‹ La vie et les moeurs à la Plata (volume 3)Chapitre 3 sur 50 · TU J · texte numérisé non relu

TU J

cetLc note au livret : insoumis. Après trois ou cinq ans vous pourrez repartir mauvais soldat, plus, détestable Américain.

Il n'y a pas de loi plus funeste au commerce international de la France que cette loi paternelle et de protection, cause de ces maux privés qui ont un caractère public.

Premier résultat : le Français établi à l'étranger qui sait ces choses, très patriote, je le veux bien, mais prévoyant, prend, contre ces conséquences d'une loi qui l'inquiète, des précautions, dès le jour de la naissance de son fils. 11 sait bien qu'il y a, au consulat de France, un registre des naissances; convaincu que ce registre n'a d'autre objet que de dénoncer, dans l'avenir, les soldats exotiques à l'oflicier de recrutement, il ne fait au consul aucune déclaration.

Cette omission, qu'il croit prudente, n'est qu'inutile et n'a pas pour résultat de modifier l'état de son fils, mais il croit généralement qu'elle a ce résultat, et il se frotte les mains de cette supercherie, qui a des conséquences plus graves que l'on ne croit.

Si elle ne détache pas légalement ce citoyen de sa patrie d'origine, elle le détache de fait. Entraîné par la force des choses vers la patrie où il est né, il ne songe même plus à l'autre, avec laquelle il a supprimé ce dernier lien de l'acte de naissance dressé en français par un fonctionnaire français. Plus lard, s'il étudie le droit et reconnaît que cette omission n'a rien corrigé, ses affections sont ailleurs.

Second résultat : il prend une certaine irritation contre cette patrie qui a pour lui des exigences et ne les compense par aucun service. De ce jour, et c'est là ce qui nuit gravement à notre industrie, si les besoins de ses affaires, de son commerce lui imposent la recherche d'un correspondant en Europe, il le cherchera le plus souvent ailleurs qu'en France, il craint que des relations ne l'obligent un jour à s'y rendre de sa personne et à s'exposer à toutes les taquineries d'une loi mauvaise.

ClIAl'. I. — (JUNDITION S(K:IALE D I> KTUA.Ni.EUS l'.t

La solution de ce conllil de IcgislaLiou est facile à inscrire dans un traité, dont la nécessité s'impose, dont l'absence est aussi nuisible aux Etals qu'aux particuliers. Ce traité, pour contenir en même temps qu'une solution sociale et politique une solution véritablement juridique, doit repousser éi^alementle principe de la loi argentine et celui de la loi française. Ces principes, en eti'et, pour être trop absolus, ne sont pas philosophiques.

Nous n'admettons pas que le hasard de la naissance, dans un lieu, soit pour un enfant un motif suffisant pour l'attacher de cœur à ce lieu et lui imposer, a priori^ pour le pays où il est né, tous les sentiments que résume l'idée de patrie. Nous n'admettons pas qu'une ou plusieurs lois puissent avoir pour conséquence de mettre dans une famille voyageuse des enfants de plusieurs nationalités.

Faites-les naître oîi vous voudrez, ils choisiront et aimeront comme patrie, non pas le lieu oiiils auront vu le jour pour la première fois, mais bien celui oîi, pour la première fois, ils auront pensé et appris à penser, s'y créant les premières amitiés, les premières attaches, les premiers appuis pour plus tard.

Nous prévoyons l'objection : tous les enfants nés à l'étranger renonceraient donc à la patrie de leur père; pourquoi leur en faciliter les moyens? Ce danger ne saurait arrêter le législateur, puisque ce fait prouverait, au contraire, à quel point un changement de législation est nécessaire; on sortira ainsi d'un état anormal, nuisible à tous les pays qu'il prive de citoyens, désireux de leur appartenir, et leur impose ceux qui se sont choisi une autre patrie.

Ce que nous avons dit du nombre des étrangers, des lois qui les régissent, de la manière dont les traitent le droit public et le droit privé, de leur condition légale, à ce point assimilée à celle des nationaux que les traités y sont supcrllus, laisse prévoir que la vie des étrangers diffère peu de celle des nationaux et qu'ils doivent se mêler à la population générale, sans distinction d'origine.

Comment en serait-il autrement dans ce pays où ce sont les étrangers qui, pendant un demi-siècle, ont exclusivement exercé le professorat, et préparé la génération actuelle en pétrissant son esprit? où les capitaux étrangers et la présence des étrangeis ont seuls pu déterminer le développement de la richesse latente du pays? où les étrangers vendent tout ce que le pays consomme et lui achètent tout ce qu'il produit? où ils exercent librement, à l'égal des nationaux, toutes les professions libérales, même celle d'avocat; sont admis dans toutes les fonctions publiques, dans l'armée, dans la marine, ne sont exclus, comme en Franco, ni de la tutelle, ni de la curatelle, ni d'aucune administration de biens légale ou judiciaire, peuvent être syndics ou juges-commissaires, occuper, à l'étranger, des fonctions consulaires, interviennent par conséquent dans toutes les fonctions vitales du pays?

Peut-être cependant aura-t-on quelque intérêt à trouver ici les traits de chacune des colonies étrangères, qui s'agitent dans ce milieu et y conservent leur individualité propre.

Au premier abord, les différences sont assez difficiles à |)ercevoir ; les traits propres de la physionomie de chaque race

CHAI'. I. — CONDITION SOCIALK l»i;s I-IT It A N(i K li S il

se disLiiiiii'iKMil assez mal, rassimilalion ol la fusion m\ foui (le Ions les côtés à la fois. Mlrau^ers et uaiionaux foui, eulrc eux, un échange continu de coutumes; les mots de leurs langues même opèrent des mariages assez fréquents pour que les uKenrs el le langage général du pays qui se forme, ainsi, ait nu caracli're cosmopolite accentué.

Tous les peuples ont, à un degré plus ou moins élevé, cette propension, plus accentuée chez les Français que chez tout autre, de mêler à leurs phrases des mots de langues étrangères. Ils confectionnent ainsi dans les pays où ils sont nomhreux, comme l'ont fait les soldats des expéditions en Algérie, une sorte de saùir, où tous les mots de la langue locale, qui désignent des objets vulgaires, des occupations journalières ou des métiers, prennent place avec une désinence française. Ils ont surtout une tendance marquée à dénaturer le sens des mots français, en prenant, dans la langue espagnole, des mots de consonance similaire, mais de sens différent. Nous pourrions en donner mille exemples, mais il sera plus simple, pour faire comprendre leur manière de procéder, de rappeler par analogie le souvenir d'un mot, que nous avons entendu, à la porte de Paris, à une époque douloureusement historique.

C'était le 29 janvier 1871 . L'armistice, qui ouvrait les portes de Paris, était signé de la veille; nous nous rendîmes, avec quelques officiers de la légion de Seine-et-Oise, aux confins de la presqu'île de Gennevilliers, limite extrême des avant-postes des deux armées. Un bac nous mit sur l'autre rive, nous y rencontrâmes un paysan d'Argenteuil, le premier qui pùl nous donner des nouvelles du dehors.

Il conduisait une charrette. On causa. A notre question sur le but de son voyage, il répondit :

" — Je vais chercher de \a /lèche à Saint-Denis. »

Nous savions assez d'allemand pour comprendre que le malheureux paysan parlait un sabir allemand qu'il avait appris à

22 IJVRE VI. - LES ÉTRAN(;ERS

Bezonsl II allait chercher de la viande pour les soldats allemands; la similitude du mot ftp^ch et du vocahle français avait fait, dans son esprit, un rapprochement qui n'était clair que pour lui.

C'est ce travail qui s'opère dans le cerveau de tous les Français au dehors: en franco-espagnol, une puissance devient une potnicr, du mot espap^nol potencia, la rue de Lima devient la rue de la Lime, et tous les mots de la langue, qui s'y prêtent un peu, se dénaturent de même.

Quant aux Ilispano-Américains, l'habitude qu'ils ont de vivre avec les étrangers leur donne une connaissance générale des mots usuels des langues étrangères; certains journalistes les emploient constamment, beaucoup restent dans la langue générale, qui devient ainsi un néo-espagnol, si différent de celui d'Espagne qu'il est souvent étrange pour un Castillan ; d'autant, qu'à côté des mots d'origine étrangère, elle en accueille beaucoup d'origine indienne, qu'en outre, elle change^ elle aussi, le sens de certains mots très espagnols, comme elle modifie l'orthographe des mots étrangers qu'elle prend: ainsi, les mots aide de camp, Mon Dieu! Jimithois^ deviennent, en espagnol, édecan^ Mon Diù! oboe.

D'autres mots^ en passant l'Atlantique et restant les mémes^ ont changé de sens, ainsi le mot rancJio] nous citons celui-là parce qu'il a formé jusqu'à des dérivés anglais. En espagnol, rancho veut dire provision de bouche ; en néo-américain, il signifie chaumière. Il a ce sens dans toute l'Amérique espagnole; il est entréj, par le Texas et la Californie, dans la langue anglo-américaine, où il a formé rancJi et tous ses dérivés ranch-man, mncJi-Ufe ;\i{ vie du pasteur, de l'éleveur est la vie du rancJi.

L'origine de cette dérivation est curieuse. Quand les Espagnols débarquèrent en Amérique, ils demandèrent, naturellement, aux Indiens des vivres et des contributions de

CIIAI'. 1. — CONDITION SOCIALK DKR KT li A N<i Eli S 2:<

Inulo snrio: ils allaient, aux ^l'oupos do hullosdo roux-ci, les roquérir, do là l'expression allov an rnnclio, qui signifiait proprement aller k la provision et désignait en même temps le fait d'aller aux huttes: le mot rancho prit ainsi et iîarda le sens d'habilation de peu de mine.

Les Français ont. par les momes pl-orodés, introduit, dans lour langue, des mots do tous les pays. N'y Irouvons-nous pas, par exemple, le plus alfroux des jurons espagnols désignant un élégant corsage de femme? L'origine de son introduction est bien facile à retronver. Les soldats français l'ont rapporté d'Espagne sous l'Empire. Ils avaient certainement;, au delà des Pyrénées, les allures galantes, qui leur sont propres, et recevaient, naturellement, chaque fois qu'ils prenaient la taille des belles patriotes transpyrénéennes, le juron dont les lèvres des femmes espagnoles n'ont pas peur: « Drje- )np honihrp, r... ^^ « Laissez-moi, c... », ils en ont déduit que rorsage devait so traduire par caraco. Le dictionnaire de l'Académie espagnole aurait pu leur apprendre qu'il n'en est rien.

Le mémo procédé ou d'autres ont introduit dans la langue néo-américaine un nombre de mots que l'on estime à trois mille pour le groupe des républiques du Sud ; c'est ce qui contribue le plus à donner à cette langue le caractère qu'elle conserve et accentue, chaque jour, au contact des étrangers.

Le mot indien le plus répandu et le plus particulier à la République argentine est une exclamation : c'est le ché ! — prononcez icJir — que l'on rencontre à toute occasion.

Le cJié n'est ni mexicain, ni colombien, il est pampéen et spécialement légué par les premiers habitants du pays, les Tehuen-cJies. Che, dans la langue de ceux-ci, signifie homme. La surprise des Indiens fut grande quand ils virent pour la première fois des Européens descendre de leurs caravelles, vêtus, chaussés, monter à cheval. Ils ne pouvaient croire

i>i LIVRE Yl. - LES ÉTRANGERS

que ce fussent des hommes comme eux : ce fut seulement que lorsqu'ils les touchèrent du doigt que ces pauvres déshérités de l'espèce humaine reconnurent qu'ils avaient devant eux des hommes; ils s'exclamèrent : ches ! ches ! des hommes! des hommes! Le mot est resté dans la langue argentine comme exclamation et appel.

Il a une grande douceur et un charme spécial, familier, aimable, caressant : s'il indique la surprise, c'est une surprise qui ouvre les bras. Il contribue^ plus que tout autre mot de la langue, à imprégner l'atmosphère de familiarité : il est si général que les Argentins appellent leur pays la terre du tc/ié.

Elle est aussi la terre ouverte à tous les usages étrangers. Ils pénètrent partout, sont adoptés partout, tous les peuples contribuent, ensemble et si bien, à cette constitution des usages, de la langue, du costume, de la littérature, de la ^'ie publique et de la vie de famille qu'aucun pays, pas plus l'Espagne que d'autres, ne peut se vanter d'avoir imposé les siens d'une façon spéciale. Celte variété d'iniluences produit un ensemble très particulier, qui suffit à donner à tous les aspects de la société, au mode de vivre, de s'y vêtir, de s'exprimer, des habitants, une individualité propre qu'exprime plutôt le mot de mœurs locales que celui de mœurs nationales.

Laissons de côté, comme nous avons dit, déjà, qu'il fallait le faire, non pas les villes du littoral, ni la ville princesse du littoral, Buenos-Aires, mais les quartiers de celle-ci, plus rapprochés de la rive, qui sont ceux où s^agite la population, où l'élément étranger domine le plus.

Là, le mot de ce capitaine au long cours qui avait V05^agé durant vingt ans et avait visité tous les ports du monde est toujours vrai. Il n'avait vu, disait-il, pendant celte longue vie,

CIIAP. I. — CONDITION SOCIAM': KPIS KT li A N li KK S

SOUS Loiiloslcs hililtidos, que dos cliapouux ;ï liauLe foi'nic, d(îS vètomenls, tous do la même coupo; élail dosceudu, partout, à l'Iiôltd do Paris, avail jour au billard au cafr de Taris, mangé parloul d(» la mauvaiso cuisiiio fraucaiso, failo ])ar <les Marseillais se disant cuisiniors; avait rcy,Ié ses jdaisirs eu français^ ses alTairos on anglais, ses querelles en allemand, et ses galanteries en italien.

Tout cela reste vrai dans les villes sud-américaines : rignoranco^ où sont généralement les étrangers des mœurs du pays, découle de leur habitude de vivre^ beaucoup, entre eux, dans les quartiers où ils sont à peu près seuls. On parle français dans toutes les boutiques, italien sur le port, anglais dans les banques, allemand derrière les grillages des bureaux, espagnol seulement dans les administrations publiques, et encore !

Mais sortons do ce coin de ville, alors apparaissent les particularités de mœurs que le pays doit à la combinaison un peu incohérente des éléments sociaux, apportés de tous les points du globe par les étrangers.

La physionomie des habitants, leurs traits, les diverses couleurs du visage, démontrent, dès le premier jour, que toutes les races, la blanche, la noire, la jaune, d'où sont sortis les indigènes, qui peuplaient le pays avant l'arrivée des Espagnols, ont contribué à la formation du peuple. Les cheveux sont noirs et crépus chez les descendants des nègres, plats et rudes chez ceux où le sang indien domine, souples et fins chez les descendants (rp]uropéens, qui ont, eux aussi, quelquefois, le teint lusti'é, legs de la race maure à la race espagnole; les cheveux blonds et roux se rencontrent, en très petit nombre, dans les familles créoles anciennement établies, seulement dans quelques-unes originaires des Asturies, province restée historiquement et othnographiquement en dehors de l'invasion mauresque. Cette couleur de cheveux

dénote le plus généralomenl une émigralion récente et une origine anglaise, allemande ou flamande.

Les usages et le costume des gens du peuple sont une adaplalinn de tous les costumes nationaux d'au delà de l'Allantique, élaborée au fur et à mesure des importations ; quelques-uns sont assez anciens pour passer pour nationaux.

Le pasteur, a^^ant été le premier à créer dos établissements dans la campagne, y a introduit les usages des pasteurs africains, que ces conquérants de la péninsule ibérique y avaient eux-mêmes généralisés, pendant les sept siècles de la domination mauresque : on les voit puiser l'eau dans le jagiiël, dont le nom et le modèle sont africains, adopter le grand étrier et l'éperon arabe, tous les ornements de métal et de cuir, ouvras-es dont Grenade et Cordoue ont reçu le modèle des artistes maures. L'Indien fournit au paste]u% qui vit lui aussi en cbasseur. dont le troupeau semble un gibier demi-sauvage, ses armes : les holas et le lasfio; le pasteur, armé comme un Indien, vêtu comme un Maure, devient le r/auc/w, nom qui résume ces deux origines : en arabe, chaouc//^ qui se prononce trha-ont-ch, signifie conducteur de troupeaux ; le gaucJto. qui se prononce ga-out-cJio, n'est pas autre chose; c'est bien lui qui garde et conduit le bétail nomade, à la fois chasseur et pasteur.

Son costume se compose de quatre pièces principales : le pantalon bien largo, quelquefois de coton, orné de broderies, quelquefois en laine, que l'on retrouve, du reste, à Valence, semblable aux braies de nos pères, mais affectant plus encore les formes du vêlement que les zouaves ont imité de l'Arabe, c'est le cJtiripa. Il offre cet avantage d'être fait sans coutures, se compose d'un carré d'étoffe se repliant sur les jambes, les enroulant pour se rattacher à la ceinture qui le retient. Le manteau sans manches, fort connu sous son nom, le poncho, offre les mêmes avantages : il suffit pour le confectionner de

ClIAI». I. — CONDITION SOCIALE DKS KT |{ AN (i EU S 21

couper un morceau de drai) do grandes dimensions en carré el d'ouvrir une fente au milieu pour y passer la Icte; les pans retombant couvrent l(»s mains et les cuisses de l'homme à cheval. Ces deux vêtements favorisent si bien la paresse de ceux qui les portent, ils sont de confection si simple, qu'ils sont restés le type du costume pampéen et sont adoptés par tous les él rangers; c'est un costume exclusivement campagnard.

La coiffure et la chaussure se sont modifiées suivant les époques. L'une et l'autre faisaient souvent défaut au temps colonial: un fil remplaçait la première, à la mode indienne; la seconde, plus originale, était faite de la peau fraîche des jambes de derrière d'un cheval, à laquelle on laissait sa forme d'étui et que l'on coupait de longueur, de façon à ce que la partie du jarret vînt prendre naturellement le pied, les doigts restant à découvert. (iCt usage ancien disparaît; seuls les pasteurs, qui gardent, dans les solitudes éloignées, les grands troupeaux, l'emploient encore.

La coiffure qui tend le plus à se généraliser, est le béret basque, et la chaussure, l'espadrille, basque aussi. Ce n'est pas que l'une et l'autre offrent de grands avantages ta l'habitant des plaines ensoleillées, mais elles y sont venues de la montagne avec les premiers Basques ; ceux-ci ont été les premiers des étrangers à pénétrer dans la pampa, en y conservant leurs mœurs, ils en ont imposé l'imitation ; le commerce s'est empressé de s'approvisionner de cet article demandé par eux, dont l'usage est devenu ainsi g-énéral, à ce point qu'il est impossible de dire, à première vue, l'origine de l'homme qui vous apparaît sous ce cachet rouge ou bleu.

Tous ces hommes, aux champs, s'alimentent de la même manière. Tous prennent de l'infusion deyerba-maté du Paraguay, dont l'usage a sur tous la même influence : il donne à tous l'habitude du farniente, les ramènent, à toute heure du

±S LIVRE VI. — LES ETRAN(iERS

jour, autour du foyer de la cuisine, où l'eau chante sans cesse |tour cet emploi. Là, au milieu de la fumée acre de ce foyer, alimenté pai- la lienle de mouton, ils s'accroupissent, allument leurs cigarettes et attendent leur tour d'approcher leurs lèvres du tuhe de métal, par lequel l'infusion chaude s'aspire; une courge la contient, dont l'eau chaude se renouvelle, sur la même infusion, après chaque sucée et passe de mains en mains. Ce hreuvage, grossièrement présenté, est sain, mais son abus ôte aux estomacs la force et le hesoin de prendre une nourriture substantielle.

Do tous les usages sud-américains, c'est celui que les étrangers prennent le plus vite à la campagne et dédaig'uent la plus en ville. C'est qu'aux champs tout fait défaut; la viande de mouton y est le seul aliment, aucun condiment autre que le se] . aucun lég^ume ne l'accompag'ne; dans ce milieu rébarbatif, où le pasteur rêve de culture, qu'il entreprend quelquefois et abandonne toujours, le vent très vif lasse les mieux habitués; c'est lui surtout qui contribue à les pousser dans cet abri imparfait de la cuisine, où du moins le vent ne pénètre pas; le maté et la paresse les y retiennent; le troupeau continue cependant à prospérer; cet esclave, dont le labeur productif consiste à remplir ses fonctions vitales, suffit à défendre son maître contre le besoin.

Toutes les nationalités se mêlent autour de ce foyer. La meilleure des politiques sera, toujours, pour l'étranger, de ne pas se distinguer.

Il faut bien dire que tous ne la pratiquent pas et ont, à l'arrivée, dans les pays, où ils viennent, disent-ils, coloniser, sans avoir, le plus souvent, ouvert même un dictionnaire, pour se rendre compte de ce que coloniser veut dire, quelque prétention à marquer leur supériorité originelle de citoyen

i;llAI'. I. - (;(i.M)lTlit.N Sim;IAL1: DKS KTliAM.KUS J'i

cluii|);i\s civilise-, .sur les bai'burcs. Tout esL poiii' eux. sujcl à iiouaillei'io. Ce^l leur maniî'i'o de planter sur la rive leur drapeau de euiiquéranls. Qu'ils jouisseuL de ce premier uiouvenient d'orgueil mal placé, ils aurout, hélas! trop d'occasions de le regretter. Ils ignorent, mais ils sauront vite, que, pour ceux qui les onl précédés, indigènes ou immigrants, ii n'y a })as d'expression de dédain plus précise que celle de rccirn llegado, nouvel arrivé. Conscrits, que de brimades il leur faudra endurer I Ils se croient des conquérants, s'imaginent qu'ils ont tout à enseigner, et vite s'aperçoivent qu'ils ont tout à apprendre, (i'est une vie nouvelle, dans cette plaine pampéenne, de proportions différentes de celles auxquelles était habitué cet Européen, sur le plateau de sa montagne, oii il vivait du produit d'un petit coin de terre végétale. 11 lui faut, bon gré, malgré, s'approprier tous les usages du lieu; monter le premier cheval venu, et comme il se présente; apprendre à être ingénieux et à se passer du concours des autres, et dame! il n'atteint pas du premier coup la perfection dans ce métier diflicile. Le gaucho sourit pendant ses essais; il rit aussi de son langage, qui voudrait se rapprocher de l'espagnol; sou rire est plein de dédain pour cet animal inférieur, ce pauvre étranger, qui lui montre à la fois ces deux infériorités : ignorance du langage et ignorance du milieu.

Aussi ce gaucho a-t-il quelquefois des mots naïfs qui laissent juger de ses sentiments. Il nous souvient d'avoir entendu de la bouche de l'un d'eux cette singulière appréciation, sur un étranger, homme d'éducation et de fortune, qui avait créé à la campagne un grand établissement d'élevage, avait appris la langue, s'était exercé aux travaux des champs, montant à cheval à la mode du pays, prenant du maté sans sucre, courant volontiers une course à cheval avec le premier venu, chassant au besoin Taulruche, et maniant les bolas comme un Indieu.

:iO LIVRE VI. — LES ETRANGERS

— C'est un homme de progrès, disait le gaucho, clranger, c'est vrai, mais il s'est bien civilisé.

Ils sont rares ceux sur lesquels le i^aucho consent à porter ce jui^ement.

Dans les rangs inférieurs de la population, ce dédain pour l'étranger se manifeste par des sobriquets nombreux. Les Anglais, qui sont venus les premiers, ont reçu celui de ffrini/o, qu'ils doivent à la rudesse de leur langue, qui, pour les oreilles américaines, était du grec, (/riego; les Français et tous les Européens du Nord partagent avec eux ce nom. Les Italiens ont le leur spécial, dont ils ne sont ni autrement fiers ni plus humiliés, on les appelle carcanianes. Les Espagnols sont des Sarraceuos (Sarrasinsj, des maturranyos (vieilles roses) ou àesgallegos, mot qui désigne ceux d'origine gallicienne, et qui, par corruption, s'applique aussi aux autres. Les gallegos disent volontiers : « C'est une chose d'être gallego, c'en est une autre de se l'entendre dire. » Les Napolitains partagent, avec eux, le dédain général; cela tient à ce que les Napolitains, qui, émigrentenquantités assez considérables, acceptent généralement les travaux les plus dédaignés ; de plus, leur air gracieux, par intérêt, par ruse, autant que par nature, leur manière humble de répondre, par des gentillesses, aux apostrophes désagréables, la modestie des commerces qu'ils entreprennent, qui les mettent, constamment, en contact avec les gens du peuple, devant qui ils étalent ces manières doucereuses, les exposent aux sarcasmes, rudes quelquefois, de ceux-ci, sans qu'ils prennent la peine de se faire respecter et renoncent à leur sourire national.

Toutes ces épithètes ont pris possession de la langue, peu de personnes en font cas. N'est-ce pas, au reste, un sentiment général à tous les pays, qui les dicte ? Ne le voyonsnous pas, en France même, se manifester entre gens de provinces ditl'érentes ou voisines, do Picard à ]Normand, de

GlIAP. [. — CONDITION SoClALl:; DES ETllANGKUS :{1

Gascon ù Provençal? Un Français à l'étranger, aussi bien que chez lui, quand il prononce ces mois : « Les Français />, pour les faire suivre d'une appréciation favorable, ajouterait volontiers : <( Quand je dis des Français, je ne i)arle ni des... ni des... » et ici Fénumération de toutes les provinces dont il n'est pas, pour arriver, de restrictions en restrictions, à n'embrasser, dans son éloge, que les gens de sa province, de sa ville, et, arrivé là, d'exclure encore, s'il est de Paris, ceux de tel ou tel quartier. Quel rapport, en effet, y a-t-il entre le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Antoine? Quelle similitude de mœurs, de vie et de pensée entre l'homme, qui vit de luxe, et cet autre, qu'il frôle, dans la même maison, peut-être, et qui attend d'un événement, imprévu le matin, le pain du soir?

Ce qui est vrai pour les Français l'est, à plus forte raison, pour les Italiens et les Allemands, dont l'unité est d'époque plus récente.

Le grand principe des nationalités, qui a bouleversé le monde, qui a triomphé d'armées puissantes, ne triomphera jamais de ce vieux germe de localisme qui fermente au fond du cœur de tous les hommes.

11 est plus puissant qu'ailleurs, en Amérique, oii personne n'est étranger, où tout le monde est lils d'étrangers, où chaque peuple a apporté ses produits, ses usages, ses plats même, assemblage bizarre, où, depuis trois siècles, germent peu à peu les usages nationaux. Science, art, professions, rien n'est national, rien n'a de caractère national. La science et l'enseignement, en pays espagnols, vivent de traductions ; la loi codifiée a butiné dans toutes les législations, a pris, ici, un principe éprouvé, là, un autre, repoussé par l'expérience ; elle a voulu se faire cosmopolite et a posé des règles de droit international privé, iixes et applicables à tous les étrangers de quelque provenance qu'ils soient.

■A2 LIVKE VI. - LES ETRAX(iERS

En Europe, où Loutcs les sciences se sont nationalisées, le professeur, le juriste, le médecin s'occupent surtout de ce qui se fait et s'écrit en dedans de leurs frontières ; c'est ici, pour tous, une nécessité professionnelle d'étudier tout ce qui se fait au dehors. Cette absence de science nationale produit cet excellent résultat de forcer tous ceux qui vivent de quelque science, à élargir l'horizon de leurs études, à suivre ce qui se fait partout, à acquérir, enfin, une grande variété et une grande étendue do connaissances.

Ce n'est pas moins une nécessité de vie pour les étrangers de s'imprégner, dans ce milieu nouveau, quand ils y pénètrent, de l'atmosphère démocratique qui y domine. Les courants en sont si constants, qu'il serait inutile d'essayer d'y résister. Il faut que l'étranger, issu d'un pays à traditions monarchiques ou théocratiques, émiette, peu à peu, le souvenir de ces traditions, prenne l'allure du pays, s'ha])ilue à penser autrement qu'il ne pensait, relègue, à un rang secondaire, les préjugés qui le dominaient, pour se laisser imprégner par d'autres erreurs ou vérités relatives, en tous cas, modes nouveaux de penser, d'agir, de raisonner, de déduire. Au bout de quelque temps, les images même dont il ornera son lang-age ne seront plus les liièmcs; sa pensée et son être seront enfin, après un long- séjour, assez modifiés, pour qu'il soit dépaysé dans son propre pays, s'il y revient; il ne comprendra plus les mots, les pensées et les usages qui ont formé son enfance.

Cet air ambiant est, à ce point, envahissant, qu'aucun étranger n'y échappe ; chacun en a plus ou moins conscience, suivant son degré d'instruction. C'est l'ensemble de cette abdication de la personnalité, antérieure à l'acclimatation, que traduit le ver])e s'américaniser.

CIIAP. 1.- CONDITION SOCIALE DES ÉTllANGEUS ,'{3

On mange, on vil ù raniéricaine, quand on esL arrivé à mander, à vivre sans souci de tous les accessoires qui, ailleurs, encombrent et compliquent la vie. Travailler à l'américaine, c'est simplifier le travail et les outils que Ton y emploie, rapprocher les résultats, sans chercher la perfection, s'en tenir à ce qui est strictement utile. Penser à l'américaine, c'est, de môme, dégager son cerveau des traditions, des légendes, des inutilités qui l'encombrent, avoir foi en soi, ne reconnaitre de supériorité que des supériorités relatives.

L'Américain s'inclinera devant l'opinion d'un juriste, d'un médecin, d'un ingénieur, d'un artisan; mais il n'admet pas, pour cela, qu'il soit intérieur à celui-ci ou à celui-là; il n'est pas d'une autre classe sociale, il a seulement d'autres occupations qui ne lui permettent pas de porter, pour le moment, son attention sur celles-là, et il achète, de celui qui possède des connaissances spéciales, le conseil, l'aide ou le travail dont il a besoin, comme il achèterait du blé pour son moulin, une charrue pour son champ.

Ces idées que l'on attribue exclusivement aux Américains du Nord, d'origine anglo-saxonne, auxquels une opinion générale concède un esprit plus métliodique, une science de la vie plus complète, ne sont pas moiu'^ dominantes chez les Hispano-Américains. Ceux-ci ne reconnaissent, pas plus que ceux-là, de supérieur hiérarchique, dans l'ordre social, ils ont le même dédain pour les décorations, la noblesse, les fonctionnaires.

Les colonies hispano-américaines se sont recrutées, pendant longtemps, parmi les familles nobles de la Péninsule ; à l'origine les magistrats, les hauts fonctionnaires, les négociants même, qui venaient d'Espagne, ne faisaient pas h de leur rang et des distinctions qui en étaient l'apanage ; ils conservaient même l'usage de porter l'épée et la cape, et scellaient leur écu dans le fronton de leurs demeures. Leurs

;ji LIVRE VI. — LES ETRANGERS

fils ont procédé de tout autre manière : ils n'ont jamais attaché la moindre importance à ces hochets de la vanité européenne, ils ont fait plus que renoncer à porter fépée, ils ont descellé fécu et l'ont relégué parmi les meubles de rebut, ils ont même renoncé à l'usage des titres et des grands noms que leurs pères étalaient avec tant d'org-ueil. Il n'est pas rare de voir des familles, de grande origine, porter un nom, qui n'est même pas leur nom patronymique, pris au hasard, parmi ceux très nombreux qui leur appartenaient ; à toutes, il suffit d'être une famille connue sur le sol américain, d'avoir des liens de parenté avec quelque Américain, grand par quelque haut fait de la guerre de rindépciidaiice ou quelque service public rendu h son pays.

Quant au fonctionnaire, il n'a jamais pensé que sa fonction put suffire à lui assurer la considération du citoyen audessus duquel elle l'élève. La valeur morale et le mérile personnel de chacun sont discutés publiquement, ils appartiennent à l'opinion publique, ils ont le rang- que celle-ci leur assigne, sans tenir compte de la fonction.

Tous ces traits de caractère, les étrangers se les assimilent, comme ils adoptent les usages d'un pays qui prend si facilement les leurs ; cette assimilation ne saurait empêcher qu'ils ne forment les uns et les autres des groupes, ayant leurs sociétés, leurs clubs, leurs réunions, leurs fêtes, leurs journaux, leurs écoles spéciales, leurs hôpitaux, leurs médecins, leurs avocats, leurs temples, leurs loges maçonniques. Chaque groupe d'étrangers a, même, ses préférences marquées pour tel ou tel genre de commerce ou d'occupation et se désintéresse de tout autre; certaines colonies agricoles sont exclusivement suisses, d'autres italiennes, une est composée d'Anglais du pays de Galles, aucune n'est exclusivement

CIIAl». I. — CONDITION SOCIALK ))KS KTUAN(iKUS .{5

française, mais, dans Ix'aucou}), les Français dominent en nombre el en imporlancc.

Les journaux étrangers, publiés à Buenos-Aires dans toutes les langues, mériteraient une monograi)hie détaillée ; ils sont par leur nombre et leur importance une des curiosités de la vie sociale de cette grande ville. Les premiers en date, écrits en langue étrangère, étaient français, et le premier d'entre eux le fut en 1818. Depuis, il y a toujours eu des journaux français à Buenos-Aires, ils ont eu une vie plus ou moins longue, plus ou moins prospère, mais jamais la colonie n'a été sans organe spécial ; à diverses époques, elle a même possédé deux journaux. Depuis vingt ans, un d'eux a survécu à tous ses congénères et a conquis une situation aussi inattaquable que celle du Courrier (les Etats-Unis, c'est le Courrier de la Plata : c'est un journal quotidien du format du Temps, fondé, en 1865, par M. Bernheim, et appartenant depuis 1882 à une société anonyme : il entretient à Paris un correspondant : son tirage est actuellement de .'i.rjOO, le prix de son abonnement de 72 francs. A côté de lui a pris rang, de 1880 à 1883, un journal de la même importance, VUnion française, dont j'ai cédé la rédaction et la propriété, lors de mon départ de Buenos- Aires. Depuis, VIndépendant lui a succédé. La colonie italienne possède plusieurs journaux : VOperaio Italiano, fondé • en 4872, la Patria Italiana^ fondée en 1876, et plusieurs journaux hebdomadaires. La colonie allemande : le Deustche Vlata zeitwKj, fondé en 1877 ; la colonie anglaise : the Standard, ïournal très lu, fort bien renseigné, rédigé, depuis 1860, par son fondateur, M. Mulhall, d'origine irlandaise. La colonie anglo-américaine possédait le Buenos- A tjres Herald, fondé en 1874. La colonie espagnole elle-même, bien que tous les journaux locaux soient rédigés dans sa langue, possède ses publications spéciales : la Nocion espaJiola, fondée en 1880, et el Correo espahol, fondé en 1872.

36 LIVRE VI. — LES ÉTllANliËllS

Nous négliiieons un grand nombre de publications hebdomadaires, publiées dans toutes les langues, qui, sans avoir l'importance de celles que nous avons énumérées, dénotent dans chaque colonie une activité qui vaut qu'on la signale. Ajoutons que le grand journal satirique illustré, el Mosquito, fondé en 1863, appartient à un Français dont la plume et le crayon y répandent l'esprit français, M. Henri Stein.

Chaque colonie se divise en nombreuses sociétés de secours, de bienfaisance, d'aide et de protection aux nouveaux venus, et aussi de musique et de plaisirs. La colonie française en possède, pour sa part, vingt qui constiluont, toutes, des groupes importants, ayant leur caractère et leur but spécial; mais toutes sont réunies en faisceau, et leurs vingt présidents, convoqués quand il y a lieu, forment, sous la présidence du ministre de France, une sorte de grand conseil de la colonie. Dans bien des circonstances, ce grand conseil a rendu d'importants services. En 1880, par exemple, alors que les partis politiques, à la veille de l'élection présidentielle, s'étaient armés les uns contre les autres et que l'armée nationale mettait le siège devant Buenos-Aires, ce grand conseil constitué en comité de secours put venir en aide à ceux de nos compatriotes que les événements privaient passagèrement de ressources ou de travail.

Tous les ans, ce grand conseil se réunit dans des circonstances moins tristes, pour organiser et présider les fêtes que la colonie se donne à l'occasion du 14 Juillet. Cette fête n'est pas une des moindres curiosités de la vie des étrangers dans la République Argentine. Depuis 1880, chaque année, elle est célébrée à grand orchestre ; telle est la sympathie dont jouit dans ce pays ce qui est français et surtout ce qui, dans l'histoire de notre nation, se rattache aux progrès de l'humanité, que le peuple entier y prend part, que les autorités concèdent leur concours et jusqu'à la libre disposition de la rue aux

CHAI'. 1. — CONDITION SOCIALE DES ÉTRAN(;ERS :n

manifestations, dont la fête nationale est l'occasion, do la part (le nos quarante mille compatriotes résidant dans cette ville.

Cette fêle n'est pas la seule qui réunisse la colonie française; sans parler des concerts, des Lais que donne chacnne des sociétés, la colonie donne chaque année, sous la forme de fête foraine, une fête de bienfaisance au profit de son hôpital. Elle dure un mois; elle est fixée au printemps, s'intitule fête de Saint-Cloud et rappelle cette fête de banlieue, en ce sens que l'ingéniosité de ses org-anisateurs v a réuni tous les éléments qui composent une réunion foraine des environs de Paris, avec cette différence que les jeux, les boutiques, les loteries, la brasserie et les baraques de saltimbanques, elles-mêmes, sont tenues par des jeunes filles et des jeunes gens de la colonie. Le produit des ventes et des entrées, qui s'élève tous les ans à 30,000 ou 40,000 francs, tous frais payés, est affecté aux frais de l'bôpital français.

C'est là la grande fondation de la colonie française, qui mérite la plus sérieuse attention. Elle remonte h 1832. Installé à cette époque dans quelques chambres où trouvaient asile les résidents français, atteints par la maladie et la misère, il appartient à la Société philanthropique française du Rio de La Plata, reconnue d'utilité publique, dont font partie, comme sociétaires, tous les Français, payant une cotisation de deux francs au minimum par mois. Le nombre de ces sociétaires dépasse actuellement trois mille; chacun d'eux acquiert, par le payement de cette somme infime, le droit, dont il usera ou n'usera pas, le cas échéant, d'être soigné, en cas de maladie, dans l'hospice de la Société, sans aucune rétribution, quelle que soit la gravité de la maladie ou celle des opérations dont

:î8 livre VI. - LES ÉTRAN(;ERS

ello sera l'occasion. C'est une sorte d'assurance contre la maladie. L'hospice, construit en 1845, s'est progressivement augmenté ; il est devenu insuffisant et a été remplacé par un autre, qui occupe deux hectares d'untorrain, appartenant à la Société, situé aux confins de la ville. Les plans, adoptés au concours, sont dûs à un de nos nationaux, résidant à Buenos- Aires. L'édifice comprendra hospice d'hommes, de femmes et d'enfants ; asile de nuit. Sur le même terrain, la Société réserve un lieu d'assemblée pour ses membres, destiné à servir au besoin de lieu de réunion, où pourront se débattre les questions intéressant la colonie.

Les hospices espagnol, italien, anglais, allemand ne le cèdent en rien à l'hospice français et démontrent tous quel esprit de solidarité et d'union relie, entre eux, les membres de chacune des colonies étrangères.

Il nous serait impossible d'énumérer les sociétés fondées par chacune de ces colonies; les plus nombreuses sont les sociétés italiennes, qui atteignent le chiffre de deux cents pour la République entière. Rien ne reste en dehors de leur action, avant tout, sociale et protectrice. Elles ne rencontrent, nulle part, l'entrave d'aucune loi intérieure, dans ce pays où la liberté de réunion et d'association est garantie par la Constitution.

Il ne faudrait pas croire cependant quel'espritdelocalisme, dont ne sont pas exempts les nationaux, voie sans inquiétude cette union très intime et très générale de chacune des colonies étrangères. Certes, l'homog-énéité future de la nation n'est pas, pour cela, en péril, nous avons dit que la nationalité imposée aux lils d'étrangers constitue, pour elle, une protection suffisante; mais la tendance manifeste de chacun des groupes à perpétuer les différences de race, à individualiser leurs efforts, à constituer des centres de résistance contre les coups impré-

CIIAP. I. - nONDITIOX SOCIALE DES ÉTRANGERS 39

VUS du sort et los diflicultés do la vio, ost envisagoo, par certains hommes d'Etal, comme dissimulant dos intentions de constituer des centres de résistance, prêts au besoin à opérer contre les autorités, ou à se protéger contre les conséquences de la direction, plus ou moins heureuse, donnée à la politique.

Nous n'avons remarqué nulle part que l'Etat ait pris ou songé à prendre des mesures contre ces périls lointains ; mais il se met en garde, en centralisant, dans ses mains, tout au moins l'enseignement. Les étrangers, en effet, ont une tendance marquée à donner à leurs enfants un enseignement spécial et dans leur langue. A ce besoin correspond la création de collèges particuliers anglais, italiens et français. Dans les premiers, assez aristocratiques, l'enseignement est cependant mercantile, on y apprend ce que doit savoir un homme, dont la vie sera remplie par les affaires commerciales. Les écoles françaises se contentent d'être universitaires, à la mode du pays, et de préparer les enfants aux examens que l'Etat exige à chaque degré de l'enseignement primaire, secondaire et supérieur. Ces écoles sont nombreuses et quelques-unes assez prospères.

Les écoles italiennes n'abordent guère que l'enseignement primaire,, fait en italien, mis à la portée des enfants de travailleurs qui composent la majorité de cette colonie extrêmement nombreuse ; les fils d'Italiens, qui veulent s'élever aux professions libérales, doivent, faute d'établissement italien d'enseignement secondaire, passer par le collège national pour conquérir le diplôme quileur ouvre les Facultés de Droit, de Médecine ou de Sciences.

Les étrangers peuvent, sans avoir passé par les écoles locales et y avoir conquis tous leurs grades, exercer les professions libérales. Il leur suffit, pour voir les carrières de médecin, d'avocat, d'ingénieur civil, s'ouvrir devant eux, de

présenter les diplômes qu'ils ont acquis dans leur pays, et de passer l'examen général que la loi exige.

Il y a à Buenos-Aires dix médecins français et d'autres répandus dans la République. Par contre, il n'y a plus actuellement d'avocat français, exerçant cette profession. La loi ne met, cependant, aucun obstacle cà l'exercice de cette profession près des tribunaux ; elle donne à l'avocat étranger les mêmes droits et les mômes prérogatives qu'à l'avocat national; elle n'exige de lui que la présentation de son diplôme et un examen général sur les matières enseignées à la Faculté : droit civil, pénal, commercial, international, constitutionnel, romain, canon, procédure civile et criminelle, économie politique. C'est un examen un peu vaste ; naturellement, pour le passer, il faut manier fort bien la langue espagnole, étude préalable à l'étude du droit local ; il faut, de plus, pour pouvoir exercer, avec profit, la profession d'avocat, avoir étudié préalablement les usages, les coutumes, connaître les hommes, devant qui et avec le concours de qui, on l'exercera. Toutes ces études ne se font ni en un jour ni en un an; c'est ce qui éloigne, sans doute, de cette profession, très lucrative et très honorée, beaucoup d'étrangers qui pourraient y rendre de grands services à leurs compatriotes. Celui qui écrit ces lignes a été, jusqu'ici, le seul Français qui se soit consacré à cette entreprise; il n'a jamais eu de confrère, de concurrent ni de successeur que son exemple ait tenté. Pour les Espagnols, ces difficultés sont moins nombreuses ; ils bénéficient de la connaissance de la langue et de la similitude des législations; quelques Italiens figurent aussi au barreau, oii l'on ne trouve aucun Anglais, ni Belge, ni Allemand. Le champ est donc libre aux fils, nés dans le pays, d'étrangers de ces nationalités; ils sont nombreux, presque tons ont une certaine pratique delà langue de leurs pères, et peuvent diriger leurs clients étrangers, dans leur langue mère; mais ils n'ont pas la pratique de la procédure des pays dont ils

ClIAl'. 1. — CONDITION SOCIALE DES ÉTUANCERS 41

parlent la langue, do là, quelque embarras souvent à vider les questions rompliqures que soulèvent les relations inlornationales.

Pour les ingénieurs, le champ à exploiter est vaste et les étrangers figurent au premier rang. Go sont eux qui accaparent généralement les grands travaux publics, la construction des ports et des lignes de chemins de fer; ils suivent en cela les capitaux, étrangers comme eux, qui leur prêtent un précieux appui. C'est assez dire que les ingénieurs français sont peu nombreux, les capitaux français ne prenant que peu de part à ces entreprises.

L'étranger qui débarque à Buenos-Aires, à quelque nation qu'il appartienne, ne saurait donc craindre d'être dépaysé ou isolé; il trouvera, toujours, un groupe oii son origine suffirai lui créer un titre à être admis. Il pénétrera, peu à peu, dans les rangs de la société créole, où son mérite, ses etlbrts, lui assigneront son rang. Etranger, au milieu d'étrangers ou de fils d'étrangers, il ne fera qu'apporter un élément de plus à l'élaboration d'une race, à la constitution d'un peuple, dont les caractères définitifs sont un des secrets de l'avenir. Tous les peuples, jusqu'ici, ont collaboré activement ta ce grand travail, plein d'écueils et riche en promesses ; tous y ont apporté beaucoup de leur science, beaucoup de leur sang, et continueront chaque jour à introduire de nouveaux contingents. En vain, quelque esprit étroit voudra-t-il mesurer aux étrangers leur place au soleil ; jamais il ne sera possible de leur fermer les avenues qui mènent aux grandes situations, nécessairement ouvertes, dans un pays américain, à toutes les intelligences ; personne ne sera assez puissant pour entraver les efforts individuels, dont rensembie prépare et assure la grandeur du pays.

Page 1