CHAP. IV. — OUVRIERS, ARTISANS ET TRAVAILLEURS
racines, se refaire une constitution, donner quelques fleurs et promettre quelques fruits. Pour (oui cela, le quart d'une vie d'homme suffit à peine.
Si donc la vie est plus facile, la prospérité plus générale en Amérique qu'ailleurs, parce que le travail y est mieux rémunéré, la place, pour tous, plus vaste, la fortune, cependant, est longue à venir : les forces peuvent disparaître au milieu de cette lutte. Entre temps, les iniluences du milieu ont envahi l'esprit du néo-Américain, il est attaqué de ce vice continental, le défaut de prévoyance, le dédain de l'épargne, qui lui font perdre le souci du lendemain.
Cependant, le "nombre de ceux qui restent en route est minime, en somme, malgré les difficultés contre lesquelles il leur faut entreprendre la lutte. C'est que l'émigration d'un pays se compose, pour la majeure partie, d'ambitieux dévorés de l'esprit de conquête, mécontents du milieu où leur naissance, leur fortune ou les événements les ont jetés et les maintiennent. Ils en veulent sortir; ils veulent se distinguer de ceux de leur génération, ils tentent pour cela la grande aventure de l'émigration. Si, poussés par ces sentiments, ils arrivent jeunes, dans un pays jeune, ils apportent, avec eux, plus de chances de succès que n'en ont en général, chez eux, ceux qui ont préféré la routine d'une vie médiocre et sans luttes dans le pays où ils sont nés.
Esprit de lutte, esprit de conquête : c'est là ce qui domine l'émigrant; si avec cela il a été dirigé vers un pays où il puisse trouver l'emploi de ses facultés et n'ait pas tout à rapprendre, il renouvellera peut-être la légende des oncles d'Amérique.
Aussi, disons-nous avec conviction que l'émigration enlève souvent à la nation qui la fournit, ou, tout au moins, déplace, beaucoup de ses agents de progrès et rarement des médiocrités et des faibles; si quelques-uns de ceux-ci s'y égarent, ils s'y brisent vite, s'ils ne se transforment.
Nous savons qu'en France c'est le contraire que l'on pense,
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par la raison que, là plus rpi'ailleurs, les esprits remuants sont , sans examen , taxés de révolutionnaires ou, pour le moins, d'originaux ou de cerveaux brûlés. Ces esprits-là, mettez-les dans un pays, où les qualités d'activité qu'ils possèdent puissent être utilisées, au lieu d'être dépensées en pure perte, et ils peupleront des mondes, ils créeront cette nation libre, qui occupe le territoire des Etals-Unis, dont le sang est formé de ce que la France et l'Ang-lelerre ont produit de plus audacieux, à une époque où tout penseur était dans ces pays un rêveur, et devonail en Amérique un créateur.
Les siècles ont passé. Rien n'est changé. L'Europe est restée ce qu'elle était ; elle rejette les esprits remuants, l'Amérique les recueille, les absorbe, les utilise. Ils fécondent des déserts, créent sa grandeur actuelle, en préparant sa gloire future.
Résumons-nous : la vraie fortune que l'on trouve assez vite en Amérique, c'est uïie place au soleil, c'est pour cela que celui qui v a conquis la sienne est condamné, le plus souvent, à y rester, à y finir sa vie, parce qu'une place au soleil n'est pas chose que l'on emporte avec soi, qu'il faut la garder et l'étendre là où on l'a conquise.
Il ne faudrait pas croire que, dans la société argentine, pas plus que dans aucun autre pays d'Amérique, où tout le monde travaille, où le plus fortuné consacre quelques heures, au moins, tous les jours, à des occupations régulières, le travailleur n'ait qu'à quitter son bourgeron, pour s'asseoir à côté de gens qui se reposent, comme lui, après les heures de labeur, et ne sont, en somme, séparés de lui que par l'aisance ou l'opulence de leur vie.
Beaucoup de raisons parmi lesquelles quelques-unes historiques s'opposent à ce qu'il en soit ainsi.
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Le Iravail. à loriginc des sociétés liis[iaiio-fmiéricaiiies. n'a pas été la loi générale à laquelle toul le monde aujourd'hui obéit. On était arrivé en conquérant ; les distinctions sociales et hiérarchiques existaient, il est vrai, entre les compaj^nons d'une même expédition, les uns ayant la qualité de chefs, les antres la condition de soldats; mais, si les premiers avaient la grosse part de la conquête, les seconds avaient la leur et devenaient, comme les premiers, propriétaires ; comme eux, ils obtenaient, dans les distributions dindiens soumis, des serviteurs et des compagnes.
C'était à ces demi-esclaves, que la loi déclarait libres, mais que les colons écrasaient, que lobligation d'apprendre et d'exercer tous les métiers incombait. Plus lard, les Indiens ne suffisant plus, la destruction de ceux qui avaient été soumis ayant été rapide, et la résistance des autres saccentuant. on eut recours à l'importation de nègres de la cote d'Afrique et des possessions portugaises où les Espagnols en allaient acheter.
Quant aux créoles, dans aucune partie de l'Amérique, à Buenos-Aires moins qu'ailleurs, ils n'ont pris l'habitude du travail. N'avaient-ils pas le troupeau, esclave inconscient, (jni fournissait k la colonie plus qu'elle ne pouvait consommer.
Les mœurs coloniales étaient à ce point dédaigneuses du travail, que la médecine même, considérée comme art manuel, était réservée aux mulâtres et exclusivement exercée par eux. Il y a à peine trente ans, il en était encore ainsi au Chili. On peut supposer que si Velazquez et Murillo eussent émigré en Amérique, ils eussent été considérés par les créoles comme des artisans, se consacrant à un travail manuel, naturellement déconsidéré.
Une longue tradition de dédain pour le travailleur a, donc, précédé l'époque actuelle. Les transformations que l'immigration a introduites, depuis soixante ans, dans la vie sociale, n'ont pas profondément modilié ce trait de caractère général,
cela tient à ce que ceux qui possèdent, gouvernent, administrent, n'ont pas la même origine que ceux qui travaillent ; les premiers sont créoles et les seconds, à peu d'exception près, étrangers.
Est-ce à dire que, dans ce pays, qui se pique d'être ouvert à toutes les nations, qui ne pourrait, en fermant ses ports aux hommes de bonne volonté, que décréter sa propre déchéance, qui reconnaît, dans sa Constitution, à tous les étrangers des droits égaux à ceux dont jouissent les nationaux, l'étranger soit tenu dans une infériorité sociale? Non; même, l'on peut aftirmer que l'homme du monde prendra le plus grand soin à ne manifester, d'aucune manière, à un étranger, qu'il s'aperçoit qu'il est étranger ; il le traitera, au contraire, avec d'autant plus de courtoisie qu'il veut dissimuler la différence d'origine, en même temps que la supériorité que lui donne son titre d'Américain, authentique de père en fils. L'étranger, de son côté, sent bien que sa condition d'étranger, même quand il réside, depuis longtemps, dans le pays, le maintient socialement dans un état d'infériorité, que personne n'avoue, ne laisse soupçonner, mais qui est réel.
Les étrangers ont leur grande place dans le pacte social, dans les lois, dans les Constitutions, aucun droit ne leur est refusé, ni mesuré, excepté les droits civiques et politiques ; or ce sont, précisément, ceux-là seuls, qui, dans une société républicaine et démocratique, établissent, par la communauté d'intérêt et la communauté d'idées, l'intimité des relations sociales. La grande cause d'union ou de division réside dans la politique; c'est elle qui, en créant les haines, fortifie les amitiés, donne lavie aux alliances des diverses classes sociales, rapproche le campagnard du citadin, le pauvre pasteur du riche propriétaire ; tous votent ensemble, celui-ci domine l'autre, mais il a besoin de le compter dans sa clientèle. L'étranger n'a pas de place dans cet échange de services, il n'en
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poul même pas conquéi'ir une, en sollicilanl uno loltre de naturalisation, aussi vite concédée que demandée. Le citoyen des républiiiiies hispano-américaines est trop |)atriote, il a, pour sa [)ah'ie et pour l'idée de patrie, un culte trop ardent pour pardonner à l'étranger de renier la sienne. Il n'y a pas d'iiommage (|u"il accueille avec moins de chaleur, que celui que lui rend l'étranger, en renonçant à sa nationalité pour acquérir la sienne.
De toutes les idées hiérarchiijues que la démocratie peut supprimer ou négliger, celle qui subsiste entre le créole et l'étranger est la seule qu'elle ne puisse atteindre, et c'est ce qui lonstemps, encore, maintiendra en Amérique les distances, entre l'ouvrier ou l'artisan et ceux qui les emploient.
La grande industrie, celle qui exige des ouvriers, en grand nombre, dans de vastes ateliers, n'existant pas, il n'y a ici ni classe ni question ouvrière. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas d'ouvriers, d'artisans, de manœuvres et d'apprentis; ceux qui demandent leur subsistance au travail de leurs mains sont, au contraire, très nombreux; mais leur sort ne dépend pas d'une aristocratie industrielle constituée ou de maîtres, plus ou moins puissants, employant une multitude très misérable.
Le caractère dislinctif du travailleur est d'être isolé, plutôt artisan qu'ouvrier, sorte de petit patron, associé, plutôt que chef, de compagnons qu'il traite sur le pied d'égalité.
Les premiers ouvriers qui aient paru dans la colonie appartenaient nécessairement à l'industrie du bâtiment; ceux qui, au siècle dernier, furent employés à la reconstruction de la cathédrale furent payés au prix de 6 piastres, soit plus de 30 francs par jour. A ce prix, les particuliers renonçaient à
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bâtir, et à remplacer pai' des édifices, en rapport avec les exig-eiices de l'époque, les anciens abris de pisé et de chaume dont il leur fallait se contenter; seuls, quelques riches Espagnols pouvaient construire les quelques grandes habitations, que le temps a respectées et dont les derniers échantillons disparaîtront avant p<'n.
L'industrie du vêtement était tout aussi peu développée. Faire appel à l'art de la coupe et au long travail de la couture était au-dessus des ressources du commun des colons, de là l'usage de \i\m(uita et du pu/u/io: un carré de drap coupé en pleine pièce, une incision pour y passer la tête, et le manteau était prêt ; les culottes étaient de mêm(> remplacées par la (hiripa, autre carré de drap, que l'on repliait aut(»ur des jambes, pour en ramener les coins dans la ceinture, faite d'une lanière de cuir.
Toutes les pièces du mobilier venaient d'Espagne; les meubles de tous genres, la vaisselle et jusqu'à ces immenses jarres, qui, par leurs dimensions, semblent n'avoir jamais pu trouver place sur un navire de l'époque et que Ton retrouve encore dans les vieilles maisons où. depuis un ou deux siècles, elles reçoivent l'eau des pluies et servent de citernes.
Sans aller chercher dans les époques éloignées, il y a vingt ans encore, les produits de l'industrie, qui semblent le moins exportables et dont la consommation, dès qu'elle existe, commande la fabrication sur place, arrivaient d'Europe à Buenos-Aires.
Un mouvement industriel s'est manifesté depuis dix ans et vivement accentué sous l'impulsion de sociétés constituées sous le nom de Centre et de Club industriel. Une première exposition des produits locaux, en 1876, a donné le branle et consacré l'existence d'une industrie locale tout au moins naissante. Une circonstance favorable permettait alors aux modestes industriels du pays de lutter, sur le marché, avec les produits étrangers : le cours forcé, qui venait, alors, d'être
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décrété, et qui tond à devenir Tétai normal, élevait la prime de l'or jusqu'à 3o 0/0, et renchérissait, d'autant, les marchandises manufacturées apportées du dehors.
En 1881, les proi^rès de l'industrie locale étaient assez importants, déjà, pour justilier une exposition continentale de produits manufacturés, à laquelle étaient conviés tous les peuples d'Amérique ; on y put passer en revue les produits du travail local.
La liste en serait longue. C'est, naturellement, dans les articles de première nécessité, de fabrication simple, qu'il faut noter les progrès les plus rapides et les résultats les plus complets. Les transformations du grain de blé y tiennent le premier rang.
Il y a dix ans, à peine, le Chili, les Etats-Unis et même la France pouvaient, encore, importer, à Buenos-Aires, des farines, l'Angleterre y envoyait des quantités considérables de biscuits secs, l'Italie des cargaisons de pâles, de vermicelles, et de macaronis. On chercherait aujourd'hui vainement ces produits sur les listes d'entrée de douane. Les grandes cultures se sont développées, avec une telle rapidité, qu'elles ont été, vite en mesure de satisfaire seules à la consommation du pays, et l'on a assisté à la création rapide de moulins à eau et surtout à vapeur, à proximité des centres de production : non pas que le premier moulin fût à créer, il existait des moulins à vent à Buenos-Aires depuis deux siècles, et un vestige de cette ancienne industrii? subsiste encore. Chaque village, à peu d'exceptions près, possédait quelques meules, mues par des chevaux et fournissait aux habitants partie de la farine qu'ils consommaient. La ville de Buenos- Aira 5, on a])0ulissaieMt presque toutes les céréales du Sud et de rOiiest, Rosario et Santa-Fé, où s'expédiaient celles de cette l*rovince du Centre, possédèrent vite de nombreux moulins à vapeur.
La minoterie, aujourd'iiui devenue grande indusli'ie,
approvisioniianl la République entière, et déjà, quelque peu, le Brésil, est une industrie française. Ainsi en est-il delà lioulangerie, qui a ici une importance spéciale; elle ne se borne pas, en elFet, à fournir à Fhabilant des villes et des villages son pain quotidien, elle a un champ plus vaste à exploiter, c'est la consommation de la campagne, qui demande des quantités considérables de biscuit sec, ayant les mêmes propriétés de conservation que celui de la marine. .Les boulang-ers, qui alimentent celte sorte d'exportation à l'intérieur, sont de véritables industriels ; de même, ceux qui fournissent la pâtisserie sèche.
Ces industries, comme toutes les autres, sont exercées par de petits patrons ouvriers, travaillant avec un outillage et des éléments modestes. Par exception, deux d'entre eux se sont transformés en grandes usines, l'une appartient à un Français, l'autre à un Nord- Américain ; toutes deux ont acquis, déjà, une extension considérable et en prendront chaque jour une plus grande.
C'est aussi aux mains d'un grand industriel français qu'est la fabrication de la bière: encore un fils de ses œuvres dont l'usine a grandi avec sa fortune.
D'autres usines ont tenté de l'imiter et de s'installer détentes pièces, leurs ruines sont encore là, pour démontrer que, dans ce pays, les grandes usines doivent n'être que de petites usines agrandies. Il en sera longtemps ainsi : l'impossibilité de réunir des ouvriers, de trouver des contremaîtres, de créer, en un mot, des ateliers, empêchera longtemps les capitalistes de tenter des créations industrielles. Il faut, pour y réussir, être, soi-même, l'ouvrier , devenu son propre patron, son propre contremaître, avoir été entraîné par les exigences de sa propre création. Sur cette terre vierge d'industrie, presque de travail humain, le succès ne favorise que ceux qui lui résistent et se laissent violenter par lui de guerre lasse, il boude ceux qui le violentent et prétendent l'entraîner à leur suite.