‹ La vie et les livresChapitre 30 sur 39 · PIERRE LOTI CHEZ LES BASQUES · texte numérisé non relu

PIERRE LOTI CHEZ LES BASQUES

Samedi, 20 mars 1897.

Le président de la République, sur la proposition du ministre de la marine, enjoignit un jour à Tacadémicien Pierre Loti, lieutenant de vaisseau, d*aller prendre le commandement du /at^e/o^ chaloupe-canonnière, qui est, de toute éternité (V Annuaire est là pour le prouver), « en mission dans la Bidassoa ».

Quel est, au juste, l'objet de cette mission? Les voyageurs qui vont de Hendaye à Saint-Sébastien . se posent cette question les uns aux autres, lorsqu'ils voient le Javelot perpétuellement embossé devant l'île des Faisans, sous le pont du chemin de fer.

Les uns disent : « C'est pour la contrebande ». Les autres insinuent : « C'est pour surveiller la côte ». Les malins pensent qu'il s'agit peut-être de régler certaines questions de frontières, qui sont irrésolues depuis le traité des Pyrénées, et pour lesquelles une commission diplomatique (voyez Y Annuaire des affaires étrangères) « fonctionne » encore à Paris.

Je croirais plutôt que (M. le président et M. le ministre, en signant et en contresignant cet ordre

ingénieux, ont obéi à une arrière-pensée de littérature. Ils ont pensé sans doute que le paisible Javelot est un observatoire commode pour étudier Tâme basque. Pourvu de ce commandement, qui n'exige pas une application soutenue ni une attention de toutes les heures. Loti, dans sa chaloupe, a pu rêver, méditer, écrire, corriger des épreuves. Et il nous a donné ce qui nous manquait : un livre sur la Biscaye.

Une femme d'esprit me disait récemment :

« Quel dommage qu'un écrivain n'aille pas s'installer à Saint-Jean-de-Luz, à Urrugne ou aux environs de Hendaye, afin de substituer aux sèches nomenclatures du Guide Joanne ou du Manuel Baedeker, la peinture vivante de ce divin pays ! ... On décrit la Bretagne, encore la Bretagne, toujours la Bretagne. Personne, ou presque personne ne songe à ce pauvre coin de Biscaye.

— Et le Voyage aux Pyrénées de Taine? insinuai-je.

— Taine? Eh bien! franchement, ses descriptions sont trop violentes, trop forcenées. Il n'a va, à Saint-Jean-de-Luz, que des spectacles épouvantables. Évidemment, il y est arrivé par un mauvais jour.. »

Ma gracieuse interlocutrice avait raison. Jusqu'ici, la plupart des prosateurs et des poètes n'ont parlé de la Biscaye qu'en passant, en courant, d'un ton hâtif et d'une haleine essoufflée.

Théophile Gautier, en 1840, eut à peine le temps de remarquer (bien qu'il eût de fort bons yeux) le chapeau pointu, la veste brune, les guêtres de peau et la ceinture rouge du mayoral qui conduisait la voiture de Bayonne à Madrid. Il dessina, sur son carnet, deux ou trois contrebandiers qui n'étaient peut-être que d'honnêtes bouviers en béret. Aux relais, avant de payer avec des réaux, pleins de couleur locale^ le propriétaire de la posada, le bon Théo improvisait des vers picaresques sur

Urrugne, Nom rauque, dont le son à la rime répugne *.

Victor Hugo, le 23 juillet 1843, par un aprèsmidi de pesante chaleur, fut cahoté de Dax à Bayonne sur l'impériale d'une diligence dont la sellette lui parut aussi dure que les cailloux du chemin. Quelques jours après, il vit rapidement Biarritz, « village blanc à toits roux et à contrevents verts ». Se promenant, à marée basse, parmi les coquillages et les crabes, il vit « une belle jeune fîUe qui nageait vêtue d'une chemise blanche et d'un jupon court dans une petite crique fermée par deux écueils à l'entrée d'une grotte ». En nageant, cette baigneuse chantait

Gaslibelza, l'homme à la carabine...

1. Voyage en Espagne, p. 14 et suiv. — Poésies complètes (édition Charpentier), t. IL

t De là, le poète des Feuilles d'automne se rendit

à Saint-Jean-de-Luz, qui lui parut « un village cahoté dans les anfractuosités de la montagne ». ^ La Bidassoa lui sembla une jolie rivière, mais il

i observa que, « dans Tîle des Faisans, il y a des

canards ». Irun ne lui plut guère. « Irun, dit-il, ressemble aux Batignolles ». Toutefois, en regardant la carte du Guipuzcoa, il remarqua de beaux noms aux syllabes étranges; et il se promit de leur faire un sort*. Déjà, il avait illustré le village d'Hernani, troupeau de huttes, perdu sur la frontière d'Espagne. Plus tard, en écrivant la Légende des Siècles, il se souvint de ce mont Jaïzquivel, auquel les touristes de Saint-Sébastien ne manquent jamais d'accorder un coup d*œil entre deux courses de taureaux :

Laveuses, qui, dès l'heure où l'Orient se dore, Chantez, battant du linge, aux fontaines d'Andorre, Et qui faites blanchir des toiles sous le ciel ; Chevriers, qui roulez, sur le Jaïzquivel, Dans les nuages gris votre hutte isolée; Muletiers, qui poussez de vallée en vallée Vos mules sur les ponts que César éleva.

Sait-on ce que là-bas le vieux mont Corcova Regarde par-dessus l'épaule des collines 2?

Ainsi, la Biscaye, effleurée par des incursions brèves, n'avait pas encore été annexée à la littérature. C'est à ce moment que Loti vint. Il était

i. En voyage.

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