CHAPITRE V
Laines exotiques, leur importance pour l'industriel européen. — Australie et Plata. — Histoire du mouton dans l'Amérique du Sud. — Le mérioo espagnol. — Les Rambouillet. — Le mouton dans les terres vierges. — Première exportation de laine, en 1842. — Rôle des Irlandais et des Français.
— Progrès depuis vingt-cinq aus. — Excursion dans les bergeries. — L'acheteur de laines. — Les laines en général. — Les marchés. — Les entrepôts. — Région du Nord et région du Sud. — Aspect d'une estancia. Les troupeaux. — Le pitesto. — Le parc. — Le berger. — Le pulpero. — L'exploitation des troupeaux. — Les bâtiments. — La tonte. — Le? reproducteurs. — Les béliers de race importés et indigènes. — Les clôtures de fil d'acier. — L'exportation des laines. — Importance du marché français.
— Concurrence des laines exotiques. — Leur prix de revient et les dépenses de l'éleveur pampéen. — Prix de la laine française. — Emploi divers de sortes diverses. — Inutilité de la protection.
De tous temps, les troupeaux étrangers ont fourni, aux tisseurs européens, la plus grande partie de leur matière première. Au temps de Glovis déjà, ceux-ci demandaient aux Iles Britanniques partie de la laine dont ils avaient be.soin. Sous le règne de François P% les villes ayant été interrogées sur la question de savoir s'il serait utile et opportun d'empêcher l'entrée, en France, des laines étrangères, la cité de Rouen, qui était le centre de fabrication du drap, répondit en ces termes : « On pense qu'il ne croît pas, dans le royaume, la centième partie des laines que l'on met en œuvre, et que, sans avoir des laines étrangères, la draperie, et particulièrement les draps fms et les bonnets ne pourraient se fabriquer, lesquels bonnets et draps fins sont, ensuite, exportés dans beaucoup de royaumes. La prohibition des laines étrangères tuerait celte industrie et minerait une des sources principales des revenus du roi. »
Depuis, à toutes les époques, la prohibition des laines étrang-ères eût été, toujours, aussi pernicieuse. C'est par elles que Tindustrie s'est développée en France, et en Angleterre; jusqu'en 1840, heure de l'appariLion des premières laines coloniales, ces deux pays ne recevaient que les laines d'Allemagne, d'Espag-ne et de Russie; l'importation transocéanique a suivi, depuis, une progression constante. Peu à peu, les laines d'Australie se sont substituées, en Angleterre, et celles de la Plata, en France et en Belgique, aux envois des pays d'Europe. L'Allemagne devenait, pendant ce temps, un pays d'exportation de produits manufacturés et absorbait toute sa production de laines, comme le faisait, en Russie, de son côté, la consommation locale.
Le voyageur, venant de l'Océan, qui remonte la Mersey, rencontre, après trois ou quatre milles, à sa droite, sur la rive gauche, une grande ville : Birkenhead, et, à sa gauche, sur la rive droite, une plus grande encore : Liverpool. S'il met le pied sur un des pontons flottants qui, de distance en distance, otfrent aux steamers et aux ferry-boats un accès facile, il a le droit d'éprouver quelque admiration pour le spectacle qui se déroule devant lui, sur ces quais de six milles de développement, où tous les pays du monde jettent les produits de leur sol, les échangent contre ceux de l'industrie anglaise, et impriment la vie et leur mouvement à cette agglomération de plus d'un million d'hommes. Qu'il pousse plus loin son exploration; que, par une des cinq voies ferrées qui relient Londres et Liverpool, il se dirige vers une des villes dont le nom est connu de tous et l'importance seulement comprise de ceux qui les ont visitées, Manchester, Bradford, Leeds, Halifax. On lui montrera, dans le Lan-
cashire, la région où le coton arrive par millions de ballots, subit toutes les transformations de filage, de tissage, d'impression, alimente quatre mille fabriques et donne lieu à un mouvement d'affaires annuel de neuf milliards de francs; dans le Yorkshire, il trouvera un mouvement égal, produit autour des ballots de laine, transformée, elle aussi, par trois mille autres fabriques.
Quelle est la raison du développement de ces industries dans ce lieu et non pas dans d'autres? La région où elles se sont créées ne produit même pas de laine ; les premières que les broches et les métiers aient tissées venaient d'Espagne et d'Allemagne; l'Australie, aujourd'hui, les fournit toutes, et cette importation s'élève à trois cents millions de kilos. La cause première de ces créations n'est pas davantage dans le sous-sol : il faut amener de loin le fer et le charbon. Elle est ailleurs, elle est dans l'activité productrice des pays d'outremer que l'Angleterre n'a cessé de fomenter, que sa marine a toujours sollicitée et exploitée, travaillant, ainsi, à enrichir ses ouvriers, ses propriétaires et son commerce, à multiplier ses capitaux, à augmenter sa population, à déterminer l'extraction des richesses de son sous-sol. Réduite aux troupeaux et aux cultures indigènes qui constituaient, il y a un siècle encore, la plus importante de ses richesses, la nation anglaise eût végété dans les limites étroites d'une évolution sans avenir. Manchester, qui a six cent mille habitants, en avait six mille en 1780, ainsi Liverpool, Leeds etBradford; la population de ces villes augmenta à mesure qu'elles fournirent une émigration plus considérable à l'Amérique, à l'extrême Orient et à l'Australie. L'Angleterre eût ignoré les fortunes colossales, qu'elle doit à l'importation du coton et des laines exotiques, si elle se fût préoccupée de protéger ses agriculteurs au lieu de les forcer à céder leurs prairies, leurs landes, leurs marais aux constructeurs de villes, d'usines et de voies ferrées. De même, en France, Rouen, Roubaix,
Tourcoing, pour ne citer que les centres industriels les plus importants entre ceux qui doivent leur développement aux importations de matière première, seraient restées de tristes 'bourgades sans l'importation, chaque année, plus considérable, des laines et des cotons exotiques.
L'Australie et la Plata sont, aujourd'hui, les seuls pays fournissant, à l'industrie européenne, la laine qui lui manque. Un fait récent nous permet de fixer avec précision leur situation respective. En 1885, un groupe d'éleveurs australiens, curieux de se rendre compte de la condition des éleveurs de la Plata, visita en détail les grands domaines pampéens de la République Argentine et de l'Uruguay, ceux où de grands propriétaires ont réalisé les progrès les plus considérables, et ceux aussi où l'élevage se fait encore de la façon la plus primitive. De retour à Sydney, ils publièrent leurs impressions, que nous pouvons résumer ainsi : l'éleveur australien n'a rien à apprendre dans les pays de la Plata, mais il a tout à y entreprendre ; il y trouvera, pour son activité et ses capitaux, un champ vaste à exploiter, un climat préférable à celui du continent australien, qui n'a rien à envier à la Nouvelle- Zélande, de la terre à bas prix, facilement exploitable, des bénéfices certains.
Au même moment, le Gouvernement argentin envoyait en mission, en Australie, un éleveur ; celui-ci en rapportait cette impression, qu'il publiait en l'entourant de périphrases, destinées à sauver, au moins, l'amour-propre bien susceptible de ses compatriotes : « En Australie, l'éleveur pampéen a beaucoup à apprendre et rien à entreprendre ».
C'était la première fois, peut-être, que ces deux pays d'industries similaires, les plus riches de l'hémisphère Sud, situés sous la même latitude, s'occupaient l'un de l'autre, s'étudiaient réciproquement. Entre eux, les points de contact manquent, parce que tous deux, vivant en satellites du continent européen, reçoivent de celui-ci les éléments de leur
vie, y écoulent leurs produits, n'ont, entre eux, ni intérêt commercial ni relations sociales. Leur éloignement est grand, le manque de communications tel, que, pour se rendre de l'un à l'autre, il faut traverser, d'abord, plus de la moitié du globe, pour venir à Marseille, point de rencontre des lignes qui desservent ces deux parties, opposées, du même hémisphère.
Il ne faudrait, cependant, pas prêter un sens dédaigneux à l'appréciation faite parles éleveurs australiens de leurs rivaux sud-américains. Les impressions qu'ils ont traduites, dans un mouvement d'orgueil très légitime, ne dénotent que le sentiment d'une réelle supériorité, conquise à l'aide des capitaux de la métropole; le dédain serait déplacé, ils y ont pris garde. La grande différence, entre les deux pays, provient, beaucoup moins, de leur origine et de leurs caractères ethniques, que de la dissemblance des éléments d'action, mis respectivement à leur disposition, depuis que l'élevage s'est implanté dans l'un et l'autre. Si l'importation du mouton a, dans la pampa, deux siècles d'avance, son exploitation raisonnée remonte à une époque plus moderne. Depuis 1820, TAustralie importe des laines en Angleterre, la Plata n'a importé les premières, en France, qu'en 1842. Le premier de ces pays possède aujourd'hui soixante-quinze millions de moutons, et exporte deux cents millions de kilos de laine, le second, avec cent millions de moutons, ne produit qu'une quantité de laine égale, sinon inférieure.
La comparaison entre les deux pays est donc faite si l'on retient ces premiers éléments, la quantité du produit et le nombre des porteurs. D'autres données aussi précises s'offrent à nous. Le prix total delà laine australienne, vendue à Londres, en 1885, s'est élevé à 500 millions de francs, le prix total de celle de la Plata, vendue en Europe seulement, à 350 millions de francs. Ajoutons que c'est de la laine, lavée à dos, qu'exporte l'Australie, et de la laine en snint qu'ex-
porte la Plata; il faut tenir compte de cet élément important et conclure à d'importants progrès réalisés en Australie, oii les moutons produisent, en moyenne, six livres de laine à demi lavée, pendant que ceux de la Plata produisent seulement, en moyenne, deux kilos de laine en suint, c'est-à-dire chargée, pour les deux tiers, d'impuretés. Le produit étant ainsi connu et le résultat comparé, il sera intéressant d'observer ces éleveurs dans le milieu où ils ont créé leur industrie, d'y suivre tous les actes do la vie pastorale leurs travaux, leurs occupations à chaque saison.
Dans l'Amérique du Sud, l'importation du mouton remonte à Tépoque même des premiers établissements, faits sur la rive de l'estuaire de la Plata, cinquante ans environ après les explorations. La péninsule ibérique avait déjà la gloire classique d'avoir fabriqué, en Andalousie, de somptueuses étoffes de laine, vantées par les auteurs latins, et d'avoir fourni les premiers moutons de race mérine aux pasteurs des Bucoliques. Depuis quinze siècles, cette race s'était conservée, améliorée même, pendant les sept siècles de la domination des Maures. Cependant, il ne semble pas que les envois de moutons d'Espagne, faits aux colons jusqu'à la fin du xvm* siècle, aient compris aucun type de la race mérine. Si l'on en juge par l'aspect des descendants des premiers béliers, qui, il y a cinquante ans encore, vivaient dans un état d'abandon complet, ceux-ci devaient appartenir à la race que l'on rencontre encore en Andalousie, qui porte cette laine longue, plus semblable à de la bourre qu'à de la laine, caractéristique des moulons pampéens de l'époque coloniale.
Avant de prospérer et de devenir la source la plus féconde
do richesses de ce continent, le mouton a eu à subir, en Amérique, un long stage, que lui imposait la nature même du terrain où l'on allait essayer de l'acclimater. On peut, aujourd'hui encore, par le seul aspect des terrains vierges, qui composent la plus grande partie de la pampa, se rendre un compte exact de ce qui se passa à cette époque lointaine.
Le sol pampéen était, alors, partout, comme il l'est aujourd'hui, dans les régions éloignées, envahi par une végétation sauvage, n'offrant à la brebis que de pauvres ressources, l'obligeant à des privations, et condamnant à périr tout ce qui n'était pas suffisamment armé pour le striiggle for life, dans ce milieu inhospitalier.
Une seule chose peut surprendre, c'est que, des quelques brebis amenées d'Espagne, il ait pu en être conservé un nombre suffisant pour servir de souche aux cent millions de moutons, que Ton peut aujourd'hui compter, après un demisiècle de soins. A l'heure actuelle encore, le pasteur qui émigré, avec ses moutons, de la région pampéenne du littoral vers celle où, depuis longues années déjcà, seul le gros bétail stationne, doit faire entrer en ligne de compte, dans ses prévisions, une perte d'au moins 50 0/0 de son effectif, pour la première année ; il devra aussi prévoir qu'il ne pourra, avant deux ans, mener à bien la mise bas, s'attendre à perdre beaucoup de brebis mères et la totalité des agneaux. C'est une coûteuse entreprise^ qui élève considérablement le prix d'un terrain qu'il faut ainsi couvrir des dépouilles de son bétail, après l'avoir payé à beaux deniers.
Le berger même, qui pousserait au delà de cette zone de transition, où l'acclimatation est pénible, pour prendre possession de champs plus éloignés du littoral, n'aurait pas à mener loin son expérience ; le premier hiver détruirait son troupeau.
Dans ces terrains, en effet, les graminées tendres, que le mouton recherche et peut digérer, ne sont pas acclima-
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tées : si quelques-unes apparaissent sur le sol, elles fournissent, au bétail, une alimentation passagère, au printemps et à l'automne, pour s'étioler et périr aux premières chaleurs de décembre ou aux premiers froids de juin. Quand le gros bétail a séjourné sur le terrain six ou huit ans, non sans avoir, lui aussi, été éprouvé par cet acclimatement, aidé par les troiipes de chevaux que l'on groupe par milliers, sans leur imposer d'autre labeur que de battre le sol de leurs sabots dans des courses en désordre, où ils se dépensent en bonds et en ruades, alors, seulement, le trèfle jaune, le chiendent d'hiver et d'été commencent à se développer, à trouver un sol plus ferme et plus substantiel où pousser leurs racines ; alors, le couvert est mis pour le troupeau de moulons, on peut dresser une tente et un parc. L'homme n'a pas donné un coup de bêche, ni confié au vent une semence ; le sol donne la vie à des graines qui semblent tombées du ciel, un rayon de soleil et une goutte de pluie suffisent à les perpétuer.
L'aspect des terres vierges est resté ce qu'il était aux premiers temps de la conquête, presque seul, le gyneriion argenteum y agite ses hauts panaches blancs, que l'automne émiette et disperse. Entre les touffes qu'il forme, le sol est à nu. C'est là que viendra s'abriter la graine apportée par le vent. Les oiseaux ne font, pas plus que l'homme, l'office de semeurs, il n'y en a d'aucune sorte dans la pampa déserte ; ils ne se montrent que là oii l'homme a dressé un abri, et seulement quand il a entrepris quelque culture ou planté quelques arbres; alors, ils immigrent des champs anciennement peuplés. Œuvre lente de conquête du sol, que l'homme moderne ne pourra pas hâter, que les labours seront impuissants à précipiter!
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Dans la partie de la pampa éloignée du littoral, l'humus n'est pas prêt, le travail de l'homme ne peut être fécond qu'à la condition de prendre le pas derrière le troupeau de bœufs. L'étendue conquise, depuis trois siècles, a été, depuis un deriiisiècle seulement, occupée par les bergeries: jusque-là, les produits des troupeaux de moutons n'ont figuré sur aucun registre de douane, jamais une toison n'a été exportée. L'industrie locale ne les utilisait pas davantage : Fart de filer la laine était à peu près inconnu des colons : les moutons, pendant ce long espace de temps, ont fait un peu comme les hommes, ils ont subi l'influence rude du milieu barbare. Pendant que Fhomme, isolé dans la plaine, devient individualiste à l'excès, s'habitue à ne compter que sur lui-même, modifie son genre de vie. donne naissance à une famille humaine, qui tient à la fois de l'indigène et de l'Européen, le mouton, lui aussi, prend des habitudes de solitaire. Ce maître de Panurge, si habitué à vivre en famille, à n'avoir ni un geste ni une pensée personnelle, à suivre et à imiter son voisin, sans vouloir jamais être ce voisin qui donne l'exemple, était perdu et isolé dans la plaine, abandonné à lui-même, égaré, cherchant à joindre le troupeau qui n'était nulle part.
De nombreuses tentatives, cependant, avaient été faites pour créer des bergeries : on cite des arrivages de mérinos dès 1780, surtout une première importation de cent brebis, envoyées de Rambouillet, par M. Ternaux-Gompans, en 1828, à la demande de Rivadavia, cet homme d'Etat qui, pour n'avoir gardé la direction des destinées de son pays que pendant dix-huit mois, ne l'en a pas moins doté de toutes les institutions qui, plus tard, ont fait sa grandeur et sa fortune. Enfin, en 1840, un Anglais, portant un grand nom, le frère de Sheridan, importa d'Angleterre des animaux de race, employa des capitaux considérables à la création d'une bergerie de reproducteurs, à enrégimenter et à discipliner
les moutons créoles. Il échoua; sa ruine fut complète, et sa fm des plus tristes. C'était vraiment prêcher dans le désert, qu'appeler les pasteurs primitifs d'alors à prendre leur part de sacrifices de temps et d'argent, qu'ils considéraient fort mal employés, à recueillir ce menu fretin, ne donnant, en retour de soins attentifs, qu'un produit donl personne n'entrevoyait l'emploi.
Ce produit, la laine, il eût fallu, pour l'obtenir choisir, dans la campagne, les meilleures sites, y réunir en troupeaux les brebis égarées, les y retenir. On le fera le jour où ce produit trouvera acheteur ; jusque-là, à qnoi bon? Cet acheteur ne se présenta pour la première fois qu'en 1842. On comptait alors, répartis entre quelques propriétaires, environ deux millions de moutons, épurés par une sélection, poursuivie à travers deux cent cinquante générations. Ils n'avaient jamais donné à leurs propriétaires d'autre profit que la joie d'offrir à leurs hôtes de passage un agneau gras, et quelques peaux pour en faire un lit. On en cite qui, fatigues d'offrir à des amis qui les refusaient le don de quelques milliers de moutons, inutiles et encombrants, se décidaient à les vendre au briquetier voisin pour, de leur chair, alimenter son four.
Quelques années encore, tous ces souvenirs disparaîtront comme par enchantement et seront oubliés jusqu'à être traités de contes invraisemblables par la génération qui suit. Il a suffi, pour cela, de l'effort de quelques hommes entreprenants, de leurs conseils et de leur exemple.
Pendant les dix premières années de cette évolution, la laine ne vaut guère plus que les cinq centimes que l'on paye encore pour la livre ; les moutons d'Andalousie, devenus créoles et dégénérés, donnent un produit de sauvageon. De I80O à 1868, le progrès est continu: chaque année, les registres de douane relèvent un accroissement dans l'exportation, les voiliers d'autrefois deviennent insuffisants^ les vapeurs les remplacent, le nombre en augmente à mesure
que leurs proportions grandissent, ils emportent, par centaines de mille, les balles pressées et pesantes.
Vingt-cinq ans et quelques béliers! Ce temps très court et ces modestes éléments ont suffi à transformer, si bien, la race créole, qu'elle a disparu complètement; à augmenter la production, de telle manière que, pour la première fois, en 1869, l'éleveur français se crut menacé, et qu'une première crise industrielle éclata.
LMustralie et la Plata avaient entrepris, à la même hem'e, le même travail ; leurs envois avaient été chaque année, plus importants ; mais c'était l'époque de la guerre de sécession, en Amérique. A l'heure où le coton faisait défaut, la laine avait apporté un appoint qui comblait le déficit; la guerre terminée, tout concourait à encombrer les filatures, dès que la Louisiane et la Floride reprenaient leurs cultures.
La panique, cependant, ne dura que quelques mois. On se reconnut vite, pas assez, cependant, pour qu'à la nouvelle des prix très bas que l'Europe payait pour la laine, les propriétaires ne se fussent résolus à décimer leurs troupeaux, à commencer des hécatombes, qui supprimèrent, en trois mois dix millions de moutons à la Plata, autant en Australie.
La grande consommation de 1870 et 1871 remit les choses en meilleur point. Depuis, les prix se sont toujours maintenus aux mêmes taux, jusqu'à l'année 1885, où, sous l'influence de la crise industrielle, qui sévit dans le monde entier, ils se sont abaissés à un tel niveau, qu'un mouton sur pied valait moins de deux francs à la Plata, lorsqu'une reprise subite a relevé le prix de la laine de 30 0/0, il y a quelques mois. L'éleveur exotique n'est pas, comme son congénère d'Europe, à la merci d'événements passagers, et ne saurait être la proie facile du découragement ; cela tient
à bien des causes, surtout aux conditions de sa vie et de sa production. Les heures de souffrance pèsent sur lui d'une façon moins lourde que sur l'éleveur français ; il garde sur celui-ci, quant à la production de la laine, de nombreux avantages.
Une visite dans quelques établissements d'élevage nous permettra de les évaluer, quand nous l'aurons vu à l'œuvre, produisant, multipliant, recueillant, presque sans effort, le fruit du travail de la nature.
Nous demandons au lecteur, pour nous mieux suivre, de supposer qu'il accompagne un acheteur de laines, commissionné pai- un groupe de filateurs, de tisseurs de Roubaix ou de laveurs du Gard, qui doivent la vie de leurs industries aux éleveurs de Buenos-Aires, et envoient, tous les ans, des agents acheter, sur place, les cent millions de kilos qu'ils absorbent.
Notre compagnon est gai ; il a l'habitude de ces voyages. Depuis douze ans, vers la fin d'août, il quitte l'Europe, après l'avoir parcourue pendant trois mois, pour visiter tous les marchés de laines, Breslau, le Havre, Liverpool, Anvers; vivant bien partout, faisant provision d'observations, d'instructions, d'ordres fermes ou flottants, garnissant son portefeuille de lettres de crédit indiscutables, délivrées par les meilleures banques de Londres et du continent. Mâtiné de Flamand, rubicond et blond, Belge, ou tout au moins semi- Belge de Roubaix, cet homme du Nord semble échappé de Gascogne, dès qu'il ouvre la bouche. Dans ce commerce des laines, c'est l'homme du Midi, celui qu'envoie ]\lazamet, qui est taciturne, il a un air humble, quelque peu hésitant, cadrant mal avec les grandes affaires qu'il traite ; il ne sait
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pas jeter au vent celte gaieté bruyante, un peu vulgaire, de commis- voyageur transocéanique, et tient trop à l'argent que l'homme du Nord gaspille, comme il le gagne, facilement.
La traversée de vingt-cinq jours, qui sépare Bordeaux et Marseille de Buenos-Aires, est, pour celui-ci, une longue occasion de gais propos, de paris au Champagne, de cocktails corsés, oi^i le bitter et le cognac se mêlent au jaune d'œuf en une mousse légère et excitante. Il débarque. L'accueil qu'on lui fait n'est pas pour l'attrister. On l'attendait. C'est le printemps; septembre va finir; il arrive à point, les ciseaux de tonte sont en branle; quelques jours encore, et les premières laines vont apparaître sur le marché. Allons avec lui inspecter les premiers arrivages.
A cinq heures du matin, le tilbury attend notre homme. Le tramway au besoin suffirait, chaque rue possède le sien et dès avant le jour est agitée du bruit de ses grelots et du galop rapide de ses petits chevaux toujours pressés. Les marchés aux laines sont aux confins de la ville. Ils reculent, tous les dix ans, sous la pression de la population ; les places qui leur étaient, il y a vingt ans, réservées, sont aujourd'hui des quartiers élégants ; les deux grandes esplanades, oii ils se tenaient encore en 1880, sont déjà transformées en parc. On ne songe plus à les remplacer. C'était, en effet, des lieux de stationnement pour les grandes charrettes pampéennes qui, aujourd'hui, disparaissent ou, tout au moins, ne viennent plus jusqu'à la ville sur leurs roues, mais hissées sur des wagons-trucs.
Le marché se tient, donc, dans les deux gares terminus, celle de l'Ouest et celle du Sud, transformées en entrepôts. La première dessert la région la plus anciennement peuplée, terre d'alluvions, de gras pâturages, de laines fortes et lourdes; la seconde, la région du Sud, plus étendue et plus
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récemment occupée, où les pâturages sont plus grêles et plus variés; la laine qui en provient est légère et fine.
Le hasard a placé Buenos-Aires au point d'intersection de ces deux régions, si dissemblables; les deux marchés, qui se tiennent dans chacune de ces gares, distantes, à peine, de deux kilomètres, sont, tout à fait, différentes; les prix n'y sont pas les mêmes, l'aspect et la nature de la laine y sont très distincts.
Dans les hangars, à l'abri du vent, très vif au printemps, des tourbillons de poussière qu'il soulève, et du soleil déjà chaud à cette heure matinale, se presse un public, bigarré de ruraux et de citadins, gens de fortune et de grand crédit, habitués à traiter, là, entre eux, de grandes affaires, qui se liquident le samedi en gros chèques.
Tel Irlandais, colon arrivé, il y a vingt ans, peu lettré, au reste, rude travailleur, éleveur attentif, économe, quoique grand buveur, vient suivre de l'œil la vente de l'énorme produit de ses troupeaux; il possède, dit-on, cent mille têtes; ce n'est pas ce chiffre que l'on cote, dans ce lieu, où la toison seule comparaît. On dit de lui : C'est un homme de dix mille, de quinze mille, de trente milles arrobes — chiffre majestueux, cette unité de poids représentant onze kilos et demi. — Il encaissera, demain, 2, 3 ou 400,000 francs, produit de sa tonte, n'en changera, pour cela, rien à sa vie ni à son costume pampéen, qui le ferait confondre avec le plus humble gaucho, si son langage ne dénonçait son origine britannique; il emploiera cet énorme revenu en nouveaux achats de domaines, où il pourra répandre le trop-plein de ses troupeaux.
Ce n'est pas avec lui que notre acheteur traite ; des intermédiaires sont là pour cette négociation : éleveurs aussi, — tout le monde l'est un peu, — employant les capitaux fournis par l'élevage en opérations de crédit avec les petits
colons, qui recourent à eux et leur adressent, ;i la saison, leurs produits, aiïaires sûrement gagées. Ils savent le crédit que mérite le plus riche et le plus humble propriétaire, sont, mieux que lui, peut-être, renseignés sur les soins qu'il donne à ses troupeaux, le nombre de ceux-ci, la valeur des terrains qu'ils occupent, les chances de succès ou de ruine qui l'y attendent, les sécheresses ou les inondations qu'il peut redouter. N'ont-ils pas en mains la meilleure des preuves. En hommes expérimentés, ils savent reconnaître, à l'apparence de la toison, à son poids, à la résistance des brins qui la composent, la valeur de l'éleveur et de son terrain; ils savent les efforts, qu'il fait pour combattre la gale, ce grand ennemi de la laine, pour améliorer la qualité et le rendement par des croisements heureux. Ils savent le chiffre des moutons, et, par le poids total de la laine, leur valeur: cent brebis devant rendre, suivant leur race, facile à reconnaître à l'aspect de la laine, de dix à dix-huit arrobes.
Il y a des laines qui font prime, qu'elles proviennent de tel ou tel district ou de telle ou telle estancia. Certaines filatures de France emploient toujours les mêmes et connaissent le nom du producteur pampéen, sans avoir jamais eu avec lui d'autres relations que d'acheter, chaque année, sa laine à son consignataire.
L'acheteur, au reste, fort expérimenté, les reconnaît, dans les entrepôts publics ou privés, à leur aspect, à l'importance des envois; mais ce qu'il sait surtout, ce qu'il suppute presque sans erreur, après un léger examen, c'est le rendement au lavage de cet immense amas de toisons qui représente cent mille kilos.
Il en prend, en mains, quelques-unes ; elles sont toutes roulées en boules, attachées dun fil, montrent en dehors les racines blanches, jaunâtres ou bleues des mèches. Il rompt le fil, développe la toison, qui apparaît, alors, dans sa forme
primitive, si bien conservée, qu'on pourrait l'appliquer telle quelle sur le dos de l'animal qui l'a produite; vue de ce côté, elle est moins éclatante de blancheur, mais plus sincère, trop, quelquefois; il n'est pas rare d'y découvrir des détritus lourds et gras, que l'éleveur n'a pas voulu perdre et a recueillis là, comme un produit aussi de son troupeau.
Notre acheteur la soupèse, calcule la résistance des brins et rend son arrêt : c'est un ensemble de toisons qui rendra au lavage 32, 32 1/2 ou 33 0/0, de son poids total. Il se trompe rarement; s'il se trompait seulement de 1 0/0, une all'aire jugée bonne pourrait être médiocre. L'ensemble de son inspection lui apprend ce que vaut la laine de l'année ; il y a de bonnes et de mauvaises années, dans ce pays où les moutons ne connaissent pas les abris : l'hiver sec donne une laine maigre, l'été sec une laine galeuse, un printemps pluvieux une laine très propre.
Les grandes gares ne contiennent que les arrivages du jour; ceux des jours précédents ont déjà pris le chemin des entrepôts privés. Autrefois simples barraques, elles ont conservé ce nom, sans prétention, en devenant ce qu'elles sont aujourd'hui, d'immenses hangars, couvrant des superficies de plusieurs milliers de mètres carrés, se développant autour de cours spacieuses, oîi évoluent les files de charrettes pleines. Entrons.
Le défilé de celles-ci est continu ; pleines de sacs remplis de toisons, elles arrivent de la gare. Devant de grandes portes, le déchargement s'en opère ; des piles, habilement construites, s'élèvent jusqu'à douze et quinze mètres, solidifiées par un revêtement de toisons bien posées et entassées, ne montrant à l'œil que des mèches éclatantes, semblables à des flocons cotonneux.
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Plus loin, une de ces piles est déjà éventrée. Quelques hommes, en jupons courts de treillis, s'acharnent après elle, entassant les toisons sur une claie posée sur des tréteaux, devant laquelle un homme, debout, les examine une à une, et leur donne à chacune sa destination, suivant sa nature : c'est le classeur.
Homme pratique et de connaissances spéciales, il est, le plus souvent, français, et a fait son apprentissage dans un lavoir de laines. Il sait quel classement convient à chaque marché d'Europe. Le salaire, qui lui est alloué, est élevé; pendant les quelques mois que dure son travail, il n'est pas rare qu'il réunisse douze, quinze mille ot quelquefois trente mille francs, suivant l'étendue de sa clientèle. Il est servi par plusieurs aides, travaillant à ses frais; leur tâche consiste à alimenter le tas où il puise, à relever ceux qu'il forme, suivant le classement, à les porter au point où fonctionne la presse.
Celle-ci présente une profonde ouverture de deux mètres, large d'un mètre, aux parois de bois épais et dur, où la laine s'empile ; un manège à cheval opère la compression de bas en haut, en deux minutes ; en même temps, la balle qui se confectionne est cerclée de lames minces d'acier retenant une toile, et sort tout habillée, prête à tomber sur la bascule pour y donner son poids et recevoir les marques et numéros, indiquant sa provenance, sa destination et son classement. Deux balles cubent un mètre et demi et pèsent une tonne ; une charrette les emporte à la douane, qui les inscrit, et prélève un droit de sortie de 4 0/0. Il en passe ainsi trois cent mille par an.
C'était, autrefois, dans ces entrepôts que se traitaient toutes les affaires. L'acheteur, qui ne consentait, guère, à sortir de la ville, est devenu, peu à peu, le chemin de fer aidant, très friand de contrats, passés sur les lieux mêmes de production et traités avec le propriétaire. Suivons-le ; nous pourrons, avec lui, recueillir, chemin faisant, quelques observations, prendre contact avec l'éleveur, le simple berger, le tondeur et tous les hommes des champs, dont pas un ne saurait vivre sans s'occuper de laines.
C'est vers l'ouest et le nord qu'il prend d'abord sa direction : la tonte a, dans ces régions, quinze jours ou un mois d'avance sur celle du Sud ; dans les années oii le printemps est doux, elle y commence fin septembre ; fin octobre, tout est terminé.
Le Nord est la région que les Irlandais tendent, depuis vingt ans, à accaparer; l'éleveur français se rencontre, plus généralement, à l'ouest et au sud ; partout les grands propriétaires créoles sont nombreux, ils doivent leurs grands domaines à l'héritage; les étrangers, au contraire, les ont acquis d'économies, produites par leur travail; de là, des différences considérables dans la tenue des uns et des autres.
Les domaines créoles sont administrés, généralement, par des majordomes ; ceux des étrangers par eux-mêmes. Dans les premiers, on trouve, quelquefois, une grande habitation, quelque peu luxueuse, le plus souvent inhabitée; le propriétaire y vient rarement, son absence n'empêche pas le passant d'y trouver l'hospitalité, mesurée à sa condition sociale plutôt qu'à celle de son hôte.
Dans les estancias irlandaises, l'habitation tient du cottage.
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Klle se développe en rez-de-chaussée, agrandi, sans beaucoup d'arl, à mesure que l'argent est devenu facile : une véranda forme, autour, un promenoir frais où les plantes grimpantes, le jasmin, le bougainvillicrs s'enroulent ; à l'intérieur, tout est anglais, meubles et décorations, boîtes a coquillages, keepsakes et chromolithographies; l'hospitalité est écossaise et la cuisine américaine. C'est la maîtresse ou ses filles qui servent, modestement debout, autour de la table, où les hommes s'asseyent, où s'accumulent des victuailles de toute espèce, gibier, volailles, jambon, tout excepté ce que le troupeau pourrait fournir et qui serait banal.
Quels que soient le propriétaire et l'étendue du domaine, l'aménagement de la terre est, partout, le même : la plaine où le bétail s'épand n'est remarquable que par son uniformité. Vos yeux ont beau chercher, nulle part autour de vous le troupeau n'apparaît ; la plaine immense a son microbe : le mouton innombrable est invisible, il est l'infusoire de la pampa.
La demeure du berger n'a pas beaucoup plus de relief. Par un étrange effet d'optique, elle est moins facile à distinguer à mesure que la lumière du jour est plus vive : on ne la perçoit bien qu'à l'heure du crépuscule, quand, tout autour de vous, dans un lointain, difficile à mesurer, les lumières s'allument, scintillent, à travers les portes ouvertes, vous révélant la topographie du domaine, la position et le nombre de ses habitants.
Les chaumières des bergers, que l'on â^^ellepuestos, postes, sont situées sur les points les plus élevés et sur la lisière du domaine, à un kilomètre, environ, l'une de l'autre, de façon que les moutons, en sortant du parc, trouvent, devant eux, un espace libre, généralement de deux kilomètres de profondeur, ce qui donne, pour chaque piiesto, deux cents hectares de superficie, où ils peuvent paître, en marchant devant eux,
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sans violer les pâtures du voisin, ni se mêler à son Irouj)cau.
Le pue^lo se compose de deux pièces; une porte y donne accès, les fenêtres y sont rares, sinon inconnues ; auprès, un parc, clos de planches de bois de sapin, à claire voie, où les moutons passent la nuit, pour en sortir le matin. Dans ce carré de cinquante mètres de côtés, suffisant à loger deux mille moutons, les détritus qu'ils y laissent s'accumulent jusqu'à former, après quelques années, un monticule de plusieurs mètres de hauteur, de la même richesse et nature que les îles Chinchas, se délayant en boue horrible, sous les pluies d'orage, se répandant, pendant les jours de sécheresse, en tourbillons de poussière acre : richesse perdue^ que personne ne songe, encore, à reprendre, pour la répandre sur le champ, où la famille ne puise autre chose que l'aliment de son foyer; coupé en tranches et séché à l'ombre, c'est un excellent combustible, d'une fumée et d'une odeur exécrables.
L'unité de division des domaines est la lieue carrée, espaenolo, de deux mille sept cents hectares, à laquelle on substitue actuellement la lieue nationale de deux mille cinq cents hectares. On peut compter, par lieue carrée, dans la région la mieux préparée, quinze puestos, disséminés sur la ligne ; le centre du domaine, restant réservé au gros bétail et aux chevaux.
Comme il ne suflit pas. pour connaître la valeur vraie du produit, d'en causer avec le propriétaire ou son majordome, dirigeons-nous vers chacun des puestos.
L'habitant en est quelquefois locataire ; le plus souvent c'est un métayer; quel qu'il soit, il est très méticuleux sur le respect des formes et de la politesse. Il ne vous verrait pas, sans surprise, vous diriger, au galop, vers son troupeau., sans être passé, d'abord, devant sa porte, et lui avoir demandé
CHAI'. \. l'.KlKiKKS KT IJ E H(. K lî I i; :j(i'
pciinissioii de le faire: inème si vous êtes .'iccornjuigiic du majordome, celui-ri, supérieur direct des métayers, se conformera à cet usage.
Après un galop de quelques minutes, le puesto est devant vous; l'aspect en est triste, toujours le même, à quelques détails près. (Vest partout le même parc, la même construction, le même cheval étique. attaché au même pieu, les mêmes peaux de moutons étendues et séchant au soleil, autour desquelles les êperviers s'agitent en poussant de petits cris aigus, qui témoignent de leur joie ou de leur inquiétude; chargés de l'hygiène du Heu, ils utililisent tous les débris de chair putrescible, nettoient les carcasses des animaux morts. Du plus loin qu'ils vous ont vu; une bande de vanneaux armés vous a servi d'escorte et d'avant-garde, annonçant à tous les habitants votre arrivée : le berger est donc sur sa porte.
Avant ([u'il ait paru, quelques détails spéciaux: vous ont révélé, du premier coup d'œil, son caractère et sa nationalité. Un semis de pastèques et de citrouilles vous indique que le maître est créole; un cheval de course, attaché à l'ombre, le nez dans une musette, que c'est un gaucho, joueur et peu soigneux, dépensant son avoir en paris de course et en beaux atours; un jardin fermé, divisé, planté de quelques arbres, semé de luzerne et de maïs, vous révèlent un étranger soucieux de son bien-être, et un troupeau soigné; la maison, sans être luxueuse, a meilleur aspect que les autres, la cuisine est à l'écart. C'est là, le plus souvent, que Ton est reçu, autour du foyer toujours allumé, au milieu de la pièce. Rien de triste comme la vie que cette pauvreté comporte. On est surpris de voir des hommes, venus de loin, y oublier le bruit de leurs villages et s'y plaire, prendre goùl à cette contemplation, à cette solitude oisive. Beaucoup en rompent la monotomie en poussant leur cheval chaque soir et quand la nuil est tombée et le troupeau rentré, vers la pidpena^ l'assommoir pampéen.
La pulperia est la vraie ennemie du troupeau, aussi le propriétaire des grands domaines a-t-il soin de canaliser, à son profit, ce mal nécessaire, en l'installant lui-même, et obligeant ses métayers à n'acheter leurs provisions que chez lui. Il peut, ainsi, diminuer le débit des denrées dangereuses, surtout régler la dépense du consommateur en lui mesurant le crédit, que la laine soldera, à la fin de l'année.
Il nous reste à voir le troupeau: on nous l'indique, au loin, paissant, seul, sans gardien : le mieux gardé est celui qui l'est le moins, ou du moins de plus loin; la présence du berger le générait, l'empêcherait de paître à son aise, de se coucher quand il en a envie. Il ne faut pas moins que le berger ait l'œil ouvert et soit prêt à accourir à la première alerte; son cheval est là atout événement. Dans le troupeau de mille cinq cents à deux mille têtes, les sexes et les âges sont mélangés. Ce n'est que dans les grandes stations que les brebis, les moutons et les béliers forment des groupes distincts ; dans les petites, tout est mélangé, ce qui n'est pas sans de grands inconvénients.
Le puestero est, le plus souvent, métayer, possède le tiers de son troupeau, donne ses soins au reste, pour le compte du propriétaire, qui fournit, en échange, le terrain, le piœsto et le parc. Le métayer n'a pas à traiter du prix de la laine, il le recevra des mains du propriétaire, après la tonte, qui se fait au chef-lieu de Vestancia, oîi chaque berger amènera tour à tour ses brebis.
Ce chef-lieu est le centre de l'exploitation, il comprend l'ensemble de tous les bâtiments nécessaires : la laine seule en exige ; le gros bétail n'en requiert d'aucune sorte, il n'a d autre mission que de croître et d'engraisser en plein air. Si
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quelques vaches sont dressées ù apporter leur lait à la ménagère, un piquet suffit pour les attacher à l'heure de la traite; elles sont immédiatement relâchées.
Pour les bêtes à laine, c'est autre chose. Le parc, qui suffit au pue.'itero pour son troupeau isolé, est. ici, flanqué de bergeries abritées, oii s'élèvent les brebis et les béliers de race, en nombre plus ou moins considérable, suivant l'importance de Vestancia, la valeur de la terre, la fortune du maître. Les parcs y sont nombreux : les uns, destinés à séparer les brebis nées de croisements, que l'on accouplera avec les béliers de race; d'autres, où l'on met en réserve la descendance de ceux-ci; d'autres, où se rangent, en groupe isolé les béliers que l'on ne répandra dans les troupeaux qu'à l'époque de la lutte, dans la proportion de un par quatrevingts brebis ; dans d'autres, enfin, on enferme les moutons et les brebis retraitées, dont on presse l'engraissement pour s'en défaire.
Plus loin, s'alignent les hangars où se fera la tonte et où s'emmagasine la laine.
Auprès s'étend le bain, où. après la tonte, les brebis viendront se tremper dans une dissolution d'eau et d'arsenic, pour se guérir de la gale; tous les troupeaux doivent y passer. Tondues ras, gênées par leur nudité, bêlantes, elles arrivent, par groupes de mille, descendent par dizaines, ou, plutôt, glissent sur le plancher en pente, jusqu'à plonger dans le mélange, où des hommes bardés do cuir les prennent, les plongent, les frottent et les lâchent, pour qu'elles remontent du côté de la sortie, mouillées et s'égouttant ; le soleil a bientôt fait de leur faire oublier ce mauvais moment. Si le bain a été bien donné, l'acarus est à peu près détruit, et la laine poussera, drue et forte ; sinon, il faudra, en février ou mars, recommencer les soins; mais, à cette saison, la laine est déjà trop haute pour que l'on puisse donner de nouveaux bains, c'est à la main que le remède sera appliqué.
:M0 livre vu. - LIXDISTRIE PASTORALE
On procède à la tonte. Un troupeau esl, rangé dans un parcspécial, son berger le dirige. Sous le hangar, dix, vingt, quelquefois cent tondeurs, hommes, femmes, enfants, agitent de grands ciseaux, désignés sous le nom de forcer, faits d'une tige d'acier recourbé et se terminant en doux lames larg-eset pointues.
Chaque brel)is, prise par la patte, est roulée, ficelée, déposée sur le plancher, où le tondeur la saisit. Quand il la lâchera, nue, pour la laisser rejoindre son troupeau et paître en li])erté, il recevra un petit carré de fer-blanc qui justifie le salaire, fixé à tant par tête, 15 ou 20 centimes, suivant les fluctuations de l'offre et de la demande.
La toison est restée sur le sol, à plat, d'un seul morceau : nn aide la prend, la roule, l'attache et la classe; le contrôle sera facile, le nombre des toisons correspond à celui des bons à paver et à celui des bêtes du troupeau,, qui sont, elles aussi, comptées avec soin, pour contrcMer la g-estion du berger. Il doit, en effet, représenter les peaux des animaux morts ou consommés ; il reçoit son congé, à cette heure des lèglements annuels, si l'augmentation du troupeau n'a pas été satisfaisante, si les brebis ne témoignent pas de soins suffisants par la quantité et la qualité de la laine.
Notre présence dans le hangar n'a pas arrêté le travail, et semble plutôt l'avoir activé, sans modérer l'allure des quolibets que les tondeurs échangent entre eux : on aime, beaucoup montrer, à un étranger, son adresse el son esprit, on aime, plus encore, l'exercer à ses dépens, dès qu'il a le dos tourné; il fait, alors, les frais des plaisanteries gouailleuses, qu'à peine, au reste, il comprendrait, s'il lui était donné de Ifs entendre.
Tous les tondeurs sont indigènes, tous revêtus du costume traditionnel du gaucho, bottes, braies, poncho et chapeau de feutre, le foulard ponceau autour du cou. Ils oublient, pour quelques jours, leur indolence uative : les habiles gagnent.
CIIAP. V. lîKlii.KRS ET H Klî (. K l! I K :ill
h ce travail, plus de 20 francs par jour. Tant qui- la temprralure esl douce, le temps sec, les ciseaux ne s'arrèlonL pas: après une brebis, une autre, on comptera ainsi jusqu'à dix et vingt mille: au delà do ces gros cbiffres. on subdivise l'administration.
Ce travail égavo, pendant quinze jours, le domaine où il s'opère, sans que la campagne en soit plus animée. Elle l'esl moins, peut-être, encore que de coutume; tout le monde est à l'ombre, courbe sur son travail, personne ne songe à galoper, oisif, à travers la plaine. De loin en loin seulement, apparaît une charrette vivement tramée par deux ou trois chevaux, c'est le boulanger ambulant ou le marchand de pêches et de pastèques; ils savent où le travail est commencé et, sûrs de leur clientèle, dont la gourmandise est le premier des vices, ils viennent lui offrir les friandises recherchées, du pain, des gâteaux au caramel, auxquelles on ne saurait résister, ianl (|ue l'on possède en poche un centavo.
Ce n'est pas que la nourriture soit parcimonieusement servie à tout ce personnel, les repas sont abondants, la viande à discrétion, un cuisinier de rencontre est chargé du soin de la préparer, la nourriture se donne, même les jours où le travail est suspendu, quand la température fraîchit, après les pluies.
Ce sont là jours tristes. Le berger a beau avoir scruté le ciel, dont il connaît les caprices, quelquefois un changement subit de température, contre-coup d'un orage lointain, dont le centre esl à trois où quatre cents lieues de là. (juc rien n'a signalé, que dénonce seulement une odeur fraîche de terre et d'herbes mouillées, apportée par le vent, fait baisser le thermomètre de dix ou douze degrés. Le vieux proverbe est vrai : Il faut qu'à brebis tondues Dieu ménage le vent; sinon, c'est un désastre. Dans le parc où, privées de leur laine, elles ont passé la nuit, on comptera quelquefois mille cadavres, nus et blancs, sur le sol noir: les chauds rayons
:H-2 livre vu. — LINDUSTUIE PASTORALE
de l'aurore font, avec ce spectacle, un sombre contraste, qui rend plus cruelle encore, pour le berger ruiné, l'œuvre de la nuit froide, s'étalant irréparable, sous le soleil levant.
Que ne fait-on des abris? Après les grands désastres, on y songe toujours; puis, on calcule que cette prime d'assurance serait trop lourde ; il est moins coûteux de se promettre, pour une autre fois, plus de prudence et moins de dédain pour les avertissements du baromètre.
Sauf ces accidents, qui ne causent pas grand trouble, et n'attristent que celui qu'ils atteignent, — le paysan n'est pas, de nature, compatissant, il l'est ici moins qu'ailleurs; — les jours de pluie, qui interrompent la tonte, sont des jours gais ; l'oisiveté s'impose, on occupe ces loisirs, en paris, courses, jeux de hasard, danses et séances de guitares, où les couplets naissent sous l'improvisation du jo«y«6?or, trouvère pampéen.
Pendant que la tonte continue ; en attendant qu'acheteur et vendeur se soient mis d'accord sur le prix de la laine, après de longs pourparlers que l'homme des champs mène avec lenteur, nous pouvons examiner, en détail, les aménagements de la station, destinés à l'abri des béliers et à ce travail continu de l'amélioration de la laine, obtenue par celle de la race.
L'importation des béliers de race était, il y a encore un quart de siècle, une entreprise compliquée; elle est toujours coûteuse, mais, avec les steamers réguliers, bien aménagés, elle ne comporte plus les mêmes fortunes de mer. Tous les vapeurs qui partent d'Europe emportent quelque étalon ou taureau de prix, des béliers et des brebis en nombre. Tous ont une valeur, assez élevée, pour justifier les frais considérables d'un transport à cette distance.
C'est de Rambouillet que se font les expéditions les plus
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considérables, c'est le mérino de cette provenance, qui a toujours eu le don de sédaiio les éleveurs, à cause de sa taille et de sa grande production de laine. Le type recherché est celui du mérino importé d'Espagne à Rambouillet, de haute taille, à tête forte, aux cornes volumineuses, à la toison très étendue, cachant le front, les joues, s'étendant jusqu'au nez et à la naissance des ongles, couvrant, ainsi, entièrement, les membres et le dessous du ventre.
Avec les Rambouillet, les Negretti jouissent de quelque faveur, mais moins générale. On cite cependant une bergerie, possédant un bélier de celte race, né dans le pays, dont un éleveur français a offert cinquante mille francs, qui ont été refusés. Cette variété du mérino, se distinguant par sa taille plus petite et sa laine à mèches courtes, d'un brin moins fin, est la plus recherchée en Russie et en Autriche- Hongrie, mais perd du terrain partout ailleurs ; dans la pampa, la question de la supériorité de l'une ou l'autre race n'est pas résolue, pas plus que ne l'est celle des races anglaises, que quelques éleveurs ont introduites, entre autres, celles des south-down et des lincoln, grands producteurs de viande et de laine sans valeur.
On suit ici, partout, le système des bergeries de progression. Quelques-unes contiennent des animaux de races pures, s'attachent à perpétuer cette pureté, sans demander, à l'étranger, autre chose que quelques individus de même race et d'autre provenance pour renouveler le sang. Ils donnent à ces béliers des brebis indigènes, en vendent tous les ans les produits, dans des ventes publiques oii les éleveurs viennent se fournir. On compte, à peu près, une douzaine de ces grandes bergeries, entre lesquelles une émulation constante est établie; c'est le public qui décerne les récompenses en payant plus ou moins cher les produits.
Avec les sujets ainsi achetés, les éleveurs plus modestes
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constituent, chez eux, de petites bergeries, moins luxueuses, oi^i ils entretiennent, sous des abris et avec une nourriture spéciale, une ou deux paires de béliers, destinés à féconder leurs brebis de choix et à fournir des béliers pour leurs troupeaux.
Ces descendants de noble race sont élevés en plein air, et préparés pour la vie. sans abris, qu'eux el leur progéniture devront supporter. Ils doivent résumer et perpétuer les doubles qualités héréditaires, exigées par les conditions locales de l'élevage, résistance aux intempéries, production abondante de laine. La résistance, la race indig'ène est en mesure de la perpétuer, mais l'introduction continue du sang- étranger la diminue.
11 faut donc une assez longue préparation pour éviter que cette diminution de la force de résistance nexpose le troupeau à être décimé à la première aventure climalérique. C'est là le grand écueil de l'élevage pampéen à l'air libre, sur des pâturages naturels que le travail de l'homme n'a rien fait pour modifier. On ne saurait, dans l'amélioration de la race, procéder avec trop de précautions. Le premier soin doit être de défendre les qualités assurées de la race créole par une longue sélection: des éleveurs, trop ambitieux, ont vu périr tous leurs troupeaux métis à la suite d'une pluie froide venue hors de saison, quand d'autres, moins précieux et plus rustiques, survivaient. C'est, on le voit^ un travail à plusieurs degrés qui exige, chez ceux qui l'entreprennent, des connaissances étendues, une surveillance très éclairée. Le résultat a été considérable, sans cependant qu'il puisse être comparé à ce que des etl'orls mieux dirigés et à plus grands frais ont produit en Australie.
Aujourd'hui, eu même temps que les bergeries se multiplient, même au loin, et soignent les croisemerfts, l'agriculture, elle aussi, gagne du terrain, et prête son aide à l'élevage ;
CHAI'. V. - I! Kl! CEI! S KT P.RIÎfiEniK .{lii
cliaquo slalioli possède des surfaces, semées ou luzorue, des champs de maïs qui apportent un utile renfort aux troupeaux pendant les gelées et les sécheresses; quelques propriétaires ont essayé, avec succès, l'ensilage. Ce n'est pas un spectacle peu curieux, que celui d'un troupeau de moutons, se jotanl , avec voracité, sur cel aliment, que conserve le silo ; son aspect est celui d'herbes pourries, d'une odeur de tan, fraîchement extrait des fosses de tanneries, repoussante pour le moins pour notre odorat, agréable, il semble, à celui (lu mouton.
Enfin, Télevage est à la veille de subir une nouvelle transformation, sous l'influence des clôtures de fil d'acier, qui se dressent, partout, et divisent les grands pâturages libres d'autrefois en enclos. Quelques propriétaires, après avoir clos leurs stations, première défense contre le voisin, qui permet d'utiliser les moindres recoins de la propriété jusqu'aux limites extrêmes, sans avoir à surveiller celles-ci ni les défendre, ont vite reconnu que le vrai progrès consiste ù subdiviser le domaine. Cela permet de laisser le troupeau, fût-il de dix mille bêtes, paître en liberté, sans gardien, de supprimer le stationnement de nuit, dans le parc, surtout, d'ouvrir et de fermer alternativement certaines sections au bétail ; les frais sont ainsi réduits, la multiplication plus rapide.
Dans la région du Nord de la pampa, cette œuvre est très avancée : le haut prix de la terre y justifie cette dépense, les pâturages, reconnus bons pour moutons, y atteignent déjà le prix de 500 francs l'hectare, à dix lieues de Buenos- Aires, valeur, qui va en décroissant, à mesure que l'on s'éloigne de cette ville, sans tomber au-dessous de 200 francs l'hectare, pourvu qu'ils aient les qualités exigées par le berger. Dans le Sud, les domaines sont plus vastes, l'humus moins riche, le pâturage moins élaboré, les meilleures terres
à brebis n'y valent pas plus de 300 francs l'heclaro, à dix lieues de Buenos-Aires, et les plus éloignées moitié moins.
A mesure que l'on s'éloigne et que les grands domaines se partagent, entre quelques propriétaires de grandes étendues, occupées, surtout, par les bœufs et les chevaux, le commerce des laines se fait d'après l'ancienne méthode ; les acheteurs européens ne vont pas si loin, ils s'en rapportent à leurs agents, commerçants du lieu, les pidpcros, qui, concentrant tous les échanges delà campagne, se trouvent naturellement, à la fin de l'année, détenteurs de toutes les laines de leur clientèle, qu'ils reçoivent en payement des fournitures do l'année.
Il y a un pulpero à peu près par lieue carrée, jusqu'à vingt lieues de Buenos-Aires, au delà, le nombre en diminue plus ou moins rapidement, suivant que la terre du district est plus ou moins riche ; c'est ce nombre qui donne la mesure de la prospérité d'une région, plus encore que de ses vices, qui sont les mêmes partout, mais plus faciles à satisfaire là oi^i la terre est meilleure.
Une terre bien choisie est, en effet, le principal élément de prospérité de l'éleveur. Il ne faut pas le critiquer de ce qu'il attend, de la nature, son succès ou ses revers ; sans le secours de celle-ci, sans l'aide d'un sol qui lui fournisse, à toutes saisons, l'aliment de son troupeau, il pourra s'épuiser en travaux coûteux, faire grande dépense d'intelligence, mais restera en route ; une sécheresse persistante, des gelées trop longues, une inondation emporteront, en quelques mauvaises journées, le fruit de longs efforts. Ces maux pourraient à peine être amoindris par la prévision; la prévision coule trop cher; l'éleveur pampéen doit continuer à être un éleveur à bon marché, ou ne pas être. L'espace qu'il a, devant lui, à conquérir, encourage la théorie qui le pousse à s'étendre ; le bas prix de quelques produits de l'élevage, la viande, par
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exemple, ne l'excite pas encore ù compenser la dilTorencc du revenu par une surproduction ; il ne voit qu'un des cotés de la question, et se dit : A quoi bon produire plus, puisque le produit actuel ne trouve déjà acheteur qu'à bas prix? L'avenir lui apprendra que l'homme n'est sur la terre que pour produire toujours plus et toujours mieux : s'il a une autre mission encore, ce ne peut être que celle de consommer autant qu'il produit.
Toutes les laines de la Plata sont expédiées en Europe, qui en reçoit plus de trois cent mille balles, en même temps que cent cinquante mille de peaux de moutons, représentant six à huit millions de bêtes abattues, pour la consommation, ou détruites par les maladies; quelquefois, celles-ci, fomentées par un état climatérique nuisible, causent des ravages que tous les efforts sont impuissants à combattre. C'est ce qui s'est produit en 1886 ; de juin à août, l'hiver a été sec et froid, des gelées continues ont brûlé les pâturages, une épizootie de strongylus filaria s'est développée chez les animaux, affaiblis par les privations, et l'on estime à vingt-cinq millions de moutons le nombre des victimes, chiffre facile à étabhr et à contrôler, en relevant les arrivages journaliers de peaux de moutons, reçues à Buenos-Aires, de la campagne, pendant cette période.
C'est surtout la France qui absorbe ces énormes envois. Ajoutons même que, des quantités expédiées sur Anvers, la plus grande partie n'a jamais fait que traverser ce port, choisi, depuis longtemps, par les filateurs de Roubaix, de Tourcoing- et de Reims, en raison de son voisinage. Depuis peu, grâce à une mesure sage du gouvernement français, le port de Dunkerque, que l'on ne croyait pas appelé à un si rapide développement, lui fait une concurrence active. C'est une histoire curieuse.
318 LIVUEVII. — L INDUSTIUE PASToKALi:
Les premières laines de la Plata ont été importées, en 1850. à Anvers, qui en reçut quatorze cents balles; en 1880. ce port en recevait deux cent mille, donnant un poids de cinquante millions de kilos, contre quarante-cinq niillions importés en France. Anvers était devenu le grand marché pour tous nos industriels du Nord et de la Champagne, et bénéficiait des commissions, courtages, fret, transports, escompte de négociations de traites, auxquels donnait lieu ce trafic considérable, que payaient, à l'étranger, nos industriels. Ce préjudice, qui était causé à toutes les branches de notre commerce, avait son origine dans une erreur de nos règlements de douane. Les laines de la Plata étaient, en effet, frappées d'un droit de 3 fr. 60 par cent kilos, qu'elles vinssent directement du pays de production ou de ports de transit, pendant que les laines d'Australie, que nous ne consommons guère, n'étaient frappées de ce droit que si elles provenaient de ports de transit. Ce droit ne frappant plus, depuis 1880, les provenances directes, le résultat ne s'est pas fait attendre. Le port de Dunkerque a reçu, en 1881, douze mille balles; en 1883. soixante-dix-sept mille; en 1885. plus de cent mille, de la Plata; le port d'Anvers a vu. pendant la même période, diminuer, d'autant, les quantités qu'il recevait. La démonstration est faite : c'est bien la France qui est le grand pays de consommation de laines de la Plata, personne n'a encore émis l'idée qu'il fallait arrêter ce courant : nous devrons examiner s'il y aurait, à le tenter, quehjue danger ou quelque intérêt.
Telle est la condition sociale de l'éleveur panipéen, tel est le milieu dans lequel s'élaborent les cinq cents millions de kilos de laines sans lesquels les industries anglaise, française
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et allemande ne pourraient plus aujourd'hui subsister. Quelle influence cette production peut-elle avoir sur le consommateur et le producteur d'Europe?
Ce qui nous semble ressortir tout d'abord de notre étude, c'est que la production, que nous avons analysée dans ses moyens et dans ses résultats, si elle n'est pas aussi spontanée que celle des pépites, est, du moins, de son essence, facile, peu laborieuse et peu coûteuse.
Le capital d'achat du troupeau représente une petite somme : on pouvait, au commencement de l'année 1886, se procurer, dans la pampa argentine, autant de brebis de reproduction que l'on eût pu en souhaiter, au prix minime de 2 fr. 50 par tête; depuis, une année, climatériquement mauvaise, a décimé les troupeaux, et diminué de vingt millions de têtes lo capital existant ; la laine, d'autre part, a subi, sur les marchés d'Europe, une hausse de 40 0/0 sur le prix de 1885, deux motifs qui entraînent une plus-value du porteur, mais non pas à des prix inaccessibles. On parle de celui de 5 à 6 francs par tête. C'est^ du reste, le taux normal et qui n'a pour ainsi dire pas varié depuis vingt ans, malgré l'amélioration générale des troupeaux, leur plus graude production, et la qualité actuelle de leur laine.
Ce qui, par exemple, s'est modifié du tout au tout, c'est le prix de la terre. Il y a vingt ans, cet élément était à peu près négligeable ; on pouvait se procurer, à des prix insignifiants, de grandes surfaces, mais, peu à peu, la multiplication du bétail, la concurrence de l'agriculteur ont si bien élevé le prix, surtout celui des prairies naturelles de grand rendement spontané, qu'il faut, aujourd'hui, payer, pour la location annuelle, un prix au-dessus de celui que l'on demandait alors pour la propriété.
Les meilleures prairies, situées au Nord, à proximité de la ville de Buenos-Aires, de lignes de chemins de fer importantes et de l'immense fleuve le Parana, valent, aujourd'hui.
de 800,000 francs à 1 million et demi la lieue carrée de deux mille cinq cents hectares, soit 400 à 600 francs l'hectare; la location pour deux cents hectares, nécessaires à mi troupeau de deux mille têtes, vaut 3.000 francs par an, dans cette région, soit lo francs l'hectare.
Il faut s'éloigner, surtout vers l'Ouest et le Sud, pour trouver des terres à des prix plus abordables ; la terre n'y est pas entièrement élaborée pour cette destination, l'agriculteur ne peut y pénétrer, faute de moyens de transport faciles à bon marché. La concurrence y est moins grande et le rapport moindre. (!)n peut louer, aux prix de 23, 20, et 10^,000 francs ces terres qui valent de 100 à 300,000 francs la lieue, et les répartir entre le petit et le gros bétail. Plus loin on peut encore, pour 30 ou 40,000 francs la lieue, acheter des terres fertiles, que les Indiens ont longtemps occupées, qui peuvent, déjà, recevoir mille à deux mille bœufs et six à huit mille moutons par lieue.
Le prix de cha([ue lot, pour l'achat et pour la location, se raisonne, en tenant compte de la distance, des moyens de transport et du nombre de tètes de bétail, qu'en raison de sa nature et de sa topographie, il peut porter et nourrir, en toutes saisons, sans l'aide de la culture. Beaucoup d'éleveurs préfèrent les régions, où, le prix étant moindre, ils peuvent donner plus de champ ù leurs troupeaux, et ne pas en utiliser toutes les parties en toutes saisons ; le résultat leur donne raison. Il faut, en effet, attribuer la grande mortalité de l'hiver de 1886, et celle, à peu près continue, depuis dix ans, des agneaux, à la trop grande agglomération d'animaux, qui est devenue la règle, imposée par le prix élevé de la terre. Le berger ne se décide pas à recourir à l'aide de l'agriculture, il veut rester un producteur à bon marché; le résultat est souvent désastreux. Il est tout autre, là 011 le bétail a devant lui l'espace, mais l'heure est loin où l'éleveur pampéen consentira à faire entrer en ligne
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de compte antre chose que ces deux éléments : le prix de la terre et le capital engaiio, auxquels s'ajoutent des frais de garde très minimes. Voici comment il établit son compte pour un troupeau de deux mille tètes :
francs
Loyer do la terre 3.000
Intérêt du capital d'achat lO.Ooii francs) I .000
Frais de garde 800
Frais de tonte et transports 2o0