CHAP. 1. — LE PORT ET L'ARRIVÉE
se perçoit pas des treuils qui se déroulent , des hommes qui crient, s'appellent ou s'injurient au milieu du tangage ou du roulis, qui jette constamment les coques les unes sur les autres.
Après une heure, on traverse une autre région, à peu près dépeuplée celle-là, autrefois très mouvementée : c'est celle où les voiliers de fort tonnage venaient jeter l'ancre ; ils dis paraissent peu à peu, devant l'absorption de la navigation à vapeur.
Déjà quelques minarets émergent, des murailles blanches, des coupoles étincellent sous les rayons du soleil. C'est la ville. Les yeux la distinguent enfin ; nous en sommes loin encore. Je ne sais vraiment si le cœur bat plus fort à l'aspect désiré de la terre natale, retrouvée après une longue absence et un long voyage, ou à celui, quelque peu redouté, de la terre inconnue, que l'on est, volontairement ou inconsciemment, venu chercher si loin et qui se présente avec la figure impassible du sphinx de la fable.
Je ne parle pas des villes où les touristes se donnent rendez-vous, mais de celles, comme celle-ci, où quiconque aborde, — qu'il le confesse ou non, — vient chercher la solution du problème de la vie.
Celui-là, à peine réveillé de l'engourdissement do la traversée , entrevoit les heures de combat, craint déjà que ses espérances ne soient que des rêves.
La nature, cependant, a bien fait les choses, et la rive l'accueille avec un large sourire. Sur une hauteur, en forme de promontoire bas, la ville s'étend, avançant par son centre, fuyant à perte de vue, à droite et à gauche. On se croirait, quand le soleil brille, ce qui est chose ordinaire, en présence d'une ville d'Orient, riche de monuments mauresques, dont les silhouettes se distinguent mal encore, mais promettent des merveilles. Ce ne sont que clochetons et campaniles, coupoles
aux reflets étincelanls, où les rayons du soleil se joueat sur des revêlements de faïence aux mille couleurs. On rêve de Maures et d'Alhambra, on s'attend à trouver un pendant à Sainte-Sophie. Il n'est pas jusqu'à cette rotonde à cinq étages, ancien fort transformé en dépôt de douane, qui ne surprenne par la nouveauté de son dessin. Tout cela donne aux yeux des jouissances de tons chauds et de lignes élégantes ; l'on croit mettre le pied dans une ville de monuments où l'art est maître, où tout le monde vit dans des palais.
Pour conserver ces illusions, il faudrait ne pas trop approcher. Mais c'est là le but. Une promenade suffira pour dissiper quelque peu ces mirages.
Jouissons du moins du spectacle de la rade aux environs de la rive ; il vaut qu'on s'y arrête.
A mesure que vous approchez , un môle se dessine et se dresse, où vous attendez le moment de mettre le pied, et de faire, d'un saut, votre premier geste de conquérant du nouveau monde. Attendez. L'eau ne saurait que par exception vous porter jusque-là : pour le moment, elle s'est retirée loin de ce môle qu'elle devrait baigner et qui se dresse sur ses échasses dont les bases reposent sur le sable.
Faudra-t-il débarquer à la nage? Des véhicules amphibies vous en épargneront la peine. Roulant dans l'eau, traînées par deux ou trois chevaux, ahuris, soufflant, tirant, perdant pied, nageant les naseaux dehors, et finissant, trop souvent, dans une noyade, cette existence de chevaux marins, de lourdes charrettes, aux roues de deux mètres, au caisson monumental, se groupent comme le feraient des barques. Des nautoniers d'une espèce inconnue brandissent un fouet pour signaler leur présence et obtenir la préférence.
Le voyageur, traîné, cahoté, ajuste assez de liberté d'esprit pour se cramponner aux montants raboteux de son radeau roulant : le sang-froid lui manque pour jouir de l'imprévu