Moniteur du 5 juin
d'appauvrir sa veine, surexcita sa fécondité. Ne maudissons pas trop ces besognes « journalières » qui, après tout, n'abêtissent que les imbéciles, n'épuisent que les faibles et ne ruinent que les indigents. Elles n'affaiblissent que les gâte-sauce et gâte-métier de la presse. Elles ont servi, en somme, la renommée de Théophile Gautier. S'il n'avait pas été rédacteur à la Presse, Nadar ne l'aurait peut-être pas admis dans son Panthéon. Sans les articles qu'il prodiguait au jour le jour et dont la signature enfonçait son nom, bon gré mal gré, dans les plus rétives caboches, les lumineux tableaux de Militona seraient aussi oubliés que les fantaisies de ce pauvre Gérard de Nerval. Tous ces papiers de circonstance, envolés aux quatre vents de l'actualité, notices bibliographiques, souvenirs personnels, interviews, dissertations sur les Salons annuels, « variétés » sur les événements du jour, toutes ces feuilles, qui semblaient éphémères, ont formé, en se réunissant, les Fusains et Eaux-fortes, les Portraits contemporains, V Histoire du romantisme, le Guide de V amateur au Musée du Louvre, les Tableaux à la plume \ Ce sont là, n'en doutez pas, des ouvrages durables et qui assurent à Théophile Gautier une des plus honorables places parmi nos critiques littéraires, la première peut-être parmi nos critiques d'art.
1. Voir Histoire des œuvres de Théophile Gautier, par le vicomte Spoelberch de Lovenjoul, 4887;
On a dit, avec un mélange de paradoxe et de sévérité : « A moins que ce ne soit dans le feuilleton dramatique ou dans le compte rendu des Salons de peinture, Gautier n'a rien laissé qui paraisse assuré de survivre* ».
Que sont devenus les critiques d'art qui furent contemporains de Gautier?
En ce temps-là, on citait encore M. Haussard qui, dans un article du Temps, à propos du Salon de 1839, loua la Suzanne de Théodore Chassériau. Le critique Louis Peisse, rédacteur au Producteur, au National, à la Revue des Deux Mondes, au Constitutionnel, était un des auteurs favoris d'Eugène Delacroix, bien qu'il eût été, parfois, bien rigoureux pour ce grand peintre ^. Que sont devenues ces autorités? C'est à peine si les curieux de littérature périmée ouvrent encore les recueils de Théophile Silvestre, de Thoré, de Castagnary, de Paul Mantz. On lit encore les feuilletons de Gautier '.
Il ne fut pas un critique pointu. Cette excellent écrivain était un brave homme. Aussi éloigné que possible de nos jeunes « éreinteurs », il était entré dans la vie littéraire en proclamant ses admirations et ses enthousiasmes.
1. Questions de critique^ 1887. — Évolution de la poésie lyrique, t. II, 1893.
2. Joufmal d'Eugène Delacroix, t. I, p. 378; lï, p. 203 et 295.
3. Voir Les peintres du siècle, p. Jules Breton, vol. Paris, Société d'édition artistique, 1899.
Une visite, ou plutôt un pèlerinage à la maison de Victor Hugo, à qui Gérard de Nerval et Pétrus Borel le présentèrent, avait décidé de sa vocation. Épris d'un amour passionné pour le génie, respectueux du talent, indulgent pour tous ceux qui aimaient les lettres, il ne se vengeait de la médiocrité que par le silence. Dans les centaines de volumes qu'amoncela son labeur, il n'y a pas une goutte de venin.
Il aurait pu prendre pour maxime cette phrase de Gœthe :
Il est bon de redresser et d'instruire, mais il vaut encore mieux encourager.... L'encouragement, après le blâme, c'est un chaud soleil après une pluie de printemps *.
Il préférait au plaisir de morigéner la divine volupté de comprendre ou d'absoudre *.
Il souffla l'audace à Chassériau hésitant. Il défendit Delacroix, au moment même où M. Sosthènes de la Rochefoucault, directeur des Beaux- Arts, faisait appeler ce peintre afin de lui conseiller de dessiner d'après la bosse. Tous les genres de talent le ravissaient. Il comparait bonnement Frédérick-Lemaître à Victor Hugo, à Dumas, à
1. Lettre à Obser, dans les Lettres de Goethe, publiées par Otto Jahn.
2. • Il y a d'autres formes de beauté en dehors de celle que nous adorons comme la plus parente de notre esprit, et elles ont le droit d'exister. » Sainte-Beuve, Étude sur Théophile Gautier, Nouveaux Lundis, t. VI, p. 300. Cf. Emile Montégut, Nos morts contemporains, t. II, 1865.
Balzac, à Delacroix, à Préault. Rien ne lui échappait de ce qui étaitbeau*. Les peintres étrangers, tels que TAllemand Cornélius, l'Anglais Hunt, lui étaient aussi familiers que les peintres français. Il écrivit sur la mort de Heine ^ le 25 février 18S6, un feuilleton si beau, qu'Eugène Delacroix ne put se tenir de lui écrire cette lettre :
Mon cher Gautier,
Voire oraison funèbre de Heine est un vrai chef-d'œuvre dont je ne puis m'empêcher de vous complimenter. Son impression me suit toujours, et il ira rejoindre ma collection d'excerptœ célèbres. Eh quoi ! votre art qui a tant de ressources que le nôtre n'a pas, est-il donc cependant, dans de certaines conditions, plus éphémère que la fragile peinture? Que deviendront quatre pages charmantes, écrites dans un feuilleton, entre le catalogue des actions vertueuses des quatre-vingt-six départements et le narré d'un vaudeville d'avant-hier? Pourquoi n'a-t-on pas averti quelques hommes zélés pour les vrais et grands talents? Je ne savais pas même la mort de ce pauvre Heine : j'aurais voulu sentir devant cette bière, qui emportait tant de feu et d'esprit, ce que vous avez si bien senti. Je vous envoie ce petit hommage, moins pour les obligations que je vous ai d'ailleurs, que pour le plaisir triste et doux que j'ai eu à vous lire. Mille amitiés sincères ^,
Je ne sais si personne a jamais mieux compris que lui les grands hommes qui ont donné une
1. Voir Spoelberch de Lovenjoul, Histoire des œuvres de Théo phile Gautier, Paris, d887.