GHAP. I. - LE PORT ET L'ARRIVÉE
temps de la découverte, il leur offrait un abri sûr et un port suffisant.
Mais la main de l'homme n'a rien fait, pendant trois siècles, pour le mettre au niveau de ses nouvelles destinées. A chaque période de ses transformations, la navigation a du s'arrêter à une distance plus grande de la côte : les galiotcs et les goélettes de quatre ou cinq cents tonneaux, qui suffisaient au commerce du dernier siècle, venaient s'échouer à proximité de la côte, et y dormir des siestes paisibles avec les caboteurs. Les trois-mâts, il y a vingt ans, n'approchaient qu'à deux milles ; ils y faisaient de longues stations, les plus courtes duraient trois mois; leur chargement et leur déchai^gement agitaient la rade d'un mouvement continu. La navigation à voiles a disparu, les steamers chaque année ont augmenté leurs dimensions. Il y a dix ans, ils jetaient l'ancre h huit milles; leur bouée est, aujourd'hui, à quinze milles, eu ligne droite, devant la ville qu'ils ne discernent pas et qui ignore leur présence.
L'indolence des hommes d'aujourd'hui accuse le travail lent et secret de la nature ; ils affirment que le fond du fleuve s'est relevé, que l'estuaire s'ensable, et que si le port n exislo pas, si la rive est inabordable, la faute en est aux alluvioiis continues. Ils prennent à témoin l'aspect même des eaux, couleur d'argile; ils montrent le chapelet des îles du delta du Parana, sorties du sein des eaux, qui s'étendent sur une longueur de trois cents lieues, sur une largeur de dix à vinyl^ entrecoupées de bras, de'ruisseaux et de rigoles.
La science affirme que ce sont là mauvaises défenses. Les faits géologiques, constatés depuis trois siècles, démontrent qu'il faudra plusieurs milliers d'années pour que le fond tic l'estuaire se relève et continue d'une façon appréciable l'enfantement d'îles nouvelles. Il a fallu trente mille années pour que le travail des eaux ait amené, dans la plaine, l'en^ri-
tement continu des Andes et formé le continent pampéen; la puissance des eaux était alors plus grande qu'aujourd'hui.
Le Parana roule encore un volume d eau de cinq cent vingt mille pieds cubes par seconde, TUruguay de cent cinquante mille; ils joignent, avant de passer devant Btienos- Aires, leur volume de sept cent mille pieds cubes. Leurs deux courants sont distincts: celui du Parana est de couleur jaune opaque, contenant en suspension du sable à peu prîja impalpable, dont la quantité proportionnelle constalée est de î^ en poids et îtJ^ en volume; TUruguay est plus transparent, le sable qu'il charrie est fin, impalpable et noinllre.
Depuis trois siècles, cette énorme course de flots chargés de sable n'a produit aucun changement que Ton ait pu noter. Les marins ont toujours parlé par ouï-dire, cl sur la foi des pilotes, intéressés à créer la légende de dangers iraaginaii^es qui rendent leur office indispensable, de doplaccmcnis périodiques de bancs de sable, de formation rapide d'îlots inconnus. Des travaux sérieux ont démontré que toutes ces créations étaient du domaine de la fantaisie, et que le fond de la Plata ne s'est élevé ni modifié d'une façon appréciable.
Les cartes de l'Amirauté anglaise, compilées sur celles du capitaine Fitzroy de 1833, du capitaine Sulivan de 1844, du lieutenant Sidney de 18S6, celles si remarquables de lamiral Mouchez constituent, aujourd'hui, aussi bien qu*ii lepoquc où elles ont été dressées, des documents indiscutables et des guides sûrs.
Toute hypothèse sur Tensablement de Tostiiaire est jugée paradoxale, comme Test toute espérance de voir cette immense plaine d'eau se transformer en îles fertiles et habitables. Ces craintes ou ces espérances chimériques, qui ont eu leur place dans les conseils où se sont débattus les projets de port devant la ville, sont depuis longtemps écartées.
Si les projets longuement mûris, ne sont pas encore réalisés,
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il faut en accuser moins Tinsouciance créole que Timportance des travaux à entreprendre.
Le problème se pose ainsi : pour mettre le port de Buenos- Aires en mesure de rendre les services qu'on lui demande, il faut établir une communication directe entre la rive et les grands fonds, à travers deux ou trois bancs qui en ferment les abords. Il eût été facile de le résoudre en déplaçant le port, le reportant à quelques lieues en aval ou en amont; la ville n'y eût rien perdu, mais son amour-propre en eût souffert. Ce projet a été rejeté.
Deux autres solutions se sont, il y a quinze ans, trouvées ^
en présence. L'une, soutenue par un ingénieur anglais, M. Bateman, qui fut écouté comme un oracle, dont le plan, coûteux et irréalisable , consistait à créer, de toutes pièces, un port, devant la ville, en plein fleuve. L'autre, soutenue simplement par l'énergie de conception et d'exécution d'un ingénieur local, M. Huergo, consistait à utiliser et à élargir le ruisseau, au sud de la ville, là où Mendoza avait atterri, à lui donner quatre cents mètres d'embouchure, à le border de quais et de jetées, jusqu'au delà du premier banc de sable, à lui creuser un lit, jusqu'à mille mètres au delà de l'extrémité des jetées, jusqu'à rencontrer le premier canal naturel v f%*dans le lit du fleuve, qui le mettra en communication avec .^ ■ |,^^ i^^*^. les eaux profondes. *.m*v,^*. / /Tv, ,
Ce projet a reçu une exécution presque complète. Il a fallu quinze ans de lutte et la ténacité d'un homme, s'ini- ^ *--é ^ posant au-dessus des péripéties diverses de la politique, pour ,/'^ ^ ,' mener à bien cette immense entreprise. Déjà, quelques na- l^^.^ l£^:0^^é^' vires de haut bord et de fort tonnage se sont rangés le long /^^ j^ ' ^^ des quais et y déposent en quelques heures leurs ballots et , / j% ,/ leurs passagers. . . ft T «
En partie terminé, le port Huergo a ouvert la voie à d'au- */** ^. ^*W très projets, venus se greffier sur l'œuvre que cet ingénieur ^/^^ ^^^ avait si vaillamment menée à bien. C'est ainsi qu'est né le '^^ VK^*%m4^
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plan du port Madero, baptisé du nom de son auteur, aujourd'hui son entrepreneur. Une loi récente a voté cent millions pour cette création ; les capitalistes européens les ont souscrits, la première assise a élé solennellement posée, les heureux propriétaires des terrains situés autour des futurs docks ont vu le prix de leurs biens, hier inutiles, s'élever de un à cent. L'œuvre est grande ; elle égale en importance ce que serait la reconstruction entière et de toutes pièces du port du Havre, commencé il y a trois siècles et non encore achevé. On dit qu en dix ans le port Madero sera terminé.
Pour le moment, les grands paquebots restent encore au large. De la bouée, qui simule, pour l'arrivant, le port de Buenos-Aires, — unique abri, refuge insuffisant, — il faut entreprendre, jusqu'à la rive, un voyage plein d'incidents, fécond en accidents, plus périlleux que la longue traversée de vingtcinq jours, faite sans presque toucher ni même voir terre.
Au milieu de ce fleuve sans rives, soulevé, souvent, par des agitations qui rappellent l'Océan, le passager est confié à de petits steamers de rade. Le voyage dure à peu près deux heures.
Au départ, on voit une vingtaine de steamers, de haut bord, retenus, comme celui que l'on vient de quitter, sur leurs bouées isolées. Chacun d'eux forme le centre d'un mouvement de va-et-vient, de barques de deux ou trois cents tonnes, qui viennent, à cette distance, prendre, pour les porter à terre, les quatre ou cinq mille tonnes de marchandises, que chacun apporte, ou lui amener les ballots de laine, les cuirs et les fûts de suif qu'il doit emporter.
On distingue, à peine, dans le lointain brumeux du fleuve, tout ce travail hâtif, qui semble se faire en silence; le bruit ne