CIIAP. I. - LE PORT ET L'ARRIVEE
Les uns saluent du mouchoir cet inconnu qui passe, d'autres battent des mains ou sèchent des larmes. C'est qu'il a suffi de cette rencontre pour les rappeler tous au sentiment de la vie extérieure. Après huit ou dix jours de mer, vous alliez oublier, peut-être, qu'en dehors de cette coque, la vie continuait sans vous^ quand peut-être des événements se produisaient, que vous étiez seul à ignorer et qui ne frappaient que vous. Il a suffi de cette rencontre pour vous mettre sous les yeux le mouvement et la preuve de la vie; vous ne pouvez, dès lors, détacher vos yeux, pas plus que votre pensée, de ce point noir, qui s'efface et disparaît, pour, en quelques jours, atteindre le lieu d'où vous venez, où quelque chose de vous est sûrement resté.
Cette route n'est pas encore celle des touristes, elle n est fréquentée que par des émigrants de toutes les nationalités ; légion, quelquefois troupeau, poursuivant, par la bêche, la conquête du nouveau monde, et préparant pour le xx° siècle des étonnements qui dépasseront ceux que le^XXr® a légués au nôti'e.
Chacune des étapes est longue. On compte, de Bordeaux à Lisbonne, sept cent quatre vingt-cinq milles ; de ce port li Dakar, quinze cent quarante-trois; de là à Montevideo, en passant par Rio-Janeiro, trois mille sept cent soixante-seI^L milles, et, de Montevideo à Buenos-Aires, cent-seize milles; soit un total de douze mille kilomètres !
Par 35° latitude sud, on rencontre, après vingt jours de voyage, le cap Sainte-Marie, point extrême de l'immense estuaire de la Plata.
Buenos-Aires s'élève sur la rive occidentale, Montevideo sur la rive orientale. Il ne faudrait pas croire que ces villes, qui se confondent dans un lointain brouillard géographique, soient deux voisines se saluant de la main comme le Havre et Honflcur, ou Liverpool et Birkenhead. Les propor-
lions de la Plata ne peuvent se comparer à celles d'aucun autre estuaire. Il no faut, nulle part, d'une rive chercher à distinguer la rive opposée. A Tembouchure, cinquante-cinq lieues les séparent. Remontons soixante lieues, jusqu'à Montevideo; la rive occidentale, encore invisible, est à seize lieues do cette rive orientale; c'est la limite des eaux salées. Buenos-Aircs est encore à vingt lieues, en amont ; devant la ville, l'estuaire se développe entre deux rives, qui s'ignorent Tune l'autre ; sa largeur est de huit lieues.
Sur le bord de ce fleuve incomparable, formé de la somme des eaux des deux plus grands cours d'eau du monde, le Parana et l'Uruguay, s'est élevé Buenos-Aires.
Nous touchons au port. Mais quel port pourrait suffire aux destinées que promet le développement de ces fleuves, résumant les eaux d'un bassin de cent soixante-dix mille lieues carrées? Si la nature n'y a pourvu, quels efi'orts successifs rhomme n'aura-t-il pas à faire pour en tracer le plan et tailler, en plein fleuve, les abris que demandent les flottes que ce pays des eaux peut porter?
L'efi'ort sans doute était au-dessus des forces de ceux qui avaient à le tenter. Le stop du capitaine se donne au milieu de l'estuaire, assez loin des côtes pour que ni Tune ni l'autre ne puisse être aperçue. L'eau est douce, sinon on se croirait en pleine mer ; trop souvent la vague a des colères que l'océan seul devrait connaître. Une bouée mollement se balance; elle attend le navire qui se présente pour y fixer sa chaîne : c'est là le port de Buenos-Aires.
Il existait cependant en 1333, quand Mendoza y vint atterrir. Un petit ruisseau de cent mètres de large aboutit à ce point dans l'estuaire : c'était assez pour les caravelles du