oiT Journat d*Eugene Delacroix, t. III, p
LA VIE KT les livres. 2
18 LA VlÉ ET LES LlVftËS
voix à ce siècle. Si sa clairvoyance, très avertie, indique un défaut dans un chef-d'œuvre, c'est d'une touche légère, sans insistance de cuistre ni mauvaise humeur de pédant. Il s'approche avec une amicale intelligence de ceux qui lui ressemblent le moins. Son génie plastique, pittoresque, précis, païen, est très différent du génie impalpable , spiritualiste , chrétien de Lamartine . Écoutez cependant comme il a décrit le lyrisme des Méditations et des Harmonies :
Dans les tableaux de Lamartine il y a toujours beaucoup de ciel : il lui faut cet espace pour se mouvoir aisément et tracer de larges cercles autour de sa pensée. 11 nage, il vole, il plane; comme un cygne se berçant sur ses grandes ailes blanches, tantôt dans la lumière, tantôt dans la brume, d'autres Fois aussi dans des nuages orageux, il ne pose à terre que rarement et bientôt reprend son essor, à la première brise qui soulève ses plumes. Cet élément fluide, transparent, aérien, qui se déplace devant lui et se referme après son passage, est sa route naturelle; il s'y soutient sans peine durant de longues heures, et de cette hauteur il voit s'azurer les vagues paysages, miroiter les eaux et pointer les édifices dans un vaporeux effacement.
Lamartine n'est pas un de ces poètes, merveilleux artistes qui martèlent le vers comme une lame d'or sur une enclume d'acier, resserrant le grain du métal, lui imprimant des carres nettes et précises. Il ignore ou dédaigne toutes ces questions de forme, et, avec une négligence de gentilhomme qui rime à ses heures sans s'astreindre plus qu'il ne faut à ces choses de métier, il fait d'admirables poésies, à cheval en traversant les bois, en barque le long de quelque rivage ombreux, ou le coude appuyé à la lenêtre d'un de ses châteaux. Ses vers se déroulent avec un harmonieux murmure, comme les lames d'une mer d'Italie ou de Grèce, roulant dans leurs volutes
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transparentes des branches de laurier, des fruits d'or lombes du rivage, des reflets de ciel, d'oiseaux ou de voiles, et se brisant sur la plage en étincelanles franges argentées. Ce sont des déroulements et des successions de formes ondoyantes, insaisissables comme l'eau, mais qui vont à leur but et sur leur fluidité peuvent porter l'idée comme la mer porte les vaisseaux, que ce soit un frêle esquif ou un vaisseau de haut bord....
Celte manière large et vague convient à la haute spiritualité de sa nature ; l'âme n'a pas besoin d'être sculptée comme un marbre grec. Des lueurs, des sonorités, des souffles, des blancheurs d'opale, des nuances d'arc-enciel, des bleus lunaires, des gazes diaphanes, des draperies aériennes, soulevées et gonflées parles brises, suffisent à la peindre et à l'envelopper.
J'ai copié avec délices cette page lamartinienne. C'est une définition à la fois poétique et parfaitement exacte. Le modèle est saisi, désormais imposé à notre souvenir, dans la plénitude et la beauté de sa vie intellectuelle.
Que nous sommes loin, ici, de cette critique myope qui se perd dans les commérages, ou de cette autre qui, en voulant régenter de trop haut les contrées et les époques, perd de vue les individus! En art, il ne faut s'arrêter que devant les personnalités exceptionnelles et ne considérer que les œuvres durables. Le reste, la foule, ne compte pas. Théophile Gautier est toujours resté fidèle à cette maxime. S'il a crayonné, çà et là, quelques pochades aJSn de s'amuser, du moins il n'a jamais disposé son chevalet, sa palette et ses pinceaux que pour les écrivains qui méritaient cet honneur.
Il peignait les hommes de génie à larges traits, ne s'attardant pas aux disgrâces fâcheuses, aux menues difformités dont la découverte jette en des joies indécentes les potaches et les pions. Il pensait, avec raison, que les auteurs n'existent que par leurs œuvres. Il montrait Téclosion de ces œuvres, comment elles sortent, par un élan spontané ou par un effort patient, des têtes organisées pour penser et des cœurs faits pour aimer, pour haïr, pour souffrir. Et, dès l'instant où l'œuvre nouvelle, animée de sa vie propre, commençait à propager parmi les générations des hommes un rêve d'amour et d'harmonie, il la suivait dans son progrès et dans ses destinées, il la regardait vivre, se développer, s'enrichir au contact des idées, influer sur les mœurs et accroître d'une quantité malaisément calculable le trésor commun de l'humanité.
Si le titre de « professeur de littérature » n'était pas gâté par l'abus que l'on en fait, je l'appliquerais à Théophile Gautier. Son Alfred de Vigny, dans les Portraits contemporains, est digne d'être regardé longtemps. Son Victor Hugo, dans le Rapport sur les progrès de la poésie, est un morceau achevé. C'est un grand bas-relief, que l'on peut étudier à loisir, tant il est riche de détails. Ici la critique égale vraiment le chef-d'œuvre. Son Balzac est admirable. Je voudrais que M. Rodin nous en eût fait un pareil.
Pour être un critique vraiment digne de ce nom il faudrait pouvoir rivaliser, le cas échéant, avec les poètes ou les prosateurs dont on parle. On ne peut pas comprendre tout à fait si Ton n'est pas capable d'égaler. Ceci me remet en mémoire un trait que rapportent les anecdotiers du xviii* siècle. Un jour, Crébillon (le futur tragique), alors clerc de procureur, dînait à la table de son patron, M. Prieur, qui était (comme beaucoup de bourgeois de Paris en ce temps-là) un homme fort lettré. Le jeune homme parlait avec fougue, non seulement des auteurs à la mode, mais encore des grands maîtres, tels que Corneille et Racine.
« Mais, monsieur de Crébillon, dit le procureur, je vous entends censurer, souvent avec raison, mais toujours d'une façon remplie d'imagination, les chefs d'oeuvre tragiques de nos deux grands maîtres. Vous faites plus : quelquefois, en trouvant le défaut vous trouvez le remède. Vous critiquez en poète et en homme de génie; il vous vient des idées heureuses et vous imaginez des choses auxquelles ils seraient peut-être bien aise d'avoir pensé... »
II faudrait que tous les critiques fussent dignes d'entendre des compliments pareils. La profession qui consiste à disserter sur les écrits des autres ne doit pas être le pis-aller de ceux qui ne peuvent faire ni des romans, ni des odes, ni des
drames. Gœthe dans ses conversations avec Eckermann, Lamartine dans certaines leçons de son Cours familier de littérature, Gautier dans ses feuilletons et dans ses chroniques, furent des critiques supérieurs, parce qu'ils étaient des écrivains comparables aux plus grands.
Il s'en faut, d'ailleurs, que cette occupation soit incompatible avec le souci d'entreprendre des œuvres d'art. C'est au moment où Théophile Gautier était critique, et critique acharné, critique de théâtre, c'est juste à ce moment qu'il écrivit les poèmes où sa maîtrise apparaît avec le plus de sûreté et de magnificence : les Voyages en Espagne, en Russie, à Constantinople, le Capitaine Fracasse, le Nid de rossignols, le Roi Candaule, le Roman de la momie \ les Emaux et Camées.
Il disait, en soupirant :
Mes colonnes sont alignées Au portique du feuilleton; Elles supportent, résignées, Du journal le pesant fronton.
1. Les monuments figurés, relatifs à la vie publique et privée du Pharaon et de ses sujets thébains, avaient été révélés à Gautier par les grands ouvrages à planches (souvent coloriées) de Champollion, Rosellini, Wilkinson , Lepsius, Belzoni. La descriplion de la « tombe inviolée » est presque entièrement tirée d'un petit ouvrage d'archéologie égyptienne, le Catalogue raisonné et historique des antiquités découvertes en Egypte, par M. Joseph Passalacque, de Trleste (Paris, 1826). Voir Note sur une source du roman de la Momie, p. A. Moret, maître de conférences d'égyptologie à l'Université de Lyon, dans la Revue d^histoire littéraire de la France, 15 juillet 1899,
Jusqu'à lundi je suis mon maître.
Au diable chefs d'œuvre mort-nés !
Pour huit jours je puis me permettre De vous fermer la porte au nez.
Les ficelles des mélodrames N*ont plus le droit de se glisser Parmi les fils soyeux des trames Que mon caprice aime à tisser.
Voix de l'âme et de la nature, J'écouterai vos purs sanglots Sans que les couplets de facture M'étourdissent de leurs grelots.
Alors, en ses loisirs trop brefs, il jouait avec les mots, de façon à tirer de leurs harmonies une perception visuelle, une sensation de couleur. Il rimait la Symphonie en blanc majeur :
De leur col blanc courbant les lignes, On voit dans les contes du Nord, Sur le vieux Rhin des femmes cygnes Nager en chantant près du bord.
Et, suspendant à quelque branche Le plumage qui les revêt, Faire luire leur peau plus blanche Que la neige de leur duvet.
De ces femmes, il en est une.
Qui chez nous descend quelquefois, Blanche comme le clair de lune Sur les glaciers dans les cieux froids;
Conviant la vue enivrée
De sa boréale fraîcheur,
A des régals de chair nacrée,
A des débauches de blancheur.
On ne peut rien imaginer de plus plastique.
Théophile Gautier devint poète critique d'art en fréquentant les peintres et les sculpteurs. L'orien-
taliste Marilhat, le charmant Chassériau, le paysagiste Corot, Adolphe Leleu, Célestin Nanteuil, Camille Rogier, Lorentz furent ses premiers amis et ses maîtres. Ses mots sont frottés de couleur. Il est resté peintre la plume à la main. Il y a du vermillon, de l'ocre jaune et du bleuturquoise sur ses pages. S'il ne sait pas saisir la grâce en mouvement et noter ces nuances d'expression, presque insaisissables, qu'un écrivain subtil a nommé la « féerie du visage humain » , du moins il est incomparable dans l'art de préciser en un pur contour les beautés sereines et stables. 11 trouve d'instinct, comme un joaillier, les beaux mots qui fleuronnent et luisent*.
Je ne louerai point de nouveau la couleur, le relief, la netteté de ses peintures. Nul n'a mieux vu que lui le décor changeant où s'agitent nos peines : « A la vérité, dit M. Sirven, il ne décrit pas, il reflète; il reflète à la manière d'un lac; il est d'une exactitude et d'une limpidité merveilleuses ». Il fut, par excellence, le peintre de l'Ecole romantique*. Grand chasseur d'épithètes et conquérant d'adjectifs, il disait lui-même : « J'ai déterré de charmants et même d'admirables adjectifs dont on ne pourra plus se passer. J'ai fourragé à pleines mains dans le xvi® siècle... Je suis revenu la hotte pleine, avec des gerbes et
1. Voir Maurice Spronck, les Artistes littéraires, Paris, 1889.