CIIAP. II. - LES GRANDS TROUPEAUX DE ROEUFS
son chemin, l'aide de quelque puissant qui vous taillera un royaume dans le sien.
La vérité est que l'on ne devient pas, par sa seule volonté, un éleveur, pas plus dans les plaines ouvertes de l'Amérique, que dans les pâturages fermés des pays d'Europe. Il y faut un très long apprentissage, et, ce qui manque plus encore que la patience, pour le compléter, aux ratés du vieux monde, des capitaux résolus à attendre l'espace d'une génération.
Cependant, la prise de possession de premier occupant de la terre, qui n'est plus possible dans le pays oi^i le cadastre surveille la dernière motte de chaque lopin, est encore réalisable dans le nouveau monde ; il y a place pour les nouveaux venus, aux limites extrêmes des savanes du Nord, des llanos du Centre, des pampas du Sud-Amérique et du bush australien ; mais ces terres vierges et libres, quand on en approche, résolu à y planter sa tente, sans avoir à en demander à personne la permission, n'accueillent le nouveau venu que pour résister à ses efforts, lui refuser tout produit et toute subsistance qu'il n'aura pas conquise au prix d^années de lutte et d'efforts.
La liberté même des terres vierges est un leurre. Elles appartiennent toutes à quelqu'un, propriétaire, quelquefois ignoré, qui n'a pas hâte de les visiter, qui s'en est assuré seulement la propriété pour y jeter, plus tard, le trop-plein de ses troupeaux, pour y risquer, sans souci, ce capital pour lui insignifiant, d'avance sacrifié à préparer le sol aux générations successives de bétail, qui, elles, y pourront vivre.
Si un particulier ne les a pas encore acquises, l'Etat les possède. C'est lui qui en accorde la concession, mot enchanteur, plein de promesses et de bénéfices, qui cache bien des déceptions ruineuses.
Concéder, c'est octroyer gracieusement et gratuitement.
Malheureux le colon qui se laisse prendre aux charmes de ce mot trompeur et sollicite une concession! On la lui accorde, sans difficultés, non sans conditions. Aux Etats-Unis, on lui demande, pour commencer, le sacrifice de sa nationalité, et le payement du prix de la terre ; on lui impose l'obligation d'y construire, d'y planter, d'y vivre, d'y mourir, peutêtre, si l'on en croit quelques récits de découragés. La concession ne va pas au delà d'un droit de jouissance temporaire, en Australie; dans la République Argentine, elle se borne à un droit de location.
Il faut être bien riche ou bien mal renseigné, pour rechercher ou accepter ces dons gracieux, qu'il faut payer, d'abord à terme, en argent, puis en travaux de toute sorte. Qu'y faire et qu'y exploiter? Le pacage d'animaux, en partie sacrifiés d'avance, n'est permis qu'à ceux qui en possèdent, en grand nombre, sur d'autres domaines, non à celui qui doit les acheter à beaux deniers.
La légende^ seule, ouvre les terres vierges aux aventuriers, la réalité les leur ferme. Il faut, à l'Européen, aussi bien au delà de l'Océan que dans son pays, prendre la file, occuper une place dans le rang, apprendre à la bien tenir, et, avant d'en réclamer une à lavant-garde, savoir ce qu'il y a à faire pour ne pas risquer sa vie sans profit.
Guidons-le, montrons lui ce qu'il faut qu'il fasse, en étudiant ce que font les autres et comment ils le font.
Habitués, en France, à la banalité de l'élevage en chambres closes, au spectacle du berger, dans sa maison à roulettes, promenant, sur les jachères, quelques brebis, ou recueillant, dans les rues des villages, pour le mener paître sur les communaux, le bétail peu nombreux de tous les habitants, nous avons, lorsque nous sortons du cercle ordinaire de nos observations, une soif de surprise et d'imprévu qui nous cache les ressemblances, avec les usages des divers pays que nous
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parcourons pour ne nous laisser donner d'importance qu'aux différences superficielles : il serait plus intéressant de noter ;i quel point sont semblables, entre elles, les mœurs des hommes adonnés aux mêmes travaux dans des hémisphères différents et dans des milieux très semblables. C'est, en effet, surtout chez les peuples pasteurs, que les traditions des temps primitifs se sont perpétuées.
Dans les pays d'Europe, il y a longtemps que le pasteur a échangé la douce oisiveté de sa vie contemplative contre le rude labeur de la vie agricole, — progrès qui brise ses reins et courbe son échine sous le poids du travail. — A l'origine, le troupeau lui fournissait sa subsistance, jouait auprès de lui le rôle de l'esclave antique, assurant, à tous, la vie et l'oisiveté, en remplissant une fonction naturelle. Ainsi l'homme a-t-il vécu, tant que l'espace, libre devant lui, permettait à ses troupeaux de trouver, sur le sol, une nourriture spontanée ; ainsi vivent encore les peuples à qui la possession de grandes surfaces permet la vie pastorale. Leur vie est misérable, mais c'est une misère voulue, qu'ils préfèrent à la moindre abdication de leur liberté. Vigoureusement trempés par les exercices auxquels leurs occupations de conducteurs de troupeaux, de chasseurs de bétail demi-sauvage, les obhgent, auxquels ils se livrent à cheval, les peuples pasteurs sont passionnés pour leur indépendance, mais ils ne sont pas créateurs. Leur vigueur est toute de luxe et d'apparat : leurs attaches sont fines, les proportions de leur corps élégantes, bien prises et sans lourdeur, habitués qu'ils sont à une nourriture substantielle sous un petit volume : ils sont détachés des préoccupations vulgaires qui sont le lot de celui qui attend sa nourriture de son propre effort.
Que l'on observe les Mongols de la plaine asiatique du Gran-Koli, les Kalmouks et les Kirghiz de la steppe, les Cosaques du Don et du Yolga, les pasteurs de la Tauride, les Hongrois de la puszta, les bergers do la Camargue ou
ceux de la campag-ne romaine, en Afrique les chaouchs, dans les pampas de l'Amérique du Sud les gauchos, les ranch-mun du Texas ou les cow-boys des plaines du Far- West, partout on trouvera les mêmes mœurs, l'élevage et l'éleveur soumis aux mêmes lois et à la même vie, partout la même passion pour l'indépendance, le même mépris pour le bien-être matériel.
On chercherait, vainement, le lien de famille, qui peut unir les uns aux autres tous ces peuples, que l'on croirait issus des mêmes orig-ines. C'est la loi de nature, l'influence du milieu qui leur a donné, qui a perpétué ces mœurs. Le pasteur ne peut vivre et étendre son troupeau que dans la plaine ; la plaine imprime à ses habitants, aussi bien qu'aux animaux qui y pâturent, les mêmes caractères, si bien, qu'après quelques générations, à peine distinguera-t-on le bétail, surtout le cheval d'Afrique de celui de la Petite- Russie, celui de la Hongrie de celui des pampas.
Pampa, steppe, savane ou puszta, c'est tout un. Leur étendue peut diflerer. La steppe a près de soixante-cinq mille lieues carrées ; la pampa a quatre millions de kilomètres ; la savane mexicaine, reliée à la prairie des Etats-Unis, est plus grande que l'Europe ; la puszta ne contient que trentetrois kilomètres.
Les limites d'aucune de ces plaines ne peuvent être perçues, c'est assez pour qu'elles se ressemblent toutes entre elles, toutes sont des terres basses, anciennes mers intérieures ou relais de la mer comblés par des masses d'alluvions d'une épaisseur prodigieuse, énormes cubes de débris, que les eaux ont arrachés aux montagnes environnantes, pour les rouler en miettes jusque-là.
La surface herbeuse s'y prolonge à perte de vue, les routes n'y existent pas ; seules, des ornières de chars, serpentant, indiquent la direction au voyageur, le gazon, usé par les animaux, le lieu coutumierdeleur passage. Pende ruisseaux
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l'aiTosent, quelques dépressions du sol y retiennent l'eau des pluies et forment des mares qui servent d'abreuvoirs pour le bétail, de lieu de réunion pour les fauves et les oiseaux sauvages. Nulle part trace d'habitation : chaumière, ranclio ou ranch disparaissent au milieu des herbages : pour le bétail, ni hangars ni bergeries, quelques parcs à air libre.
Ainsi se présentent les pays prédestinés à lélevage : tous sont, à ce point, semblables entre eux, que nous dirions volontiers, à celui qui veut connaître les mœurs des bergers des plaines d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique : Ne passez pas la mer, traversez le Rhône à Arles, entrez en Camargue ; là, sur le sol français, vous trouverez un pasteur aussi primitif que celui de toutes les grandes plaines du monde, sous les latitudes chaudes, vivant de la même vie que ses congénères exotiques. Les mots mêmes, dont il se sert pour désigner ses troupeaux et ses travaux, on les retrouvera dans les pays d'élevage, saxons ou américains. En Camargue, cette île aux aspects et aux usages pampéens, les chevaux et les bœufs vivent dans une demi-liberté, sans connaître l'étable; les troupes qu'ils forment prennent le nom de manades, mot employé, aussi, dans les pays d'élcivage hispano-américains ; la propriété du bétail s'y constate par la marque à feu, la ferrade, comme en Hongrie, en Russie, en Amérique et dans la campagne de Rome, avec le même cortège de fêtes, de réunions joyeuses oii chacun fait valoir sa force et son agilité.
Si l'on cherche l'origine commune de ces mœurs, peutêtre la trouvera-t-on dans les plaines de la Numidie. Une tradition historique veut que la Camargue ait été peuplée, dans l'antiquité, par des Numides amenés par les Romains; c'est de cette même Numidie, devenue pays arabe, que sont partis les conquérants de l'Espagne, au moyen âge ; leur possession de sept siècles a suffi à infuser dans le sang espagnol les mœurs des cavaliers numides et des pasteurs arabes : le chaouch^ conducteur de troupeaux, en passant les mers,
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avec les conquistadores^ est devenu gaucho dans les pampas : le lien de famille est étroit ; dans les pays de plaine du monde entier, l'habitant semble ainsi avoir reçu l'empreinte du même moule. Le territoire saxon des Etats-Unis n'a pas échappé à cette influence numide, le Texas et le Colorado, en se détachant du Mexique espagnol, ont conservé les mœurs des premiers occupants et introduit, dans la langue anglaise, les mots qui servent, chez les peuples espagnols, k désigner les actes de la vie des pasteurs. Ainsi, le rancho, mot espagnol qui signifie provision de bouche, et qui, par une première corruption, désigne sur le territoire mexicain la chaumière du pasteur, est devenu, en langage yankee, le ranch, servant ainsi à désigner la propriété du pasteur ; on dit ranch-man, ranch-life ; la vie pastorale est la vie du ranch, comme elle est, en Australie, celle du run.
Le temps n'a pas modifié les similitudes entre les habitants des diverses plaines ; il a respecté les mœurs des pasteurs de toutes les régions du globe, qu'ils soient soumis à la loi russe, arabe, espagnole ou saxonne ; dans les pays où l'immigration est abondante et continue, les immigrants subissent la loi commune du milieu, et s'appliquent à imiter ceux qui les ont précédés.
Décrire chacun de ces pays serait tenter un travail impossible ici, et, du reste, inutile. S'ils peuvent, en effet, surprendre l'observateur, c'est moins par leurs différences que par leurs similitudes. Nous avons tout dit de leur aspect extérieur, en décrivant la plaine. Les procédés d'élevage et d'exploitation du troupeau y sont moins différents encore que les aspects de la nature. L'homme même, qu'il parle anglais ou espagnol, vit, partout, de la même manière, au milieu de ces régions, si éloignées les unes des autres qu'elles s'ignorent et n'ont, entre elles, aucune communication directe : le thé et la viande de mouton, dans les pays anglais, la viande de bœuf et le maté, dans les pays espagnols, partout, l'alcool.
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fourni à tous, sous la même forme, parles distilleries de grains d'Allemagne et lé port de Hambourg ; des huttes, partout les mêmes, fermées, le plus souvent, d'une porte de cuir, couvertes d'un toit de peaux de chevaux, oii le cuir remplace gonds, serrures, corde ou fil de fer, oii le lit est fait de peaux de moutons et le foyer alimenté par la fiente des animaux, — combustible au reste incomparable, d'une chaleur vive et prompte, et, ce qui étonnera les délicats, presque sans odeur. — Le pasteur a, partout, pour principe, de se suffire à lui-même dans sa solitude ; nous savons qu'il dédaigne, s'il ne hait, les arbres ; il dédaigne autant le travail ; les dépouilles et la chair de ses animaux doivent lui donner abri et subsistance ; c'est le triomphe de l'individualisme, si fort à la mode dans les pays de colonisation, que nulle part le pasteur antique n'y retrouvera le type social dédaigné de la tribu. La seule de ces contrées qui, il y a vingt ans, possédât des troupeaux en nombre et eût un nom, comme pays d'élevage, était la pampa sud-américaine. Il y a trois siècles que les premiers animaux y furent importés par les Espagnols, il y a trente ans, à peine, que les troupeaux se sont formés au Texas et en Océanie. Ces trente dernières années coïncident avec la grande période d'activité internationale : aussi les progrès des pays, récemment peuplés, ont-ils été assez rapides pour les mettre au niveau de celui dont la célébrité est plus ancienne. L'accroissement y a été si continu que l'Australie possède déjà, à peu près autant de troupeaux qu'elle peut en recevoir ; leur nombre augmente presque aussi vite dans les savanes du Texas et les pampas argentines, mais l'étendue de ces territoires est telle que leur peuplement sera l'œuvre de plusieurs générations encore.
Dans la région, où le bœuf n'a d'autre emploi que d'être le
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premier colon du terrain vierge , il a la mission de préparer, sous son pied, le sol, en le consolidant, d'améliorer le pâturage en le fertilisant : labeur inconscient , pour lui, souvent mortel ; les milliers de carcasses en témoignent, qui blanchissent au soleil et répandent, en s'effritant sous la pluie, dans les terres vierges^ le phosphate de chaux qui les féconde. Où le bœuf a passé, les graminées tendres, dont les semences sont venues on ne sait d'où, germent et se propagent; dans cet humus, formé de la veille, leurs racines chevelues s'étendent et le fixent; plus chéiives que celles qui occupent la plaine avant elles, à peine visibles, elles ne semblent étouffer, sous l'abri des plantes sauvages, que pour reparaître plus loin, plus nombreuses. Tous les soins de l'homme ont moins de prise sur la plaine sauvage qu'une graminée, que toute son attention ne saurait acclimater ni répandre ; il ignore même que c'est lui qui l'a apportée dans ses bagages d'homme d'armes, venu en conquérant. Sous le pied du bœuf qui l'a foulée, elle a germé seule; un peu d'abri et elle mûrit, se multipHe, avance, conquiert, civihse. seule, sans le concours de l'homme qui n'y a pris garde; elle le précède dans la plaine, simple graine, sur les ailes du vent ; elle l'attend,; il lui faut, pour vivre, les brusques foulements de pieds du bétail. Par elle, pampa, savane ou steppe est devenue la plaine, la plaine est devenue le champ; derrière elle, le cheval apparaît, à cause d'elle, demeure ; le désert, dont elle a pris possession, fuit devant lui ; Là où il est, il n'y a plus de solitude : l'espace est conquis et dompté, la civilisation se dresse, la barbarie n'y trouve plus de refuge; ni le monde s'est agrandi, l'activité humaine est maîtresse incontestée du nouveau domaine. C'est l'œuvre d'une graminée.
Derrière le troupeau de bœufs, que le bouvier, gaucho ou cow-boy, pousse toujours, devant lui, vers le désert, le mouton sédentaire trouve son couvert mis. Tant que l'espace à conquérir est libre, le bœuf a donc son utilité, et, pour son.