs de ce fleuve qu'il a le mieux connu la nature et les hommes. Les riverains de la Garonne sont ordinairement scieurs de long, braconniers, sabotiers, vanniers, gardeurs de vaches, quelquefois orpailleurs^ c'est-à-dire chercheurs d'or à la bêche et au crible dans le sable mouillé. Tout ce petit monde travaille, s'amuse, s'accorde ou se chamaille dans les hameaux et dans les « bordes », auprès de l'eau, parmi les peupliers et les oseraies. Pouvillon s'est arrêté dans tous les coins, dans tous les recoins de la vallée quercinoise. Il a été le témoin de toutes ces humbles vies, si agitées parfois. Il en a vu les longs labeurs et les joies brèves. De vieilles cantilènes, rythmées par la cadence des rames ou jetées au vent des plaines, sont venues à lui du fond des siècles. Toutes les provinces ont une âme. Emile Pouvillon a sauvé de l'oubli l'àme chantante, allègre, batailleuse et
patiente de son Quercy natal. Il a regardé, là-bas, dans ce coin du Midi, une des formes locales que prend la lutte universelle de Thumanilé contre les puissances aveugles. C'est une terrible voisine que la Garonne. Elle a des crues' subites, des changements soudains. Un jour de printemps lui suffît pour passer sur un village, arracher les récoltes, déraciner les arbres, éventrer les maisons. Elle rompt les barres de gravier, escalade les palissades, rognant le domaine des uns, augmentant le terrain des autres. Ses déplacements, ses percées brutales, ses alluvions bousculent, en quelques heures, le travail de dix ans. C'est une source infinie de misères, de deuils, de haines, de chicanes. Et cela n'empêche pas le Quercy d'être un pays d'espérance et de gaieté. Les Quercinois, malgré tout, ne rechignent pas à danser le branle ou la ronde tremblante toutes les fois qu'aux fêtes votives le ronflement du tambour et les ritournelles de Yemboise appellent les beaux gars et les belles filles. « Des poussées de verdure fraîche, des flots d'herbes et de fleurs cachent les blessures de la terre etles ravinements creusés par la course des eaux. La terre oublie. Les gens se souviennent à peine. L'emboise et le tambour mènent à travers les rues la fête éternelle de la vie. 9
J'ai pris plaisir à esquisser la biographie intellectuelle d'Emile Pouvillon , d'après les confi-
dences que recèle la trame brillante et naïve de ses récits. J'ai fait un bouquet de citations, cueillies au hasard dans son œuvre fleurie. J'aurais voulu montrer, par l'histoire de ce romancier, comment une destinée provinciale peut se parer de poésie. La morale de cette histoire, c'est qu^n est bien fou de courir le monde ou de se laisser happer, entraîner, meurtrir par l'engrenage de Paris. Toutes les passions humaines peuvent s'enclore entre les quatre murs d'une maison. Toutes les splendeurs du ciel peuvent se refléter dans un étang. Les quatre arpents de la moindre province peuvent contenir toutes les dimensions, de nos vices et de nos vertus.
Pouvillon n'a jamais voulu déserter le sol qui donne à ses pensées, à ses sentiments, à sa phrase un goût de terroir si savoureux. Il a aimé les petites existences, qui sont, pour ainsi dire, des atomes d'humanité. Et, dans ces atomes, il a entrevu les perspectives illimitées de la vie et le domaine infini de l'âme. Il a vécu, dans cette province bénie où l'on a du « temps à perdre » . Il a goûté le charme divin du loisir. Cette fidélité lui a porté bonheur. La vocation littéraire est née, chez lui, de la force des choses. Il a mis spontanément par écrit ce qu'il voyait, ce qu'il entendait. Ses nouvelles, souvent comparables aux plus jolis contes de Daudet {Ménine surtout est un chef-d'œuvre en quatre pages), ses nou-
velles semblent s'être arrangées toutes seules sur le papier. Ses idylles, parfois idéalistes à la façon de George Sand, fixent sans effort des spectacles admirés sincèrement, des propos recueillis sans y penser. Ce n'est pas que Pouvillon manque d'art. Au contraire, son écriture est impeccable. Quand il commença d'écrire, ayant beaucoup lu Cladel, il se plaisait trop peut-être aux rutilances des ors et des gemmes. Mais enfin, il n'écrit jamais pour écrire. Il ignore les corvées de la « copie » obligatoire et machinale. Il a raconté, pour son plaisir et pour le nôtre, les tribulations de V Innocent et les mésaventures des AntibeL Heureux homme ! Il ignore les ennuis du « métier » . Il a passé sa vie à faire œuvre d'amoureux.
Il est gai et il est ému. Il est chrétien et il aime les fêtes païennes. Il est honnête et il est charmant. Il est citoyen d'un chef-lieu, et il n'est pas bourgeois. Il est champêtre, et il n'est pas rustique. Bref, il est bien du pays de cette exquise Césetie^ qui a la grâce délicate d'une figurine. Il est de ce Midi, où les larmes brillent dans l'aube matinale comme une rosée de printemps, où la figure de Dieu continue de se modeler sur les contours des idoles antiques, où les paysanneries se transfigurent en églogues, où le divin soleil dissipe les brumes, disperse les soucis, illumine l'esprit des hommes et ennoblit la tristesse elle-même par une auréole de beauté.