CHAP. F. — A TRAVERS LA PAMPA
C'était bien une roule que l'on suivait. Elle avait été tracée sous le pied fies chevaux et des mules, cédant le pas, à mesure que le commerce se développait, aux lourdes charrettes tucumanaises. Sur le litloral, il n'existait aucune forêt, on ne pouvait construire des véhicules, le bois manquait; il était, au contraire, abondant au pays de Tucuman, situé sur la route du Pérou et de la Bolivie. C'est de là que sont sortis les premiers types de ces énormes charrettes, qui, traînées par six ou huit paires de bœufs, n'ont cessé, depuis, de sillonner la pampa, par troupes de huit ou dix, voyageant de conserve, transportant, du littoral au Pérou, les cargaisons, venues d'Em'ope, voyage qui durait cinq ou six mois. Les étapes étaient de quatre lieues par jour; c'était beaucoup, déjà, pour le pas d'un bœuf, surtout pour les roues pleines, imparfaitement rondes, qui supportaient la masse imposante de ces édifices élevés, plus hauts que la plupart des maisons de lacolonie, aux parois plus résistantes, à la toiture solide. On voyageait de jour ou de nuit, suivant que la température chaude on fraîche permettait ou non de braver les rayons du soleil. Après trois siècles, rien n'est changé à leur allure, elles ne songent pas à abdiquer devant le chemin de fer ; celui-ci même a dû transiger avec elles. A chaque station, il a fallu construire des treuils élévateurs, qui prennent la charrette et la placent, privée de ses roues, sur des wagonstrucs, emportant contenant et contenu, jusqu'au lieu de destination, pour la ramener vide ou pleine, suivant l'abondance ou la disette des retours, au même point, oii l'attendent, oisifs, bœufs et conducteurs.
Le premier, qui a passé, a marqué la route, sous la trace de ses roues ; depuis, elle n'a pas dévié. La journée se termine, toujours, au même endroit ; on s'arrête autour d'un rancho de paysans indigènes, gauchos, Indiens ou métis, où l'arrivée d'un train de charrettes attire, toujours, de nombreux visiteurs; on y fait provision de nouvelles; une
142 LIVRE Vil. - L'INDUSTRIE PASTORALE
tradition s'établit, ce point de rencontre, que le hasard a désigné, devient centre d'habitations, et, plus tard, village : les conducteurs y trouvent des provisions de route, s'y ravitaillent, y réparent leurs avaries; une sorte de commerce s'y crée, quelques artisans s'y établissent, la diligence, le jour où elle se créera, y trouvera un relai. Quelquefois, la charrette, épuisée de fatigue, descend de ses roues et devient masure, comme un vieux navire devient ponton, elle reste là, témoin vivant de générations disparues; sa construction solide la défend contre l'injure du temps. Mais, jusque-là, que de tours de roues et de grincements, que de voyages, entrepris, pour apporter, des Provinces éloignées, les cuirs tannés, les objets de sellerie, que l'indigène y fabrique avec art pour les besoins locaux, la laine et les riches manteaux de vigogne ou d'alpaca que les Indiens savent seuls tisser! Quelquefois, des voyageurs, que leurs intérêts appellent, sans urgence, choisissent cette voie lente et arrivent à destination plus vieux de six mois, quelquefois d'un an. Ce n'est pas que les obstacles soient nombreux, qui barrent cette route plane, qui s'étend, en ligne droite, quelquefois, pendant des centaines de kilomètres, sans rencontrer une pierre ni un arbre, mais il faut souvent stationner au passage des rivières : elles sont en petit nombre, et pas bien profondes, on les passe ordinairement à gué, non sans quelque effort; il faut décider les bœufs à entreprendre la descente de la rive, souvent élevée, jusqu'au fond du lit, souvent profond. Tout à l'heure, en suivant la route, on n'apercevait pas ce grand fossé, qui la coupe sans qu'un arbre ait prospéré sur ses rives, sans que le pâturage dénonce, même, son passage fertilisant; la rive est à pic, le premier qui a passé, a, d'un coup do pioche, ouvert une sorte de descente en casse-cou ; après des siècles, le passage ne s'est pas amélioré, il s'est seulement un peu aplani; où le père a passé, passe toujours l'enfant, sans se soucier de rendre plus
CHAI'. 1. - A TRAVERS LA l'A. M l'A 143
simple l'efïort, sans se retarder à éviter un accident, toujours possible. La charrette semble se dresser sur le tiniou que porte le joug des bœufs, ceux-ci s'écraser sous la charge, ce n'est qu'un moment de terreur pour le spectateur, jamais personne n'est resté culbuté ni envasé dans le lit du tleuve. Par contre, sur ses rives, il a fallu souvent établir des campements; quand le filet d'eau est devenu large torrent, attt'iidr<\ comme le paysan de la faMe, que les eaux aient Uni de couler.
Si l'on voulait aller vite, on voyageait à cheval. Les chevaux étaient, dès le premier siècle de la colonie, assez abondants pour tous les abus qu'on en pouvait faire; le gouverneur de Buenos-Aires avait Tordre d'entretenir, aux portes de la ville, une nombreuse cavalerie, toujours prête à accompagner les voyageurs de qualité, ou à fournir de montures les courriers. A chaque arrivée d'un navire, venant d'Europe, il devait communiquer le manifeste de son chargement à Lima et à Potosi, le commerce de ces villes y choisissait ce qu'il pouvait désirer, passait ses ordres par des courriers à cheval, et, après huit ou dix mois, recevait les commandes faites. Ces courriers servaient de guides aux voyageurs, disposés à entreprendre la traversée de la pampa; c'est ce voyage, et dans ces conditions, que fit Ascarate de Biscaye. Pourquoi n'a-t-il trouvé à nous raconter, comme incident de route, que la surprise qu'il eut au passage du premier gué? Il le trouva rendu impraticable par une crue subite, et, ne sachant pas nager, se trouva bien empêché. Son guide ne le fût pas pour si peu. Sans mettre pied à terre, brandissant, au galop de son cheval, le lasso que tout bon gaucho porte fortement attaché à sa selle, il ^e mit à choisir et à poursuivre, dans un troupeau de bœufs, un animal; l'enveloppa de son uŒHid coulant; le rouLi par terre, le maintenaîit ainsi, du poids de son cheval, arcboulé des quatre pieds, alla à lui, à
pied, et lui asséna un coup droit, de son couteau, entre les deux premières vertèbres. En un instant, l'animal fut saigné et écorché. C'était de singuliers apprêts pour fabriqaer un bac où l'on pût, à l'aise, gagner l'autre rive! Le bon Basque, croyant qu'il ne s'agissait que de faire provision de viande pour le souper, se mettait en mesure de rôtir au plus vite le meilleur quartier. Mais non, c'était bien un bac, qui allait sortir des mains habiles et sanglantes du gaucho. Le cuir frais, replié sur lui-même, rejoint par ses pointes, garni d'herbes sèches, attaché à une lanière de cuir, que le cheval du guide allait tirer, c'était une vraie nacelle, et des plus commodes, la seule usitée en pareille occurrence.
Le gaucho fit passer à la nage, nageant lui-même derrière elle, sa troupe de chevaux, et dirigeant le cheval qui traînait son compagnon, étonné et ravi. Est-il besoin de dire que l'on traverse aujourd'hui la pampa, d'un bouta l'autre, sans avoir à recourir à ces pratiques oubliées ; mais, dans quelque passe difficile, là, où tout moyen manquerait de traverser une rivière, le gaucho d'aujourd'hui aura vite fait de sacrifier quelque vieille vache ou quelque cheval à bout de forces. Dans le Haut Madeira, dans d'autres pays où le bois flottable manque, où les essences forestières sont trop dures pour être travaillées, ou trop lourdes pour flotter, où, par contre, le bétail, abondant, n'a guère d'emploi, les nègres et les Indiens, aujourd'hui encore, ne connaissent pas d'autre forme d'embarcation pour l'usage ordinaire.
Ce n'est qu'en 1781 que la première poste régulière fut créée, rejoignant le littoral aux villes du Centre et de la Cordillère. Depuis un demi-siècle, déjà, les Indiens étaient soulevés, la pampa avait cessé d'être sûre ; la création de la vice-
rillAI'. I. — A TKANIUIS I.A l'A. M l'A 14-;
royaiilé, on cciilralisant ù liueiios-Airi'S la vie ailiuinislralive ol judiciaire, rendait iniililes les longs voyages à Lima, les exporLations d'argent do la lîolivio avaient diminué; raisons qui privaient les routes pampéonnes de leur activité passée. La promièro poste, essayée depuis 17G7, no lit que donner une sorte de direction d'ensemble aux courriers a cheval dont nous })arlions, qui, jusquo-h'i, no partaient que lorsqu'un événoment ([uelconque se produisait.
C'étaient des hommes déterminés, traversant, seuls, avec deux chevaux, — un cheval moulé et un cheval de relai tenu en bride, — de grands espaces déserts où le dang-er se cachait partout, toujours le môme : l'Indien embusqué. Ils allaient droit sur le point de leur destination, au galop, portant, avec eux, le fardeau postal ; en cas d'alerte, ils avaient vile fait, sans ralentir la marche, d'enfourcher le cheval frais tenu en bride, de lilor au galop, sauvant quelquefois les dépèches et, presque toujours, le porteur, n'abandonnant aux pillards que la selle et le cheval fourbu. Ces courriers n'étaient pas, à proprement parler, un progrès. A l'époque préhistorique, avant la conquête espagnole, au Pérou tout au moins et au Mexique, les communications postales existaient, dans le pays des Incas et dans celui des Toltèques.
Au Pérou, suivant Antonio de Ilerrera, dos hommes robustes portaient, sur leurs épaules, le fonctionnaire, chargé du transport do la correspondance. Ces courriers étaient aussi rapides ([ue ceux à cheval, ils couraient sans repos, trouvaient, sur la route, des relais fréquents, où le l'onclionnaire, passait, d'un dos à l'autre, sans mettre pied à terre et sans chilVonner sa correspondance ; on communiquait au moyen des quipus, assemblage de nœuds, de couleurs différentes, faits de cordons de laine do vigogne.
A côté de la poste à dos d'homme, existait le télégraphe parlé, sorte de téléphone sans fils et sans pile électrique ; des hérauts à la voix forte, juchés sur des tours en bois, semées do