‹ La vie et les moeurs à la Plata (volume 3)Chapitre 13 sur 50 · OUVRIERS, ARTISANS ET TRAVAILLEURS · texte numérisé non relu

OUVRIERS, ARTISANS ET TRAVAILLEURS

La fortune en Amérique.— Oncles d'Amérique. — Le travail et les travailleurs dans une société démocratique. — L'industrie naissante. — La petite industrie. — Ouvrieis et artisans. — Petits ateliers. — L'outillage tinaucier. — Outill.'i.ge industriel. — La main-d'œuvre. — Individualisme de l'industrie et de la classe ouvrière.

Faire fortune en Amérique! C'est là un rêve considéré en Europe comme d'une réalisation facile, une ressource suprême que chacun lient en réserve.

Il nous souvient d'avoir vu quelque pari, au bas d'un dessin satirique, une réflexion profonde et vraie : le dessinateur présentait, au milieu d'une série consacrée à des Américains, une table richement servie et prêtait ce dialogue à deux valets, l'un jeune novice, l'autre vieux dignitaire de la profession. Le jeune avait la parole :

" — Pourquoi ne serions-nous pas riches comme eux'.^ »

El l'autre de répondre :

<( — Bête! il faudrait travailler. »

Vérité profonde et profonde philosophie. L'Amérique ne diffère des autres pays que parce que le travail y est plus honoré, (fue tout le monde lui consacre sa vie, qu'il absorbe toutes les forces des individus et tout leur temps, qu'il est. pour toutes ces raisons, peut-être^ plus fécond qu'ailleurs. Mais, les mines d'or, qui donnent leurs pépites sans efforts, les troupeaux à génération spontanée, qui enrichissent celui qui les regarde paître, sont des légendes qui retardent de plusieurs siècles.

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Les mines d'or, au temps lointain de la conquèle, ont enrichi quelques vaillants qui émergent de l'océan des inconnus, du néant des oubliés. Le bruit qu'elles font encore attire l'attention des aventureux et perpétue la légende des oncles d'Amérique.

Celle-là, aussi, est vivace. Que de fois les consuls, français surtout, reçoivent- ils des lettres de braves g-ens d'Europe rappelant qu'ils altendent et n'oublient pas un parent qui est parti, disent-ils, jtour les Amériques, pour faire fortune et qui (( sans doute a du laisser quelque bien, auxquels ils ont droit ». Ils jettent la lettre à la ]»ûstc sans choisir même le lieu de destination et radrosseni au (jonsul de France en Amérique, (ie qui est plus étrange, c'est que cette lettre part, avec les autres, par le premier paquebot, qu'elle arrive quel- ([ue part, qu'elle est lue par le consul d'une ville quelconque de ce continent, qui, souvent, prend soin de la transmettre à un collègue d'un autre pays ; de consulats en consulats, lue et annotée, elle revient au ministère des affaires élrang-ères où elle est cataloguée et nrchivée avec soin

Les Amériques I c'est, pour beaucoup, même de ceux qui s'embarquent et émigi'ent, un point vague du globe! Pour les neveux, c'est toujours un inconnu doré, où leur parent disparu se promène, au milieu de ses nègres et de ses plantations. Quelles plantations? Ils ne savent pas au juste, mais ils ont vu quelque part, accroché même dans leur logis, des lithographies de scènes coloniales qui symbolisent leurs espérances. Opéras comiques et vaudevilles ont exploité à l'excès cette situation; quelquefois, leur fantaisie donne à l'oncle une petite famille, rangée naturellement dans la catégorie des moricauds. Ces moricauds-là ne servent qu'à aflirmor la richesse du fugitif; c'est une chose connue que c'est là un signe d'opulence, mais ils ne constituent ni des parents ni des cohéritiers dont on ait à se préoccuper.

La vie réelle n'est pas aussi simple. C'est bien toujours la fortune que l'on vient chercher en Amérique ; c'est surtout l'aisance, que rencontrent, après de longs efforts, ceux qui ne reculent pas devant le labeur continu. Quiconque résiste au triage des premiers débuts, où les découragements sont fréquents, avance et réussit un jour, à son heure ; mais la vraie source de la richesse , c'est la terre. La plus-value, que le temps et le développement de la population lui assurent, crée seule les grandes fortunes. Aussi faut-il bien près do deux générations, pour qu'elle rende en espèces le produit de la patience accumulée : dix ans lui donnent une plus-value, vingt ans une grande valeur. C'est donc du temps et de la terre qu'il faut attendre les réalisations de fortune ; mais la terre ne s'acquierl pas sans capital, il faut acquérir celui-ci d'abord, par le travail et de longs efforts.

Que de temps ne faut-il pas au nouveau débarqué pour les combiner et leur donner une utile direction! S'il a, à l'arrivée, quelque présomption, il la lui faudra perdre au plus vite. — Eh! qui n'en apas? L'expatrié vient d'un pays civilisé, imprégné de cette idée que cette civilisation coule dans ses veines, et débarque dans un pays qu'il croit sauvage. Pauvre naïf! que d'illusions il va lui falloir perdre ! . Son premier geste était d'orgueil, le second est d'étonnement, le troisième de confusion. Il ne croyait pas! Il ne savait pas! Qui donc se serait figuré? Le souvenir de cette civilisation dont il était si fier s'évanouit. Il rentre en lui même et sent vivement que c'est d'un village qu'il vient. A prendre racine, à s'acclimater dans ce milieu, les premières années s'écouleront. Plante arrachée et replantée sans précaution, il lui en faudra d'autres pour pousser quelques

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