‹ La vie et les livresChapitre 35 sur 39 · Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t» X, p. Il · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t» X, p. Il

des yeux d'azur, des cheveux de soie pâle et des bonnets éployés en ailes de moulin.

Et Luzel, avant de mourir, transcrivit pour les savants ce qu'il avait recueilli sur des lèvres ingénues. Ses livres massifs, solides, pleins de documents, riches de commentaires, sont profonds comme des tombes. Ils ressemblent à ces ossuaires bretons, où les images de la mort paraissent moins lugubres, étant fleuries de rameaux verts, voisines des logis habités, et, pour ainsi dire, mêlées, par une habitude séculaire, à la vie de chaque jour.

Disciple de Luzel, le poète Le Braz a osé faire Técole buissonnière autour des souterrains, des gouffres et des lacs illusoires où son maître entrevoyait les clochers de la ville dis. Son amour pour la Bretagne d'autrefois ne Ta pas empêché d'observer et de peindre la Bretagne d'aujourd'hui, « le pays tant aimé, mer tout autour ^ bois au milieu ». Ou plutôt il les confondit toutes les deux dans la même dévotion. Il avait l'instinct de l'expression colorée, le don du style. Quand on possède ce don, quand on est mû par cet instinct, on écrit malgré soi, sans songer aux éditeurs ni même aux lecteurs. On écrirait n'importe où, n'importe comment. On écrirait la tête en bas avec une pointe de clou. C'est ainsi que ce brave professeur, au sortir du lycée et pendant les vacances, commença de mettre sur le papier ce

qu'il voyait sous la lumière du ciel. Il devint, sans propos délibéré, le narrateur des choses et des gens de là-bas. Amoureux de la mer, et retenu au continent par ses fonctions paisibles, il laissa Theureux Loti appareiller pour les terres lointaines. Il eut peut-être l'ambition d'être quelque chose comme le Dickens ou le George Eliot de la Bretagne. Il a décrit, en tout cas, les intérieurs bretons avec la minutie d'un peintre hollandais. Il a écouté, dans la monotone existence familière, le battement des cœurs tendus, rythmés, pour ainsi dire, par le balancier des vieilles horloges. Il a aimé cette sorte de beauté qui ne réside pas dans l'harmonieuse proportion des corps, mais dans les secrètes sympathies des âmes*

Le terrible vent des équinoxes d'automne poursuit les feuilles jaunies qui se collent aux sillons, se noient dans les fossés, se perchent aux arbres. D'autres fois, en lisant Le Braz, on croit se promener parmi le velours fauve des bruyères et sentir passer, en frais effluves, la brise salubre du matin. Et il dit simplement ce qu'il voyait, entendait, devinait autour de lui : la vie des petits ports, le va-et-vient des allants et des arrivants, le remue-ménage autour des jetées et des briselames, ce qu'apporte le flot, ce qu'emporte le jusant, ce que disent les pilotes, ce que pensent les douaniers, ce que rêvent les « maîtres au

cabotage t, ce que ruminent les retraités, ce que souffrent les marins. Il fut le poète des petites âmes qu'épanouit et que dilate l'amour. Tout le drame de la côte bretonne se reflète aux tableaux de ce peintre et s'y agite en flux et reflux de vagues, en inquiètes clartés de phares, en gestes éplorés de sémaphores.

Si l'on veut mesurer la quantité de vérité humaine que l'on peut enclore dans des traits de mœurs locales, on lira, dans le volume qui s'appelle Pâques d Islande^ le récit intitulé : Funérailles d'été.

On songe, en le lisant, à Y Enoch Arden de Tennyson.

Le Braz est d'autant plus apte à comprendre le présent qu'il connaît le passé. Pour décrire une province, il faut être triplement provincial. Celui-ci l'est à souhait. J'entends qu'il connaît les tenants et les aboutissants du pays où le sort l'a fait naître. La Bretagne, tant de fois racontée, déjà livrée « aux notes » des touristes, a pris, sous sa plume, un air imprévu et neuf. C'est qu'il en a observé les « dessous » et les racines.

La prose de Le Braz est meilleure que ses vers. Elle se colore et se nuance de teintes mouvantes et douces, parce qu'elle se repose sur des réalités solides, comme ce divin golfe du Morbihan, si riche de tons, si fertile en métamor-

phoses, parce que ses eaux, illuminées de soleil ou frissonnantes de brume , empruntent leur aspect changeant à des fonds d*argile, à des « platures » de pierre ou à des lits d'algue verte....

Je souhaite que ce provincial demeure dans sa province, qu'il y amasse un trésor de vérité et de poésie, qu'il nous donne un jour le testament d'une race.

Quel dommage, si ses succès parisiens le décidaient à prendre le train et à venir (comme tant d'autres !) se gâter à Paris ! Restez à Quimper, bon Le Braz ! Ne quittez pas votre paroisse ! Restez-y comme René Bazin reste à Angers, comme Angellier reste à Lille, comme Pouvillon reste à Montauban, comme Eugène Le Roy reste à Hautefort (Dordogne). Ici, vous n'avez que faire. Vous perdriez, dans notre foire littéraire, vos belles couleurs de loup de mer, vos illusions de poète, votre maîtrise d'écrivain! Surtout, ne songez pas à devenir député! Croyez-moi, vous représentez la Bretagne mieux que l'abbé Gayraud, lequel d'ailleurs n'est pas Breton !

Quelqu'un (ce n'est pas moi) a dit que Le Braz était « un grand artiste sans le savoir ». Je n'y contredis pas. Et je me demande s'il y a une autre façon d'être un grand artiste.

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