CIIAP. IV. — OUVRIERS, ARTISANS KT TRAVAILLEURS
La tannerie était, parmi les industries locales, celle qui était appelée à se développer le plus rapidement. Il y avait, à cela, de nombreuses raisons. La première industrie du pays, aux temps primitifs de la colonie, avait été l'élevage du gros bétail; le cuir avait été, dès l'origine, employé à tous les usages. A peine séché au soleil, détrempé dans l'eau, taillé en lanières, il ne fournissait pas seulement les courroies et la sellerie, il remplaçait tout, les gonds pour les fenêtres et les portes de bois, consolidait les clôtures et les toitures, transformé en outres devenait baril, seau ou citerne, ou encore lit, hamac ou meuble. La sellerie était un art que. les Maures avaient considérablement développé, dans le pays d'Espagne, oii leur puissance était le plus incontestable, à Séville, à Grenade et Cadix ; les colons n'avaient qu'à se souvenir ; l'art où ils se distinguèrent fut celui où excellent encore les Andalous. Les matières tannantes furent apportées au littoral de l'intérieur, oii elles abondent sous toutes les formes ; on trouvait le tanin dans l'écorce du cebil, la feuille du mo//e et dans certains fruits^ fort abondants, des forêts du Nord. Tucuman, Jujuy et Salta, placés au centre des forêts qui produisent le tanin, sont encore le vrai centre de l'industrie de la tannerie et de celle de la sellerie; à traverser certaines rues spéciales de ces villes, celles où les selliers se groupent, on les croirait occupées et alimentées par des ateliers de gitanos comme ceux de Séville.
Il ne faut pas, pour cette industrie, d'outillage bien compliqué, ni de bâtiments, ni de gros capitaux; on élabore vite et sommairement, dans des fosses à air libre, où l'on répand des matières tannantes, autrement riches que notre écorce de chêne, qui contiennent jusqu'à 38 0/0 de tanin.
A Buenos-Aires, la tannerie prépare, surtout, les peaux de moutons, dont la consommation emploie des quantités considérables, et qui, tout en demandant des soins plus minutieux, donnent des résultats plus rapides. On compte à Buenos-
Aires, à peine, douze établissements de ce genre; les plus importants mettent en fosse jusqu'à mille douzaines de peaux de moulons par mois, dont la préparation demande deux mois, avant d'être livrée tout à fait achevée.
Les ouvriers qu'elles emploient, et c'est là un système à peu près général dans les industries locales, sont des tâcherons ; aucun n'a de salaire (ixe. C'est là le seul régime qui satisfasse les tendances individualistes des habitants de ce territoire et leurs goûts d'indépendance : les bénéfices, ainsi acquis, sont assez élevés, pour que tous se constituent vite un pécule: là aussi tous les patrons sont d'anciens ouvriers formés, élevés par le travail, soutenus par le crédit que l'on marchande ici moins qu'ailleurs à quiconque s'en est montré digne *.
Les industries du bâtiment, du mobilier et de la carrosserie sont, avec celles-là, les plus développées.
Les ancêtres des carrossiers actuels ont peuplé la pampa des légendaires charrettes, massives, aux roues de bois plein, plus semblables à des pontons qu'à des voilures ; les premières sont descendues des vallées de Tucuman jusqu'au littoral, ayant accompli jusque-là, on ne sait par quel prodige de patience et aussi d'équilibre, ce voyage de quatre cents lieues à travers la plaine. Les constructeurs de ces véhicules sont aujourd'hui des Basques ; chaque ville et chaque village possèdent plusieurs de ces ateliers. Ce wagon pampéen s'est perpétué; il s'est un peu dégagé des formes massives de sa première enfance: des roues plus hautes, à rayons, cerclées de fer, ont remplacé les roues pleines, mais les soHdes essieux de bois dur indestructible les soutiennent encore et résistent
I. l^industrie des saladeros, celle de la conservation des viandes, et les fonderies de suif trouveront leur place dans la partie de cet ouvrage consacrée à l'industrie pastorale, à laquelle elles confînenl.