CHAPITRE PREMIER
LE PORT ET l'arrivée
Gomment on ya à la Plata. — La traversée. — L'arrivée. — L'estuaire de la Plata. — Le débarquement k Buenos-Aires. — Les aspects de la ville et de la rade. — Les charrettes amphibies. — Le quai. — Les places et monuments. — Le trafic bruyant. — Les entrepôts. — Promenade dans les rues. — Les lucioles. «
Voltaire a conduit et débarqué Candide et M"" Cunégonde à Buenos-Aires. Connaître le nom de cette ville éloignée, avoir une notion vague de sa situation à cette époque, où elle contenait à peine quarante mille habitants, n'était certes pas chose plus commune qu'elle ne Test aujourd'hui, où ses quatre cent mille habitants commencent à faire quelque bruit dans le monde.
Voltaire, au reste, n'avait pas la pensée de découvrir l'Amérique, en y amenant Candide. Il y cherchait l'homme noir, qu'il n'aimait pas et dénonçait aux jalousies du roi d'Espagne, ce rpyaume étonnant des Missions, qu'un décret de 1767 allait
rendre au néant, comme pour prouver qu'on lisait Candide à TEscorial.
Il ne faudrait cependant pas chercher, dans Voltaire, un mot exact sur le port de Buenos-Aires pas plus que sur les Missions ; il a vu tout cela avec les yeux de sa fantaisie, et créé, pour la circonstance, un gouverneur et de^ jésuites de vaudeville, dans un paysage d'opérette.
Entre tous les ports du monde, celui-ci a sa physionomie spéciale, pas n'est besoin d'invention pour y découvrir des étrangetés.
Mais partons d'abord. Nous sommes en Europe, nous avons à traverser, dans sa plus grande largeur, cet Océan qui bat nos côtes, à suivre notre route, jusqu'à changer d'hémisphère et de saison; à quitter les contrées froides où nous vivons, et entrer, après peu de jours, dans les régions chaudes et la zone torride; atterrir quelques heures à la côte d'Afrique, et reprendre notre vol, abandonnés à nous-mêmes, entre ciel et eau, pendant huit ou dix jours, depuis la pointe extrême du cap Vert jusqu'à celle du cap Frio, qui nous annonce le nouveau monde.
Quelle succession enchanteresse de tableaux toujours nouveaux, qui viennent surprendre le voyageur dans la somnolence inconsciente de cette longue traversée ! Celui qui n'a parcouru que les voies de terre, quels que soient les pays variés qu'il ait visités, ne connaît pas ces surprises subites que vous découvre Fimprévu des escales.
Si vous parcourez l'Europe, quelque rapide que soit l'express international qui vous porte à Moscou ou à Constantinople, vous arrivez à ces extrémités lointaines, préparé par des transitions insensibles. Vos yeux sont restés ouverts, votre esprit attentif a reçu peu à peu les impressions nouvelles, vous avez progressivement la sensation d'un monde différent dans lequel vous entrez, et nulle part le choc imprévu d'un inconnu qui vous surprend.
CHAP. I. - LE PORT ET L'ARRIVÉE 9i
Le voyage en mer offre d'autres surprises. Le voyageur avance ; maïs il ne sent pas qu'il marche. Autour de lui, le paysage, qui ne change pas, n'apporte, à ses pensées, aucune distraction. Pendant que les heures s'écoulent, que le sillon s'ouvre sous la quille du steamer, laissant derrière lui, dans un remous d'eau bleue, toujours pareil à lui-môme, un long sillage toujours renouvelé, sa pensée reste au rivage et ne Ta pas quitté; après six ou huit cents lieues ainsi parcourues, sans préparation, au bout de cinq ou six jours, une terre émerge, et c'est un monde nouveau.
Tentez l'aventure à travers l'Atlantique; tournez le dos à Bordeaux, à Lisbonne, ou au détroit de Gibraltar ; reprenez cette voie qu'il y a trois siècles l'Europe ignorait, qu'elle connaît mal encore. Après six jours de mer, abordez au Sénégal, vous passerez quelques heures dans les paillotes des nègres, vous y serrerez la main du roi de Dakar, vous aurez été transporté, sans en avoir conscience, du domaine de la civilisation la plus raffinée en pleine vie primitive.
De Dakar ou du cap Saint- Vincent, les huit jours de mer à travers la région des tropiques qui séparent la vieille terre d'Afrique du nouveau monde, en mettant votre patience à une longue épreuve, vous envelopperont de sensations nouvelles.
Chaleur énervante et molle, sous un ciel noir et bas, région des calmes, que les marins ont baptisée le pot au noir, qu'une succession d'orages inonde, sans cesse, et ne rafraîchit pas. Matinées sans aurore, où le soleil apparaît, et, sans dissiper progressivement les ténèbres, les interrompt brusquement. Soirées sans crépuscule, où, sans être annoncée, la nuit tombe du haut du ciel comme un rideau. Nuits phosphorescentes, où les flots semblent rouler des étoiles décrochées du ciel.
Enfermez-vous dans la nouveauté de ces sensations que vous ne retrouverez plus; c'est vivre deux fois que de vivre d'une vie inconnue, de rencontrer, à chaque heure, desspec-
lacles que nul ne vous a montrés, qu'aucun guide ne vous souligne. Esprits vulgaires ceux qui ne trouvent là que des heures d'ennui, qui, rencontrant Tinconnu, le trouvent monotone! Cet horizon, toujours le même, est toujours varié ; emportez-en le souvenir.
La route des steamers est si étroitement tracce par Thabîtude des pilotes, que chacun d'eux suit toujours exactement la même. Les allants et venants se rencontrent au même point, sur Teau où tout s'efface. Ils semblent à chaque voyage reprendre le sillage qu'ils ont laissé au précodonl; le pilote ne s'étonne pas de cette précision, surpris, au contraire, si, un jour, le sextant lui montre qu'il s'est écarté^ ne fût-ce que d'un mille, de la route ordinaire.
Aussi celle que vous suivez est-elle fréquentée. Aucun de ceux qui vont du même point au même but ne s'en écarte assez pour que son passage sur l'horizon ne soit signalé. A heure dite, les steamers réguliers savent qu'ils auront k saluer, à tel lieu déterminé d'avance, tel pavillon, qui ne saurait manquer au rendez-vous.
Grande et profonde émotion que le frôlement de deux coques ! On était seul, au milieu* de cet horizon circulaire, qui semblait avancer avec vous, tant il était toujours le mi>me; les jours changeaient de nom, mais se levaient et se couchaient dans le même cadre; on ne se sentait m vivre, ni marcher; sur l'horizon apparaît un point noir qui vient en sens inverse. Il s'approche, modifie un peu sa route, pour se rapprocher davantage, grandit, se dessine avec précision, s'élève et s'impose, dans une majesté que vous ne lui soupçonniez pas. Toute cette masse produit, sur la surface calme de l'Océan, un léger bruissement, et, dans l'air, le frôlement d'ailes d'un grand oiseau qui passe. Il n'y a pas là de quoi émouvoir profondément les âmes, cependant d'un côté et de lautre l'agitation est extrême. Est-ce joie ou Irislesse?