‹ La vie et les livresChapitre 32 sur 39 · En voyage · texte numérisé non relu

En voyage

succédant à Tagriculture et à l'honnête traflc, commencent à défigurer les choses et les gens du pays basque. L'état lamentable de ce pays dévasté n'a pas découragé Loti. L'auteur des Japoneries d'automne est un grand conquérant. Il est sûr de vaincre parce qu'il ne voit pas l'ennemi. Il lit les Guides^ il les sait par cœur, mais il n'a, de sa vie, entrevu M. Perrichon. Heureux homme! Son imagination l'enveloppe d'un nuage doré qui dérobe à ses yeux toutes les vulgarités et toutes les platitudes. Il est doué d'une puissance d'illusion divinement enfantine. Le pèlerin du Désert a mis un burnous pour monter au Sinaï, et làhaut il n'a pas été offusqué par la table d'hôte, établie pour les clients de l'agence Cook, à l'endroit même d'où Moïse rapporta les tables de la Loi. Pareillement, le commandant du Javelot^ « en mission dans la Bidassoa », élimina d'instinct tout ce qui pouvait gêner sa vue. Il se fit Basque, comme il s'était déjà fait Turc, Nippon , et Bédouin. Son initiation, commencée en l'au- I

tomne de 1891, par une châtelaine du pays « escualdanac » (c'est ainsi qu'il faut appeler le / pays basque), vient d'aboutir à une manière de chef-d'œuvre : Ramuntcho.

C'est du Loti, du vrai Loti, de l'ancien. Cette histoire, très belle, se passe autour du clocher massif d'Etchezar, planté comme un donjon de forteresse au tournant d'un chemin, en face de la

haute muraille des Pyrénées... Occasion, pour Loti, de nous dépeindre, avec cette précision émue dont il est coutumier, le décor des montagnes basques. Hauteurs peu élevées, mais dont les crêtes découpent sur le ciel un zigzag de lignes très nettes. Silhouettes lointaines de vieilles villes, Fontarabie, Irun, dont la physionomie âpre s'adoucit dans les vapeurs bleuâtres de Thorizon. Églises « qui ressemblent à des mosquées, avec leurs grands vieux murs farouches, percés tout en haut seulement de minuscules fenêtres ». Cimetières dont les cyprès se massent, en assemblées sombres, au milieu des hameaux disséminés. Petits sentiers de chèvres, qui semblent ramper au flanc des coteaux. Chemins ombreux et solitaires sous les vieux chênes qui s'effeuillent, entre des talus richement feutrés de mousses et de fougères. Ravins où bruissent des torrents. Pelouses inclinées, où les fleurs de digitale s'élancent partout comme de longues fusées roses. Gorges d'ombre, où se tassent de grands chênes, et audessus, partout, un lourd amoncellement de montagnes, d'une couleur rousse, brûlée de soleil... Et la Bidassoa, tantôt encaissée comme un gave entre deux falaises de roches, tantôt élargie en estuaire, bleue comme un lac aux heures de marée haute, ou devenue un mince filet d'argent, à l'étalé de basse mer. Tous les aspects du ciel, de la terre et des eaux, tous les moments du jour

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et de la nuit, tous les changements des saisons pourraient se refléter en images fixes sur les plaques sensibles que Pierre Loti, merveilleux photographe en couleurs, oflre aux impressions de la fantasmagorie universelle. Il suffit, pour s'en convaincre, de feuilleter cet album-ci.

Journées de novembre, « dans un tiède rayonnement de ce soleil qui s'attarde longtemps sur les pentes pyrénéennes. Au bord des chemins, montent de hautes graminées, comme au mois de mai, et de grandes fleurs en ombrelles, qui se trompent de saison; dans les haies, des troènes, des églantiers ont refleuri, au bourdonnement des dernières abeilles, et Ton voit voler de persistants papillons, à qui la mort a fait grâce de quelques semaines d.

Crépuscules d'arrière -saison, où « l'automne s'indique par la chute hâtive du jour, avec tout à coup une fraîcheur montant des vallées d'endessous, une senteur de feuilles mourantes et de mousse ; les brumes tristes apparaissant avec le soir; les Pyrénées confondues parmi des vapeurs d'un gris d'encre, ou bien, par places, découpées en noires silhouettes sur un pâle ciel d'or ».

Après-midis limpides d'hivers attiédis par les brises d'Afrique. Le relief des montagnes s'avive de lumière et d'ombre. Les Pyrénées semblent s'avancer, écraser le village... Les cimes espagnoles ou les cimes françaises sont là, toutes

proches, comme plaquées les unes sur les autres, exagérant leurs bruns calcinés, leurs violets intenses et sombres... Par instants, la clarté du jour est éclipsée par de grandes nuées opaques, déployées en forme d'arc. Çà et là, le voile se déchire. Et, par la déchirure, frangée de vifargent, on aperçoit la profondeur d'un ciel bleu, presque vert...

Pluie dans la montagne. Les nuages sont descendus si bas qu'ils enveloppent les pacages de mi-côte, s'appesantissent en traînées lourdes jusqu'au fond des combes et semblent amasser un poids de tristesse sur le toit des maisons, sur la tête des hommes, sur l'âme obscure des bêtes. La bourrasque d'automne s'annonce par une demiobscurité qui brouille l'aspect des choses, et, par de brusques coups de vent qui font frissonner les arbres. La nature semble se recueillir, attendre. « Et les premières gouttes d'eau commencent à tomber, larges, espacées, lourdes, s'étalant avec un bruit monotone sur la jonchée des feuilles mortes. Les courlis, messagers de tempêtes, fuient vers la haute mer. Le vent, plus fort, secoue les branches. L'eau, plus drue, ruisselle à travers les herbes couchées, les chemins ravinés et les roches dénudées. Les montagnes semblent emprisonnées, comme dans un réseau, par les raies innombrables, continues de l'averse. Et pen* dant des heures et des heures, la Biscaye est

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i noyée, glacée par l'ondée refroidissante, avant

que rhiver vienne tuer les germes, arrêter les sèves, alanguir les cœurs...

^ Effets de nuit... C'est dans les montagnes que

'^' la nuit, nourricière de fantômes, évocatrice de

rêves, source obscure des terreurs, a gardé le plus cette puissance des ténèbres qui, dans les temps anciens, faisait chanceler de vertige et d'effroi l'âme religieuse de notre race.

Aurores d'avril, si magnifiques et si douces, qu'on ne sait, en vérité, quelle puissance méchante a voulu, par le perpétuel rajeunissement du printemps merveilleux, rendre plus sensibles à notre cœur, plus inconcevables à notre esprit, plus implacables à notre chair les atteintes de la décrépitude, le mystère décevant de l'amour, l'aiguillon de la douleur et de la mort.

Loti, en Biscaye, s'effrayait de ces formidables antithèses, dont la hantise a poursuivi, dans les cinq parties du monde, son âme longuement songeuse et vite amusée. Il n'y a pas de coin de terre, si petit qu'il soit, où nous ne puissions apercevoir l'infinité de notre misère. Et partout aussi nous pouvons espérer de trouver un peu de ce réconfort précaire, que Pascal appelait le « divertissement ».

L'auteur de Mon frère Yves s'est « diverti » en regardant les Basques. Il aime ces montagnards chaussés d'espadrilles, parce qu'ils sont lestes et

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forts, résignés et braves. Attiré par Tinconnu, il se plaît à interroger Ténigme insoluble qui fait hésiter la science devant le problème de leurs origines. Je ne sais s'il comprend cette langue « euskarienne », qui a dérouté tant de philologues. Mais j'incline à croire qu'il sait Virrintzina^ le grand cri basque, signe de joie, de ralliement ou de détresse, appel des contrebandiers, si fort qu'il domine le tonnerre des gaves, si perçant que les pécheurs l'entendent malgré lèvent et les vagues, si terrible que les carabiniers d'Espagne et les douaniers de France pâlissent en l'écoutant. A l'appel de Loti, les Basques sont venus à travers la montagne. Tous, beaux garçons et belles filles, vieillards et enfants, mendiants, buveurs de cidre, bouviers sans sou ni maille ou notables villageois enrichis par des migrations vers l'Amérique du Sud, tous sont venus, d'un pas dégagé, le béret sur l'oreille, la jambe serrée par les lanières des souliers de corde. Et, dans le décor arrangé pas le sortilège du magicien qui les assemble, ils se souviennent de leurs aïeux, ils font les gestes héréditaires.

D'abord, la contrebande. C'est très amusant, surtout par les nuits d'hiver, par grand vent et pluie fouettante, lorsque les rudes gars descendent vers la Bidassoa et remontent péniblement, les pieds enfoncés dans la vase, à cause de la lourdeur des caisses et des ballots. Gare au bateau-

ronde, qui promène chaque nuit les gabelous d'Espagne! Il faut ruser comme des Peaux-Rouges, faire le guet, se tapir contre les barques dépêche, veiller, Toreille tendue, sous le ruissellement de la pluie. Quelle joie, lorsqu'on peut arriver, avec la cargaison, à la petite auberge de Zitzarry. C'est alors qu'on pousse à pleins poumons le terrible cri : Virrintzina!

Ensuite, les parties de pelote, après vêpres, le dimanche. Ils sont là six beaux garçons, six pelotaris, en tenue de combat, le torse libre dans une chemise de cotonnade rose ou moulé par un maillot de fil — sauf les curés qui, dans ce pays, sont aussi enragés que les autres, et veulent lancer la balle, malgré l'entrave de leur robe noire. Etchezar est le centre des bons joueurs, le « conservatoire de la pelote », célèbre en Espagne et jusqu'en Amérique. La « pelote » est une petite balle de corde, serrée et recouverte en peau de mouton, et dure comme une boule de bois. On la saisit, on la lance avec un gant d'osier, fabriqué en France par un vannier unique du village d'Ascain... he pelotari vainqueur est acclamé en Biscaye, comme en Castille le toréador. Les filles, dont le joli chignon est noué d'un foulard de soie, sourient en le voyant venir.

Le dimanche soir, au clair de lune, on danse le fandango sur des airs de valse ancienne. Le fandango tourne et oscille... Tous les bras, tendus

et levés, s'agitent en Tair, montent ou descendent avec de jolis mouvements cadencés, suivant les oscillations du corps. C'est une danse silencieuse, car les espadrilles légères effleurent à peine le sol. Le froufrou des robes se mêle, comme un bruisseiîient indistinct, au petit claquement sec des doigts, imitant un bruit de castagnettes. « Avec une grâce espagnole, les filles, dont les manches s'éploient comme des ailes, dandinent leurs tailles serrées, au-dessus de leurs hanches vigoureuses et souples... »

Et , pendant la semaine , la vie habituelle reprend, rude et vaillante. Parles chemins étroits, les charrettes aux roues de bois, sans rayons et sans jantes, passent, en grinçant, traînées par des bœufs qu'active la mélopée des anciennes chansons.

Ainsi, par le caprice tout-puissant de Loti, la Biscaye ressuscite à peu près telle qu'elle pouvait être, au temps de cet Alain, sire d'Albret, dont M. Achille Luchaire a narré les aventures*. On oublie qu'il y a maintenant, dans cette pro-^ vince, un chef-lieu d'arrondissement, des chefslieux de canton, des percepteurs, des maîtres d'école, des modistes, des politiciens et des agents électoraux. Le touriste profanateur a disparu. C'est une Biscaye nettoyée, purifiée, faite à sou-

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