‹ La vie et les moeurs à la Plata (volume 3)Chapitre 8 sur 50 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA r.OLOXlE FRANÇAISE DE LA PLATA

Le Français colonisateur. — Le Français à l'étranger. — Patriotisme. — Conimeroe français à la Plala. — La vice-royauté de la Plata en 1806. — Jacques de Liniors et les Anglais. — Napoléon !<"■ et la Plata. — Mort de Liniers. — Les journaux français de 1818 à 1887. — L'influence française. — Le romantisme. — Le libéralisme. — Le blocus français en 18'»1. — Les Français dans l'enseignement. — L'immigration basque. — Les premiers pasteurs français. — La laine en 1842. — Le Français artisan et industriel. — Les grandes industries françaises. — L'émigration et les capitaux. — L'ouvrier patron. — Comparaisons : l'Angleterre, l'Italie. l'Allemagne. — Les créations Irançnises. — Théâtre français. — Tendances politiques. — Fêtes françaises. — Les lils de Français et la patrie.

« Le Français ne sait pas émigrer el n'est pas colonisateur : » c'est là un des axiomes de la science sociale, aujourd'hui, les moins discutés, accepté qu'il est par ceux même qu'il devrait ])lesser le plus. De toutes les vérités que l'on se dit à soi-même, à la manière de Brid'oison, il ne saurait y en avoir, pour un peuple, de plus humiliante; il n'en serait pas, si elle était justifiée, qui fit moins d'honneur à notre race, qui condamnât plus sûrement la démocratie française au néant. L'expansion au dehors, le besoin d'élargir l'aire de son action, ne sont-ils pas des nécessités de son existence? Elle serait destinée à périr, si elle se laissait enfermer dans les limites étroites de la vie de France, où toute a.spiration devient empiétement, où les ambitions les plus justifiées ont toujours chance de troubler l'ordre social, où le royaume des élus est limité, partant, défendu.

Si la France du xix'' siècle avait réellement renoncé à

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répandre au dehors, avec ses ambitions, ses qualités de race, elle trahirait les plus sûres traditions de son histoire, qui relient les Gaulois domi-barbares aux lésions des croisades ; cette grande émigration du moyen âge, aux soldats de Guillaume le Conquérant ; ces colonisateurs sans rivaux, aux colons de la Louisiane et du Canada, restés Français après un siècle d'abandon, et, enfin, ceux-ci aux conquérants de l'Algérie et aux aventuriers de la Californie, dont l'œuvre n'a pas été stérile.

Il est vrai que la France a perdu ses plus belles colonies. Elle a vu la Louisiane et la Floride, le Canada et l'île de France sortir de son patrimoine ; mais ses revers même semblent n'avoir eu d'autre résultat que de démontrer la vitalité posthume de ses créations coloniales. Au reste, ne sommes-nous pas un peu prompts à vanter à nos dépens nos voisins tout aussi éprouvés? L'Angleterre n'a-t-elle pas vu l'indépendance des Etats-Unis se constituer sur les ruines de son empire colonial? La perte prochaine du Canada et de l'Australie n'est-elle pas prévue par ses hommes d'J'ltat? Les Portugais n'ont-ils pas perdu le Brésil, les Espag^nols leurs mimenses possessions d'Amérique? Sommes-nous donc les seuls à avoir créé des colonies, pour n'en tirer d'autre honneur que celui de leur avoir infusé notre sang- et appris notre langue? Parmi les grands Etats européens, nous n'en connaissons guère qui n'aient rien perdu de leur empire colonial que ceux qui ont encore à le créer, — comme l'Allema gne et l'Italie.

La légende qui condamne, à l'avance, toute entreprise française au dehors, n'a pas seulement l'inconvénient d'être fausse ; elle est décourageante. C'est à elle que l'on doit le lent développoment de nos établissements à l'étranger. C'est elle, surtout, qui engendre ce dédain allier, avec lequel, en France, on traite, sans exception et de parti pris, tous ceux des nôtres qui ont la témérité de tenter au dehors quel-

que création, dédain, qui va de pair avec l'admiration que nous inspirent ces coureurs d'inconnu, s'ils appartiennent à une nation voisine.

Aussi Belges, Suisses, Italiens, Anglais et Allemands, lorsqu'ils se lancent dans cette aventure, aujourd'hui, pourtant, bien bourgeoise, de l'émigration, tout aussi ordinaire que le choix d'une carrière, rencontrent-ils l'appui de tous ceux qui les ont précédés et les vœux de ceux qui restent ; le Français qui passe la mer n'est plus qu'un déclassé. Qu'il soit jeune ou vieux ; qu'ayant manqué sa vie, il cherche à la recommencer, dans un pays nouveau, ou qu'il en soit encore à chercher sa première voie, le jour où il part, il se déclasse et se diminue. Ce qui est plus étrange encore, le jour où il arrive au milieu même des Français qui l'ont précédé dans le pays qu'il a choisi, il sent qu'il a fait, en venant les rejoindre, le sacrifice de la considération à laquelle il croyait avoir droit. S'il se présente devant son consul, il est accueilli par ce fonctionnaire avec cette froideur soupçonneuse, qui jauge un déclassé de plus, venant grossir les rangs des enfants perdus de la patrie ; il apprend là que c'est un quasidélit que d'avoir voulu s'arracher à la médiocrité d'une vie toute tracée, de s'être imposé la tâche laborieuse de chercher au dehors un succès, dont la patrie, qu'il a quittée, partagera avec lui le profit.

Ce serait cependant un travail assez consolant et plein de surprises que de relever, sur une carte, tous les points du globe où des Français se sont g-roupés, de dresser un état sommaire des résultats qu'ils y ont obtenus,, des capitaux qu'ils ont créés, de ceux qu'ils ont répandus dans leur pays d'orig-ine, en attirant, là où ils s'étaient établis, des produits industriels et les navires français.

Mais c'est à la Plata, dans ce pays acquis à nos idées françaises, à leur influence, vivant de notre vie, partageant nos goûts, pratiquant nos mœurs, oubliant ses origines espagnoles

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pour rechercher, surloul, l'écho de loiil ce qui sedil ou s'écrit en France, que s'esl formée, depuis plus d'un demi-siècle, et développée, depuis trente ans, notre plus belle colonie, véritable réduction de la société française démocratique, ayant ses journaux, ses assemblées, ses lettrés, ses écrivains, ses artisans, ses propriétaires, ses théâtres, ses lieux de réunion, ses luttes simili-politiques, ses maisons d'enseignement, de refuge d'asile, ou de secours; puissante par son union, par ses habitudes laborieuses, son esprit industrieux et économe ; utile à la mère patrie, dont elle fait aimer le nom, connaître les productions, dont elle attire, occupe et multiplie les capitaux, sans demander en retour que l'on sache même qu'elle existe, qu'elle est grande et prospère; heureuse, seulement, si elle entend dire qu'elle peut servir de modèle à toutes les créations de ce genre.

Ceux qui ont habité l'étranger savent combien est vivace, chez les Français du dehors, le culte de la patrie. Pour eux, ce sentiment résume et embrasse toutes les affections de famille, tous les souvenirs du jeune âge, restés vivants au fond du cœur, sous leur forme primitive, avec toute la fraîcheur qu'ils avaient au jour du départ. Aussi, sont-ils toujours arrivés de la veille et disposés à repartir dans un avenir prochain, qu'ils indiquent à l'avance, que leur désir rapproche, que le succès aussi bien que les revers éloignent aussi facilement. Ils passent, ainsi, dix ans, vingt ans, une existence entière, travaillant toujours, laborieux, économes, honnêtes, scrupuleux, souvent plus qu'ils ne le seraient dans leur milieu d'origine, soucieux qu'ils sont de la considération des étrangers pour le groupe auquel ils appartiennent, sévères pour ceux qui tombent et font rejaillir sur leurs compagnons d'émigration

les éclaboussurcs de leurs fautes. Succès ou revers, le Français rapporte tout à la mère patrie : il se sent oublié par les siens, et cet oubli même double le désir de rentrer triomphalement. Les étreintes de l'adversité sont plus cruelles pour lui^ parce qu'elle lui forme le chemin du retour, et que, par elle, l'émigration voulue devient exil forcé, qu'elle l'oblige à renoncer à quelque chose de plus précieux que les biens qu'il a perdus, à celui qu'il convoite avec passion, à cette douce, et profonde émotion, que donne, après une longue absence, le premier contact avec le sol de la patrie.

Les cent mille Français qui forment aujourd'hui ce que l'on appelle la colonie française do la Plata ne dilï'èrcnt en rien des autres groupes, moins nombreux, répandus dans les diverses contrées du globe. A quelque classe sociale qu'ils appartiennent, quelle que soit la province de leur origine, leur éducation, ils pensent tous de cette manière. 11 conservent le culte des usages nationaux, se passionnent pour ce qui agite, élève ou compromet la patrie, savent qu'ils sont oubliés d'elle, et font, dans leur éloignement et leur obscurité, des etTorts constants pour attirer d'elle un regard. Tous les ans, les statistiques des douanes leur apportent, en manière do consolation, les résultats de l'année écoulée. Elles constatent que la France a exporté, pour cette région des rives de la Plata. dont elle ne perçoit que dans un lointain nébuleux la situation géographique, les mœurs et le climat, une somme de produits manufacturés qui se rapproche de cent cinquante millions de francs, et qu'elle a reçu de ces pays, qu'elle croit à peine nés à la civilisation, une somme double de produits bruts destinés à son industrie, à ses filatures et à ses tanneries.

Le lecteur qui aime les chiffres tout groupés et alignés en beaux bataillons, regarde défiler ceux-là avec étonnement; peut-être y arrête-t-il un instant sa pensée. Qu'il se dise, alors, que si tous ces produits arrivent en France, où les apportent

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des vapeurs français, si d'autres, pour une somme é^aie, s'exportent par les mêmes voies, c'est parce que des Français expatriés ont créé là ces relations, fait connaître ces produits de notre industrie, en ont répandu le goût, en ont, par leur activité patriotique, imposé l'usage. S'il pousse son examen plus loin, s'il se rend compte de la nomenclature des articles exportés, il verra que pas une branche d'industrie ne reste en dehors de ce mouvement, et, qu'aussi bien l'art et la littérature que les objets les plus vulgaires y tiennent une grande place. Si ses regards pouvaient pénétrer plus loin encore, il verrait à l'œuvre, au milieu d'une société très raffinée et très instruite, des hommes d'étude sortis de toutes les écoles de France, rendant, au loin, ce service, de propager les idées, les inventions, la langue et la science françaises : ingénieurs dans les grandes constructions et la direction du travaux publics, de communication, de viabilité, de ports, de mines, d'assainissement des villes ; savants et professeurs dans les collèges et écoles supérieures ; médecins et avocats, dans les services privés, que leur profession est appelée k rendre ; industriels dans la création et le développement d'usines, dont ils demandent en France les directeurs, les contremaîtres, les machines et les modèles ; éleveurs, au milieu de leurs immenses domaines, où il y a toujours une place, du travail et le moyen de réussir pour tout Français qui s'y présente.

Ce groupe militant qui possède l'ambition, commune à tous les hommes, de réussir et de s'élever au-dessus de ses concurrents, en a une autre, spéciale à ceux qui luttent loin de la patrie : ils veulent que quelque chose de leurs œuvres soit constaté là-bas, dans ce coin reculé où leurs souvenirs convergent; ils rêvent que l'on en parle chez eux. Aussi, lorsqu'un député, dans une phrase incidente, à propos de l'expédition du Tonkin, déclare à la tribune du Parlement que notre plus belle colonie est la colonie française de la

Plata, il circule, parmi ces laborieux expatriés, un souffle cVorgueil, cette satisfaction glorieuse qu'éprouve le régiment cité à Tordre du jour.

Après quarante ans de silence, c'était la première fois, depuis les débats de 1840, soulevés à propos du blocus de Buenos-Aires par la flotte française, que le Parlement s'occupait de cette colonie unique ; cependant, en remontant aux origines de son histoire contemporaine, on trouve une heure, où le pays, où elle s'est créée, a pu croire qu'il allait devenir Français, alors qu'un officier Français, moins célèbre que La Fayette et Rochambeau, et tout aussi digne de la même renommée, présidait à l'éclosion de son indépendance et prenait en mains la direction militaire de la résistance aux Anglais, qui devait amener l'expulsion des Espagnols.

Nous ne voulons pas tenter, ici, la longue histoire de l'indépendance des Etats de la Plata, ce serait la faire que de conter, par le menu, celle du comte de Liniers, de 1806 à 1810, mais une notice sur la colonie française de la Plata serait incomplète s'il n'y tenait la première place.

Né à Niort, en 1737, le comte Jacques de Liniers avait pris du service, en Espagne, comme officier de marine, et participé aux expéditions d'Algérie, de 1775 à 1784. Conservant son rang dans l'armée espagnole, il fut chargé, en 1790, d'un commandement dans les Missions, qui, depuis l'expulsion des jésuites, en 1767, dépendaient des Etats de la Plata érigés, en 1776, en vice-royauté, avec Buenos-Aires, déjà peuplée de quarante-cinq mille habitants, comme capitale. En 1806, Liniers, revenu des Missions, commandait le port de l'Ensenada, le plus voisin de la capitale, quand, le 27 juin, une armée anglaise, détachée du cap de Bonne-Espérance, s'empa-

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parait, 011 quelques heures, de la ville do Buenos-Aires.Le viceroi espagnol Sobremonte disparaissait; les Espagnols résidents acceptaient celte défaite; seuls, les créoles, fils d'Espagnols, nés dans la colonie, chez qui germaient, déjà, les idées d'autonomie, étaient disposés à recommencer la lutte, confondant Anglais et Espagnols, dans leur haine de rélrangor. De tous les officiers au service de l'Espagne, Liniers, seul, était resté à son poste. D'accord avec les patriotes do Buenos-Aires, il s'embarqua pour Montevideo, y réunit six cents hommes, pendant que les patriotes se préparaient de leur côté, et put, après quelques jours, revenir, débarquer, grouper deux mille hommes autour de sa troupe, les armer, donner la main aux forces urbaines, faire le siège du fort, où les Anglais s'étaient réfugiés, après plusieurs engagements peu heureux, et rendre la ville à ses habitants.

Brillante improvisalion historique de cet officier de fortune, à laquelle rien no manque dos qualités de la race française, dit un historien argentin ' I La vivacité, l'audace, la confiance en soi, l'intrépidité dans le danger, la générosité dans la victoire et le désir immédiat, au milieu de son triomphe, de faire tourner sa propre gloire d'un jour au bénéhce de sa patrie! C'est ce désir qui perdra Liniers: nous ne pouvons que lui pardonner. Ce crime, si c'en est un, ne méritait pas l'éclatante ingratitude des créoles, qu'il avait éclairés sur leur propre valeur, dont il avait dirigé les armes ; il se réduisait, en somme, à vouloir faire des compatriotes de ses compagnons d'armes, à leur donner sa propre patrie après leur avoir révélé les enthousiasmes du patriotisme.

Les événements semblaient lui suggérer cette idée de l'annexion de la vice-royauté do la Plata à la nation française ; les créoles, en effet, vaincus la veille, victorieux le lendemain, imposant des conditions aux Anglais, étaient résolus à faire

I. HIstnirr (Ir liihirunc. par le uéin-ral IL .Mitre. I^reiiiiiT volume.

bon marché des autorités espagnoles, qui n'avaient su ni empêcher l'entrée de l'ennemi, ni préparer son expulsion. Au mépris des lois coloniales, ils hrent par acclamation un viceroi de leur général victorieux, du chef de cette entreprise heu-reuse, qui n'était pas Espagnol.

Cette élection, la première d'un magistrat de cette importance, faite sans droit, dans un pays do l'Amérique espagnole, par les créoles, réunis dans le Gabildo, ouvert à tous les citoyens, était le premier acte de la révolution. Elle consacrait la rupture des liens de famille entre la colonie et la métropole. L'audience royale, assemblée majestueuse des plus hauts magistrats coloniaux, envoyés par l'Espagne pour contrebalancer l'omnipotence des vice-rois, n'y résista pas; elle accepta cette violation, par le peuple, du principe monarchique, cet effondrement de toutes les lois coloniales, dont elle avait le dépôt. Le roi d'Espagne, contraint et forcé, fit comme elle, confirma la déchéance de Sobremonte, l'élévation de Liniers, d'un Français, à la première magistrature d'une colonie d'où les lois des Lides, cependant, excluaient tous les étrangers.

Une nouvelle épreuve ne tarda pas à démontrer que ce choix était heureux. Liniers fut appelé de nouveau, en 1807, à sauver le pays dune seconde invasion anglaise, forte, cette fois, de vingt mille hommes. En cette aventure périlleuse, ce fut sur lui seul et sur les nouveaux patriotes qui l'entouraient que reposa, comme en 1806, toute la responsabilité du gouvernement que l'Espagne laissait échapper.

Dans tout l'éclat de cette destinée qui le faisait présider à l'aurore de l'indépendance sud-américaine, initiateur et premier soldat de cette révolution, investi du pouvoir par l'autorité populaire, lui Français, dans un pays que l'Angleterre convoitait et attaquait sans pouvoir le conquérir, que l'Espagne était impuissante à défendre et à garder, qui semblait ainsi n'être à personne, Liniers, imbu qu'il était d'idées mo-

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narchiques et hiérarchiques, ne songea pas qu'il pouvait être le premier citoyen d'une république indépendante et rendit compte, naturellement, des événements auxquels il avait présidé, à l'empereur Napoléon, lui faisant hommage de la suzeraineté sur ces contrées. 11 lui adressa le comte de Yandeuil, son gendre, émigré français résidant avec lui à Buenos-Aires. L'Espagne était alors Talliée de la France, Napoléon ne crut pas devoir accueillir ces projets , mais il n'oublia ni cet ambassadeur, ni ce vice-roi qui régnait pour lui et le traitait, de loin, en suzerain. Deux ans après, au lendemain de l'abdication de Charles IV, il décida l'envoi à la Plata d'un émissaire, chargé d'instructions pour Liniers et d'un convoi d'armes, projet qui resta sans exécution. L'idée fut reprise. Le futur amiral Jurien de La Gravière, qui avait connu Liniers à Buenos-Aires, à la lin du xvni" siècle, lors de l'arrivée de celui-ci, fut destiné à devenir le conquérant de ces immenses régions par le ministre de la marine Decrès, qui lui alloua cinq cents fusils et vingt-cinq hommes : subside dérisoire si l'on se rappelle l'échec des vingt mille Anglais, et qui n'aurait pu aider ([uune conquête pacifique, une prise de possession d'un domaine, déjà, féodalement, rattaché à l'Empire. Cette expédition ne partit pas plus que les précédentes; l'empereur, hanté par ce rêve ambitieux de conquête, mais, le réduisant, peu à peu, aux proportions d'une simple velléité, confia une mission d'encouragement à M. de Sassenas, qui» lui aussi, avait résidé quelque temps à la Plata, et qui n'arriva même pas à Buenos-Aires : la suspicion où le mit sa mission, ébruitée avant qu'il y parvînt, l'arrêta à Montevideo.

Les citoyens de la République Argentine, aujourd'hui constituée, peuvent, aussi bien que nous Français, envisager de sauR-froid dans le lointain vaoue de l'histoire ces tentatives

plaioniques de conquête. Les armées de Napoléon victorieux, s'il avait eu le loisir de les employer à cet objet, eussent échoué contre la résistance des créoles, peu disposés à changer de maîtres, déjà résolus à n'en pas avoir, avides d'indépendance politique, après s'être soulevés, en réalité, pour échapper à l'exploitation commerciale de la métropole. Déjà initiés aux idées de la Révolution française, que l'Amérique avait accueillies la première, ils n'avaient rien à prendre, des principes que la France impériale leur avait substitués.

Liniers fut victime de son zèle patriotique. L'armée créole oublia qu'il avait improvisé le prologue du grand drame de l'indépendance, qu'il avait révélé l'existence de forces capables d'entrer en lutte avec une armée anglaise, à plus forte raison, avec l'armée d'Espagne. Une émeute le destitua, lui opposa un vice-roi nommé par elle, lui arracha Montevideo et Buenos-Aires, le forçant à chercher dans l'intérieur un centre de résistance. Il le trouva à Cordoba, tint en échec ses ennemis, jusqu'au jour où, en 1810, déclaré traître à la métropole, et, par une contradiction étrange, traître à la révolution, allié des Français, usurpateurs de l'Espagne, il fut enveloppi'; et pris, avec six de ses compagnons, par l'armée créole, par ceux qu'il avait, le premier, groupés et conduits à la victoire. Fusillé dans un lieu sans nom, en pleine pampa, sur les rives désertes d'un ruisseau ignoré, où aucun souvenir n'a été conservé de cette triste fin d'un homme vaillant, il est, en môme temps que le premier des héros de l'indépendance, le premier sacrifié par les patriotes, et commence cette série lugubre qui se continuera par l'exil de San-Martin et de Rivadavia.

Quant à la France, si elle peut regretter ce martyr d'un rêve colonial irréalisable, elle peut affirmer qu'elle n'a rien perdu dans l'écroulement de ses espérances. L'histoire de ce siècle s'est chargée de démontrer que l'annexion, rêvée par Liniers, n'aurait pas eu de lendemain et se serait écroulée d'elle-même avec la dynastie napoléonienne. Il n'en serait

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rcslt"', aprt's (|ii('l(|m's aiiiiéfs passtM^s, sans prolil, sons nnc lui coniimmc, (juc le Simvciiir d'iinc liumilialion ; les créolfs en eussent gardé quelque rancune. Peul-èlre, n'eùl-on pas jui prononcer le nom de France dans ce pays un demi-siècle après qu'il se sérail dérobé à nne domination importune! Aujourd'hui eiu-ore, le nom de Liniers commence à peine à recouvrer quelque ju'estiye. Lui, le grand initiateur, il esl victime de ce sentiment très local qui consiste à nier toute intluence possible d'un étranger dans les grandes journées de la patrie. Il en coûte de lui devoir quelque chose, et le mot si finement ironique de ïocqueville est toujours vrai : « Jamais un Américain ne consentira à avouer que l'Amérique n'a pas été découverte par un Américain. » Ce sentiment, poussé à l'extrême, a séparé les fils créoles de leurs pères espagnols, a mis l'idée de patrie au-dessus de celle de famille, détachant, avec violence, du tronc de la famille européenne, un rameau, pour lui donner, dans un sol nouveau, des racines et une sève indépendantes; nous ne pouvons nous étonner qu'il se soit conservé assez vivace pour empêcher d'accorder à un étranger, d'au delà les mers et d'au delà les Pyrénées, la grande part qui lui apparticMit dans l'œuvre commune de la création d'une nation.

Si l'œuvre de Liniers fut méconnue de ceux à qui elle profitait, son entreprise d'annexion ne fut pas moins dédaignée en France, et lAngleteire fut la seule à profiter avec une remarquable habileté de ses propres échecs. Venue en conquérante, battue^ expulsée du territoire avec ses armées, elle ne garda aucune rancune de sa défaite. Laissant jouir au contraire les créoles de leur triomphe, exploitant, au prolit de son commerce, ce sentiment très humain du bienfaiteur, qui se passionne pour celui (|u'il a sauvé, du vainqueur qui n'éprouve que des joies à revoir celui (|u'il a battu, elle s'implanta dans la colonie en courtier de commerce, peu

soucieux de sa dignilé, que les rebuffades ne découragent pas. Les Anglais avaient mis à profit les quelques jours de leur occupation, pour étudier ce marché nouveau, que leurs armes avaient ouvert à leurs marchands, pendant que les Français, qui avaient eu le loisir de l'exploiter, à l'heure où lo prestige de Liniers était intact, ne virent ce pays et ces événements que par les yeux de cet officier de marine de la monarchie, étranger à toutes connaissances commerciales, croyant avoir rempli toute sa mission quand il avait choisi^ entre ses supérieurs hiérarchiques, celui qui avait, vis-à-vis de lui, le plus de droits à recevoir de ses mains l'hommage de la suzeraineté.

Aussi, de 1807 à 182o, l'Angleterre, qui aurait dû être odieuse, à ne considérer que ses tentatives de conquête violente, s'implante-t-elle à la faveur des troubles civils au milieu de ce peuple, qui cherche à tâtons la loi de sa destinée, qui a rompu avec toutes traditions, qui se découvre des ennemis partout sur les champs de batailles et n'en cherche pas sur le terrain commercial et économique ; elle jette des semences fécondes dans ce sol profondément remué et prépare l'avenir de sa prépondérance, s'emparant seule, sans lutte, de consommateurs que les autres nations productrices négligent. En quelques mois, les navires anglais, qui, la veille, ne connaissaient que théoriquement la situation des Etats de la Plata, à l'abri de leur pavillon vaincu, encombrent la douane et les magasins de la ville de marchandises, en telles quantités, que la consommation était, dès lors, pourvue pour dix ans ; on se demande ce qu'eussent été les résultats, d'une conquête si tels étaient ceux d'une défaite.

La France, au contraire, égarée par des illusions, ne recueille qu'une gloire vaine et sans profit ; négligeant absolument les résultats utiles dune entreprise d'un des siens. Pendant dix ans, après la mort de Liniers, elle ne prend aucun rôle, n'acquiert aucune importance, n'essaie aucun traité

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de commerce, reconnaît, en 1820, l'indépendance des Etats hispano-américains, mais ne songera qu'en 18i5 à demander le profit de traités ffue l'Angleterre s'est assurés dès 182o.

Cependant il nous faut garder de cotte période un souvenir, qui est de ceux qui flattent le plus notre vanité nationale, celui d'un grand service, glorieusement rendu, et payé de la plus complète ingratitude.

Tandis que l'Angleterre poursuivait la recherche d'avantages commerciaux dont la France ne prenait aucun souci, celle-ci, cependant, ne restait pas étrangère aux événements dont la proclamation de l'indépendance, faite en 1810 à Biienos-Aires, avait donné le signal, et qui allaient se dérouler dans tous les Etats de l'Amérique espagnole. On sait qu'après la chute de l'Empire, les survivants de cette grande épopée, représentants du parti patriote, s'éloignèrent de France eu grand nombre, fuyant le spectacle humiliant de l'occupation étrangère. Ce fut l'époque la plus brillante peut-être de l'émigration transatlantique ; on vit affluer, dans tous les pays d'outre-mer, ces hommes au cœur fortement trempé par de rudes épreuves, renouant la tradition de la révocation de l'édit de Nantes, que chaque secousse de notre siècle a rajeunie et qui veut que la France se prive, à chaque évolution politique, du concours des forces intelligentes et des hommes d'action des partis vaincus. Les noms français ne sont pas rares dans les armées improvisées pour la lutte contre l'Espagne; le plus glorieux est Brandzen, général alsacien, qui mourut en héros à la bataille d'Itusaingo.

En 1818, huit ans après la mort de Liniers, l'existence d'une colonie en voie de formation se révèle à Buenos-Aires

88 LIVRE VI. - LES ÉTliAMIERS

par un fait qui no laisse pas de causer quelque surprise : l'apparitiou d'un journal en lang-ue française, le premier peut-être qui ait été publié à l'étranger. Au milieu des troubles de la guerre civile, il poursuivait l'œuvre de Linicrs, le rattachement des Provinces unies de la Plata à la France. Son existence fut courte; il n'eut que six numéros, du 29 mars au 17 mai; ses tendances étaient hardies et l'heure sans doute mal choisie, pour relever, au dehors, le drapeau de la France, qui comptait si peu en Europe. Les rédacteurs de l Indépendant étaient Charles Robert, ancien préfet de la Nièvre, Jean Lagresse, Auguste Dragumette, capitaine au long cours, Narcisse Parchappo, frère du général de l'Empire^ et Antoine Mercher, ex-aide de camp du général Gautier, de l'étatmajor de Napoléon. Accusés de conspiration contre les Provinces-Unies, ils furent arrêtés, convaincus du crime imputé et condamnés. Robert et Lagresse furent fusillés le 3 avril 1810, leurs compagnons expulsés.

La colonie française était assez nombreuse pour leur faire de brillantes funérailles, présidées par son consul, M. Leloir, et par un savant dont la vie entière se passera dans cette région, M. Bonpland, le compagnon de Humboldt ; mais elle était impuissante àprotester contre ces cruautés, inattendues sous un régime de liberté.

De ce groupe nombreux ne sortira personne, jusqu'en 1826, pour reprendre, sinon l'œuvre politique, du moins celle de propagande française, par la création d'un nouveau journal. Un Français, Jean Lasserre, dont le nom est, aujourd'hui, brillamment porté par son hls, commodore de la marine argentine, sera, pendant plusieurs années, le promoteur de toutes les publications françaises. Il commence, en 1826, par VEcho français, la série des journaux, qui, au milieu dos événements agités de celte époque, ne disparaîtront que pour reparaître: en 1827, l'A/>eille; en 1828, le Censeur; on 1829, le Spectateur; et d'autres encore en 1831,

CHAI'. III. LA CIILONIK Fli ANCAISK DE LA PLATA S!)

I8;{:2, cl inrmo en I8i0 cl J8H, alors que la Répiibliqiifi est (Ml i^iKMTc avec la h'i'anco, ({iic le blocus de la lloiio française, commencé en 18'J8, n'esL suspendu que pour reprendi-e bioiilôt et ne se terminer qu'en 1846. Nous en trouvons un autre à une époque agitée, en 18Si, rédigé par M. Charles Quentin, hier encore administrateur de l'Assistance publique à Paris, qui, ayant pris en main la défense énergique des intérêts étrangers, fut expulsé par Urquiza.

Ces nombreuses créations subiraient à démontrer la tendance des Français à l'étranger à se grouper autour de leur drapeau, à se constituer en véritable famille. Malgré les dissentiments d'opinion, les luttes d'intérêts qu'ils peuvent avoir, ils recherchent, en eux-mêmes, les éléments sociaux, soucieux de créer, à l'étranger, la vie en réduction d'une ville de France ; nulle part, ils ne se noient au milieu de la société, conservent surtout à la langue maternelle une fidélité, qui peut être critiquée mais n'en est pas moins touchante. Cette fidélité même n'a pas été étrangère à la progression constante de l'influence française à l'étranger, en particulier, dans le pays dont nous nous occupons, oii elle est si particulièrement remarquable. C'est bien, en effet, par ces colons et pour leurs besoins que les premiers livres français pénètrent à l'étranger, c'est bien par eux que le grand mouvement des esprits, en France, qui commence en 1830, se fait connaître.

Après les écarts de la révolution, après le césarisme et l'épreuve nouvelle de la Restauration, qui n'avait pas osé porter la main sur les conquêtes, entrées dans le domaine de la loi et de la Constitution, les oscillations gig-antesques du pendule, qui marquait la marche, quelque peu affolée, de la société française, trouvaient, a})rès 1830, un équilibre momentané

dans le juste milieu et Fespérance de quelques années de paix sociale.

Les républiques d'Amérique avaient, elles aussi, traversé les heures sanglantes de leurs plus terribles épreuves. Tout entières aux essais inhabiles des constitutions, aux tentatives d'appropriation rapide de toutes les conquêtes de l'esprit philosophique, elles avaient encore à connaître de nouvelles luttes; elles étaient en pleine guerre civile, quand commença à se répandre sur le monde le souffle puissant de la génération de 1830.

La France pacifiée, éprise d'art, reconquérait brillamment sa grande influence, s'emparait des esprits par sa poésie, par ses drames, par ses romans, par ses brillantes conceptions politiques, par l'écho puissant de sa tribune, par la presse nouvellement organisée, par ses journaux et ses revues, par toutes les productions de l'esprit. Le libéralisme de 1830 offrait, aux hommes politiques du nouveau monde, une sorte de refuge de la pensée. Il rencontrait le plus grand nombre d'entre eux dans l'exil ou dans la retraite où les reléguaient les violences des partis, surmenés par les hommes de lance et de couteau qui avaient supplanté les hommes d'épée.

Malgré les difficultés de communication, le grand éloignementque comblaient mal les paquebots à voiles, il n'y eut pas un nom de cette grande génération qui n'eût son heure de popularité à Buenos-Aires. Malgré Rosas, malgré dix ans de blocus par la flotte française, c'est là peut-être où aboutit, pendant toute cette brillante période, l'écho le plus vibrant de tout ce qui se dit ou s'écrivit en France.

L'influence française force le blocus; la littérature française règne, malgré les prohibitions, malgré ces proclamations et ces décrets étranges, qui font plus que réprouver et bannir tout ce qui est Français, qui vont jusqu'à destituer du titre de patron de la ville de Buenos-Aires saint Martin

CHAIV III. — LA flOLONlK KRANCAISK l)K LA l'LATA !il

do Tours, et à exécuter ce bizarre décret, en grande pompe, avec toutes les cérémonies de la dégradation militaire, infligée, sur le front do larméo, à l'efligie du soldat gaulois. Ces extravagances enfantines, indignes d'un caciqne impuissant, qu'imagine Rosas et que dépasse encore l'usage qu'il établit do faire précéder tous les actes privés et publics, toutes les proclamations, de cette formule grotesque imprimée en lettres rouges: Muera n /os salvac/fs uni tarins! Mupran losFrancesps asquerosos ! Muera el chancho inmondo Luis Felipe^ ! étaient impuissantes à ternir le grand éclat de la Renaissance de 1830.

Après la chute de Rosas, arrivée le -3 février 1852, à l'heuro où le césarisme, s'emparant de la France, impose silence à ses penseurs, à ses écrivains, à ses orateurs, cette action sur ce pays ne sera pas moins active. Les bannis, les découragés, trouvent là des chaires offertes, pour y reprendre l'enseignement de la jeunesse qui leur est interdit en France. Les sympathies qui entourent ces vaincus sont d'autant plus vives que cette population vient de traverser vingt années des mêmes épreuves. La direction du Collège national, l'instruction de ceux dont la destinée sera de présider et de participer à la merveilleuse transformation de ce pays, est confiée dès la première heure à Amédée Jacques, l'un de ces exilés, qui a laissé, derrière lui, un traité de philosophie en collaboration avec Jules Simon et Emile vSaisset. En même temps, le général l'rquiza ouvre, à Parana, un collège semblable, sous la direclion d'un Français aussi, M. Larroque, qui, lui, aura, avant de mourir, la satisfaction de voir exercer toutes les hautes fonctions de l'Etat, même la présidence de la République, par l'élite des élèves qu'il aura formés.

L'Université de Buenos-Aires, les Facultés de droit et

i. Moii aux sauvaj^es uniLaires ! Mort aux t>ançais répugnants! Mort au coclion immonde Louis-Philippe !

de médecine, TEcole mililairo se consiiluenl, peu à peu, sur le plan des Facultés el des l'>oles de France; ce sont les livres d'enseignement français qui sont dans toutes les mains dans leur texte original. Le jour oîi le premier kilomètre de chemin de fer est décrété et entrepris par le gouvernement, pour son compte, la constructi(»n en est confiée, plus tard l'administration, à des Français: aujourd'hui encore, aussi hien qu'en 1834, celte ligne modèle, qui fut la première entreprise et qui est la plus prospère, a conservé son caractère d'administration française. Constatons cependant, que, malgré ces débuts et cet exemple, qui vaut quelque chose, pas une ligne de chemins de fer, dans cette République oii il y en a tant et de si prospères, n'a été, jusqu'à ce jour, entreprise par des capitaux français. La destinée de notre émigration est d'être abandonnée à elle-même, de n'emporter de France que la résolution de profiter des circonstances que l'avenir fera naître, avec la conviction de n'avoir à comjjter sur aucune aide, aucun concours de la patrie.

La seule région française où cette règle ne soit pas applicable et qui a fourni, toujours, depuis 1825, un courant constant d'émigration solidaire, agissant avec ensemble, s'aidant réciproquement, se distinguant par l'usage perpétué d'une langue spéciale, est le })ays basque.

L'émigration basque de la Plata a une notoriété spéciale; on croit même qu'elle a toujours constitué, sinon le seul, au moins le plus important des éléments de la colonie française. Cela n'est pas exact.

S'il est vrai que des villages nombreux ont envoyé dans ces contrées la majeure partie de leurs habitants, ce pays pauvre s'en est si bien enrichi que cette source d'émigration est à peu près tarie et que l'émigi-ation basque de la Plata ne se

CIIAP. 111. - LA CoLOMK K K A NÇ A ISE hlC LA l'I.AlA 113.

recrute plus giièi'e que sur le vei'saut espagnol des Pyrénées. Malgré cet ari-rt du courant d'immigration, la population basque garde son importance ; il n'en est pas de plus honorée, il n'en est pas qui mérite plus de l'être, si l'on examine ce qu'elle a fait et créé, le degré de richesse où elle est parvenue et les commencements pénibles (ju'elle a eus.

Ce n'était, certes, pas trop de toutes les énergies de cette race, noble entre toutes-, pour surmonter les rudes épreuves de la fondation de villages, dont le premier fut le ïandil, créé par elle dans la pampa, à l'époque barbare de 1826, à cent lieues de Buenos-Aires, dans les rephs d'une sierra isolée et de peu d'importance, qui n'avait d'autre raison d'être désignée comme le centre d'une création de ce genre que l'abri qu'elle offrait contre les incursions des Indiens. Ils peuvent avec orgueil regarder le chemin parcouru, depuis le jour, où, pour eux. nouveaux débarqués, tout était surprise et sans doute déception dansée pavs de plaines.

Après cinquante ou quelquefois cent jours de mer, il leur avait fallu entreprendre un nouveau voyage au long- cours, dans cette pampa, si pareille à l'océan. Sur les confins de la ville, au milieu d'une esplanade qui, aujourd'hui encore, après plus d'un demi-siècle, reçoit les mêmes hôtes, étaient rangées les grandes charrettes pampéennes, longues et hautes, perchées sur des roues de deux mètres, bariolées de couleurs éclatantes, couvertes de toitures solides ; six paires de bœufs sont, souvent, impuissantes à les tirer d'un mauvais pas ; mais sur la route unie, soutenues par un prodige d'équilibre, elles roulent, quelque chargées qu'elles soient, sans que les bœufs semblent en prendre souci, somnolents au milieu des Ilots de poussière qu'ils soulèvent.

(Tétait dans ces frégates terrestres qu'il fallait entreprendre ce long voyage; tout autre moyen de transport était inconnu. La vue du paysage n'était guère pour reposer des rudes secousses que le voyageur avait à supporter;

on n'y distinguait ni arbres ni habitations; le passage des rivières n'apportait à cette monotonie quelque variété, que pour augmenter les périls ; quelquefois il fallait attendre sur la rive du San-Borombon ou du Salado un mois ou deux que les eaux grossies eussent diminué; on formait un campement et l'on comptait les jours. Il ne fallait guère songer, à cette époque, à chercher un abri en dehors des charrettes mêmes : les habitations, quand on en rencontrait, se réduisaient à d'humbles cabanes, couvertes de chaume, aux murs de boue, ayant une ouverture sans porte. Au loin, longtemps avant d'arriver au but du voyage, ces maisons mêmes ne se montraient plus ; les troupeaux disparaissaient ; on ne voyait plus ces quelques moutons à l'aspect triste, à la laine longue de plusieurs années ; on ne trouvait guère que quelques troupeaux de bœufs, que les guerres civiles avaient laissés sans maîtres ou qui avaient échappé aux razzias périodiques des Indiens. Et puis, enhn, on ne trouvait plus rien ; l'herbe pampéenne se montrait plus haute et plus rude, agitant au vent ses panaches blancs, au milieu desquels serpentait une route, tracée par le pied des chevaux indiens.

Un soir, cependant, après cent lieues de plaine, on apercevait au loin, àThorizon, une chaîne de montagnes, découpant en crêtes vives leurs cimes de marbre sur un ciel d'un bleu cru ; il restait à passer quelques ruisseaux, aux eaux claires, annonçant la montagne voisine, au fond de roches, emplissant l'air d'un léger bruit de cascades, aux noms étranges, le Gualichù, le Taj3alquen, le Chapaleofi^i, le Tandileofù. Le jour où l'on s'arrêtait et oîi on leur disait: C'est ici! leur surprise était à son comble. Singulier but pour une si longue expédition ! Pas d'autre abri que ces maisons roulantes qui les ont amenés et dont les conducteurs parlent déjà de lever l'ancre et de repartir; du bois nulle part, du marbre jaspé et coloré en abondance, le ciel qui semble clément, un sol qui paraît fertile, mais (|u'il faudra sans doute défendre.

CHAI', m. — LA COLONIE FRANÇAISE DE LA l'LATA '.)5

La première colonie basquo se fit, là, elle-mrme, ayant à veiller à sa subsistance et à sa défense ; certaines avancées que firent les Indiens la laissèrent quelque temps hors frontière, elle ne fut jamais violée. Après un demisiècle, elle est devenue une ville, centre d'une région fertile couverte de troupeaux eL de cultures, appartenant à des Basques ou à leurs fils, qui, de là, se répandant, ont fondé plusieurs villes aux environs et rayonné dans toutes les directions. Colons laborieux, aisés, prêts à aider les nouveaux venus, ils soutiennent de loin ceux qui sont restés au pays, réalisent quelquefois le rêve de revoir leurs montagnes, s'y préparent, même, pour le retour, une demeure digne de leur nouvelle fortune, mais n'y retournent guère que pour les quitter de nouveau, revenir à la plaine où les rappellent les souvenirs de toute une vie et les puissantes attaches de la famille qu'ils y ont créée.

Les Basques furent, parmi les étrangers, les premiers à entreprendre l'élevage du bétail. Plus tard seulement, vers 1840, les Irlandais se firent une spécialité de l'élevage du mouton. Les produits de ces troupeaux n'eurent peu ou point de valeur, jusqu'au jour où des industriels français se préoccupèrent des richesses gaspillées de la pampa.

Ce que des Français avaient réalisé pour le gros bétail, des Français le firent, en 1842, pour la laine, absolument dédaignée. Ils payèrent les premières laines et les premières peaux de moutons 0 fr. Oo le kilogramme et en exportèrent la première année quelques ballots. Leur exemple fut suivi, leurs leçons écoutées, les bergeries de Rambouillet fournirent des béliers de choix ; la production, augmentant, chaque année, en raison inverse de l'ardeur des partis politiques, atteignit

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les résiillats que Ton peut constater aujourd'hui. Cette laine, que l'on payait alors, par faveur, 0 fr. 03 le kilogramme, ne se vend jamais moins de 1 franc et jusqu'à 2 sur les lieux mômes d'élevage ; l'exportation atteint loO millions de kilogrammes, fournis par 7o millions de moulons d'une valeur ensemble de 375 millions de francs, rendant un produit brut annuel de 223 millions, qui se répartissent entre propriétaires, bergers et travailleurs auxiliaires ; laissant, aux mains de chacun, des protits considérables, en comparaison du capital employé et de l'elTort fait, grâce à la clémence du ciel, à la fertilité du sol qui font, de ce pays, celui du monde où le bétail s'élève et se multiplie à moins de frais. Il est facile de supputer ce que ces deux industries, dont le premier développement est dû à des Français, ont rapporté à la France, Les registres de notre douane relèvent })our 267 millions de francs d'échanges, en 1886, entre les deux pays; ce ne sont pas moins de 3 milliards pour les trente dernières années. C'est aussi pendant cette période que l'émigration a pris des proportions considérables. Arrêtée jusqu'en 1846,parrétat de guerre, au([uel mit lin le brillant combat d'Obligado, où la flotte française triompliante, sous le commandement de l'amiral Tréhouart, ne put (|ue rendre une justice méritée, aux troupes intrépides qui défendaient la côte duParana, sous les ordres du général Mansilla ; détournée encore en 1848, par le mouvement qui entraîne toute l'émigration française, vers les mines de Californie, elle commença à se développer vers 1852. Chaque année, depuis, a constaté un progrès, et l'on pourrait fournir une longue liste de noms français, qui marquent le chemin parcouru, des points élevés où la fortune les a placés : combien de domaines de six, dix, douze, vingt lieues carrées entre des mains qui n'ont apporté comme instrument de fortune qu'une modeste bêche, sans savoir toujours très bien la manier! Un de ceux-là ne possède-t-il pas, en dehors d'autres propriétés considérables et d'énormes troupeaux, un domaine de deux cents lieues car-

CHAP. m. - LA COLONIE FRANÇAISE A LA 1>LATA '.H

rées, cinq cent quarante mille hect ares sur la cote de l'Atlantique, aux confins de la Province de Buenos-Aires?

L'industrie pastorale a cet avantage séduisant de produire de gros revenus, sans peine ni travail; nos nationaux semblent, .cependant, n'être entrés, qu'avec hésitation, dans cette industrie; ils redoutent les ennuis de cette vie contemplative ; ils parlagent le goût inné de notre race pour les relations sociales, quelque banales qu'elles soient, recherchent les réunions et les longs bavardages. Aussi ont-ils toujours préféré la vie des villes ou des villages, où l'on trouve quelqu'un à qui parler, avec qui discuter les questions politiques et sociales. Le plus grand nombre, du reste, possède un métier, s'il n'est commerçant, préfère s'en tenir à l'outil connu et ne pas mettre sa patience à l'épreuve de la vie pastorale.

En revanche, le nombre est considérable de ceux qui, depuis les premiers colons attirés dansl'Entrerios en 1854 par le général Urquiza, se sont consacrés à l'agriculture ; on peut dire même que ce sont eux qui l'ont implantée dans la pampa et l'ont amenée aux progrès considérables qu'elle a réalisés depuis quelques années. Ceux-là, n'osant, au début, s'éloigner, redoutant l'inconnu de la plaine, avaient commencé par le jardinage, à la porte des villes, où, malgré les haies épaisses de cactus et d'aloès infranchissables, les hantaient les légendes d'Indiens armés de lances, ou de gauchos dangereux, cauchemars d'autant plus horribles, qu'ils apparaissaient à leur imagination sous les traits épouvantables, que leur prêtaient les naïves lithographies aperçues aux vitrines, le long des rues. Bientôt rassurés, ils comprirent que le blé a plus à redouter des sauterelles que des Indiens et apportèrent leur précieuse collaboration à la grande culture aujourd'hui si prospère.

Où leur rôle a plus d'importance encore, c'est dans la

création des industries qui ont pour objet de transformer les produits de l'agriculture. C'est ainsi qu'ils créèrent la minoterie, représentée par d'importants moulins à vapeur, groupés autour des grandes villes, où se tiennent les marchés aux céréales, appartenant presque tous à des Français, aussi bien que les quelques moulins à eau que l'on a pu établir dans la campagne, oii les cours d'eau permanents sont rares. Quelques essais de distillerie ont été aussi tentés. La création la plus importante, dans l'ordre des industries qui demandent à l'agriculture ses matières premières, est la brasserie Bieckert, dont les produits se répandent, aujourd'hui, dans toute l'Amérique du Sud; fondée il y a vingt ans, elle a constamment amélioré ses procédés et son outillage, augmenté ses caves et ses constructions. Restée propriété exclusive de son créateur, elle représente aujourd'hui un capital industriel et commercial de plus de dix millions.

A côté de ces grands collaborateurs des colons agriculteurs figurent de nombreuses fabriques françaises d'huile de lin, d'olives, d'arachide, de colza, les amidonneries, les fabriques de biscuits secs, de beurre, de fromages, de conserves alimentaires, de chocolat, la carrosserie, une grande teinturerie, des fonderies, des ateliers de construction, grandes industries créées presque toutes par l'initiative privée de quelques ouvriers, en dehors de l'aide des capitaux, qui ne sont venus à elles que lorsque leur succès a été consacré'. Elles produisaient dans l'ombre, lorsque l'exposition locale

i. Citons parmi les industriels français qui se distinguent entre tous : M. Godet, créateur de la première fabrique de bonbons et chocolats; M. Prat, qui a joué le même rôle dans la teinturerie et la fabrication du drap ; M. Delanoux, dans la carrosserie : MM. Sansinena et Palaà, dans les fonderies; M. Molet, pour les conserves alimenlaires et la fabrication des boites de fer-blanc pour conserves; M. Léon RigoUeau, fabricant d'encre et verrier ; MM. Coni et Bulfel, imprimeurs; M. Lajouane, éditeur ; M. Bercelche, fabricant de biscuits anglais, M. Mandet, fa-

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