C-IIAP. I. — A T RAVE lis LA PA.MPA
(les traverses de bambous, qui servaient de plancher à une cabine, destinée aux voyageurs, faite elle-même de paillis, couverte de cuir, dans laquelle se trouvait un lit. C.haque bac,* ou balsa, était conduit par ving-cinq Indiens ; chaque convoi en comprenait dix ou quinze, entreprenant ensemble la navigation. Pour remonter l'Uruguay, depuis Buenos- Aires jusqu'aux Missions, ce qui demande deux jours aux steamers actuels, on employait quatre mois. Eu route, on embarquait des bœufs pour la consommation de l'équipage; vingtcinq Indiens mangeaient un bœuf par jour ; ils ramaient cinq heures, sans arrêter, et se reposaient jusqu'au lendemain. Le P. Cattaneo, de la Compagnie de Jésus, nous a laissé le journal d'un voyage, qu'il fit, dans ces conditions, en 1729.
C'étaient de vrais voyages au long cours, et l'on comprend, qu'étant données ces conditions pénibles d'une navigation aussi lente, les voyageurs préférassent la voie de terre, même pour aller d'une ville du littoral à une autre. C'était celle qui était général ement adoptée; elle était fréquentée, de Potosi à Buenos-Aircs et de Lima au même point, par les arriéres, conduisant les troupes de mules, chargées d'or et d'argent, faisant ainsi des trajets de quatre à cinq cents lieues qui duraient deux ou trois mois. Les périls n'étaient pas nombreux: les Indiens, dont on traversait les possessions, s'étaient habitués, vite, au voisinage et7au contact des Européens : tout le littoral de Buenos-Aires à Santa-Fé, première ville que l'on rencontrait, éloignée d'environ cent lieues de la première, était déjà peuplé d'estancias, en partie cultivées, au moins dans un rayon de dix à douze lieues, au commencement du xvni^ siècle ; de là, on passait à Santiago del Estero, en traversant de nombreux domaines des Jésuites , à Salta, oii laroute bifurquait, allant à Potosi ou à Lima par des voies dillérentes.
Le seul ennemi était la solitude; la seule gêne, la rareté de l'eau potable ; mais il ne semble pas que ces voyages fussent
pour cela bien pénibles. Nous en avons plusieurs récits, celui d'Ascarate de Biscaye, en 1634, celui de François Correal en 1690. Cespremiers touristes du continent américain, qu'aucun intérêt de commerce, et la simple curiosité ont emmenés si loin, presque à la même époque, ont vu beaucoup de pays. Ils ne sont malheureusement pas bavards. Ilfaut penser que ce qu'ils ont vu ne valait guère d'être conté. L'un et l'autre, sans s'être donné le mot, nous disent, en trois lignes, qu'ils sont partis de Buenos-Aires, de là pour Santa-Fé et Potosi, et ne disent rien de la route. Qu'ont-ils mangé? Qu'ont-ils craint ou souffert? Quelles difficultés ont-ils rencontrées? Aucune, sans doute. C'est à croire que les routes étaient très sûres, que galoper, chaque jour, dans la plaine, quinze ou vingt lieues, pour recommencer le lendemain, était chose très simple, même pour de nouveaux débarqués de Cadix. L'un et l'autre, comme s'ils étaient arrivés de Gascogne , ne s'arrêtent guère à parler longuement que de ce qu'ils n'ont pas vu ; ce qu'on leur conle, qu'ils ne peuvent contrôler, est, pour eux, beaucoup plus intéressant que ce qu'ils voient, qui ne passe pas de l'ordinaire. Ces touristes n'ont pas subi l'influence de la plaine ; la pampa ne les a, par rien, surpris : probablement, le premier jour, ils ont ressenti quelque émotion, recueilli quelques impressions, quelques remarques, mais, comme ils ont eu l'occasion, le lendemain, de faire les mêmes, que le spectacle n'a pas changé, ils sont allés jusqu'au bout, émoussant ainsi, chaque jour, leur curiosité, ne trouvant plus rien digne d'être rapporté quand ils ont pris la plume pour l'écrire.
C'était à cheval qu'ils voyageaient. La plaine était sûre alors, elle le restera jusqu'en 1740; mais, depuis cette époque, qui est celle de la première grande invasion et marque le premier acte d'uneguerre, qui se continuera jusqu'en 1880, elle cessera de l'être, dans le Sud, du moins; elle est sûre, encore, dans le Nord pampéen, d'où l'Indien a, dès longtemps, émigré ou s'est mêlé à la population.