‹ La vie et les moeurs à la Plata (volume 3)Chapitre 17 sur 50 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

A TRAVERS L\ PA3IPA

Voyages d'autrefois. — Le?, conquistadores ; l'Audieuce royale; commerçants et touristes. — Récits du Père jésuite Cattaneo, d'Ascarate de Biscaye, de François Correal. — Voyage en plaine. — Le passage des rivières. — La première poste. — Courriers d'autrefois, au Pérou, au Mexique, dans la Pampa. — Les chemins chiliens. — Premières diligences. — Voyage à cheval.

— Voyages modernes. — Le chemin de fer. — Le désert traversé. — Construction des lignes. — Le village tête de ligne. — La prolongation; ses résultats. — Voyage en chemin de fer. — Le wagon. — Les compagnons. — Les stations. — Dernière étape. — Dernière diligence. — Les solitudes et leurs habitants; — Cahutes et pulperias. — L'heure de Tabsinthe dans le désert.

— Le domaine de l'explorateur. — L'arpenteur dans le désert. — L'incendie des plaines. — Chasseur d'autruches et pasteur. — Le fil télégraphique. — Le pionnier, son exode continuel.

Mollement étendu sur un de ces divans de sparterie, que la Chine laborieuse fournit à la paresse du monde entier, le créole ne désire rien moins que voir du pays. Peut-être, après trois siècles, se repose-t-il encore des longues fatigues, qu'ont endurées ses ancêtres, à travers les périls légendaires de l'entreprise homérique de la conquête. Voir par lui-même ne le tente pas, il préfère s'en rapporter à son imagination ; ce qu'il n'a pas vu, elle le lui révèle. Il se figure ce que ce doit être. Pôles, équateurs, tropiques ou glaciers, plaines immenses, fleuves sans rives, forêts vierges, montagnes et

volcans, TAmérique ne possède-t-elle pas tout cela? Qui donc oserait insinuer qu'un Américain peut, en naissant, ignorer quelque chose de son continent? N'est-ce donc plus lui qui l'a découvert? Ses souvenirs sont assez glorieux, son imagination assez libre, pour que celle-ci voyage, au milieu de ceux-là, et que ses pieds perdent l'habitude de le porter sur le terrain trop vaste de la réalité. Aussi, le continent américain est, aujourd'hui, plus inconnu qu'il ne l'était au siècle de la conquête : c'est toute une découverte à refaire.

Les conquistadores avaient tracé des routes, à travers les plaines, ouvert des picadas sous la forêt, exploré des rivières, de leur embouchure à leurs sources; ils ne voulaient pas mourir sans avoir tout vu. Pendant un demi-siècle, ils ont dépensé tant d'efforts, ne reculant jamais, poussant toujours plus avant, que l'on comprend qu'aucune ville, de celles qu'ils ont créées, n'ait songé encore à leur élever de statues. Il faudrait les diminuer, pour les couler en bronze, aux proportions des hommes de notre temps : ils vivent plus grands dans les imaginations, qui se hgurent difficilement des hommes de notre taille entreprenant des œuvres que nous ne sommes plus capables de tenter ni de réaliser.

La chronique raconte, qu'au temps colonial, alors que Buenos-Aires était encore une bourgade et la pampa un désert inconnu, les premiers colons faisaient, pour les besoins de leur pauvre commerce, des voyages, à travers la pampa, sans prendre plus de soucis de son immensité que ne le fait un marin, en s'aventurant sur l'Océan. Notre siècle a tout agrandi et perfectionné, les caravelles de l'ancien temps sont devenues de puissants steamers, le voyage à pied, derrière une mule, une course rapide à travers plaines, vallées et cor-

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dilièrcs; les inventions de notre époque sont moins surprenantes que la hardiesse et la patience du temps passé. Un exemple en donnera la mesure.

Buenos-Aires ne devint chef-lieu de la vice-royauté de la Plata qu'en 1776, jusque-là et depuis 1580, date de sa fondation, cette ville, qui avait vu le nombre de ses habitants s'élever jusqu'à quarante-cinq mille, dépendait administrativement du vice-roi de Lima, judiciairement, de l'Audience royale de Chuquisaca, située dans les montagnes de Bolivie.

Personne ne songe, aujourd'hui, à se rendre, par terre, de Buenos-Aires à Lima ni à Chuquisaca, et cela paraîtrait entreprise irréalisable. De fait, pour atteindre cette ville, il faudrait traverser la pampa du 35° au 20% éviter les attaques des Pampas, des ïobas, s'engager dans des plaines désertes, dans les marais du Chaco, traverser des fleuves inexplorés, aborder, enfin, les contreforts des montagnes boliviennes! La nature opposait, aux premiers colons, les mêmes obstacles ; cependant il leur fallait les dédaigner et traverser ce continent pour vider un misérable procès. Il est vrai qu'un procès gagné, à Chuquisaca, n'était pas jugé en dernière instance, qu'il fallait, en cas d'appel, reprendre la route, pour aller s'embarquer sur une goélette, après avoir attendu, quelquefois deux ou trois ans, le départ, pour l'Espagne, de ce paquebot primitif; s'habituer, pendant trois ou quatre mois de traversée, aux lenteurs, plus interminables encore, de la savante procédure du Conseil des Indes. Pour des hommes de notre génération, les tortures de l'Inquisition paraîtraient préférables; elles le sont peut-être.

Aux premiers temps de sa fondation, — première heure qui dura un siècle, — Buenos-Aires n'avait même pas de tribunal permanent; mais le besoin de procédure est une nécessité sociale si impérieuse, que l'Audience royale en personne, pour venir juger sur place les procès pendants, enfourchait la mule et descendait des montagnes de Bolivie

jusqu'à l'estuaire de la Plata. Ce n'élait pas un mince cortège : ces magistrats à panache et à perruque ne laissaient, au lieu de leur résidence, aucun de leurs symboles, ni de leurs attributs, ils chargeaient, avec eux, sur leurs mules fringantes, à grelots bruyants, aux harnachements somptueux, les balances et le glaive de la justice; suivait un nombreux cortège d'avocats, de procureurs, dont l'office, obligé pour le plaideur, allait en ruiner plus d'un, d'huissiers, de greffiers, d'assesseurs, de scribes, d'avocats du roi et du fisc : on ne voit plus, aujourd'hui, que les sauterelles qui voyagent en aussi grand nombre et soient aussi redoutées du colon.

Ce n'est pas du mal qu'ils faisaient qu'il s'agit ici, c'est de l'exemple de vigueur physique et d'audace, que donnaient ces lettrés; de leur patience au travers des péripéties d'une route sans fin. Ces hauts dignitaires entreprenaient des voyages à humilier les saute-ruisseaux de notre temps. La mule, importée d Espagne, avait conservé le privilège de les véhiculer et les transporter. Derrière elle, le guanaco et le lama complétaient le cortège ; mais cesbètes de somme, de l'époque ante-coiombienne, n'étaient pas admises à porter des magistrats, elles ne transportaient que les bagages; pauvres soldats du train, quand elles quittaient leurs montagnes et traversaient la pampa elles y mouraient le plus souvent. Cette vie rude, les alternatives de chaud et de froid n'étaient pas pour elles; malgré leurs épaisses toisons, elles y succombaient; ces épreuves n'étaient vraiment supportables que pour les mules et les gens de justice.

Il paraît qu'elles l'étaient, aussi, pour d'autres gens de robe, les Jésuites. Eux communiquaient par eau, et non par terre, avec leurs immenses possessions échelonnées le long de la rive des grands fleuves. Ce voyage compliqué se faisait dans des bacs, dont le modèle bizarre semblait combine pour rendre plus pénible la navigation. Entre deux canots, creusés grossièrement dans des troncs d'arbres ou formés de madriers à peine équarris, on plaçait

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