H. ANATOLE LE BRAZ
Grâce au ciel, le sentiment humain est pareil à ces fleuves puissants qui fertilisent la terre il ne s'arrête pas pour attendre la beauté ; il coule avec une force irrésistible et entraîne la beauté avec lui.
George Eliot.
Samedi, 13 novembre 1897.
C'était (de cinq à sept) dans le clair-obscur et dans l'intimité d'un petit salon, situé sur la rive droite de la Seine, à Paris.
Des fleurs partout , fleurs volontairement simples ou étrangement compliquées, roses d'automne ou orchidées, symboles épanouis de nos âmes lasses, de nos cœurs inquiets, de nos esprits ambigus, de toute notre civilisation énervée, molle, contradictoire, où le parfum de la candeur alterne, dans les divertissements des gens à la mode, avec le ragoût de la perversité.
La lumière des lampes, atténuée, alanguie
1. Soniou BreiZ'Izel (chansons populaires de la Basse-Brelagne), avec la collaboration de M. Luzel, 2 vol. in-8, Bouillon, Paris (ouvrage couronné par TAcadémie française). — Vieilles histoires du pays breton. — La Chanson de la Bretagne, -poésies (ouvrage couronné par TAcadémie française). — Au pays des Pardons, — La légende de la Mort en Basse-Bretagne (ouvrage couronné par FAcadémie française). — Pâques d^ Islande, 1 vol. gr. in-18, Paris, Calmann Lévy. — Le Sang de la Sirène (dans la Revue de PaHs du !•' novembre 1897).
par les nuances mourantes des abat-jour, caressait de clartés incertaines le tissu bariolé des tentures et la toison moelleuse des tapis. Dans cet asile clos, capitonné, ouaté, prudemment défendu contre les indiscrétions de la démocratie, le bruit de la rue arrivait en sonorités étouffées, pareilles au grondement d'un fleuve endigué , amorti, lointain.
Trois jeunes gens, apparemment aristocrates (du moins je les jugeai tels à cause de leurs cravates), étaient assis sur des sièges élégants, mais incommodes. Ils semblaient n'avoir rien à faire et n'exercer aucune profession, bien qu'ils fussent (je l'ai su depuis) employés dans les bureaux du gouvernement. Celui des trois qui affectait l'allure la plus juvénile et qui pérorait le plus étourdiment, me parut (à le voir de près) approcher de la quarantaine. Les deux autres cherchaient à être impassibles. Ils parlaient par sentences, d'un air digne et solennel. Les discours de ces jeunes pontifes étaient aussi ennuyeux que les propos du quadragénaire jovial étaient risibles. Tous les trois, d'ailleurs, étaient vêtus de la même façon. Cet uniforme, au premier abord, confondait leurs âges. Mais les plus jeunes étaient tendus, raidis par une précoce gravité. On eût dit qu'ils voulaient commander à quelqu'un d'absent. Leur inaptitude à comprendre était armée de suffisance autoritaire. Ils énoncèrent quelques aphorismes sur
Napoléon, qui semblait, je ne sais pourquoi, les préoccuper. Cependant, il n'y avait rien, dans leur personne, qui rappelât le Premier Consul ni même l'Empereur. Je ne sais si je ne me trompe. Mais je pensai que ces petits arrivistes (très positifs, très € sécots », un peu féroces, très grotesques) n'étaient pas destinés aux « burins de l'histoire », ni aux « pinceaux de l'épopée », ni au bronze triomphal de la colonne Vendôme. Je les vouai d'avance au crayon d'Albert Guillaume, portraitiste souriant des redingotes -jupes, des cravates opulentes, des « tubes à huit reflets » et des impérieux sourcils, arqués par le monocle.
Lorsque mes trois employés du ministère eurent achevé de blaguer la République, de prôner l'antisémitisme et de s'apitoyer, en buvant du thé, sur le sort des petits et des humbles, la dame du logis (très blonde, très fine, vraiment digne d'une cour mieux ajustée à la délicatesse de son esprit) dit, de sa voix d'or, en montrant des magazines épars sur un guéridon :
« Oh! avez-vous lu, dans la Revue de Paris^ cette nouvelle d'Anatole Le Braz, le Sang de la Sirènel Que c'est joli! Jamais je n'ai eu, à ce point, l'impression du talent. Cet homme a le sens de la mer... »
En écoutant ces paroles (que je cite textuellement) les monocles prirent une mine approbative et compétente.
Le nom de M. Anatole Le Braz, prononcé dans ce décor et parmi cette assemblée, me surprit quelque peu et me réjouit beaucoup. Je regardai le mobile visage de mon interlocutrice, son front charmant, rétréci par le savant désordre des boucles fauves, ses yeux brillants, trop amusés par la fantasmagorie multicolore des spectacles, toute sa personne, affinée par cette vie de Paris, qui met du papillotement dans nos idées , du déséquilibre dans notre démarche et de l'usure mentale dans l'acuité de nos impressions.
Je songeai : voici une petite cervelle qui, chaque jour, est martelée, tympanisée par tous les tam-tam du reportage, de la conversation de la réclame. On lui vante, en l'espace d'un mois, une bonne centaine d'hommes supérieurs et une douzaine (au moins) de génies authentiques. Les journaux, dès le matin, les affiches, tout le long de l'après-midi, les voix humaines, jusqu'à une heure avancée de la nuit, lui crient des noms. Les étalages des libraires, les prospectus, les annonces l'assaillent d'offres et de promesses. Elle est comme dans un bazar, entourée de mercantis qui vantent leur pacotille. Symbolistes par-ci, naturalistes par-là, pornographes presque partout, c'est une séquelle déchaînée qui s'attache aux basques de cette pauvre femme et qui la tiraille pour lui arracher des compliments ou des gros sous.
Eh bien ! Voilà ce bon Le Braz. On ne le voit « nulle part ». C'est-à-dire qu'il ne court pas les « vernissages », ni les boutiques, ni les théâtres, et qu'il ne va pas, aux « premières », recevoir ces poignées de main de confrères, qui vous font froid dans le dos... Provincial impénitent, il décentralise pour son propre compte, sans vaticiner sur la décentralisation. Cet homme est à Quimper! Il est professeur, par-dessus le marché. Professeur! Sentez-vous bien toute la quantité de ridicule que ces trois syllabes, aux yeux de certaines gens, contiennent? Oui, gagner honnêtement sa vie en instruisant la jeunesse, et se réserver tout de même, entre les heures de classe, un coin de solitude, de rêve, de poésie, cela semble burlesque à plusieurs plaisantins qui trouvent apparemment leur pitance quotidienne dans des métiers plus nobles. Ce Le Braz est étonnant. De si loin, de si bas, son nom monte jusqu'à ces hauts degrés où la mode parisienne a coutume d'étaler, pêle-mêle, les gloires solides et les réputations truquées. Sa renommée a traversé, sans effort, le brouhaha de la foule et les hurlements des camelots. Son œuvre sincère, probe, ingénue, poursuit son chemin sans intrigue, avec une ténacité bretonne. Sans doute, il y a dans cette œuvre quelque chose de fort et de durable, puisque nous en subissons l'ascendant sans être sollicités par des influences extérieures. Cette
lecture n'ayant pas été recommandée d'abord par les « salons littéraires » ni prescrite par le rituel du snobisme, on peut s'y plaire en sécurité. Ici, point de mystification ni de mensonge à craindre. Cela repose. Et cette réussite, obtenue par des moyens si simples, si directs, est une occasion de joie pour tous ceux qui aiment assez les lettres pour les vouloir dégager de tout charlatanisme, de toute collusion et de toute duperie.
Je n'ai pas la prétention d'avoir découvert M. Anatole Le Braz dans sa retraite de Quimper. M. Anatole Le Braz est de ceux qui peuvent marcher sans aide vers la notoriété et vers le succès. Mais, puisque des malins me reprochent de viser, toutes les fois que je prends la plume, un dîner en ville (parfaitement!), un fauteuil à l'Académie (en effet!), un siège à la Chambre (comment donc!), un autre siège au Sénat (sans doute!), une place du gouvernement (c'est tout à fait ça !), on me permettra bien de me prouver à moi-même que je suis peut-être capable d'un sentiment désintéressé.
J'ai eu le plaisir, il y a cinq ans, d'imprimer pour la première fois, dans un journal de Paris, le nom, alors inconnu, de M. Anatole Le Braz.
Un libraire de Rennes, M. Hyacinthe Caillière, m'avait envoyé, à tout hasard, un volume de vers intitulé : la Chanson de la Bretagne. Tout d'abord, je m'étais méfié. Je connaissais quelques
bardes en paletot et j'évitais leur approche. Le <r Dîner celtique » — ce dîner où Ton rencontrait des druides et des nègres — m'avait désenchanté, surtout depuis que Renan n'y venait plus. Quand j'ouvris ce livre, j'étais résigné à n'y trouver qu'un écho affaibli de cette cantilène dont Brizeux a prolongé la plainte traînante au pays des dolmens et des menhirs. Encore un joueur de biniou, me disais-je. C'était, en effet, un joueur de biniou, attentif à la voix des Celtes morts, de la Bretagne agonisante. Cette chanson indécise chevrotait l'oraison funèbre de TArmorique. Elle disait :
la Bretagne
Va dans la mort s'assoupir ; Sur la côte ou la montagne, Son chant n*est plus qu'un soupir.
Pour l'entendre, j'ai fait taire Toute voix qui vient d'ailleurs, Et, dans mon cœur solitaire, Se sont tus jusqu'à mes pleurs.
On dit qu'en visions brèves, Devant les yeux clos déjà, Surgissent plus grands les rêves Qu'aux jours vivants on songea.
Or, je viens chanter aux portes Les derniers rêves cueillis Sur les lèvres presque mortes Du plus aimé des pays.
Et c'était une complainte, sans cesse recommençante, monotone, comme un chant de ma-
telot, bercé au rythme du roulis, ensorcelé par Téblouissement des mirages :
Uàme des matelots est sœur de la mer pâle :
Des rochers douloureux en hérissent les bords; Le fond — champ de granit, vaste pierre tombaie, Vide d'inscriptions, couvre un peuple de morts.
Et c'est pourtant, c'est là, que la terre splendide, La Belle aux flots dormant, le pays enchanté, Le rose de la mer, Téternelle Atlantide, Fleurit toujours suave en sa vierge beauté. ,
Le Braz errait sur les grèves, écoutant, au bord de la mer bretonne, ce que dit le sanglot désespéré des flots. Il évoquait les tempêtes et les naufrages, et aussi les joyeuses partances vers des parages inconnus. Il apercevait, dans le brouillard, ces vaisseaux-fantômes, dont Tapparition met en fuite les passants attardés sur les galets des plages. Mais le poète n'a pas peur des revenants de la mer. Il les accueille, au contraire; il va au-devant d'eux. Il a pitié de l'éternelle détresse des navigateurs. Il aime aussi les accès de gaieté qui dérident brusquement leurs mélancolies, comme une éclâircie de ciel bleu entre deux « grains ». S'il avait été roi dans quelque île lointaine, sans doute il aurait voulu, comme Alcinoûs, faire asseoir, dans son palais, le marin d'Ithaque, l'antique patron des gens de mer, le naufragé, battu par le vent, secoué par la vague, le patient et ingénieux Ulysse, celui qui a beaucoup souffert, beaucoup attendu, beau-
coup espéré, rhomme résigné, indomptable, qui reste obstiné dans sa route, les yeux fixés vers les étoiles, la pensée errante vers les surprises de rhorizon, le cœur accoutumé aux malices de la destinée, et fidèlement soutenu contre les chances mauvaises par un amour plus fort que la mort...
Lorsqu'on suit les rivages et les falaises depuis la baie des Trépassés jusqu'à TEnfer de Plogoff, on voit souvent affleurer à la surface de l'Océan des débris sinistres : mâts rompus, vergues cassées, varangues tordues, carcasses de bricks ou de goélettes, apportés, on ne sait d'où, par les grandes houles de l'Ouest. La marée montante achève de les briser contre les roches, ou les dépose doucement sur le sable des grèves, comme pour les ensevelir en un linceul doré.
La Chanson de la Bretagne a murmuré en sourdine ce que racontent ces témoins muets, ce que disent les épaves...
Dans l'âpre souffle des hivers, Pareilles à des noyés hâves, Voici venir du fond des mers Les tristes, les vieilles épaves...
Et c'étaient jadis des vaisseaux,
Des vaisseaux bruns aux blanches voiles,
Que berçait l'infini des eaux
Avec la chanson des étoiles;
C'étaient des bricks aux mâts hautains, Aux flancs rebondis comme l'Arche, Et qui semblaient, dans les lointains, Un peuple de clochers en marche !
L'Océan vaste, avec lenteur.
Les promenait sur son épaule^ Des soleils lourds de TÉquateur Aux frissonnantes nuits du pôle.
Et le soir, les marins assis, Balancés dans les vergues noires, Se racontaient de longs récits.
Vieux refrains et vieilles histoires ;
Et les mousses, rudes enfants.
Dans leur sommeil plein de chimères.
Rêvaient des retours triomphants Vers le pays où sont les mères,
II est là-bas, le pays vert.
Au bord des galets dans la brume.
Us reviendront... Le seuil ouvert A Pair d'attendre, et Tètre fume.
Ils reviendront... Ils ont écrit.
Ceux du moins qui savent écrire.
Ils reviendront... La mer sourit De son mystérieux sourire...
M. Anatole Le Braz est, avant tout, un chercheur d'épaves. Dans le grand naufrage de nos provinces, dans ce désastre qui, peu à peu, submerge de banalité, enlinceule de grisaille tout ce qui était l'originalité, la force et la grâce de l'ancienne France, il a entrepris le sauvetage de sa Bretagne natale. Du moins, il sauve ce qu'il peut sauver. Car les avaries sont déjà presque irréparables. Les parties vives de ce vieux morceau de France (taillé en proue de navire, le cap sur l'Occident) sont atteintes. On aura de Içi peine à redresser le bâtiment, couché de guingois et rasé comme un ponton. Pour dégager la
âdO La Vie Et Les livres
quille engravée, pour aveugler les voies d*eau, il faut se mettre résolument à Touvrage, s'isoler du reste des hommes, faire métier de calfat, s'enfermer dans une cloche à plongeur.
Le Braz a voulu plonger aussi loin que possible dans rinconnu, dans le passé, vers les origines mystérieuses de sa race. Un bon compagnon, mort trop tôt, mort à la peine, lui avait donné l'exemple, l'avait précédé dans cette descente aux profondeurs vertigineuses où les reliques se colorent de nuances pâles et changeantes. Si la Bretagne, modernisée par l'alcoolisme et par la politiquaille, garde encore quelque souci de reconnaissance, elle consacrera un monument à la mémoire de Luzel. Non pas sur un champ de foire ni dans un jardin public : Luzel fuyait les marchés et les tapages. Mais dans un musée, ou parmi les livres d'une bibliothèque. Ou bien dans une lande fleurie, proche de la mer et des forêts, assez loin cependant du fracas des vagues et du bruissement des chênes, pour que le vent, qui caresse l'or des ajoncs et la pourpre des bruyères, puisse apporter jusque-là l'écho des chansons anciennes dont Luzel fut amoureux.
Pendant plus de trente ans, Luzel, pèlerin passionné, parcourut les boui^ades, les villages et les hameaux de la Bretagne. C'était une manière de chevalier errant. Il voulait, comme Huon de Bordeaux et comme Eviradnus, délivrer des prin-
cesses captives. Il a ressuscité, à force d'entêtement et de douceur, malgré l'oppression d'un siècle positif, la poésie surannée, les légendes mortes du pays breton. Luzel est un de nos derniers bardes. Toujours Breton^ telle était sa devise. Cette devise servit de titre à un recueil de vers armoricains, qu'il publia en 186S, et dont Sainte-Beuve, à qui rien n'échappait, entretint ses lecteurs du lundi : « Nous autres Bretons, disait-il vaillamment dans sa préface, nous autres Bretons, nous avons l'avantage de posséder une langue à nous : je dis langue et je repousse vigoureusement le nom flétrissant de patois *. » Il savait que les bonnes fées, conteuses de merveilles, ne courent plus les chemins et que leurs derniers fidèles doivent les chercher aux coins ignorés où elles se cachent : devant l'àtre rustique où flambent des bâches de sapin, tandis que les vieux et les vieilles, ravigotés par la flamme, sentent s'épanouir dans leur cœur la floraison des souvenirs; — dans les petites maisons blanches et basses, où les pécheurs remaillent des filets ou ralinguent des voiles; — à bord des péniches ou des cotres qui, le long de l'Odet ou à travers le Morbihan, portent des « batelées » de pèlerins aux pardons de Penmarc'h et de Sainte-Anne-d'Auray. Il a confessé les jolies filles de Pont-Aven, qui ont