LES GRANDES CULTURES DE CÉRÉALES
Le premier grain de blé en Amérique. — Agriculture primitive. — L'Indien attelé à la charrue. — Un grenier à blé et le prêt à l'agriculture, eu 1589.
— Lois coloniales contre la culture et la production. — Le blé au Chili et au Pérou. — Naissance de l'agriculture locale. — Premières colonies agricoles en 1854. — Difficultés de la colonisation, de 1854 à 1810. — Echec à l'importation de farines en 1870. — Les colonies de Santa-Fé. — Physionomie de l'immigraut, du colon, du Robinson. — Colonies officielles et protégées. — Colonies libres. — Leur mode d'essaimemeut. — L'association.
— Machines agricoles. — Physionomie des colonies de Santa-Fé : mœurs, habitants, costumes. — Une ferme de culture. — Travaux de chaque saison. — Longues saisons de repos. — Bien-être, ai?auce et peu de labeurs.
— Les équipes de travailleurs-voyageurs. — Importance actuelle des cultures. — E.xportation. — Acquisition des terres publiques. — Pris des terres dans chaque région. — La spéculation.
11 y a quelque vingt ans, des navires à voiles, retour de Californie, jetaient, de temps à autre, sur le quai des ports français, de petits chargements de blé. C'étaient les premiers envois des aventuriers de 1849, partis à la recherche de l'or et devenus colons. On n'y prit pas garde. Le pays des pépites, pensait-on, était assez riche pour promener ses blés autour du monde, sans y trouver d'autre profit qu'une satisfaction d'amour-propre ; c'était par forfanterie américaine qu'il faisait descendre à ses voiliers l'Océan Pacifique,
depuis le 38° latitude nord jusqu'au 58" sud, doubler le cap Horn, et refaire, dans l'Océan Atlantique, la même traversée pour atteindre après six mois, quelquefois un an, les ports européens! Ces coûteuses expéditions ne pouvaient avoir aucune influence sur la production française, habituée à compter avec la concurrence d'Odessa et d'Egypte ; elles étonnaient sans inquiéter.
Déjà d'autres régions du continent américain, celles qui, par le Mississipi et le Saint-Laurent, étaient en communication directe avec l'Atlantique, importaient des blés en Europe, depuis 1602, d'une façon irrégulière, et, depuis 1791, annuellement. La France n'avait jamais ou à se préoccuper de cette concurrence lointaine, qui ne l'atteignait pas, chez elle, à peine sur les marchés ouverts à son exportation. Des trente millions d'hectolitres, que l'Angleterre demandait, chaque année, aux pays étranger^, la France en fournissait, bon an mal an, le dixième; si, depuis 1839, les statistiques lui révélaient que la quote-part des Etats-Unis, dans l'approvisionnement de sa voisine, augmentait progressivement, elle n'avait pas à en souffrir. Depuis 1873, il n'en est plus ainsi : les Etats-Unis ont fourni à l'Angleterre jusqu'à vingt-sept millions d'hectolitres par an ; l'Inde anglaise lui présente aujourd'hui ses produits ; les économistes prédisent, qu'après avoir satisfait sa population de deux cent cinquante millions d'habitants, l'Inde pourra, prochainement, grâce au perfectionnement de son outillage, au développement de ses voies ferrées, disposer d'un excédent de production de vingt millions d'hectolitres. Déjà, en 1882, elle en a importé, en Angleterre, deux millions, en 1883, trois millions, pendant que, de son côté, l'Australie est venue en offrir huit millions.
L'agriculture française, cette fois, est atteinte dans ses œuvres vives, et, le mauvais sort la poursuivant, les mauvaises années faisant suite aux médiocres, la France, de pays
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d'exportation de blé qu'elle était, est devenue, depuis 1877, d'une façon continue, un pays d'importation de blé, sans que le déficit de ses récoltes ait eu, même, l'avantag-e traditionnel de peser sur le consommateur au protit du producteur. Aussi, à l'heure oij notre sol, loin de fournir à la consommation les cent vingt millions d'hectolitres qu'elle demande annuellement, lui en offre à peine cent, quelquefois cent dix, par exception en 1887 cent dix-sept, l'agriculteur est bien près de vendre sa charrue, même son troupeau si rOat n'intervient et ne prohibe, aux frontières, blé, sucre, bétail, que notre sol, cependant, ne produit pas en quantité suffisante.
^'os concurrents agissent autrement ; tous améliorent leurs cultures et augmentent l'intensité de leur production; s'ils vendent leurs charrues, c'est pour leur en substituer de plus perfectionnées et conquérir, avec elles, des régions nouvelles ; s'ils quittent leurs fermes, donnent congé au propriétaire, qu'ils ne peuvent plus satisfaire, disent adieu pour quelque temps aux champs qui les ont vus naître, où ils sont restés, de pères en fils, des mercenaires ou des locataires, c'est pour s'expatrier, fatigués qu'ils sont de payer, à chaque génération, plusieurs fois la valeur du sol, sans parvenir à l'acquérir; ils vont là où le prix infime de la terre est une quantité négligeable dans le revient de ses produits.
En France, pendant qu'héritiers et notaires se mettent d'accord, pour diviser la terre, en parcelles si minuscules, que charrues et faucheuses n'y peuvent manœuvrer, que la moisson s'y doit faire à la faucille, nous attendons patiemment que la terre vienne à manquer à l'émigrant allemand ou irlandais, illusion qu'on doit perdre. Aujourd'hui, que tout se sait, personne ne peut ignorer que les Etats- Unis, après avoir vendu, jusqu'à la fin de 1883, cinq cent quatre-vingt-quatre millions d'acres de terre, en ont encore
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un milliard deux cents millions à vendre; qu'ils peuvent, donc, offrir, à chacun des habitants actuels du globe, un acre, soit quarante ares, plus que la superficie de la moyenne des parcelles, inscrites, au cadastre français, en 1884.
La grande république de l'Amérique du Nord est la rivale la plus active, mais elle n'est pas la seule. Une ardeur de production, semblable à celle dont elle a donné l'exemple au monde entier, éclate dans la région de l'Amérique du Sud, qui occupe, dans cet hémisphère, quant à l'étendue, à la situation politique, sociale et climatologique, le rang qui appartient à la république des États-Unis, dans l'hémisphère Nord.
A l'heure où l'inquiétude était à son comble dans les régions agricoles, un steamer rapide, de trois mille tonnes, arrivant de Buenos-Aires à Marseille, après dix-sept jours de voyage, jetait, au mois de janvier 1884, sur le quai de la Joliette, son chargement de blé et de maïs, que, faute d'autre retour, il avait pris à 5 francs de fret la tonne. Cela semblait vraiment une gageure. Par quel bouleversement géographique un port, que Ton croyait hier encore à vingtcinq jours de mer, à trois mille cinq cents lieues, se rapprochait-il ainsi? Par quelle révolution commerciale en coûtait-il moins pour envoyer une tonne de blé du fond de l'hémisphère Sud, que pour l'apporter d'Arles à Marseille?
Il n'y a pas d'agriculteur, qui, en présence de surprises de cette nature, n'ait perdu le peu de sécurité qui lui restait : après le colon du Far-West, celui des pampas entreprenait, lui aussi, avec la charrue, la conquête de trois cents millions d'hectares de terres fertiles, sous un climat tempéré, et venait prendre rang parmi les producteurs à bon marché que les progrès de la navigation rapprochent, concurrent nouveau, aggravant un désastre déjà complet.
Les rivaux mal connus étant les plus redoutés, peut-être
G II A l>. I. — LES ( ; U A N H V. S C U L T I' H E S 1) F C 1> R É A L E ? :î2!)
troiivera-t-on quelque intérêt à surprondro celui-ci, au moment où il vient d'entrer en lice, à pénétrer dans cette région de culture, oii des paysans, en majeure partie Français, ou Suisses Français, venus le plus souvent sans ressources, se sont taillé, dans la plaine pampéenne, des domaines, aux proportions moins vastes que ceux de leurs congénères des Etats- Unis, mais 011 ils vivent et travaillent en propriétaires aisés.
La légende raconte qu'en Fan 1376, lorsque Juan de Garay, avant de songer à reprendre, au lieu où est aujourd'hui Buenos-Aires, l'œuvre manquée de Mendoza, fonda la ville de Santa-Fé, sur les rives du Parana, quelques grains de blé, égarés dans la provision de riz, furent recueillis et semés, par un de ses compagnons, sur cette terre d'alluvions préhistoriques, où toute culture avait été jusque-là inconnue. Humboldt prétend que cette aventure s'est produite à Mexico, que les g^rains de blé étaient au nombre de trois, et qu'ils furent sauvés par un nègre. Il nous semble avoir lu ailleurs que c'est à Quito, que ce fait fut noté, que les grains de blé y furent recueillis par un moine franciscain, natif de Gand, au service de l'Espagne, dont l'histoire a gardé le nom : Fray Jodocco Ricci de Gante.
On serait tenté de ne voir, dans ces récits différents de la même aventure qu'une preuve multiple de l'indifférence des chefs d'expédition du xvi" siècle pour toute préoccupation agricole. Tout bon Américain y voit autre chose : avide qu'il est, toujours, de démontrer qu'il ne doit rien qu'à son esprit ingénieux, il retient la légende et la défend si bien, qu'il n'est aujourd'hui douteux, pour personne, sur ce continent, que ces quelques grains de blé, qu'ils aient été sauvés par un nègre, par un matelot espagnol ou par un franciscain de Gand, sont
les seuls ancêtres de tous les blés américains, et, qu'en cela comme en tout, l'Amérique ne doit rien qu'à elle-même.
Cette origine lointaine, ces commencements modestes de la culture, dans ces régions, inspirent la curiosité de rechercher quels instruments aratoires pouvaient bien avoir apportés avec eux ces colons qui avaient oublié le blé et n'avaient embarqué que de la farine.
On chercherait vainement leur description dans les chroniques; celles-ci n'en font pas mention ; l'on en conclut, qu'ils n'en apportèrent aucun. L'esprit américain ne fut pas pour cela pris au dépourvu : sous la pression de la nécessité, il réinventa, au siècle de la Renaissance, sur ce continent nouveau, la houe et la charrue préhistoriques de l'homme des cavernes. D'une omoplate, fixée par des lanières de cuir à un manche de bambou, on fit une houe; d'un pieu taillé en pointe, soutenu par deux portants, une charrue. Ce sont bien là les premiers outils d'un monde nouveau qui ne veut rien devoir à l'ancien. Est-ce parce que c'étaient là des inventions nationales qu'elles se sont perpétuées? Toujours est-il que, la houe ainsi faite, la charrue ainsi construite, ont survécu à bien des générations de colons, et, qu'après trois siècles, il nous a été possible, encore, de les entrevoir aux confins du pays cultivé, où les traditions de la vie primitive se retrouvent cristallisées.
La semence recueillie, la charrue construite, il fallait encore, pour que l'agriculture fût implantée, que le colon se courbât sur ces instruments imparfaits ! Il n'avait pas émigré pour cette besogne humiliante. Il y plia l'Indien, soumis ou prisonnier. Les bœufs manquaient, il attela ce bétail humain et lui traça, au galop de son cheval, la longueur de son sillon.
Il s'agissait bien, en effet, de culture et de conquête laborieuse de champs fertiles! On venait d'Espagne, où l'ag^riculture n'avait jamais été en grand honneur, c'était ])0ur
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rpcueillir des richesses, accumulées par la nature, non pour en préparer de nouvelles, moins encore pour demander au sol bout ce qu'il peut donner au travailleur jaloux d'en répandre le surplus sur les pays voisins, moins favorisés.
Y avait-il un pays voisin? Y en avait-il de moins favorisé? Le colon de ces plaines a peine à se défendre contre la misère et la famine. Sur ces rives aujourd'hui riantes de la Plata et de ses immense affluents, le Parana et l'Urug-uay, la vie n'est, à Forigine, qu'un rude combat: il faudra cent vingt ans pour occuper, autour de Buenos- Aires, un rayon de cinq lieues; chaque pouce de terre, disputé les armes à la main, coûte de nombreuses vies d'hommes, autant en coûte chacune des villes que le colon espagnol échelonne le long des fleuves et qu'il trace à la mesure de ses rêves.
Tout éprouvée qu'elle est, la pauvre colonie de Buenos- Airesfut, cependant, protégée contre sa propre imprévoyance et garantie de la famine par une institution d'un de ses premiers gouverneurs, digne héritier du colon vigilant, qui avait recueilli les srains de blé légendaires.
En 1389, ce gouverneur, Juan Torr'es de Casareto, frappé de l'insouciance des colons, qui ne songeaient pas à conserver le grain nécessaire aux semailles de l'année suivante, conçut le plan d'une banque agricole, aussi féconde dans ses résultats que simple dans son fonctionnement. Il établit un dépôt de blé, où chacun, au moment des semailles, pouvait venir puiser, sous la seule condition de restituer, à l'heure de la récolte, la même quantité de blé, augmentée d'un dixième. Cette banque de prêt, un peu usuraire, à l'agriculture, donna vite d'assez brillants résultats pour permettre à l'administration locale, qui en recueillait les bénéfices, de fonder un hôpital, le premier que Ton ait connu dans l'Amérique du
Sud. Elle mit, de plus, le colon à l'abri des privations, lui permit de conserver, en culture, les champs qui entouraient la ville.
Il n'y était guère encouragé par ailleurs. Les lois, très étudiées, que Charles-Quint et Philippe II avaient édictées pour lui, que Charles II réunit et promulgua en 1680, sous le titre de lois des Indes, embrassaient bien, à son adresse, tous les préceptes dont un père de famille prévoyant peut entourer l'inexpérience et les témérités de sa descendance, elles lui montraient la route à suivre, lui prodiguaient les encouragements et les conseils pratiques, ne lui laissaient ignorer aucun des principes, que la colonisation scientifique de notre siècle croit découvrir et qu'elle ne fait que rééditer après trois siècles; mais elles avaient oublié de le défendre contre les jalousies du commerce de la métropole et ses exploitations ruineuses.
Les ordonnances, successivement arrachées aux rois, se résumaient en une prohibition générale de travailler et de produire, en une obligation imposée de consommer les produits de la métropole. Elles allaient jusqu'à enlever aux colons le droit de transformer, en farine, le blé, qu'ils récoltaient, pour les obliger à consommer des farines d'Espagne. Un jour, cependant, malgré les ordonnances et les prohibitions, un colon eut l'idée de construire aux confins de la ville un moulin à vent, pour y moudre les blés de la colonie et tenta d'exporter, au Brésil, la farine, que l'on échangerait contre des nègres; la consommation que l'on avait faite des malheureux Indiens rendait cette importation nécessaire. Le commerce espagnol mit, contre ce moulin, flamberge au vent, ce fut une bataille en règle, dont la tactique semble avoir été prévue par Cervantes; mais, cette fois, le moulin fut battu et dut rentrer ses ailes. Comment d'ailleurs nous étonner de ces étranges principes économiques, mis on pratique du xvi^ au xvni" siècle, quand la France a pro-
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clamù les mrmes au xix"? Porulaiit viiii;! ans, une loi, qui n'a rien à envier aux ordonnances de Cadix, n'a-L-ellc pas interdit l'entrée en France des blés d'Algérie!
Le résultat fut en raison directe de la sagesse du principe. La chronique nous dépoint, sous des couleurs sombres, l'aspect do la campagne pampéenne, à la fin du siècle dernier. Elle était dans un état complet de barbarie : les habitations n'y étaient ni beaucoup meilleures, ni plus commodes que celles que possédaient les Indiens au temps de la conquête; pour tout meuble, une outre à conserver l'eau, une corne pour la boire; pour siège, une tète de bo'uf. quelques cuirs pour se reposer; pour se couvrir la nuit, quelques peaux de moutons à l'état brut. La terre valait de 2 à 20 piastres la lieue carrée espagnole, soit de 10 à 100 francs les deux mille sept cents hectares; le roi d'Espagne était le vendeur; il fallait recourir à la métropole et à l'administration de la colonie, pour obtenir ses titres en règle ; cette formalité demandait au moins huit ans et coûtait plus de 400 piastres. Les habitants se gardaient bien de solliciter les libéralités coûteuses du gouvernement, et préféraient occuper, sans titres, les terrains vagues, dont le nombre et l'étendue étaient considérables. Il faut attribuer à ce déplorable état social l'abandon où est restée, en même temps que la campagne, l'agriculture.
La défense d'exporter des farines subsistait, encore, en 1801 ; le campagnard avait jeté, depuis longtemps, le manche après la houe et remplacé le pain par la viande, produite sans travail. Les lois restrictives amenaient le môme résultat que les prohibitions douanières du corn-law en Angleterre; elles déshabituaient le peuple de la consommation du pain. Aujourd'hui même que la Uépublique Argentine, après une régénération agricole complète, est devenue un pays d'exportation do blé, l'usage du pain n'v est pas
encore général dans la campagne; il est, partout, pour les paysans un objet de luxe au même titre que les pâtisseries dans les villes. Il nous est arrivé, en nous éloignant des villages, d'en manquer pendant plusieurs jours; de ne pouvoir renouveler, même, notre provision de biscuit sec.
Les cinquante années de guerre civile qui suivirent la proclamation de l'indépendance empêchèrent le paysan de profiter du régime de liberté commerciale, que celle-ci lui assurait. Le Chili, pendant cette longue période, s'habitua à être le grenier des républiques américaines du Sud.
Depuis le commencement du xvii° siècle, l'agriculture y prospérait, encouragée qu'elle était par les demandes de son riche voisin, le Pérou. Celui-ci avait dû renoncer à produire son blé à la suite du tremblement de terre de 1687, qui amena une épidémie meurtrière dans les vallées voisines de Lima, infligea aux blés de la région une maladie inconnue, dont les effets furent tels que, jamais, depuis, leur culture ne donna aucun résultat. Une hausse considéi'able en fut la conséquence; le prix s'en éleva, en 1675, jusqu'à 25 et 30 piastres la fanègue, mesure du poids de 100 kilos.
La culture du blé, encouragée par ces prix inespérés, s'implanta au Chili, l'exportation s'en développa, se répandit jusqu'au littoral de l'Atlantique; les habitants des rives de la Plata s'habituèrent à recevoir ce secours annuel, oubliant que leur sol, ravagé par la guerre civile, eût pu leur donner d'aussi abondantes récoltes. On ne parlait, au Chih, que de riches cultivateurs, pendant que la pauvreté du chacarero^ le fermier pampéen, était proverbiale; on disait; pauvre comme un chacarero^ c'était assez pour qu'il le restât.
Enfin, tout d'un coup, en 1870, un phénomène se produisit sans avoir été pour ainsi dire prévu ; les farines du Chili arrivèrent à Bucnos-Aires à leur heure, mais ne trouvèrent plus acheteur; le marché était encombré de produits indigènes.
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L'agriculture locale était née; elle avait, depuis 1861-, exploité le déhouclié. que lui ouvraient, pendant la guerre du Paraguay, les besoins des armées alliées; la guerre finie, clic était prête à fournir, seule, toute la région plaléenne. Celte année fut une année de ruine pour les négociants, qui avaient pris l'habitude d'encaisser de beaux profits sur les importations de farines chiliennes. Ils s'étaient laissé surprendre par cette éclosion de l'agriculture pampéenne, dont ils avaient négligé de surveiller l'incubation.
Cette incubation durait depuis 1854, elle avait traversé des fortunes diverses. A cette heure éloignée, la jeune République Arg-entine, en possession d'une tranquillité relative, venait d'emprunter aux Etats-Unis leur Constitution, éprouvée, déjà, par un siècle de prospérité. Le général Urquiza en gouvernait une partie importante. Il eut le premJer la pensée de recruter, en Europe, pour mettre en culture ses immenses domaines personnels, des colons agriculteurs, les aidant, à leurs débuts, de ses propres ressources, les établissant sur des terrains fertiles, qu'il leur vendait à long terme. Ces premiers colons, venus de Suisse, de Savoie, du Béarn, furent établis le long des rives de l'Uruguay; ils ont constitué, dans la région platéenne, le premier groupe d'agriculteurs européens, qui devait servir de prototype aux centres agricoles du pays, que l'on appelle des colonies.
Ce nom est justifié par leur organisation. Elles se sont semées, peu à peu, dans diverses parties de la plaine et sont de vraies colonies, étrangères, sur la terre argentine. Toutes, formées d'émigrants, venus pour coloniser, dans le vrai sens du mot, elles ont, depuis trente ans, implanté l'agriculture dans
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la république, conservant, chacune chez elle, les mœurs, les usages des pays respectifs, qui avaient fourni leurs premiers habitants.
Ce système de cantonnement des agriculteurs dans certaines régions, qui ne sont ni plus favorables ni moins que les autres, n'était pas prémédité. Le premier groupe qui s'établit, sur la rive du Parana, devait servir de modèle, sa destinée a été de devenir, en môme temps, un foyer de rayonnement, autour duquel se sont groupées soixante colonies semblables, taillées sur le même patron : villages sans clocher, sans agglomération centrale, composés de fermes, échelonnées régulièrement, le long d'avenues interminables et droites, de cinquante à soixante mètres de large, au milieu de cultures divisées en carrés de vingt-cinq hectares.
Au début, ces colonies ont été fondées par les gouvernements de Provinces, suivant l'exemple donné par le général Urquiza; elles le sont aujourd'hui par de grands propriétaires qui profitent de la force acquise, sans prendre, le plus souvent, d'autre peine que celle de diviser leurs domaines en carrés d'égales dimensions, de les numéroter, et de les offrir en vente à des prix beaucoup plus élevés que ceux qu'ils obtiendraient pour l'ensemble.
Les années de début furent pénibles ; le succès se fit longtemps attendre aux premiers qui tentèrent cette appropriation nouvelle du sol. Cette période de combat se prolongea de 18.^4 à 1870.
Les difficultés à vaincre étaient nombreuses. Il semble fort simple, au premier abord, de trouver, dans les campagnes d'Europe, de nombreux cultivateurs peu satisfaits de leur sort ou tourmentés d'ambitions vagues, de les embarquer à destination d'un pays sain, de les y installer dans une plaine fertile, qui n'exige, pour être mise en culture, aucun travail préparatoire, aucun défrichement, où pas une herbe n'arrête l'effort de la charrue, où le sol d'alluvions est, depuis trois